‹ Œuvres complètesChapitre 86 sur 183 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

C'est une maxime fondée sur toutes les règles de la prudence, qu'en matière de délibération, il faut toujours commencer par ce qu'il y a de sûr cl d'évident, pour se déterminer ensuite sur les points douteux et obscurs ; et un des égarements de l'homme dans la recherche de la vérité est de s'atlachcr, comme il arrive quelquefois, à ce qu'il y a d'obscur et de douteux, pour s'en faire un sujet de peine sur les points même les plus sensibles et les plus certains. Or, cet égarement, dont les conséquences d'ailleurs sont si pernicieuses, est celui môme où nous tombons sui* le sujet de la prédestination. Je rn'exphquc : dans le mystère de la prédestination considéré par rapport à nous, il y a quelque chose d'incertain et quelque chose d'assuré, quelque chose d'évident et quelque chose de caché : ce qu'il y a d'évident et d'assuré, c'est que Dieu, de quelque manière qu'il prédestine les hommes, est un Dieu de miséricorde et de bonté ; et que si jamais il nous réprouve, ce ne sera que parce que nous n'aurons pas voulu coopérer à notre salut, et que nous aurons abusé des moyens et des secours qu'il nous avait fournis : principe uidubilable dans la religion, et que nous comprenons sans peine. Mais ce qu'il y a d'incertain et de caché, c'est la manière dont Dieu a prédestiné les hommes, pourquoi il traite les uns plus favorablement que les autres, pourquoi il choisit ceuxci préférablement à ceux-là, pourquoi il ne donne pas toujours tous les secours qu'il pourrait absolument donner : car ce sont là ces questions profondes dont parlait le pape Célestin I", sur lesquelles l'Ecriture ne s'est point expliquée suffisamment à nous, et que Dieu veut que nous regardions comme des secrets qui tii sont réservés. De là vient que lEglise elle- Bièmc n'a point porté jusque-là ses décisions, et qu'elle a mieux aime nous laisser dans l'obscurité et dans le doute, que de pénétrer dans ,es oouscils de Dieu ; et voilà encore une fois ce

que nous ne comprenons pas. Or prenez garde, chriHiens ; ce qui nous trouble dans ce mystère de la prédestination, c'est ce que nous n'y comprenons pas et dont nous douions ; mais au contraire, ce que nous y comprenons, et de quoi nous ne douions pas, a une vertu admirable potu- iious consoler, pour nous fortifier, pour dissiper tous les nuages qui s'élèvent dans nos esprits, et pour nous rassurer.

Si donc on agissait conformément aux desseins de Dieu, on corrigerait l'un par l'autre; et des vérités consolantes que Dieu nous a expressément révélées pour animer noire espérance et pour la soutenir, on se ferait des armes pour coinbattre ces pensées et ces défiances, qui ne sont lout au plus fonilées que sur des incertitudes. Jlais que faisons-nous ? tout 1j contraire : de ces incerlitudes mal conçues, nous nous faisons des sujets de tentation au préjudice Ses assurances que Dieu nous a positivement données ; je ne sais si vous m'entendez bien : et parce qu'il y a dans le mystère de la prédestination certains points qui sont au-dessus de nos connaissances, qui nous étonnent etqui nous effilaient, nousnous eu préoccupons jusqu'à douler si Dieu en effet nous a sincèrement aimés, jusqu'à croire qu'il n'a pas eu la volonté de nous sauver, jusqu'à nous abandonner à un désespoir qui presque toujours est suivi des derniers désordres : Desperantes, semetipsos tradiderunt impudiciliœ, in operationem immunditiœ omnis *. Y a-t-il un égarement plus dangereux et plus funeste ? Revenons-en, cliicîiens, aux deux grands principes que l'Evangile nous met aujourd'hui devant les yeux pour nous préserver d'un tel malheur, la bonté de Dieu d'une part, et noire liberté de rauh'e : la bonté de Dieu, dans l'offre que le Sauveur du monde fait au paralytiijue de le guérir; notre liberté, dans la condition qu'il y ajoute, en lui demandant s'il le veut : Vis sanus fieri? la bonté de Dieu, qui nous répond de Dieu ; et notre liberté, qui nous fait imi)!iler à nous-mêmes notre perte : toutes deux, qui doivent nous relever de ce découragement où notre lâcheté nous plonge, pour nous entretenir dans rimi)énitence.

