‹ Œuvres complètesChapitre 91 sur 183 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

II en faut convenir, chrétiens, et l'expérience nous le fait voir, que Dieu laisse encore quelquefois aux pécheurs du siècle, après une vie passée dans le crime, le temps et les moyens de se reconnaître à la mort. Je sais même, et il est vrai que plusieurs alors ont en etlet recours à la miséricorde de Dieu, se loi.rnent vers Dieu, semblent revenir h Dieu par la pénitence. Mais ce que j'ajoute, et ce qui vous doit paraître, comme à moi, bien terrible, c'est que toute pénitence n'est pas recevable au tribunal de Dieu : pourquoi ? parce que toute pénitence n'est pas une pénitence efficace, mais qu'il y a mille pénitences fausses et trompeuses, sur quoi l'on ne peut compter, et dont nous ne pouvons attendre nul fruit de salut. Si donc le pécheur, séduit par de spécieuses apparences, s'égare jusque dans sa pénitence même, où en est-il ? Etat bien déplorable ! savoir avec assurance qu'on est criminel,

et ne savoir pas si l'on est pénitent! avoir tous les dehors de la [)ériit('nce, et |)eutêtrc n'en avoir pas le lond ! D'où il .s'ensuit que ce qui devait êlre un principe de confiance pom- le péchem-, est la matière de .ses inquiétudes; rpie ce qui parait le devoir sauver, est souvent ce (pii le -loit perdre, et (|u'en momanldans l'exercice de la pénileuce, il peut encore être réprouvé, parce qu'il peut encore mourir dans son péché. Voili mes chers auditeurs, ce que la religion nous enseigne, et sur quoi est fondé cet avis que nous donne le Sage, de trembler même pour les péchés remis, parce qu'ù notre égard, dit saint Chrysoslome, ils ne peuvent être tout au |)lus que présumés tels : De propiliato peccato noli esse sine metu K

Or, si cela convient à tous les pécheurs, on peut dire, et il est vrai, que c'est le caractère propre de ceux qui ne reviennent jamais à Dieu durant la vie, et qui persévèrent dans leurs désordres jusques à la mort. Car, bien loin qu'ils puissent compter sur leur pénitence, ils doivent positivement s'en déder. Je n'en dis point encore assez: j'ajoute que de la manière dont ils se [»roposent de la faire, cette pénitence, ils ont presque tout lieu d'en désespérer. Pourquoi ? J'en donne, après saint Augustin, trois raisons. Premièrement, parce que rien en soi n'est plus difficile à l'homme que la vraie pénitence. Secondement, parce que, de tous les temps, celui où la vraie pénitence est plus difficile, c"est le temps de la mort. Troisièmement, parce qu'entre tous les hommes à qui la vraie pénitence est difficile aux approches de la mort, il n'en est point pour qui elle doive plus l'être que pour ceux qui ne l'ont jamais faite pendant la vie. Trois propositions incontestables, et qui, bien pénéliées, ne laissent plus aux pécheurs du siècle d'autre parti à prendre que celui d'une prompte et d'une sincère conversion à Dieu. Encore un moment d'attention : ceci le demande.

Rien de plus difficile à l'homme que la vraie pénitence ; car pour cela il faut qu'il change de cœur, il faut qu'il se haïsse lui-même, qu'il se renonce lui-même, qu'il se dépouille de luimême, qu'il se détruise en quelque sorte et qu'il s'anéantisse lui-même ; c'est-à-dire qu'il cesse d'être ce qu'il était, et qu'il devienne un homme nouveau. Il faut qu'il ait horreur de ce qui lui paraissait le plus aimable, et qu'il commence à aimer ce qu'il avait le plus en horreur; qu'il n'ait plus de passions que pour les combattre, plus de sens que pour les captiver, plus d'esprit que pour le somnelh'e, plus de corps

• Eccli., V, 6.

SERMON POUR LE LUNDI DE LA DEUXIÈME SEMAINE

que ponr lui d<^clarcr la guerre et le morlificr. Car c'est en quoi consiste, je ne dis pas la perfection, mais l'essence et le fond de la pénitcnctî chrétienne. Or, vous savez s'il est aisé à un pécheur d'en venir là.

