‹ Œuvres complètesChapitre 85 sur 183 · SUR LA PRÉDESTINATION · texte numérisé non relu

SUR LA PRÉDESTINATION

ANALYSE

ScJF.T. Or il y avait là un homme malade depuis trente-huit ans. Jùus l'ayant vu couché par terre, et sachant depuU éombien de temps H était dans cet état, lui dit : Voulez-vous être guéri ?

On ne pouvait douter que ce malade ne voulut être guéri de son infirmité corporelle ; mais, dit saint Augustin, comme il était la figure des péclieurs, et que lui-même, en qualité de pécheur, il ne pouvait être guéri sans être converti, selon la pratique du Sauveur des hommes, de sanctifier les âmes en guérissant les corps, ce paralytique pouvait être disposé à sa guérison, sans l'être également à sa conversion. Quoi qu'il en soit, c'est à nous-mêmes, comme malades, je veux dire comme pécheurs, que Dieu fait la même demande que fit Jésus-Christ au paralytique de notre Evangile : Vis sanus fieri ? Est-ce de bonne foi que vou» voulez être guéri, et que vous voulez entrer dans la voie du salut ? Et ceci me donne lieu de vous entretenir d'une matière importante, puisqu'il s'agit des desseins de Dieu sur nous par rapport au salut, et de la manière dont nous y devons coopérer : en quoi consiste le grand mystère de la prédestination.

Division. Nous donnons, sur le sujet de la prédestination, dans deux écueils : présomption et défiance. Présomption dans les uns, qui se reposent uniquement sur Dieu du soin de leur salut. Défiance dans les autres, qui désespèrent de leur salut. Deux désordres que j'entreprends de combattre, en vous faisant voir que la prédestination de Dieu ne favorise ni l'un ni l'autre, etque nous sommes inexcusables, lorsqu'on conséquence de ce mystère, nous nous abandonnons, ou à la présomption qui nous fait oublier le soin du salut, première partie ; ou au désespoir qui nous fait renoncer au salut, deuxième partie.

Première partie. Présomption qui nous fait oublier le soin du salut, premier écueil dont nous avons à nous garantir. Se confier en Dieu, c'est un sentiment que la religion nous inspire. Mais en demeurer absolument là, et se reposer uniquement sut Dieu du soin de son salut, c'est une présomption : 1° dont le principe est ruineux ; 2° dont les effets sont très-pernicieux.

1° Présomption dont le principe est ruineux ; carde quelque manière que Dieu nous ait prédestinés, il est de la foi qu'il ne nous sauvera jamais sans notre coopération. Il n'en est pas ainsi des autres ouvrages de Dieu. Jésus-Christ, par exemple, pouvait guérir ce malade de l'Evangile indépendamment de lui : mais dans l'ouvrage de notre conversion, il faut que nous agissions nous-mêmes, il i'aut que nous le voulions : Vis ? Il est vrai que c'est la grâce qui opère en nous cette volonté ; mais elle ne l'opère pas toute seule, car cet acte de ma volonté par oii je me convertis étant un acte libre, il doit venir de moi-même, aidé de la grâce.

Mais si je suis prédestiné, dites-vous, je n'ai rien à craindre :et moi je réponds que vous devez dire : Si je suis prédesliné, cela m'engage à être plus attentif età veiller continuellement sur moi-même ; car si je suis prédestiné, je ne le suis que dépendamment des moyens à quoi Dieu a voulu attacher ma prédestination. Or, la foi m'apprend qu'un de ces moyens les plus essentiels est le soin que je prendrai moi-même de mon salut.

2° Présomption dont les effets sont très-pernicieux ; car à quoi va-t-elle ? à éteindre absolument dans l'homme tout le zèle des bonnes œuvres, et à nourrir son libertinage.

Luther et Calvin, en disant que la prédestination de Dieu impose à l'homme une absolue nécessité d'agir, et qu'en conséquence du décret que Dieu a formé, nous n'avons plus le pouvoir de nous déterminer au bien, ni de nous détourner du mal : l'un ou l'autre, dis-je, après avoir établi ce principe, n'aurait-il pas eu bonne grâce de pousser un point de morale sur la pratique des devoirs de la piété chrétienne?

Vous me direz que cette doctrine est plus capable d'humilier l'homme : erreur. Car en quoi consiste la vraie humiliation de l'homme ? n'est-ce pas, dit saint Bernard, en ce qu'il ait à se reprocher les péchés qu'il commet ? Or, comment se les reprochera-t-il, s'il est persuadé qu'il ne les a pu éviter ? De plus, il ne suffit pas qu'une doctrine humilie l'homme; il faut tout assemble qu'elle le rendre humble et fervent, et c'est ce que fait la doctrine catholique, en nous enseignant que le salut dépend de tticu, mais qu'il dépend aussi de nous-mêmes.

Sans cette persuasion, non-seulement nous nous relâchons dans la pratique des bonnes œuvres, mais nous nous portons aux derniers désordres du libertinage. Car sur ce principe que quand Dieu voudra et qu'il l'aura prévu , on se convertira, et «jua jusquî-là il serait inutile d'y penser, on s'abandonne à tout.

Mais ce libre arbitre dont nous nous flattons et cette coopération de l'homme nous donnent lieu de nous glorifier. Eh bien i répon»l saint Augustin, si nous sommes justes et enfants de Dieu, ne devons-nous pas, comme saint Paul, avoir de quoi r.ùus glorifier en lui ? n'est-ce pas ainsi que les saints se sont glorifiés, et en particulier David?

Espérons donc tout de Dieu, mais au même temps faisons tout l'effort nécessaire pour correspondre aux desseins de Dieu. Autremîni, nous tombons dans une présomption criminelle. Et par où Dieu surtout la condamnera-t-il ? par nous-mémeî; car dans Iss auttes atfaires, tout persuadés que nous sommes de la providence et de la prédestination de Dieu, nous ne oéaligeoai rien de notre part.

Dfcxième partie. Défiance ou désespoir qui noua ftit renoncer au salut, second écueil dont nous aroBs à 'itious pféséiter. Il y > uans 'a prédestination de Dieu quelque chose d'iccertiiin, et quelque chose de certain. Ce qu'il y a de csrfaiB, c'est qa* notre Dieu en un ÏKe» de miséricorde ; et que si jamais il nous réprouve, ce ne sera que parce que nous aurons librement et

878 SERMON POUR LE VENDREDI DE LA PREMIl'CRE SEMALNE.

TOlontnfrcmenl abusé des moyens qu'il nous a.ira fournis ponrnous sauver. Ce qu'il y a d'incertain, c'est la manière dont Dleo a prédeslinôles hommes. L'un doit nous rortincr et nous animer ;mais l'autre nous trouble. Or, n'entreprenons point inutilement d'examiner ce que Dieu nous a caché, et attachons-nous i» ce qu'il nous a riivéli;. Nous y trouverons de quoi nous relever de ce découragement où notre lâcheté nous plonge, pour nous entretenir dans l'impéniteiice.

