‹ Œuvres complètesChapitre 82 sur 183 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

C'est surtout de la nature des choses qu'on demande h Dieu, que dépend l'essence de la prière, et par conséquent son mérite, son efficace, sa vertu. C'est donc aussi par là, dit saint Chrysostome, que nous devons commencer à nous faire justice sur le peu de valeur et le peu d'effet qu'ont presque toutes nos prière% devant Dieu ; et c'est l'admirable instruction que nous fournit d'abord l'Evangile de la femme chananéennc. Car prenez garde, s'il vous plaît, et qu'il me soit permis de m'expliquer de la sorte : au lieu que cette femme prosternée aux pieds de Jésus-Clnist, lui demande que sa fille soit délivrée d'un démon qui la possède, nous, par un esprit tout opposé, nous demandons tous les jours à Dieu ce qui entretient dans nos Ames le règne du démon, et môme de plusieurs démons dont nous voulons être possédés. En faut il davantage pour vous faire compiendre pourquoi le Sauveur du monde écoute celte étrangère, et lui accorde un miracle de sa toute-puissance, et pourquoi Dieu, au contraire, se rend sourd à nos vœux, et rejette communément nos prières ? Appliquez- vous, chrétiens, aux grandes vérités que ce sujet renferme et que je vais développer, comme les secrets les plus importants de votre prédestination.

Je dis que nous demandons tous les jours à Dieu ce qui entretient dans nos âmes le règne du démon * comment cela ? c'est que dans nos prières nous demandons, ou des choses préjudiciables au salut, ou des biens purement temporels et inutiles au salut, ou même des grâces surnaturelles, mais qui, de la manière que nous les concevons et que nous les voulons, bien loin de nous sanctifier, servent plutôt à nous séduire, et h nous retirer de la voie du salut. Donnons à ceci tout l'éclaircissement nécessaire.

Nous demandons des choses préjudiciables au salut : premier obstacle que nous opposons aux miséricordes divines, et qui en arrête le cours. Car ne pensons pas, mes chers auditeurs,

que pour être chrétien de profession, nous en soyons moins sujets.dans la |)iaiique,aux désordres du paganisme. Or, un des désordres des païens, si nous en croyons les païens mêmes, c'était de recourir h leurs dieux, et de leur demander, quoi ? ce qu'ils n'auraient pas eu le front de demander à un homme de bien, ce qu'ils n'auraient pu demander ouvertement dans les temples et au pied des autels, sans en rougir : la mort d'un parent dont ils attendaient la dépouille, la mort d'un concurrent dont le crédit ou le mérite leur faisait ombrage, le patrimoine d'un pupille qu'ils cherchaient à enlever, et sur lequel ils jetaient des regards de concupiscence. Tel était le sujet de leurs prières ; et pour leur donner plus de poids, ils les accompagnaient de toutes les cérémonies d'un culte superstitieux ; ils y joignaient les offrandes et les sacrifices, ils se purifiaient. Cela nous semble énorme et insensé ; mais, chrétiens, en les condamnant, n'est-ce pas nous-mêmes que nous condamnons? A comparer leurs prières et les nôtres, sounnesnous moins coupables : que dis-je, ne sommesnous pas encore plus coupables qu'ils ne l'étaient ?

Car enfin c'étaient des païens, et ces païens n'adoraient pas seulement de vaines et de Amsses (Uvinités ; mais selon leur créance même, des divinités vicieuses et dissolues. Or, à de telles divinités que pouvaient-ils demander plus naturellement que ce qui favorisait leurs vices et la corruption de leurs mœurs? n'éf ail-ce pas une suite presque nécessau'e de leur infidélité ? Mais nous, mes frères, nous servons un Dieu non moins pur ni moins saint que puissant et grand; un Dieu aussi essentiellement ennemi de toute injustice et de tout péché, qu'il est essentiellement Dieu ; et toutefois ce Dieu si pur, ce Dieu si saint, ce Dieu si équitable et si droit, que lui demandons-nous ? l'accomplissemenl de nos désirs les plus sensuels, et le succès de nos entreprises les plus criminelles. Ce n'est plus seulement un désordre, c'est, j'ose le dire, une impiété, c'est un sacrilège.