Car voici comment je raisonne, cl comment il me semble que tout honnnc cin'élien doit raisonner. Je ne connais pas les voies secrètes que Dieu a tenues, ni les mesures qu'il a prises dans la disposition de mon salut, et il ne m'appartient pas de les examiner : mais je sais par-dessus toutes choses que Dieu est bon, et que ce mystère do prédestination, qui me parait d'abord si ter-

SLl'c LA l'Ut: JKSTIXATIOX.

rible, est souvoiMineniciil \c uiyslùro de s;i niistSicorde. Je sais, cl c'est ce qui doit faire ma plus solide consolation, qu*cn coiisc^qncncc de ce uiystèro, mon salut csl entre les mains de Dieu : voil?i ce que je sais, et dont je ne me dt^partirai jamais. CVHait le sontimcnl de rApôlre : Sào cui creilidi 1 ; Je sais, disail-il, quel est celui ù qui j'ai confié mon dépôt, et celle connaissance sur laquelle je me fende, me rend inébranlable dans ma confiance. Que Dieu soit bon, en puis-je douter, h moins que je ne doute de son être môme, et, comme parle saint Augustin, queje ne lai dispute jusqu'il son essence ? Si donc en me parlant de Dieu, on m'en fait une imaue qui me le représente comme un Dieu cruel, comme un Dieu qui ne m'a créé que pour me perdre, comme un Dieu qui allaclie mon salut à des choses que je ne puis faire, cl qu'il ne veut pas me donner le pouvoir do faire, déterminé toutefois à me punir si je ne les fais pas : en un mot, comme un Dieu qui dispose tellement de ses créatures, qu'il n'y a point de père, pour peu équitable et pour peu sensible qu'il soit, qui n'eût honte d'en user de môme à l'égard de ses enfants (car c'est l'idée qu'en donnait Calvin, et la prédestination, dans les maximes de sa secte, renfermait tout cela) ; si, dls-je, on me figure un Dieu de la sorte, je ne dois point m'alariner, beaucoup moins désespérer. Car j'ai de quoi m'inscrire en faux contre cette idée chiméiique et injurieuse à Dieu ; j'ai de quoi la détruire, en disant : Non, ce n'est point là le Dieu qui m'a fait ce que je suis. S'il était tel, je ne pourrais plus l'aimer; et si je ne pouvais plus l'aimer, il ne serait plus mon Dieu, ni je ne serais plus sa créature. Ce n'est point là le Dieu que l'Ecriture m'apprend à réclamer comme le Dieu de mon salut : Deus salutis meœ. Etant de ce caractère,il serait plutôt le Dieu Je ma damantion. Ilest vrai que c'est un Dieu terrible dans ses conseils ; mais iln'est pas moins vrai que ses conseils sont des conseils d'un Dieu souverainement aimable, et que sa miséricorde, au moins dans celle vie, l'emporte toujours sur sa justice. Or, dans cette idée, non-seulement sa justice surpasserait sa miséricorde, mais elle l'anéantirait; et Dieu, si j'ose parler ainsi, dépouillé du plus divin de ses attributs, ne serait plus à mon égard qu'une partie de lui-môme. Je le craindrais, mais de la crainte des démons. Je croirais en lui, mais d'une espèce de foi qui ne produirait que l'aversion et la haine. Or, en quelque sens que je prenne les choses, la première règle que me donne le Saint-Esprit, c'est d'avoir toujours l n li»., If 12.

des sentiments avantageux de la bonté de mon Diùu: Sentitc de Domino in bonitatc « ; et si l'idée que je me forme de la prédestination ne s'accorde pas avec ces sentiuieiits, je dois conclure que c'est une idée fatisse, cl qu'il ne m'est plus permis de m'y arrêter.

Je dis plus, et je prétends que ce mystôre de la prédestination de Dieu, bien loin d'avoir de quoi nous troid)Ier, doit positivement nous consoler; et i)Oin- en être persuadé, il me suffit de me souvenir que c'est le mystère de cette charité éternelle dont Dieu nous a aimés : In charitale perpétua dilexi te 2, Je puis donc bien l'admirer cet incompréhensible mystère ,: je puis m'écrier avec l'Apôtre : 0 alliliido 3 / ô [irolondeur ! ô abîme ! mais le terme qui suit me fait bien connaître que cette profondeur et cet abîme n'a rien qui doive me décourager, puisque l'Apôtre me dit que c'est un abîme de trésors et de richesses : 0 alliiudo divitiarum ! Or, un abîme de richesses peut me causer de la surprise, mais non pas me jeter dans l'abattement et dans la défiance.