Car voic"i comment doit raisonner tout homme chrétien : Je ne sais pas les voies scrr tes que Dieu a tenues dans la disposition de mnn snlut ; mais ce que je pais, c'e-t (jue Dieu est bon ctcju'il m'aime : cel.i me snllit.

Il y a |piiis. Ce mystère de la préiieslin.itinn a positivement de quoi nous consoler; c'est un abîme, mais un abime de richesses, il e^l vrai (juc ïiotre salut est entre les iiiiÉJns de Dieu : et n'est-ce pas ce qui doit nous rassurer? Car oii peut-il être mieux qu'entre le^ mains d'un père si snge, si vigilant et si tendre ? . . •,

Cepenil.nt les saints mêmes ont tremblé en ronsMérant ce mystère de la prédestination. J'en conviens; mais pourquoi ont-ils Ir.mblé '^ pirce qu'ils se défiaient, non pas de Dieu, mais d'eux-mêmes, et qu'ils envisageaient leur liberté comme la source de tous les dérèglements. , . ,

Le m.il e>t que nous ne voulons pas bien le salut; que nous le voulons seulement d'une volonté générale et inletorminée, d'une volonté li'he et faiidi\ d'une volonté inenicaceet sans action, d'une volonté étroite et bornée. Est-re ainsi, nous dira Dieu, que vous vouliez tout le reste ? . • i.-, »

De quelque manière que nous en puissions penser, la vie présente est toujours la voie, et par conséquent il n y a point d eUi dans la vie où nous devions désespérer. Le désespoir est dans un pécheur un nouveau crime qu'il ajoute aux aulns. Non pas qu» tous les pécheurs se perdent par là : mais ce qui fait la damnation des uns, c'est un excès d'espérance; et la damnation dei autres, un défaut d'espérance.

Erat auCem guirlnm homo ibi, tripginla et oclo ann os hâtent m in/lnnilate sua. Ilunc cum vtdissel Jésus jaeenlem.ef cognovissel quia iam. mullum ten.pus haberel, liicit ei : Vis sanus fieri!

Or il y avait un homme mataJe depuis trente-huit ans. Jésus l'ayant vu couché par terre, et sachant depuis combien de temps il était dans e«t état, lui dit : Vculez-vous être guéri ? {Saint Jean, cksp.v, 6, 6.)

Sire,

A en juger par les apparences, fiit-il jamais une demande moins nccos.sairc que celle du Fils de Diiîuà ce paralytique de notre Evangile ? Cotai! w\ malade de trente-huit ans, exposé comme le.s autres sur le bord de la piscine miraculeuse. Il attendait avec impatience qu'on l'y jctAt, au moment que l'eau serait remuée par l'ange du Soigneur : il cherchait un homme chnritable pour lui rendre ce bon office ; il était affligé et il se plaignait môme de n'en avoir encore pu trouver; enfin il ne désirait rien plus ardemment que sa guérison, et il n'avait point d'autre pensée ni d'autre soin qui l'occupât : pourquoi donc lui demander s'il veut être guéri, Vis sanus (îeri? Mais ce n'est pas sans raison, répond saint Augustin. Ce paralytique était la figure des pécheurs ; et lui-môme, comme pécheur, il ne pouvait être guéri sans être converti, selon la pratique du Sauveur des hommes, de ne guérir jamais les corps qu'au même temps il ne sanctifiât les Ames. Or, quelque disposé que fi'itce -malade à sa guérison, peut-être ne l'ctait-il pas également h ?a conversion ; et c'est pour cela que Jésus-Christ, qui savait que l'un dépendait de l'autre, et qui ne voulait pas lui accorder l'un s'il ne consentait h l'autre, lui demande avant toutes choses : Vis sanus fieri? voulez-vous être guén ?

Tel est, «.hrétiens, notre état en qualité de pécheurs : il y a peut-être longtemps que nous bnguis.sons, cl que nous sommes sans action et

sans mouvement dans la voie de Dieu, ou plutôt hors de la voie de Dieu. Peut-être Dieii*voit-il parmi nous des paralj tiques de plusieurs années, c'est-à-dire des hommes endurcis dans leurs habitudes criminelles ; et plaise au Ciel qu'entre ceux à qui je parle, il n'y en ait pas dont on puisse dire : Erat autem quidam triijinta et octo annos hahens in infinnitate sua : ce pécheur est depuis trente-huit ans dans son désordre. Nous avions besoin d'un homme pour nous affranchir de la ser\itude du péché. Cet homme est venu, et c'est Jésus-Christ. Il nous a jetés dans la piscine ; je veux dire dans les eaux salutaires du baptême, où nous avons été régénérés. Au lieu de nous maintenir dans la possession de celle grâce, nous en sommes déchus ; et il est encore prêta nous faire entrer d;ins une seconde piscine, qui est celle des larmes et de la pénitence. Mais auparavant il nous demande à tous en général et à chacun en particulier : Vis saints fieri ? est-ce de bonne foi que vous voulez être guéri ? C'est à quoi il faut que nous répondions, et ce qui me donne lieu de vous entretenir d'une matière importante, puisqu'il s'agit des desseins de Dieu sur nous par rapport au s;dut, et de la manière dont nous y devons coonérer. C'est en cela même aussi que consiste le grand mystère de la prédestination. Mystère prolond et adorable ; mystère sur lequel on a formé et l'on forme encore dans le christianisme tant de questions ; mystère dont je veux vous parler aujoiud'hui, pour vous apprendre l'usage tjiie vous en devez faire ; les égarements, les écueils qu'il y faut éviter. Saluons d'abord Marie et tlisons-liii : Ave, Maria.