Il est vrai, et j'en conviens, que dans le christianisme nous savons mieux colorer nos prières et les exprimer en des termes moins odieux ; car on a trouvé le secret de déguiser tout. Mais si nous nous trompons nous-mêmes, nous ne trompons pas Dieu qui nous entend, et qui sait bien discerner la malignité de nos intentions, de la simplicité de nos expressions. En vain donc un homme du siècle demande-t-il à Dieu de quoi subsister dans sa condition, et de quoi maiutcnii' son état ; comme son état, ou plutôt,

SUU LA IMUf:UE.

comme Vh\6e, qu'il se forme de son 6.M ne roiilc que sur les principes, ou d'une and)iti()n démesurée, ou d'une avarice insalinblc, Dieu, dont la péntMralion est infinie, connaît ses desseins, et prend plaisir à les (aire échouer. En vain un père demande-t-il à Dieu l'établissement de ses entants : comme il n'a sur ses entants que des vues toutes profanes, que des vues mondaines, et qui ne sont ni rép:lées selon la conscience, ni sounuses à la vocation divine, Dieu, sans s'arrêter aux apparences d'une humble prière, en découvre la tin ; et par un juste jugement, bien loin d'élever cette famille, la ruine de fond en comble, et la laisse malheureusement tomber. En vain une femme demandc-t-elle à Dieu la santé du corps : comme sa santé, dans l'usage qu'elle en veut faire, ne doit servir qu'à son oisiveté, h sa mollesse et peul-ôtre à son libertinage et à son dérèglement, Dieu, qui le voit, au lieu de retirer son bras, lui porte encore de plus rudes coups , et lui fait perdre dans une langueur habituelle toutcequi peut entretenir sescomplaisances et flatter sa vanité. En vain un plaideur de mauvaise foi deinande-t-il à Dieu le gain d'un procès où toute sa fortune est engagée : comme ce procès n'est au fond qu'une injustice couverte, mais soutenue par la chicane, Dieu, qui ne peut l'ignorer, prend contre lui la cause de la veuve et de l'orphelin, et le fait honteusement déchoir de toutes ses prétentions. 'Cependant on n'oublie rien pour intéresser le Ciel et pour le toucher ; on y emploie jusqu'au sacrifice et aux prières de l'I^glise : mais parce que cette affaire qu'on poursuit avec tant de chaleur n'est qu'une cabale, qu'une intrigue qui ne peut réussir qu'aux dépens du prochain, Dieu, tuteur de l'innocent et du pauvre, rejette alors jusques au plus adorable sacrifice, jusques aux plus saintes prières de son Eglise. Ce détail me conduirait trop loin, si j'entreprenais de lui donner toute son étendue ; mais si vous voulez, mes chers auditeurs, aller plus avant, et vous l'appliquer h vous mêmes, vous aurez bientôt reconnu que cent fois voti'e cœur vous a séduits de la sorte, et fait abuser de la prière pour porter devant Dieu même les intérêts de vos passions.

Revenons ; et pour donner à ce point important toute la force qu'il doit avoir, souffrez que je me prévale encore de la morale des païens. J'ai dit qu'elle suffisait pour nous convaincre ; mais j'en ai dit trop peu, et j'ajoute qu'elle est même ici, dans un sens, plus propre à nous confondre que la morale des Pères. Qu'il me soit donc permis de taire pai-ler dans celte chaire un