Celait aussi sur ce fondement que saint Pierre apprenait aux fidèles h établir la paix de leurs âmes : Omnem sollicitudinem vestram projicientes in eum, quoniam ipsi est cura de vobis *. Déchargez-vous, leur disait-il, mes frères, de toutes ces inquiétudes et de ces anxiétés qui pourraient vous accabler ; et sur qui vous en déchargercz-vous? sur votre Dieu, qui vous aime en père, et qui veut toujours prendre soin de vous. J'avoue que notre salut est entre ses mains, et qu'il dépend même bien plus de lui que de nous. Mais n'est-ce pas ce qui doit faire le comble de notre joie, de pouvoir dire à Dieu, comme David : In manibus iuis sortes mece ^ : c'est entre vos mains. Seigneur, qu'est ma destinée ; je ne dis pas seulement ma forlune temporelle, mais mon éternité. Qufind il serait en mon pouvoir de mettre mon sort ailleurs, oi^i pourrais-je le placer plus sûrement qu'entre les mains de ce Dieu également puissant, bon et fidèle ? S'il était entre les miennes, où en serais-je ! et aussi léger, aussi fragile que jelesuis, sur quoi compterais-je, et où serait ma confiance et mon appui ? Quelle pensée plus douce pour un chrétien, que de considérer Dieu comme le gardien elle dépositaire de son salut? et pour le pécheur le plu3 invétéré dans ses désordres, quel fonds d'espérance que cette réflexion qu'il peut faire : Mon salut est encore dans les mains de Dieu ! Dieu pourraii-il le pu-

^ &4p., 1, 1. — 2 j^.çta., jjLKi, e, — 3 i^a.., », as, — * i FeUrf If 7. — '- Psalm., xxic, 16,

SEiiMON POUR LE VENDUEDI DE LA PREMIÈRE SEMALNE.

nir plus sévèrement que de lui abandonner la coniluile de cette grande alîaire, en i'abandon- , nant ù lui-niùme ? et quand Dieu veut en effet exercer toute la rigueur de sa justice sur une unie libertine, n'est-ce pas ainsi qu'il en use ? N'éprouvons-nous pas, quand nous sortons de l'étal du péclié, que le premier mouvement de notre conversion est d'aller trouver en Dieu ce salut que nous avions perdu dans le commerce du monde ? Et si les impies veulent nous rendre témoignage de ce qui se passe dans eux, ne seront-ils |)as obligés de reconnaître et de confesser que le dernier pas qui les conduit à i'endurcisscment, est cette damnable conclusion qu'ils tirent, que désormais il n'y a plus pour eux en Dieu de salut, et qu'il leur serait inutile de l'y vouloir chercher? Il est donc de notre intérêt que le salut dépende de Dieu, et que ce soit lui qui en dispose le premier, par celte préparation de grâces que saint Augustin appelle prédestiiKition.

Mais enfin, dites-vous, les saints ont tremblé, en considérant ce mystère ; et si ce mystère a fait trembler les saints, pourquoi ne pourra-t-il pas désespérer les pécheurs ? Encore un mot pour votre édification : j'achève par la plus invincible de toutes les preuves. J'en conviens, les saints ont tremblé dans la vue de ce mystère ; mais bien loin que ce qui leur a causé tant de frayeur puisse autoriser notre désespoir, je soutiens que c'est ce qui le condamne ; et la raison en est sensible. Car ils n'ont tremble que parce qu'ils savaient que ce mystère, outre la dépendance infinie qu'il a de Dieu, avait encore un enchaînement nécessaire avec leur liberté, et qu'ils ont envisagé leur liberté comme la source de tous les dérèglements. Or, cela môme, c'est ce qui rend notre désespoir inexcusable par rapport à notre salut ; pourquoi ? parce que du moment que notre liberté y entre, il s'ensuit toujours que si nous nous perdons, ce n'est que parce que nous le voulons. Nolie libertinage voudrait n'en pas convenir, et un de ses artifices est de nous faire croire, par exemple, qu'il est impossible de se sauver dans le monde, au moins dans certaines conditions du monde, pour avoir droit de se porter à tout, et pour se maintenir dans la possession de tout entreprendre et de tout faire. Mais Dieu, chrétiens, renverse bien ce prétexte, par la menace foudroyante qu'il fait aux impies dans l'Ecriture : Vocavi, et renuislis : ego quoque in interilu vestro ridebo i. Car il ne dit pas : Je vous ai appelés, et vous n'avez pu me suivre :