C'esl le malheur de l'homme d'abuser do tout, et de corrompre soit par lam.>iiL'.i' de son cœur, soi^ p^r hvs erreur? de son et^.riî, jusijo'i:» hux dotLs de i)teu, jus^ucsaux AîaiLuti dô Dieu^ .jus-

SUR LA PUÉDESTLNATION.

ques aux mystères de Diru. Vt^riltî que saint Augustin a voulu nous faire ontcudro, lorsriuo, se servant d'une expression bien. hardie, il a dit que Dieu, (jui est la saintetiS la pureté par cxeellence, n'est pour les impies et pour les pécheurs, ni saint, ni pur; puisque les pécheui-scl les impies se l'ont tous les jours de Dieu môme comme un sujet lie [u-olanalion : ImmiindiSj ne Detis quidem ipsc mundiis est. Or, ce que saint Augustin ilisait de Dieu, est encore plus vrai de la prédestination de Dieu. Car celte prédestinaliou est un mystère de grAce; et par l'abus (pi'en font les honunes, elle leur devient une matière de seauvlale. Ils s'en servent comme d'un prétexte, les uns pour vivre dans une vaine confiance ([ui leur fait négliger le salut, et les autres pour s'entretenir dans des défiances criminelles qui ruinent en eux l'espérance du salut. Ceuxci s'en prévalent pour présumer trop de Dieu, et ceux-lci en sont troublés jusqu'à désespérer des bontés de Dieu : les premiers par un excès de lémérité, et comptant sur la prédestination de Dieu, concluent que leur salut est en assurance, sans qu'ils se mettent en peine d'y travailler ; et les seconds, par une pusillanimité de cœur et dans un sentiment tout contraire, se persuadent qu'il n'y a plus de salut pour eux, et que ce serait en vain qu'ils y travailleraient. Deux grands désordres auxquels nous sommes exposés à l'égard de la prédestination ; deux écueils dont nous avons à nous préserver, la présomption et le désespoir. Ce sont aussi, chrétiens, ces deux désordres que j'entreprends de combattre dans ce discours, en vous faisant voir que la prédestination de Dieu ne favorise ni l'un ni l'autre ; et que nous sommes inexcusables,lorsque,en conséquence de ce rayslère,nous nous abandonnons, ou à la présomption qui nous fait oublier le soin du salut, ce sera le premier point; ou au désespoir qui nous fait renoncer au salut, ce sera le second. Il ne me faudrait point d'autre règle, ni d'autre preuve, que la parole de Jésus-Christ : Vis samis /îeri?\ou\ez-\ ous ètie guéri ? Car, puisque sur le salut on nous demande, aussi bien qu'au paralytique de l'Evangile, si nous le voulons, il faut donc en effet le vouloir et y travailler, et voilà le remède à notre présomption : et puisqu'on nous fait au même temps connaître qu'il ne s'agit que de le vouloir, nous ne devons donc pas nous troubler ni désespérer, et voilà le remède à notre défiance. Deux vérités fondamental es de notre religion, sur lesquelles je vais vous découvrir mes pensées, et qui peuvent beaucoup servir à la rélQriiiation de vos mçeurs.

PnEMlfenR PARTIE.

Se confier en Dieu, et mettre en lui toute son espérance ; le rej^arder comme r;uil(;ur, ou, selon le langage (h; l'Kcriture, eonunc le Dieu de son salut: Deus snlutis meœ * ; faire foiid sur lea mérites de Jésus-Christ, et compter siu* le bienfait de la rédemption ; dire : Je puis tout en celui qui me foi titie; et tout ce que je ser.d jamais devant Dieu, c'est par la grAce que je le serai : je l'avoue, chrétiens, ce sont des sentiments de piété que la religion nous inspire, que nous devons avoir dans le cœur, et qui s'accordent parfaitement avec toutes les rèi^les de la foi. iMais en demeurer absolument là, et se reposer du soin de son salut sur cette Providence générale qui en conduit les ressorts, et qui en ordonne les moyens ; dire : J'attends l'heure et le moment qu'il plaira à Dieu de me touclicr, et cependant vivre en paix et sans inquiétude dans son péché ; regarder sa conversion comme une affaire que Dieu ait prise entièrement sur lui, et dont il ne nous rendra pas responsables; c'est une présomption, mes chers auditeurs, aussi mal fondée dans son principe, qu'elle est pernicieuse dans ses effets. Prenez bien garde à ces deux choses : présomption dont le principe est ruineux, et présomption dont les effets sont très-pernicieux. Je vais vous en convaincre, si vous voulez me suivre avec attention.

Je dis que celte présomption est mal fondée dans son principe ; en voici la raison, qui est évidente. Parce que, de quelque manière que Dieu nous ait prédestinés, il est de la foi qu'il ne nous sauvera jamais sans notre coopération. Or, s'il est vrai que je dois, pour être sauvé, y coopérer avec Dieu, il ne m'est donc plus permis de m'assurer tellement de Dieu, que j'abandonne le soin de mon salut, et que je m'en décharge entièrement sur lui. J'ai droit d'espérer en Dieu ; mais au même temps j'ai une obligation indispensable de travailler avec Dieu, d'agir avec Dieu ; et si je sépare cette confiance de ce travail, de cette action, je me perds, et je renverse l'ordre de Dieu. En effet, quel est l'ordre de Dieu dans la disposition du salut des hommes? Le voici exprimé dans ces deux paroles de saint Augustin,que vous avez cent fois entendues : Qui fecit te sine te, non salvahit te sine te. Ce Dieu plein de sagesse et tout-puissant qui vous a créé sans vous, n'a pas voulu vous sauver sans vous ; et à prendre même le salut dans cette étendue que lui donne la théologie, c'est-A-dire en lant qu'il présuppose ou qii'il reitiferma notre tun-

SEllMON POUR LE VENDREDI DK LA iniEMlÉliK SEMALNE.

version, il n'est pas, en quelque sorte, an pouvoir lie Dieu de nous sauver sans nous : pourquoi ? parce que, dit saint Thomas, c'est dans nous-mônics, je veux dire dans notre volonté, préparée, élevée cl forlilicepar la grâce, que tout le mystère de noire conversion doit consister.

Il n'en est pas ainsi de tous les autres ouvrages de Uiou ; et eu [»artic(dicr il n'en était pas de même du miracle rapporté dans notre Evangile. Quand le l" ils de Dieu demanda à ce paralytique s'il voulait être guéri : Vis .' ce n'était pas, remarque saint Ambroise, qu'il eût besoin, pour le guérir, de sonconsentemcnt; car il le pouvait guérir d'une pleine autorité, sans que ce malade le voulfd et même quoiqu'une le voulût pas : mais quand Dieu entreprend de nous convertir, et qu'il nous demande intérieurement si nous le voulons, c'est par une espèce d'engagement auquel, tout Dieu qu'il est, sa sagesse et sa iirovidence se trouvent comme assujetties. Car quoi que Dieu fasse de son côté, il est infaillible que nous ne serons jamais convertis si nous ne le voulons être ; et il y aurait mémo de la contradiction que nous le fussions et que nous ne le voulussions pas, puis(pie, selon la maxime de tous les Pères, être converti n'est rien autre chose que le vouloir, et le vouloir efficacement.