Point de temps où cette pénitence soit plus difficile, et par conséquent plus rare, que le tonipsde la mort; car à la mort, dit saint Augustin, ce n'est point vous proprement qui quittez le péché, c'est le péché qui vous quitte; ce n'est point vous qui vous détachez du monde, c'est le monde qui se ilétache de vous ; ce n'est point vous qui rompez vos liens, ce sont vos liens qui se rompent par un eflcl de notre commune fragilité : Si vis ugere pœnitentiam, quando jam peccare non potes, peccata te demiserunt, non tu illa. Or, afin que votre pénitence fût devant Dieu ce qu'elle doit être, il faudrait que cette séparation, que ce détachement, que ce divorce vînt de vousmêmes. Vous me direz que l'un sert à l'autre, et qu'on a moins de peine à se détacher des choses,quand elles-mêmes elles nous abandonnent ; mais moi je vous réponds avec saint Ambroise qu'il en va tout autrement, et que le cœur de l'homme n'est jamais plus passionné, jamais plus ardent pour les objets qui entretiennent sa cupidité, que quand ces objets lui échappent, et qu'une force supérieure nous les arrache, ou qu'elle nous arrache à eux. Tout ce que nous pouvons faire alors, c'est de souffrir ; mais de s'en détacher volontairement soi-même, ce qui néanmoins est essentiel à la pénitence, c'est à quoi nous sentons des répugnances infinies, et ce qui demande les plus grands efforts.

Mais enfin, et en particulier, pour qui la vraie pénitence doit-elle à la mort avoir des difficultés plus insurmontables, et pour qui peut-on dire qu'elle est quelquefois comme impossible? Ah ! chrétiens, n'est-ce pas pour ces pécheurs obstinés qui n'en ont eu nul usage dans la vie, et qui se sont fait de leur impénitence une habitude et un état ? Car que s'ensuit-il de cet endurcissement de cœur où ils ont vécu, et de cette présomption d'esprit qui leur fait croire à la mort qu'ils veulent se convertir ? c'est que leur pénitence alors n'est communément, pour ne rien dire de plus, qu'une pénitence insuffisante : pourquoi ? parce (ju'elle n'est ni volonlairt» dans son principe, ni surnaturelle dans son motil.Pé- Ditence forcée, et pénitence toute naturelle: deux qualités de la pénitence des démons dans l'enfer, et des pécheurs à la mort.

Pénitence forcée : j'ose défier le pécheur même le plus présomptueux de n'en pas conve-

nir. Car où est la liberté, quand le cœur, si je puis parler ainsi, n'est mu que par les ressorts ou d'une crainte scrvile, ou d'une nécessité inévitable ? Est-ce un renoncement libre au péché, quand on n'y renonce que parce qu'on n'est plus en état de le commettre? Est-ce une soumission libre à Dien, quand on ne s'y soumet que parce qu'on est déjà sous le glaive de sa justice, et qu'on ne peut plus s'en défendre? Est-ce une séparation libre du monde, quand on ne s'en sépare que parce qu'il n'y a plus de monde pour nous ? Cependant la pénitence, pour être efficace et vraie, doit être volontaire et libre ; et dès quelle ne l'est pas, fùt-clle d'ailleurs aussi vive, aussi touchante que celle jd'Esaû, qui, selon l'expression de l'Ecriture, le fit, non pas gémir, mais jugir : Irrvfjiit cîamore magna *, c'est une pénitence de réprouvé. De là vient que les Pères, d'un consentement si universel, ont parlé de la pénitence des mourants en des termes propres, non-seulement à consterner, mais h désespérer les pécheurs. De là vient que l'Eglise, h qui il appartient d'en juger, s'est autrefois montrée si peu favorable à ces sortes de pénitences, et que sans les rejeter absolument, ce qu'elle n'a jamais cru devoir faire pour ne pas borner la miséricorde de Dieu, elle a, au reste, usé de toute la rigueur de sa di8ci[)line à l'égard de ces pénitents de la mort, pournous apprendre combien leur pénitence lui était suspecte» De là vient que, suivant les anciens canons rapptrtcs dans les conciles, ceux qui ne demandaient le baptême qu'à l'extrémité delà vie n'étaient, ce semble, reconnus chrétiens qu'avec réserve , jusque-là même qu'on les tenait pour irréguliers; et saint Cyprien on apporte la raison : c'est, dit-il, qu'on les regardait comme des hommes qui ne servaient Dieu que [)ar contrainte, et qui u'élaient à lui que parce qu'ils n'avaient pu éviter d'y être. Et eu effi.'t, re[)rend saint Augustin, celui qui ne condamne les dérèglements de sa vie que lorsqu'il faut malgré lui qu'il sorte de la vie, fait bien voir que ce n'est pas de bon gré, mais par nécessité qu'il les condamne : Qui prius a peccutis rcUuquitur quam ipse relinquat, non ea libère, sed quasi ex necessitate condemnat.