paroles qui, tout Dieu qu'il est, le rendraient responsable de notre perte, el nousdonncr.jient en quelque sorte gain de cause contre iui ; mais: Je vous ai appelés, et vous n'avez pas voulu venir à moi, c'est-à-dire, vous ne l'avez pas voulu efficacement, vous ne l'avez pas voulu absolument, vous ne l'avez pas voulu constamment, vous ne l'avez pas voulu de la manière dont vous aviez coutume de vouloir les choses, quand vous les vouliez de bonne foi. Or, supposez qu'il ait tenu ;\ nous de le vouloir, quel sujet avions-nous donc, ou avons- nous encore de désespérer ? Si, pour devenir grands et riches,nous n'avions qu'à le vouloir, qui désespérerait de l'être ? Voyez, mon frère, dit saint Augustin, si vous pouvez vous plaindre dans un point oîi l'on n'exige rien de vous, sinon que vous le vouliez ? Vide si labor est, ubi velle satis est ? Le désespoir des damnés est de penser : Je le pouvais, et je ne l'ai pas voulu. Que dis-je ? leur désespoir ne vient pas seulement de là, il vient de penser : Je le pouvais alors, mais je ne l'ai pas voulu; et maintenant que je le voudrais, je ne le puis plus. Or, notre condition dans celte vie n'est jamais telle, car nous ne pouvons jamais dire : Je le veux et ne le puis pas ; mais nous devons toujours dire avec certitude : Je le puis encore par la grâce de mon Dieu, et il ne s'agit pour moi que de le vouloir.

Voilà, mes chers auditeurs, par où Dieu confondra un jour nos désespoirs, ou plutôt ces honteux relâchements dont le désespoir que je combats est le principe. En vain nous lelrancherons-nous sur les difficultés du salut : Vous le pouviez, nous répondra Dieu, mais vous ne l'avez pas voulu ; et bien loin que ce prétexte d'une impossibilité prétendue de se sauver dans le monde nous rende moins coupables devant lui, ce sera, dit saint Chrysostome, le premier chef de notre condamnation. Car le premier de tous nos devoirs était de savoir, de croire, d'être bien persuadés que nous pouvions nous sauver dans le monde, et dans la condition du monde où Dieu nous avait engagés. De nous être donc figuré que nous ne le pouvions pas, et d'avoir par là ruiné toute l'espérance chrétienne, de nous être par là réduits nousmêmes à un abandon criminel, c'est par où Dieu commencera notre jugement.

Nous voulons le salut : car où fut jamais l'insensé qui ne le voulut pas ? mais nous le voulons d'ime volonté générale et indéterminée : on s'en tient à des désirs vagues, sans descendre jamais aux moyens. Nous le voulons d'une volonté faible et lâche : le moindre obstacle nous

U'-'v-sTiNATC^N.

;irrAle, ol l*s plus logr-nv; dirflctilli's iio is r»'.hiiJodf. Nous ii^ voulons <!'iin;> noIoiiI/' iuLincacc el sniis ailion : di^'s qu'il fn'it in<Mlrc la main !\ rœiivic cl travailler, nous assujcllir à cerlaiiis devoirs iiiilis;icnsa!>los, :N certaines pratiques, ;\ certaiiv^s nVl'-^. le ermrap:e nous manque, et nous nous rendons. Nous le voulons d'une volonl(^ i^lroila et horni^c ; nous souiUf^s pnHs à prendre IcUo et telle voie, à faire telle et telle chose, mais rien au delà.

Es'-cc ainsi, nous dira Dieu, que vous vouliez tout le reste? Kst-ce ainsi qun vous vouliez la i;uih'ison d'une maladie mortelle? Est-ce ainsi que vous vouliez le a:ain d'un proiès? Combien de ces volontés stériles et sans effet Dieu ne réproivera-t-il pas , en les rejetant comme de fausses volontés ? Pilafe voulait sauver Jésus- Christ : en scra-t-il cru pom* dire : Je le voulais? Ilérode voulait épargner Jean-Baptiste : osera-t-il dire qu'il le voulut comme il fallait le vouloir? Ce jeune homme de l'Evangile voulait êtie parfait; mais le voulait-il quand il s'en retourna triste et affligé après l'avis que lui donna le Sauveur du monde? Non, non, chrétiens, ne nous flattons pas, en disant que nous voulons nous sauver ; c'est en imposer à Dieu et nous démentir nous-mêmes, puisqu'au même temps nous nous rendons, malgré nous, mille témoignages secrets que le salut est de toules les choses du monde celle que nous voulons moins, et que nous nous efforçons moins de vouloir.