Je sais que la grAce est le grand principe et la première cause qui opère en nous celte volonté : mais je sais aussi qu'elle ne l'opère pas toute seule ; et quelque victorieuse, quelque puissante que je la conçoive, c'est toujours sans préjudice de ce que la foi m'enseigne, que cet acte de la voloidé qui fait notre conversion, est un acte libre : or, du moment qu'il doit être libre, nous ne pouvons plus nous en reposer sur un autre ; mais c'est h nous-mêmes à l'exiger de nous-mêmes, h nous en demander compte h nous-mêmes, pour en pouvoir un jour rendre compte à Dieu.

C'est pour cela que le môme esprit qui nous fait dire h Dieu dans l'Ecriture : Couverte nos^ Domine •, Seigneur convertissez-nous, met aussi dans la bouche de Dieu ces autres paroles ; Convertimini ad me 2, convertissez-vous i\ moi. Or, reprend saint Auguslin, comment accorder ces deux textes ensemble ? Si c'est Dieu qui nous convertit, pourquoi nous ordonne-t-il de nous convertir ? et si c'est nous-mêmes qui nous convertissons, pourquoi demandons-nous à Dieu qu'il nous convertisse ? Ah ! mes frères, répond ce saiîit docteur, voilà justement le secret de celte prcdeilination adorable, sur quoi sont fondi's î.((;s les ■il'ivoâra de h \bi chi-éliennc. C'est

' Tlirea., v,2U- ' i.-H-, XL7, ai

qu'autant qu'il serait injurieux h Dieu que nous eussions jamais sans lin la pensée de nous convertir, autant nous est-il inutile de nous flatlcr que Dieu seul nous convertira ; c'est que, pour nous sauver selon les lois établies par la divine Providence, deux conversions sont nécessaires, la conversion de Dieu et la nôtre, la conversion de Dieu à nous et notre conversion h Dieu, Il faut que Dieu se convertisse à nous, en nous prévenant par sa grAce ; et il faut que nous nous convertissions h Dieu, en suivant avec fidélité le mouvement de sa grAce. Voilà toute la théologie d'un chrétien. Il est vrai que Dieu s'est chargé de la première de ces di'ux conversions, et qu'elle est uiùquemcnt de son ressort ; mais il n'est pas moins vrai qu'il a piétendu que nous fussions chargés de l'autre, comme d'une condition dont nous devons personnellement lui répondre. Je dois donc, si je raisonne bien, jeter tellement, conune parle l'Apôtre, dans le sein de Dieu toutes mes inquiétudes: Omnem soîlicitudinem vesiram projicientes ineu7n\ que je m'en réserve néanmoins une partie; ou plidôt, je dois tellement les jeter loides en Dieu, qu'elles demeurent encore toutes en moi. Pourquoi cela? parce que mon salut dépendant tout à la fois et de Dieu et de moi, comme je suis obligé, en tant qu'il dépend de Dieu, de l'abandonner à sa sagesse et à sa miséricorde ; aussi, en tant qu'il dépend de moi, suis-jc obligé de m'y appliquer avec tout le zèle et toute la ferveiudont je suis capable. Je dois, selon le précepte de Jésus-Christ, m'altacher inviolablement à ces deux termes, et en faire comme les deux points fixes sur quoi roule toute ma prédestination et toute ma conduite: Vigilate etorate^, veillez et priez. Je dois prier, parce que je ne puis rien sans la grAce ; et je dois veiller, parce que la grAce, toute puissante qu'elle est, ne fait rien sans moi. Si je veille sans prier, c'est par orgueil, si je prie sans veiller, c'est illusion. La vigilance détachée de la prière, me fait oublier ma dépendance; et la prière détachée delà vigilance, me fait oublier le soin que je dois avoir de moi-même. L'une et l'autre, jointes ensemble, font ce juste tem[)érament en quoi consiste de notre part la prédestination divine; et par là je sauve tout, et ne risque rien.

Mais si je suis prédestiné, dircz-vous, je n'ai rien à craindre ; et si je ne le suis pas, tous mes soins et toutes mes craintes ne me peuvent sauver. Ecoutez-moi, chrétiens ; voilà le faux raisonnement dont le libertinage a de tout temps prétendu se prévaloir. Si je suis prédestiné, je

• l Petr., 7, 7.— î Mailii.. kkv;,41.

SUR LA PUf.nESTINATION.

n'ni non A craindre : quelle conséquence ! et moi je n^pomls que vous devez conclure tout au coutrnire, cl dire : Si je suis prédesliut^ je dois Ua- Tailler ù mon salulavec crainte ctavec trerulilcmcnt ; si je suis prédesliué, cela m'engage à (Mre attentif et i\ veiller continuellement sur moimême. On dirait d'abord que cette proposilion a quelque chose de paradoxe. Nullement, chn^tiens : elle est fonih'^e sur les princi[)cs, non-seulement les pins solides, mais les plus naturels et les plus simples de la raison.Car si jesuis prédestiné, il est évident que je ne le suis, et que je ne le puis être, que dépendammentdes moyens à quoi Dieu a voulu allather ma prédeslination; ou, pour parler pliisjuste.cpie dépcndammentdesmoycns qui sont renfermés dans ma prédestination. Or, la foi m'apprend qu'un des moyens les plus essentiels est le soin de mon salut, est la crainte desjimemcnlsde nieu, est une défiance salutaire de ma projire fragilité, est une vigilance exacte qui me serve de (rein, et qui m'empêche de me livi'cr î\ mes passions et de tomber dans le relâchement. S'il y aune pi'édeslination pour nous, il est certain qu'elle comprend et qu'elle embrasse tout cela. Que fais-je donc quand je viens à me négliger, sous ce vain prétexte de prék destination dont j'abuse? Admirez, chrétiens, la faiblesse de l'esprit de l'homme dans ses égarements : ce que je fais? je détruis moi-même le fondement sur lequel je bàlis, c'est-à-dire je détruis ma prédestination au même temps que je la suppose; et pourquoi? parce que j'en sépare ce qui en est inséparable, ce qui s'y trouve essentiellement lié,et sans quoi elle ne peut subsister dans le dessein de Dieu. Ainsi en voulant faire le théologien, je raisonne en homme sans principes et sans connaissances.