auteur profane, et de vous adresser, ou pour votre instruction, ou poin- voire confusion, les mêmes re()roclies qu'il faisait h son siècle eu des termes si énergijpies et si forts. Car, répondez-moi, disait-il en déplorant les abus de l'ancienne Home, et s'élevant contre les taux dévots du paganisme, qui fatiguaient les dieux de Icms injustes prières ; dites-moi ce que vous pensez de Jupiter, et quelle estime vous en faites ? si vous avez pour le plus grand des dieux le même respect que |)Our le plus sage de vos magisirats? Cette question vous surprend, poursHivait-il ; mais ce n'est pas sans raison que je la fais . car l'iriez-vous trouver ce magistrat dont vous respectez la vertu, pour lui faire dans son palais lin fume prière que vous venez faire à Ju|)iler dans le plus auguste de ses temples? Vous supposez donc Jupiter moins intègre et plus aisé h corrompre, quand vous le croyez disposé h vous écouter, et prêt même à vous exaucer ? Ainsi s'expliquait un païen ; ainsi, par de sanglantes ironies, reprochait-il à des païens les scandales de leur religion, et peut-être les corrigeait il. Or, c'est bien ici, chrétiens, que l'infidélité nous fait des leçons et qu'elle nous condamne. Appliquons ceci à nos mœurs.

En effet, comment regardons-nous notre Dieu, je dis ce Dieu de sainteté ? est-il donc le fauteur de nos vices ? est-il le complice de nos crimes ? et le veut-il, le peut-il être ? Toutefois c'est sur ce principe que nous agissons et que nous traitons avec lui. Car, quand je prie (ne perdez pas cette remarque de saint Chrysostorae), quand je prie, mon intention est que Dieu, par un effet de sa miséricorde et par une condescendance toute paternelle, se conforme à moi ; que sa volonté, qui est efficace et toute-puissante, se joigne à la mienne, qui n'est que faiblesse ; et qu'il accomplisse enfin ce que je veux, mais ce que sans lui je veux inutilement. Si donc, aveuglé par l'esprit du monde, bien loin de prier en chrétien, je prie dans la vue de satisfaire mon ambition, mon orgueil, mon ressentiment, ma vengeance, que fais-je ? je demande à Dieu qu'il s'accorde là-dessus avec moi ; c'est-à-dire qu'il soit vain comme moi, passionné comme moi, violent comme moi ; et que pour moi, qui suis sa créature, il veuille ce qu'il ne peut vouloir sans cesser d'être mon Dieu. Or, le prier de la sorte, est-ce le prier en Dieu, et n'est-ce pas plutôt le déshonorer? n'est-ce pas, autant qu'il dépend de moi, le faire servir à mes iniquités, comme il s'en plaint lui-même par son prophète : Veriimtamen servîre me fecisti peccatis tuiSy prœbiùsti mihi laborem in iniquitatiljus

SERMON rOUR LE JEUDI DE T. A PnEMIf:RE SEMAINE.

tuis I ? Observez celte cxfircssion : prahuisti milii laborem ; coiiune s'il disait an pécheur : Votre prière m'a élé un sujet de peine, cnr j'aurais voulu, d'une pai t, me rendre propice à vos vœux, et de l'autre, je n'y pouvais réiiondrc favorablement : mon cœur était donc dans une espèce de violence, et comme pait;igé entre ma sainteté et ma bonté : ma bonté, qui s'intéressait pour vous, et ma sainteté, qui s'opposait h. vous ; ma bonté, qui me portait h vous écouter, et ma sainteté, qui m'obligeait i\ vous rejeter ; prœbuisti mihi laborem in iniquitalibua tuis. Et certes, chrétiens, si Dieu, oubliant ce qu'il est, avait alors égard à nos prières, ne serait-ce pas un scandale pournous, et ne commencerionsnous pas nous-mêmes à douter de sa providence ?

Je sais, et saint Jean nous l'apprend, que nous avons un puissant avocat auprès du Père, qui est le Fils ; et que c'est par les mérites de ce Fils adorable que nous prions. Mais ce que d'abord et en général j'ai dit de Dieu, pour l'appliquer en particulier à l'Homme-Dicu, voulons-nous en faire le patron de cette aveu^i:le concupiscence qui nous domine? et si ce n'est pas lîi le sentiment que nous en avons, pourquoi comptonsnous sur ses mérites, dans des prièies que la seule concupiscence nous a inspirées?