Et c'est ici qu'il faut encore vous découvrir une autre erreur que vous n'avez peut-être jamais remarquée, mais dont vous conviendrez sans peine, pour peu que vous vous appliquiez à la coinprendre. Car que faisons-nous ? Excellente réflexion de saint Ghrysoslome, et qui vaut une prédicalion tout entière! Que faisonsnous? le voici : Dieu nous déclare en mille endroits de l'Ecriture, et dans les termes les plus exprès, qu'il nous veut sauver : Qui vuît omnes homines salvos fieri ^ ; et en mille endroits de l'Ecriture il nous reproche dans les mêmes termes que nous ne le voulons pas : Qaoties volui conrjregare filios tuos, et noluisti 2 ? Mais nous, par :me obstination bizarre, nous tàchjns à nous persuader que nous le voulons, el nous prétendons que c'est Dieu qui ne le veut pas. Au lieu de douter de nous-mêmes, et de nous tenir sûrs de lui, nous nous défions de lui, et nous nous répondons di nous. Nous cherchons des subtilités pour nous prouver qu'il ne le veut pas, lorsqu'il lèvent; et nous sora nés ingénieux à BOUS faire accroire que nous le voulons, lors-

j l Cor., IX, 22 ; 1 Tim., il, 4. — ' Matth-, xxîji, 37.

B. — ToM. J.

qu'il est constant que nous ne le voulons pas Mais h quoi se terminent l'un el l'antre? à une négîigiMicc totale et absolue de tout m qui regarde le salut. Cependant il sera toujours vrai, quoi que nous fassions, que notre perte vient de nous, de nous, dis-jc, librement et volontaiiement ; que c'est nous qui avons péché, tious qui nous sommes égarés, nous qui nous sommes préci|)ilés dans l'abîme.

Ah ! mes chers auditeurs, n'entrons point tant dans ces questions impénétrables de la grAce, et dans ce ténébreux mystère de la prédestination ; mais tenons-nous-en h ce qu'il a plu à Dieu de nous révéler. C'est un mystère qui 3. servi de fond aux hérésies, faisons-en pour non. un mystère de foi; c'est un mystère où l'on a donné aisément dans l'erreur, attachons-nous aux décisions de l'Eglise ; c'est un mystère dont les liberlins se sont prévalus pour demeurer dans leurs dérèglements, servons-nous-en pour nous exciter à la pratique des bonnes œuvres. Portons même encore, s'il le faut, la chose plus loin et à une extrémité tout opposée, et disons comme ce solitaire, attaqué d'une violente tentation de désespoir : Et bien ! si je suis réprouvé, au moins je glorifierai Dieu dans cette vie. Mais pourquoi le penserais-je de la sorte, puisqu'^ Dieu me commande d'espérer en lui, puisqu'il m'a obligé de l'invoquer comme mon Sauveur, puisqu'il m'invite à la pénitence, puisqu'il me punit si je ne la fais pas, et que parla il m'apprend que je puis la faire si je le veux, et me sauver ? Voilà ce que je ne puis ignorer, ce que je reconnais, et ce qu'il me suffit de connaître pour me soutenir, pour m'animer, pour m'encourager.

Il n'y a donc point d'état dans la vie où l'on doive désespérer de son salut; car la vie présente est la voie du salut ; et tandis que je suis dans la voie, je puis toujours arriver au teriue, ])arce que j'ai toujours tous les moyens nécessaires pour y parvenir, que je puis toujours les prendre, et que je n'ai qu'à le vouloir, et à le bien vouloir. Autrement, pourquoi Dieu me demanderait-il si je veux être guéri : Vis saniis fieri ^ î David devient tout à la fois coupable et d'un meurtre et d'un adultère ; cependant tout coupable qu'il est, il ne perd pas pour cela toute espérance. Que dis-je ? au lieu qu'avant son péché il appelait Dieu seulement son souverain et son roi : Rex meus et Deus meus 2, après son péché, comme remarque saint Augustin, il lui parle d'une manière plus tendre: Mon Dieu et ma miséricorde : Deus meus, misericordia mea ■*. Sur

I Joan., V, 6. - 2 Pjalm., v, 3. — « lltid., ivur, 13.