En effet, mes frères, disait saint Prosper, Dieu ne nous a pas prédestinés selon nos idées, ni de telle sorte que notre prédestination puisse jamais fomenter nos dérèglements ; il nous a prédestinés comme des créatures raisonnables, libres, capables de mériter, et qui doivent gagner le ciel par titre de conquête ou de récompense. C'est ce que nous enseignent toutes les Ecritures. Il est donc vrai que le bon usage de notre raison, que la soumission de notre volonté, que nos mérites acquis, j'entends acquis par la grâce et avec le secours de Dieu, que nos bonnes œuvres, que nos vertus, que nos actions, que notre attachement au bien, que notreapplication à fuir le mal, que tout cela doit nécessairement entrer dims notre prédestination éternelle, si nous siiintrip.s du munbre des prédestinés et des élus. Et l'on peut dire que c'est en cela în^ip.a

que paraît la sagesse de notre Dieu, de nous avoir prédestinés [)ar sa grAce d'une manière si confoinuî et si proportiomiée à notre nature. D'où il s'ensuit que cette coufiance |irés()m[)tiuMise qui nous fait abandonner h Dieu noire salut, sans prétendre y donner nous-mêmes nos soins, est dans la conduite de la vie une contradiction manifeste, où l'homme, en qnillant les voies droites que Dieu hua marquées, s'égare, se confond ; et pour me servir de l'expression du pro- \ phète royal, se dément dans son iniquité : Et '' mentita est iniqnitas sibi '.En faudrait-il davantage pour nous préserver d'une erreur si grossière et si sensible ?

Mais si celte erreur est mal fondée dans son principe, elle n'est pas moins funeste dans ses effets,ctc'est ici que je vous demande toute voire rédexion. Car à quoi va cette pernicieuse maxime, de se reposer du soin de son sahit sur ce qua Dieu en a déterminé ? à deux choses également dangereuses et inévitables ; savoir, à éteindre absolument dans l'homme le zèle des bonnes œuvres, et â nourrir sou libertinage. Je dis que celte présomption éteint dans l'homme le zèle des bonnes œuvres; c'est sa première propriété : preuve infaillible qu'elle ne vient pas de Dieu. Car enfin, en quelque sens que nous prenions la chose, et de quelque manière que nous envisagions la prédeslination dans Dieu, il en faut toujours revenir h cette règle, dont il ne nous est pas permis de nous départir; savoir, que si l'idée que nous nous formons de Cx^rte prédestination va à diminuer en nous la ferveur chrétienne et à nous faire négliger nos devoirs, quelque spécieuse qu'elle nous paraisse, c'est une idée fausse. Nous semblât-elle appuyée sur le témoignage de tous les Pères de l'Eglise, nous nous trompons, et nous l'entendons mal : pourquoi ? parce que nous ne l'entendons pas comme l'Apôtre, qui en était mieux instruit que nous, et qui rapportait tout ce qu'il en savait à cctio excellente conclusion : Quapropter, fratres, magis satagite, ut per bona opéra certam vestram vocationem et eledionem faciatis ^ : C'est pourquoi, mes frères, efforcez-vous d'autant plus à assurer votre vocation et votre élection, par votre persévérance dans les bonnes œuvres. Comme sil eût dit : Au lieu de philosopher, de contester, de subtiUser sur le choix que Dieu a fait de vous (recherche qui sera toujours inutile et même pernicieuse pour vous), appliquez-vous plutôt : Magis satagite ; h quoi ? à vous rendre ce choix favorable par ioiV le bien que vous pouvez fnn-e, et que vous oc laites pas,

' Psalm., XXVI, 12. — ' Jl Per,.-., i, 10,

SERMON POUR LE VENDREDI DE LA PREMIf.RE SEMALNE.

tandis que vous pcrtlrz le temps h raisonner et à disputer : Qiiaproptcr magis salagite, utper bona opéra certam vesiram vocalionem et electionem faciatis.

Et voilà, disent les théologiens, la manjuc essentielle pour discerner dans ces nialiùies inipurlanlcs, niais pour discerner sùreint'iit, ce qu'il y a de solide et ce (jui ne l'est pas. Je ni*ex[»liquc. Telle docti'ine touchant la prédestination de Dieu est-elle saine et orthodoxe? ne l'cst-elle pas? c'est de quoi vous doutez; et soit pour l'intérêt de voti'C salut, soit pour obéir au coinmandément de saint Paul, vous voulez en (aire l'épreuve : Omnia oiilem prohiile *; et moi je dis, chrétiens, que voici par où il en faut juger. Estce une doctrine qui me dispose à travailler pour Dieu, qui m'y engage, qui m'y excite, qui m'en fasse neutre le désir, qui me soutienne et qui m'anime dans les résolutions quej'en aiformées? dès là je dois moins m'en défier. 3Iais ne fait-elle rien de tout cela? je dois la tenir pour suspecte ; et quelque couleur de vérité qu'elle ait d'ailleurs, je dois m'en éloigner comme d'un écueil. Car ce fut ainsi que l'Eglise, dans le dernier concile, jugea des oj)inions de Luther et de Calvin : elle es censura, elle les réprouva, pourquoi? parce que, sous prétexte d'exalter le mystère impénétrable de la prédestination divine, elles inspiraient un mépris secret des œuvres du salut.

Aussi, chrétiens, l'un ou l'autre de ces fameux hérésiarques n'aurait-il pas eu bonne grâce, en s'allachant aux principes de sa secte, de pousser un point de morale sur les devoirs de la piété chrétienne? Après avoir fait entendre à ses auditeurs que la prédestination de Dieu impose à l'homme une absolue nécessité d'agir; que toutes nos actions, bonnes et mauvaises, roulent sur ce décret que Dieu a foimé de toute éternité; que, soumis à ce décret, nous n'avons plus le pouvoir de nous déterminer au bien, ni de nous détourner du mal ; que nous avons perdu notre libre arbitre, et par conséquent que les préceptes de la loi, à ceux qui ne les observent pas, sont impossibles : l'un ou l'autre, dis-je, après avoir établi ces fondements, n'am*ait-il pas été bien reçu à faire le prédicateur, et à nous dire, en nous prêchant la pénitence ; Faites un effort, mes frères; rompez vos liens, affranchissez-vous de l'esclavage où vous êtes, sortez de l'occasion, renoncez à votre péché ? Mais comment l'en tendez- vous? aurait pu lui réphquer un pécheur. Si mon péché est arrêté dans cet ordre immuable des décrets de Dieu, le luoyea

que j'y renonce, et le moyen au contraire que je n'y renonce pas, si mon salut est résolu? Si je ne suis i)as prédestiné, cununent puis-je me couvertir ; et si je le suis, comment puis-je ne me convertir pas? pourquoi donc me presser de la sorte, puisque, selon vous, je suis néccs:.ité à l'un ou à luulre? Vous dites que c'est Dieu seul qui me drlcriuiiie à faire le bien : ponrtjuoi dor.c enqjloyer votre zèle à m'y déterminer et h m'y résoudre? Par (me telle réponse, l'homme le plus endurci n'aurait-il pas justifié son impénitence contre les maximes les plus sévères de cette prétendue réforme ?