Non, mes frères, non ; ce n'est point pour un tel usage que Dieu, dans la personne de Jésus- Christ, nous a donné un médiateur. Il est l'avocat des pécheurs ; mais il ne le fut jamais et il ne le peut être des péchés; et vouloir me servir ainsi de son crédit, ce n'est rien moins, dans la doctrine de saint Augustin, que de vouloir l'anéantir lui-même. Comment cela? parce qu'au lieu que la foi nous le représente comme l'auteur des grûceset des vertus, c'est en faire malgré lui le médiateur de notre vanité, le médiateur de notre avarice, le médiateur de notre concupiscence et de notre sensualité. Car si vous en jugiez autrement, reprend saint Augustin, auriez- vous l'assurance d'interposer le nom du Rédempteur, pour demander ce qui détruit l'ouvrage de la rédemption ; et, rempli de vos projets ambitieux, oseriez-vous prendre pour intercesseur auprès de Dieu, celui même qui se réduit dans la plus profonde humiliation pour vous enseigner l'humilité ?

Heureux encore que Dieu, pour votre salut, devienne inflexible à votre prière. C'est dans celte rigueur apparente que vous devez reconnaître sa miséricorde ; et où en seriez- vous si c'était un Dieu plus indulgent et selon votre gré ? Ce

;!•»., xuu, 2i.

qui a perdu les Pompée cl 1rs Césnr, ajoutait ce fameux snliiiido d>ntje n'ai pas fait difficulté d'emprunter ici les pensées, et qui semble n'avoir parlé que pour nous-mêmes; ce qui & renversé et ce qui renverse tous les jours des familles entières, ne sunt-cc pas des souhaits trop vastes et sans bornes, des souhaits criminels, accomplis par des divinités d'aulant plus mortellement et plus malignement ennemies, qu'elles étaient plus condescendantes et plus faciles : Marina numinibus vota exaudita malignis ? Et moi je dis, pour consacrer ces paroles : Quelle a été la source de la réprobation de tant de chrétiens ? n'est-ce pas d'avoir obtenu du Ciel ce que le Ciel ne leur accordait, et ce qu'il ne pouvait leur accorder que dans l'excès de sa colère? Et d'où vient encore la perte de tant de mondains qui se damnent au milieu de l'opulence et dans 1 1 mollesse, si ce n'est pas de ces prétendues faveurs de Dieu, qui les exauce selon les désirs insensés de leurs cœurs, plutôt que selon les desseins de son aimable pijvidence? Vous demandez ;i Dieu ce qui llatte votre passion; et si Dieu vous le donne, lui qui prévoit ce qui vous pervertira, ce qui vous corrompra, ce qui vous entraînera dans l'abime, pc;ut-il exercer sur vous un jugement plus rigour. nx et une vengeance plus terrible ? N'en de/nei.rons pas là.

Si l'on ne demande pas toujours à Dieu des choses préjudiciables, et dans des vues directement contraires au salut, au moins lui demnndet-on des biens purement temporels et inutiles au salut. Je ne veux pas dire que les biens temporels ne soient pas des dons de Dieu, ni qu'ils soient absolument contraires au salut : mais quand le sont-ils, et pourquoi Dieu les refuse-til alors? quand nous ne les demandons, ni selon l'ordre qu'il a établi, ni par rapport à la fin qu'il a marquée.

Car, premièrement, on ne lui demande que les grâces temporelles, qui toutes se terminent aux besoins de cette vie ; et h peine pense-t-on aux spirituelles, à quoi le salut est attaché : les avantages de la fortune, la prospérité, le repos; voilà ce que nous désirons et ce que nous recherchons, et ce que désirent, ce que recherchent aussi bien que nous les infidèles ; Hœc euim onmia génies inqnirunt '. Ce sont des biens, je l'avoue : mais ce sont des biens périssables, des biens d'un ordre inférieur à l'homme, et surtout à l'homme chrétien ; des biens dangereux, et sujets à se convertir en de vrais maux. Pour les biens solides et incorruptibles, c'est-àdire la pureté des mœurs, la bonne conscience,

Mattta., Ti, 82.