Pénitence naturelle et tout humaine, c'està-dire qui n'a ni Dieu ni le péché pour objet. Car que craignent-ils, ajoute saint Augustin, ces pénitents prétendus? craignent-ils de perdre Dieu, de déplaire à Dieu, d'encourir la disgrâce de Dieu ? Non, mes frères, répond ce saint docteur, ils ne craignent rieji de tout cela ; et la

1 Gènes., xxTii, 34.

SUR L'iMpr:Nni<nvcE finalp:.

preuve m est (évidente, puisque, tandis qu'ils n'ont ou lion aulic chose ?i craindre, ils n'ont jamais |>onst'»;\ se convertir; ilsoraij^nentde !)rù- 1er, et ils necraij^ncnt juiinldo jx'^cher : Ardere metuunt, pecrare non vietunnt. Or, dès Ifi leur pénitence est vainc : pourquoi? parce que ce n'est plus la gnk'c ni le Saint-Es[)rit, mais l'amour-proprc qui l'excite ; il suffit de s'ainu^r soiniôme sans aimer Dieu, pour faire une t(dlc pénitence; mais il ne suffit pas de s'aimer soimême pour faire une pénitence cluélienue, ni pour se reinottre en grAce avec Dieu. Ou meurt donc dans l'exorcice de la pénitence, et néanmoins on meurt dans son péché, parce que le péché n'est pas détruit par toute pénitence, et que s'il y en a une incapable de le détruire, c'est celle-U\. Ce qui faisait conclure h saint Grégoire, pape, qu'il y avait plus de pécheurs dans le christianisme qui périssaient par la fausse pénitence , que par l'impénitence même : et qu'ainsi la piécliction de Jésus-Christ avait tout une autre étendue que nous ne pensons, quand il nous dit : In peccato vestro mO' riemini.

Cette conséquence vous trouble ; mais est-ce moi, chrétiens, qui l'ai tirée ? et pouvais-je ou la supprimer ou l'affaibhr, sans être prévaricateur de mon ministère ? Puis-je faire pailer les Pères autrement qu'ils n'ont parlé, et effacer de l'Evangile ce qui y est écrit ? Effrayé que je suis moi-même, dois-je vous laisser dans une sécurité trompeuse, sans vous donner la même frayeur que je ressens ? Je n'ignore pas, mes chers auditeurs, que ce qui est impossible aux hommes ne l'est point à Dieu, et qu'il peut, maître qu'il est des cœurs, opérer, dans le cœur môme le plus impénitent, une pénitence parfaite. Je n'ignore pas que ce fut ainsi que ce fameux criminel, crucifié avec Jésus- Christ, fit pénitence sur la croix, et qu'il mourut dans la grâce après avoir vécu dans le péché. Mais je sais aussi ce que remarque saint Ambroise, que c'était alors le temps des miracles ; que Dieu était engagé à faire des coups extraordinaires pour honorer la mort de son Fils ; qu'il fallait au Sauveur des hommes de tels prodiges pour prouver sa divinité, et que cette conversion, qui dans tous les siècles a passé pour un exemple singulier, doit par là même,, bien loin de consoler les pécheurs et de les rassurer, répandre au contraire dans leurs âmes une sainte frayeur. Voilà ce que je sais et ce qui me confirme encore davantage dans la créance de cette triste vérité, que presque tous ces pécheurs du monde, qui ne font pénitence qu'à la mort, avec toute

leur pénitence meurent dnnf? leur péch*? : In peornto vmlrn moricmini.