De là vient que ceux qui la prêchaient (c'est la réflexion d'un savant cardinal, l'ornement de notre siècle, et le défenseur de l'Eglise), de là vient que les prédicateurs de cette réforme, ou plutôt les ministres de celte hérésie, ne s'attachaient presque jamais à l'exhortation, quand ils étaient obligés d'instruire les peuples. Ils parlaient sans cesse à leurs auditeurs de cette profondeur et de cet abîme des jugements de Dieu; ils leur en inspiraient de l'horreur ; ils leur faisaient admirer cette adorable inégalité, (iui lait des uns des vases de colère et de perdition, et des autres des vases de miséricorde : mais à peine s'engageuicut-ils, ou à les presser sur les obUgatioiisde leur état, ou ù les confondre sur le désordre de leurs mœurs. S'ils le faisaient quelquefois, c'était faiblement et avec une secrète répugnance ; comme s'ils eussent bien senti qu'ils se contredisaient eux-mêmes, et qu'ils eussent reconnu que ces grands et ces énergiques mouvements d'indignation, de reproches, de menaces, d'invectives contre les pécheurs, qui sont si propres de la parole de Dieu, et où les prophètes ont fait paraître toute la force et toute la grâce de l'Esprit-Saint qui les animait : que tout cela, dis-je, ne leur convenait pas. Pourquoi? parce que tout cela supposait une liberté qu'ils avaient entrepris d'abolir, et dont ils ne retenaient que le nom. Jusque-là que pour parler conséquemment, et pour soutenir leur erreur par une autre erreur, ils en vinrent enfin à publier que les bonnes œuvres n'avaient nulle part au salut; et que toute l'affaire delà justification se réduisait à un seul point, je veux -lire à une simple imputation des mérites de Jésas-Chiist, sans qu'il en dût coûter autre chose, pour être sauvé, que de croire, et de s'assurer soi-même par l'esprit intéiieur de la foi, qu'on était en effet justifié et prédestiné. Secret admirable pour aplanir le chemin du ciel, et pour y laire marcher à l'aise, non-seulemeul les âm^ iricnes, iJL'Xiâ mOiue les plus chargées de crimes. Or, je

BUU LA PRf^DESTlNATION,

vous (lomancîc si cola seul ne suffisait pas pour Icrfconvaiiirro lio l'aussck^?

Vous moiliioz que celle doclrinc, en rapporfanl tout II la piviiesliiialiou de Dieu, et ne laissant rien ^ la libellé de l'honnnc est bien plus capable d'iiuiuilier l'Iioinnie et de ré[)iimer son orgueil : et moi, chrétiens, je ne conçois pas couuncnt on peut se laisser séduire par une dil- Uculté aussi vaine que celle-l;\. Car en quoi consiste la vraie humiliation de l'homme? n'est-ce pas, dit saiid Bernard, en ce que l'homme ait quelque chose à se reprocher, en ce qu'il soit obligé à se repentir, ù s'accuser, h se condaniler soi-même, en ce qu'il envisage toujours son péché couune un sujet de honte, conune une malice punissable, comme une infidélité criminelle; en ce qu'il ne puisse pas se défendre de porter contre lui-même ce témoignage, qu'en péchant il est allé contre les desseins de Dieu, et qu'il a manqué i\ sa grâce? Voili\, selon toutes les Ecritures, ce qui peut et ce qui doit humilier le pécheur. Or, conunent entiera-t-il dans aucun de ces sentiments, s'il est imbu de l'erreur que je combats? et s'il est prévenu de cette pensée, qu'il n'a pu éviter le mal, comment se le reprochera-t-il ? s'il est dans celte opinion, que son péché n'a été qu'une suite fatale et nécessaii'C d'une destinée dont il n'était pas le maître, comment s'en accusera-t-il ? que ne pourra-t-il point alléguer à Dieu, pour se justifier du blâme de l'avoir commis ? Il n'en va pas de même dans la créance commune, et dans les principes de la doctrine catholique. Car nous disons à Dieu : Seigneur, il est vrai, j'ai été rebelle à vos ordres ; vous m'avez appelé, et j'ai refusé de vous obéir : je suis un ingrat et un perfide ; et ce qui fait ma confusion, c'est que je ne le suis que parce que je l'ai voulu, et qu'étant aidé comme je l'étais de votre secours, je pouvais ne le pas vouloir. En parlant de la sorte, nous nous humilions : mais quiconque s'écarte de celte foie simple de la foi, tient un langage tout différent. Au lieu de s'accuser, il accuse Dieu, il fait Dieu auteur de ses désordres, il s'en prend à Dieu de ce qu'il est vicieux et emporté : ainsi, bien loin qu'on lui inspire l'humilité en lui ôtant rcxcrcice de sa liberté, c'est au conliaiie par là qu'on lui apprend à s'élever contre Dieu même.

De plus, il ne suffit pas, pour être saine, qu'une doctrine serve à nous humilier ; il faut qu'elle nous rende tout à la fois humbles et fervents ; et si l'humilité qu'elle produit en nous n'est suivie de cette ferveur, c'est une humilité trçmpeuse, qui nous séduit etqui nous perd. Or,

il n'y a que a créance catl)oIîqnc qui puisse bien concilier ces deux choses, la fervcin* et l'humililé, parce que c'est la seule où l'on trouve ctdfc ."•lliauce |)arfaile de la prédeblinaliou et de la ti' berté. Car le pélagianisme, atliihu.uit des lurccs à l'hoMunc^ pour agir indépen<Iaiijnicid de Dieu, semblait rendre l'homme fervent, mais il lui donnait de quoi s'enorgueillir. Le calvinisnîc d'ailleurs, pourélever la prédestination de Dieu, anéantissant le libre arbitre de l'homme, humiliait l'homme en apparence, mais il lui ôlait on effet toute la pratique des bonnes œuvres. Que fait l'Eglise ? elle tient le milieu entre ces deux exlréniilés; et, conduite par l'Espiit de vérité qui la gouverne, elle nous enseigne Tine voie qui nous maintient dans l'humilité chélienne, sans préjudice de la ferveur, et qui excite en nous la ferveur, sans intéresser l'humilité chrétienne. Et cette voie, c'est la doctrine que je vous prêche ; savoir, que pour l'accomplissement de la prédestination de Dieu, nous devons coopérer et travailler avec Dieu.