SUR I.A PUIÈRE.

l'hmniliU', la foi, l'amtnir du prorliain, loiit ce qui sert ;'l Mauolilior l'Ame et qui eu fait la perfection, ilisûus-lo, et eonloudoiis-nons eu le disaot, c'est i\ quoi nous souuues peu seusihles, et re qui rare;ue»;l iious allu'e an pied des aulels. Oui de vous aj.iuuds eu reeours à Dieu pour devenir plus nioïk^ré dans ses passions et plus rt''glé dans sa eonduile ? Ou visite les tombeaux des mailyrs; mais pounpioi'/ [)our être guéri d'une maladie, et uou point pour être délivré d'une tentation. On invoque les saints ; mais pourquoi? pour être plus lieureux et plus opulent, et non point pour être plus humble et plus ennemi des plaisirs. Ah ! mes frères, s'écriait Salvien, si nous sommes aliligés des calamités publiques, si nous sommes menacés d'une famine ou d'une contagion, s'il règne mie mortalité parmi nous, nous courons en foule au temple du Dieu vivant ; tout retentit de nos géndssements et de nos prières : mais s'agit-il d'un libertinage qui déïhonore le cluislianisme et qui désole l'Eglise, on nous voit tranquilles et sans inquiétude ; et, au lieu d'engager le Ciel à faire cesser de scandaleuses impiétés, nous vivons en paix et dans la plus affreuse indolence. Ainsi nous prions connue ce malheureux Antiochus, dont la prière intéressée ne put trouver grâce devant Dieu : Orabat scelestus Dominum, a quo non erat miscricunliam consecuLurus *. Il priait, Orabat; et l'on ne peut douter ([u'il ne priât avec toute l'ardeur possible : mais il priait en mondain, Orabat scelestus ; car il ne demandait à Dieu ni l'esprit de pénitence, ni le don de piété, ni le respect des choses sànLs qu'il avait profanées ; mais une santé qu'il uiélérait à tout le reste, et dont il élait idolàire : Orabat scelestus Dominum ; et c'est pour cela que le sein de la miséricorde lui était fermé : A quo non erat misericordiam coiisccuturus. Voilà comment nous prions; mais en val;;, 'juisquc le Fils de Dieu n'a jamais prétendu ?o faire garant de telles prières. Pourquoi? Consultons l'Evangile, il va nous l'apprendre.

Le Fiis de uieii dit à ses disciples. Si vous demandez quelque ci)oso à mon Père, et que ce soit en mon nom que vous le demandiez, il vous l'accordera : Si quid pctieritis Patrem in nomine meo, diibit vobis '■. Mais remarquez (c'est la réflexion de saint Auguslin), remarquez bien celte parole : Si quid, [ràv où Jésus-Chi'ist nous fait entendre que ce que i.ous demauuons en son nom doit èlre quelquo chose, et quelque chose digne de lui, parce qu'.tuUemeul il ne lui convioihlraii pas de .s'cuM-ilover pour nous. Or, tous

U M^cîi, ix, 13. - ■J.j.iiu. jiv;,23.