SERMON POLU I.G Dl.rî.V^.CIIfc: OE LU PMM]iLl\^\ SEMAINE

quoi ce Père s'écrie : 0 nom ile c onsoîalfon et de confiance ! ô nom qui ne me pormcl pas de me délier j.imais de mou Dieu! 0 nomen sub quo ncnuin fus est desperare !

Ce qui fil le malheur de Judas, et ce qui le damna, ce ne fut pas préciséuuMil sa liahison, mais son désespoir. 11 pouvait élre un apostat, im sacrilège, un trailre, et devenir ensuite un préiiosliné ; comme saint Piene. de déserteur et (le l)las|)liémalf'ur, devint le prince des apôtres et le clio» (Ir; rE>!;lise. Ce qui mit entre ces deux pé( Ikmu s ime difféience si essentielle, ce ne fut pas le péché, mais la vraie pénitence de l'un et la lausse pénitence de l'autre, mais la confiance de l'un et la déliancc de l'autre. Si Judas eût espéré connue saint Pierre, ce sei ait actuellement un saint comme lui ; et si saint Pierre eût désespéré comme Judas, ce serait actuellement comme lui un réprouvé. L'un crut qu'il y avait encore pour lui un fonds de miséricorde, et voilà le counnencement de sa piédestinalion; mais l'autre crut qu'il n'y avait plus de pardon poiu' lui, et voilà sa condanmalion. Grande leçon pour vous-mêmes, chrélieirs; écoutez-la. Bien loin quil vous soit permis de déses[)érer des hontes de Dieu, ce désespoir est un nouveau crime que vous ajoutez aux autres. Car, dans quelque abime que vous vous soyez plongés, il y a ton ours un précepte qui vous oblige à vous confier en Dieu. Plus même vous êtes pécheurs, plus devez-vous redoubler votre confiance, et dire avec David : Ah ! Seigneur, usez envers moi de miséricorde, et de votre grande miséricorde : Secuiulum magnam misericonlinm tuam '. Ce qui a perdu Judas, c'est ce qui perd encore tous les jours certains pécheurs du siècle. Je dis cei tains pécheurs, et non pas tons les pécheurs; car les pécheurs ordinaires se perdent par un

• Psalm., L, 3.

excèf dVfiwVani.*, innis les in>i;:nrs pecheun», les libertins cl ks impies se perdent [)ur un défatit d'espérance. El l»'l est l'artiiici' du démon ; il Ole aux uns l;i vraie confiance, et aux a'.itrcs la vraie crainte ; et à la place de celle vraie crainte, de celte vraie confiance, il donne à ceux-là une fausse confiance, cl à ceux-ci une fausse crainte.

Apprenez-moi donc, ô mon Dieu, à bien ménager ces deux sentiments, la confiance et la crainte : la confiance sans la crainte m'emportera au-dessus de moi, et me rendra présomptueux; et la crainte sans la confiance m'éloicrnera de vous, et me rendra pusillanime. Apprenezmoi comment je dois craindre en espérant, et espérer en craignant: craindre votre justice, mais au même temps espérer en votre miséricorde ; espérer en votre miséricorde, mais au même temps craindre votre justice. Le Seigneur n'a parlé qu'une fois, disait le Prophète royal : il n'a prononcé qu'une parole, et j'en ai entendu deux ; savoir, qu'il est tout-puissant et plein de miséricorde : Semel locutus est Deiis, duo liœc audivi : quia poteslas tibi est et miseiicordia '. Que veut dire cela, demande saint Augustin ? il est vrai, répond ce Père, que Dieu n'a jamais produit qu'une parole au-dedans de luimême, qui e;t son Verbe, mais ce Verbe, celte parole sortie de Dieu nous a lait entendre deux voix, celle de la miséricorde et celle de la justice : Misericordiam, qua plena est terra; etjustitiam, qua reddelunicuique secundum opéra sua. La voix de la justice nous menace, et .la voix de la miséi icorde nous rassure. L'une et l'autre, par cet admirable tempérament de confiance et de crainte, nous couiluit dans le chemin de l'éternité bienheureuse que je vous souhaite, etc.

' Paalm., lu, 13.

SERMON POUR LE DIMANCHE DE LA DEUXIÈME SEMAINE

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