Sans cela, non-seulement nous nous relâchons dans les devoirs du christianisme, mais nous tombons, par une suite nécessaire, dans les derniers désordres, Car,sur ce principe que, quand Dieu le voudra et l'aura prévu, on ne manquera pas de se convertir, et que jusque-là il serait inutile d'y penser, on s'abandonne à tout, on se laisse emporter à la violence de ses désirs, on contente ses appétits les plus sensuels, on ne se modère en rien. Et de là vient que les libertins du siècle, par une politique et un intérêt qu'il est aisé de comprendre, ont toujours appuyé et paru goûter ces opinions dures de la prédestination : pourquoi ? parce que, dans la dureté même de ces opinions, ils trouvaient de quoi se consoler, en se justifiant à eux-mêmes le dérèglement de leur conduite et leurs plus scandaleux débordements. Car ils étaient heureux que ce mystère de la prédestination divine leur fût proposé d'une manière qui les rendit plus dignes de compassion que de repréhension ; qui leur épargnai la honte de leurs crimes, qui leur fournît des expressions pour s'en accuser sans peine, en disant: C'est Dieu qui m'a manqué : qui les autorisât, pour ainsi parler, à être violents, médisants, lascifs, impudiques, sans qu'on eût droit de leur en faire d'autre reproche, sinon qu'ils s'étaient rendus coupables de tout cela dans la personne du premier homir.c, en commettant avec lui, ou plutôt par lui, ce premier péché qui nous a tous perdus : ce qu'ils n'avaient nulle peine à reconnaître, et ce qu confessaient volontiers, parce que ce r^procj

SERMON POUR LE VENDREDI DE la i'ixc:mI1::RE SEMAINE.

leur ôiaU commun avec ic reste des hommes. Au lieu que la doclrino de l'Eglise leur clait une source de remords, parce qu'elle leur opposait toujours ce mauvais usage de leur liberté, sur quoi ils ne pouvaient se défendre. Colle-ci les rappelait î\ l'ordre, les reprenait, les convain(|uait, los condaumait, et par \h môme les importunait : mais l'autre n'exigeant d'eux rien autre chose que de déplorer leur misère, et de s'humilier sous la puissante main de Dieu, s'accommodait parfaitement ^ leur goût. Car ils voulaient bien s'humilier devant Dieu, pourvu qu'ils en fussent quittes pour cela, et qu'on ne leur demandât rien davantage.

De \h vient encore que, dans les temps où la corruption des mœurs a été plus générale, ces matières de la prédestination et du libre arbitre sont devenues plus communes, et, si j'ose dire, plus à la mode. Chacun en a prétendu discourir, jusqu'à ceux mêmes et jusqu'à celles qui devaient moins en parler. Elles ont affecté cette vaine science que saint Paul leur défendait si expressément; elles se sont rendues éloquentes sur la faiblesse de l'homme, et sur sa dépendance infinie de Dieu; elles se sont lait une dévotion d'en raisonner, et elles ont enfin réduit toute leur piété à cette spéculation et à ce langage d'humilité. Or, j'avoue, chiétiens, que hien loin d'être touché de ce langage, j'ai toujours eu de la peine à ne m'en pas défier; car on ne sait que trop jusqu'où peut aller l'abus de cette prétendue faiblesse , et les conséquences qu'en tire le libertinage. Qu'une Ame vertueuse et allacliée à ses devoirs gémisse de la faiblesse extrême où nous sommes tombés par le péché, j'en suis édifié : pourquoi ? parce que sa vie m'est un témoignage qu'elle prend la chose dans le bon sens et dans le véritable esprit de la foi. Mais qu'une Ame mondaine s'en explique sans cesse, et en revienne toujours à ce mystère de la prédestination de Dieu et de l'impuissance de la créature, c'est un scandale pour moi. Car, sans entreprendre de juger ce qu'elle conclut de là, je ne puis m'empêcher de voir ce qu'elle en peut conclure. Or, à quoi n'irait pas cette conclusion ? Encore une fois, l'Ame simple et hien intentionnée ne fait point tant la théologienne et la savante. Elle sait ce que Dieu lui commande, et elle met en lui sa confiance. Voilà à quoi elle s'en tient. Biais supposé ce commandement et cette confiance, elle sait que c'est à elle du reste à se conduire, à répondre de ses actions, et à se garantir par là non-seulement de la censure des hommes, mai.s du jugement de Dieu. Ainsi, sans philosopher, elle trouve le point de la vraie philoso-

phie chrétienne, qui est de se tenir dans le devoir et de hien vivre.

Et certes, où en serions-nous, si cette règle venait h être aholie? S'il fallait que le gouxernemcnt du monde roulât sur ce principe, (pie les hommes, conséqucmment à la prédestination de Dieu, ne sont plus maîtres de leur volonté, où en serait, je ne dis pas le christianisme cl la religion, mais même la police qui maintient tous Ise Etats? Quelle probité y aurait-il dans le commerce, quelle fidélité dans les mariages, quelle soumission dans les inférieurs, quelle modération dans les supérieurs? L'un dirait ' La colère m'emporte, et je ne puis me retenir; l'autre: La domination me révolte, et je ne suis pas né pour obéir. Celui-ci : Je ne me sens pas encore assez efficacement inspiré de payer mes dettes; celle-là : J'attends que Dieu me touche pour garder la foi conjugale. Et de là quel renversement dans l'univers, quelle dépravation de mœurs! Vous le voyez, chrétiens, et plaise au Ciel que celte maladie dont notre siècle n'est que trop infecté, n'achève point enfin de le corrompre, et qu'elle n'en fasse pas le siècle de l'iniquité consommée ! Au moins est-il vrai que les païens mômes en ont prévu les affreuses conséquences. Car c'est pour cela, dit saint Augustin, que Cicéron n'ayant pas assez de lumière pour accommoder la hbcrté de l'homme avec la prescience de Dieu, et se croyant obligé de nier l'une ou l'autre, aima mieux douter de la prescience de Dieu, que de la liberté de Ihounne : pourquoi ? parce qu'en conservant la liberté de l'homme, il sauvait le fondement des mœurs, des vertus, des devoirs. Mais pour nous, ajoute saint Augustin, nous embrassons l'un et l'autre ensemble : la prescience, pour croire ce que nous devons croire de Dieu ; et la liberté, pour faire ce que Dieu demande de nous. Nos autem uiramque complecUmur : illam, ut hene credamus; istam, ut hene vivamus. Or, ce qu'il disait de la prescience, je le dis, et encore avec plus de sujet de la prédestination.