les biens do. la leire, séparés du sahit éternel, ne sont rien devant Dieu. Les demander donc précisément à Dieu, c'est n«; rien demander ; et (|uoique la promesse du Sauvi'ui' du monde; soit générale ou sainble l'être, ils n'y sont pond par eux-mêmes com[)ris. Pour vous en convaincre, écoulez ce qu'il ajoute à ses apôtres : Usque modo non petistis quidquam in numine meo • ; Jusques â présent vous n'avez lien demandé en mon nom. Mais comment est-ce, reprend saint Auguslin, que le Fils de Dieu leur pouvait teinr ce langage, puisqu'il est évident que les apùlres lui avaient déjà demandé plusieurs grâces ? saint Pierre, de demeurer sur !e Thabor ; les enfants de Zébédée, d'être élevés aux deux premières places de son royaume. Ah! répond ce saint docteur, il est vrai qu'ils liù avaient demandé ces sortes de grâces; mais parce que ces grâces n'étaient que des avantages humains, et quo dans l'idée du Suuveur, tous les avantages humains ne mérilaieul nulle estime, il croyait avoir droit de compter pour rien tout ce qu'ils lui avaient demandé . Usque modo non petistis quidquam. En ellet, demeurer avec lui sur le Thabor, ce n'était qu'une douceur sensible que saint Pierre eût voulu goûter : occuper les premières places de son royaume, ce n'éîail dans l'intention des deux disciples qu'un vain honneur dont se repaissait leur ambition, parce qu'ils ne le concevaient pas tel qu'il est : mais le zèle des âmes, mais la constance dans les persécutions, mais le renoncement à eux-mêmes, c'étaient les grâces essentielles dont ils avaient besoin, et qui devaient les soutenir, les animer, les perfectionner tlans leur ministère apostolique ; et c'est ce qu ils n'avaient jamais demandé à leur Maître : Usque modo non petistis quidquam. Or, à combien de chrétiens ne pourrais-je p^s faire aujourd'hui la même plainte ; et à combien même de ceux qui in'écoutent n'aurais-je pas lieu de dire, par la même raison : Mondain, vous n'avez rien demandé jusques à présent à votre Dieu, parce que vous ne lui avez eiicoi'e jamais deuiandé le détachement et le mépris du monde : pécheur, vous ne lui avez rien demandé, 'oarce que dans l'état de votre péché, vous ne lui avez encore jamais demandé votre conversion, jamais un cœur contrit et humilié, junais la grâce de vous surmonter vous-même et de renoncer à vos habitudes : c'étaient là néanmoins les grâces, mais les grâces par exceiieace, que vous deviez désirer et rechercher.

SERMON POUK LE JEUDI DE LA PREMIÈRE SEMAINE

De plus, quand le Sauveur du monde nous assure, dans l'Evangile, que lout ce que nous demanderons en son nom nous sera doimé, il entiMid que nous demanderons selon la règle qu'il nous a liii-nième prescrit». Car, comme remarque Terlullien, c'est lui-môme (|tii, réglant la priùre et l'animant de son esprit, lui a communi(jué le pouvoir spt^cial et le privilège qu'elle a de monter au plus haut des cieux, et de toucher le cœur de Dieu, en lui exposant les misères des hommes :/lb ipso enim ordinata, et de ipsius spititu animata jam tune oratio, suo quasi privilefiio ascendit in cœlum, commendans Potri quœ Filius docuit. Or, quelle est cette règle divine selon laquelle le Fils de Dieu nous a ordonné de prier ? La voici : Cherchez, nous ditil, avant toutes choses le royaume de Dieu et sa jusrtice, et rien ne vous manquera. Demandez au Père céleste la sanclifioation de son nom, l'avénement de son règne, l'accomplissement de sa volonté, sans lui demander d'abord ce pain matériel qui vous doit servir d'aliment, et alors je vous seconderai. Mais si vous renversez cet ordre ; si. par un attachement au monde, indigne de votre profession, vous demandez le pain matériel avant le royaume de Dieu, ne vous appuyez plus sur mes mérites, tout infinis qu'ils sont, puisque votre prière, toute fervente qu'elle peut être, n'est plus selon le plan que j'ai tracé: Quœrite primum regnum Del etjustitiamejus^.