Mais peut-être me direz-vous que le libre arbitre et cette coopération de l'homme nous donne lieu de nous glorifier. Eh bien ! mes frères, reprend saint Augustin, si nous sommes justes et enfants de Dieu, ne devons-nous pas, aussi bien que saint Paul, avoir de quoi nous glorifier en lui et par lui? Qui gloriatur, in Domino glorieturK N'est-ce pas ainsi que les saints se sont glorifiés, et en particulier David, quand il s'écriait : In Deo laudabo sermones meos 2 : Je me glorifierai en Dieu de mes œuvres : de mes œu-

V I Cor., I, 31. — ' Psadm., lt, fc,

SUIl LA PRÉDESTINAilO:,',

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vrcs, parce (jiic je les ni faites pour Dieu ; cl on Dieu, paire (pie c'est de lui que j'ai reçu le pouvoir de les faire : Et in Dca, et meoH ; in Dt'o, quia ab ipso; meos, quia flca/;/ '. N'est-ce |)as pour cela, dit le inôine l^ère, que nos bonnes œuvres, (pii sont des bienfaits et des grAcos de la part de Dieu, sont aussi des mérites de nolie part; et que, quand Dieu nous récompense, il couroime en nous ses [)ropres dons : CoroniU in nobis dona sua 2 ? Non, non, mes frères, conclut ce saint docteur, il ne nous est point défenilu de nous glorilier dans notre Dieu, puisqu'il est vrai, an contraire, que si nous n'avons de quoi nous glorifier dans le Seigneur, il nous réprouve. Malbeur i\ nous, disait s^iint Bernard, si nous paraissons devant Dieu présomptueux et superbes! mais aussi malheur à nous-mêmes, si nous paraissons Jevant lui sans mérites et sans œuvres ! Heureuse l'Epouse de Jésus-Christ, c'està-dire l'Eglise, parce qu'elle a des mérites solides sans présomption, et une sainte présom[)lion sans de vains mérites! Félix Ecclesiciy oui nec mérita sine prœsumptione, nec prœsumplio sine meritis deest! Elle a de quoi présumer, mais non pas de ses mérites propres. Elle a des mérites acquis par la grâce, mais non pas pour présumer d'elle-même : Habet unde prœsumat, sed 7ion mérita ; habet mérita, sed non ad prœsumendum. D'où il s'ensuit, par un secret divin, que sa présomption môme la sanctifie, parce qu'elle est uniquement fondée sur Jésus-Christ; et que ses mérites la glorifient devant Dieu, parce qu'ils procèdent d'une liberté parfaitement soumise à Dieu. C'est ainsi, mes chers auditeurs, que tout homme chrétien doit raisonner. Confiance en Dieu, mais au même temps vigilance sur soimême et attention à son salut, pour correspondre aux desseins de Dieu : sans cela l'on tombe dans une présomption criminelle. Etsavez-vous, chrétiens, par où Dieu nous confondra sur cette présomption ? par nous-mêmes, par nos propres sentiments, et aussi bien que le serviteur de l'Evangile, par notre propre confession : Ex ore tuo. Car, dans les autres afTaires, tout persuadés que nous sommes de la providence et de la prédestination de Dieu, nous ne négligeons rien de notre part, et nous ne prenons même que trop de moyens et trop de mesures. S'agit-il d'une entreprise où notre fortune, où notre honneur est intéressé, quoique nous sachions que Dieu a prévu ce qui en doit réussir, et que le succès en est déjà marqué dans l'ordre de sa prédestination, uoui; ne laissons pas d'y apporter tous nos soins, d'y employer tout nolie crédit, d'en

5 Aususiin. — • Ibid.

prévenir toutes les suites, d'en éloigner tous les olislaclos; et nous nous faisons moine de notre zèle l;\-dessiiHet de notre activité une sagesse et une vei tu. Dieu sait, disons-nous, ce qui en arrivera; mais il veut néanmoins que je m'aide , car il n'est [)as obligé à faire des miracles pour moi; et sa prédestination même m'engage h me servir des moyens qu'il me présente, pour parvenir à la fin (pie je me propose. C'est ainsi que nous raisonnons, et en cela nous raisonnons bien. H n'y a que l'affaire du salut où nous prenons d'autres idées, où nous voulons que Dieu fasse tout, où nous nous reposons de tout sur la Providence, tandis que nous demeurons tranquilles et sans action.

Oi", voilà, chrétiens, ce qui achèvera notre condamnation au jugement de Dieu, celte opposition de nous-mêmes à nous-mêmes, cette contradiction de nos sentiments, cet empressement, cette ardeur à l'égard des choses temporelles, et cette lâcheté, cette négligence à l'égard du salut; voilà ce qui nous fermera la bouche, et; à quoi nous ne répondrons jamais. Que faudraitil faire? Ah! mes chers auditeurs, la grande maxime (et que ne puis-je vous l'imprimer profondément dans le cœur!), comprenez-la bien. Nous nous appliquons aux affaires du monde, comme s'il n'y avait ni providence, ni prédestination divine, et que tout dépendît de nous; et nous traitons l'affaire du salut comme si nous n'en étions pas chargés, et que tout dépendit de Dieu. Rectifions l'un par l'autre ; servons-nous de l'excès de l'un pour suppléer au défaut de l'autre : c'est-à-dire travaillons aux affaires du monde avec un peu plus de cet abandon à la Providence, que nous portons trop loin dans l'affaire du salut ; et travaillons à l'aflaire du salut avec plus de cet empressement et de cette inquiétude que nous avons trop dans les affaires (lu monde. Vaquons aux affaires du monde avec plus de confiance en Dieu, avec plus de soumis » sion aux ordres de Dieu, reconnaissant gue sans lui tous nos soins sont inutiles ; et vaquons à l'affaire du salut avec plus de réflexion sur nousmêmes, avec plus de défiance de nous-mêmes, avec plus de zèle pour nous-mêmes, reconnaissant que, sans nous, Dieu ne veut pas accomplir l'œuvre de notre sanctification. Joindre ces deux choses ensemble et les allier dans la conduite de la vie, voilà de quoi nous rendre de parfaits chrétiens.

Mais surtout revenons-en toujours à cette demande du Sauveur, et à cette volonté dont nous devons être nous-mêmes garants : Vis sanus /leri ? Eh bien ! ne veux-je donc pas guérir de cette

Î3EIIM0N POUR LE VENDREDI DE LA PREMIERE SEMAINE

maladie inv(^léréc qui cause la mort à mon Ame, de celle passion déréglée, de cot allacliement criminel, de colle laiblcsse honteuse ? ne m'en reléverui-je jamais ? ne veux-je pas enfin y mettre ordre? car à force de nous le demander cl d'en concevoir lu nécessité, nous le voudrons; ctàl'oice de le vouloir, celle volonté étant le commencement de (lolre guérison, ou plutôt de notre conversion môme, nous y parviendrons. C'est ainsi qu'on évile la présomption, cl vous allez voir comment on doit encore éviter la déliauce et le désespoir : c'est la seconde partie.

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