Ce n'est donc pas, chrétiens, qu'on ne puisse absolument demander à Dieu les biens temporels, l'Eglise les demande elle-même pour nous: mais demandons-les comme l'Eglise, demandons-les après avoir demandé d'abord et sur toute chose les biens spirituels : demandons la bénédiction de Jacob, et non point celle d'Esaii. Belle figure, que l'exemple de ces deux frères ! Ecoutez l'application que j'en fais à mon sujet, et prenez garde: ils eurent tous deux dans leur partage la rosée du ciel, et tous deux ils eurent pareillement la graisse de la terre. En quoi furent-ils différents, et quelle marque l'Ecriture donne-t-elle de l'élection de Jacob et de la réprobation d'Esaû ? Ah 1 chrétiens, c'est que dans la bénédiction de Jacob, la rosée du ciel fut exprimée avant la graisse de la terre : De rore cœli et de pinguedine terrœ sit benedictio tua"^ ; au lieu que dans la bénédiction d'Esaii, il est parlé de la graisse de la terre avant la rosée du ciel : Det tibi de pinguedine terrœ et de rore cœli. Voilà ce qui se passe encore parmi nous, et ce qui discerne les prières chrétiennes de celles qui ne le sont pas. Un juste et un homme du monde

1 Matth., Ti, 33. — ' G«n„ xxTii, 33.

prient dans le même temple et au même autel ; mmg l'un prie en juste et l'autre en mondain, Conunont cela ? Est-ce que l'un ne demande à Dieu que les biens <lela grâce, et l'autre que les biens de la terre ? Non ; car il se peut faire que le juste, avec le» biens de la grâce, demamle encore quelquefois les biens de la fortune, comme le mondain, et que le mondain, avec les biens de la fortune, demande aussi les biens de la grûce, comme le juste. Mais le mondain, conduit par l'esprit du monde, place les biens de la fortune devant les biens de la grâce : De pinguedine terrœ et de rore cœli; et le juste, conduit par l'Esprit de Dieu, donne la préférence aux biens de la grâce sur les biens de la fortune : De rore cœ,U et de pinguedine terrœ. Il dit à Dieu : Seigneur , sanctifiez-moi , rendez-moi chaste , charitable , miséricordieux , patient : De rore cœli; et puis, donnez-moi des biens de la terre ce qui peut m'ètre utile pour mon salut; Et de pinguedine terrœ. Mais l'homme dumontle dit : Seigneur, faites-moi riche, grand, puissant: De pinguedine terrœ; et ne me refusez pas aussi lesgrâces nécessau-es pour bien vivre dans le monde: El de rore cœli. Prière de réprouvé. Quand nous prions de la sorte, faut-il s'étonner si Dieu ne nous écoute pas?

Allons h la source ; et pour connaître plus à fond sur quoi l'importante vérité que je vous prêche est établie, comprenez ce principe de saint Cyprien, que nos prières n'ont de vertu qu'autant qu'elles sont unies aux prières de Jésus-Christ. Car il n'y a que Jésus-Christ de qui l'on puisse dire avec saint Paul, qu'il a été exaucé pour le respect dû à sa personne : Exauditus est pro sua reverentia *. Quand Dieu nous exauce, ce n'est point en vue, ni de ce que nous sommes, ni de ce que nous méritons, puisf[uepar nousmêmes nous ne sommes rien, et que [)ar nousmêmes nous ne méritons rien ; mais il nous exauce en vue de son Fils, et parce que son Fils a prié pour nous avant que nous fussions en état de prier nous-mêmes. Cela supposé, comment Dieu pourrait-il agréer des prières où, par préférence au salut, nous lui demandons des iiiens temporels, puisqu'elles n'ont alors nulle conformité, nulle liaison avec les prières de cet Homme-Dieu qui s'est fait notre médiateur? Qu'a-t-il demandé pour nous ? vous le savez : que nous soyons unis par le lien de la charité : Rogo, Pater, ut sint unum 2; que sans ostentation, sans déguisement, nous soyons saints en esprit et eu vérité : Pater, sanctijica eos in veritate^; que vivant au milieu du monde, selon

»Hebr., v,7. — »Joan., xvii, 21. — a ibid.,ir

Page 1