Vous me demandez comment ce dernier mystère de réprol)ati()n s'accomplit, et par quelle voie l'impénitence de la vie les conduit à cotte fausse pénilonce de la mort ? Je réponds, ot c'est ce que le vous conjure de méiliter sans cosso ; car voici un des points les i»lus solides et les plu? imporlants : je réponds, et je dis que l'impéurtence de la vie conduit les péfheurs à la fausse pénitence delà mort par voie d'illu'^ion, et il n'y a, ce me semble, personne qui n'entre d'abord dans ma pensée. Je m'explique néanmoins, et je veux dire quelcpécheur n'ayant jamais fait nul exercice de la pénitence, que ne l'ayant j.un.iis pratiquée pendant qu'il a vécu, il n'a jamais appris à la connaître : d'où je conclus qu'il y doit être trompé à la mort, et que, par une conséquence très-nattuelle, il doit alors aisément confondre la vraie pénitence avec une pénitence imparfaite et défectueuse. Car comment pourrait-il bien juger de ce qu'il n'a jamais connu ? et s'il n'en peut bien juger, comment n'y scrat-il pas surpris ? comment, dis-je, ne le sera-til pas, surtout dans une matière aussi délicate que celle-là, et où il s'agit de discerner les mouvements les plus secrets et les plus intérieurs de ràm.e ? Si dans le cours de la vie cet homme avait fait quelque pénitence, en la faisant il s'ea serait formé peu à peu l'idée, et à force de s'éprouver soi même, il aurait enfin reconnu en quoi diffère une douleur efficace, de celle (|ui ne l'est pas ; mais il n'en a jamais fait l'essai, et il se trouve là-dessus à la mort sans habitude cl sans expérience ; est-il surprenant que l'ennemi lui impose, que son propre sens l'égaré, qu'il prenne la figure pour la vérité, l'accident pour la substance ; qu'il compte les désirs pour les effets, les grâces et les inspirations pour les actes, et que, préoccupé de ses erreurs, tout pénitent qu'il est en apparence, il meure en effet dans son péché ? In peccato vestro moriemini.

Costa vous maintenant, chrétiens, à délibérer ; ou plutôt y a-t-il à délibérer un moment, et la juste conclusion, n'est-ce pas de vous disposer par la vraie pénitence de la vie à la viaie pénitence de la mort ? Car de prétendre que vous serez tout à coup maîtres dans une science où les illusions sont si fréquentes, si subtiles, si dangereuses, de croire que votre coup d'essai sera un chef-d'œuvre, c'est la plus aveugle témérité. Vous pleurerez, mais vous ne vous couvertirez pas ; vous pousserez des soupirs, vous gémirez devant Dieu, mais vous ne vous convertiiez pas ; vous lèverez les mains au ciel, vous

312 SERMON TOUR LE MERCREDI DE LA DEUXIEME SEMAINE

tendrez les bras vers le cnmifix, mais vous ne pensera les avoir utilement employés pour vous;

vous coMvcrIircz pas : pourquoi ? parce que, vous vous tromperez voiis-môme, mais vous

sous ces dehors spécieux d'une doulour appa- ne Iromporez pas Dieu ; et en sortant de ce

rente, vous aiu-ez toujours un cœur de picne, et monde, au lieu de trouver, ainsi que vousl'es-

C'est là que j'applique ces paroles du IVopIirte : périez, un Dieu de misùricordr, vous ne trouve-

De meiUo petrantm ihibunt voces '. Vous Ironi- lez qu'un Dieu vengeur. Le temps de le cher-

perez, sans !e vouloir, ceux qui vous verront et cliei-, ce Dieu de miséricorde, c'est la vie ; le

qui vous entendront; vous tromperez jusqucs temps de le trouver, c'est la n)ort ; et le temps

au ministre qui vous domiera ses soins, et qui de le posséder, c'est l'éternité bienheureuse,

iPsaim., cm, 13. quc je VOUS souliaitc, etc.

SERMON POUR LE MERCREDI DE LA DEUXIÈME SEMALNE

sua L'AMBITION.

Sujet. Jésus leur répondît, et îeur dit .- Vous ne savex ce que vous demandez. Poutjcr-rous "boire U calice que je boirai ? Us lui dirent : Nous le •pouvons. Alors il leur répliqua : Vous boirez le calice que je dois boire ; mais d'être assis d nio droite ou à ma gauche, ce n'est pas à moi de vous l'accorder.

Jésus-Christ, dans l'exemple de ces deux disciples dont parle l'Evangile, veut nous faire connaître en quoi|consîsle le dc'sordre de l'ambition, quels en sont les divers caraclèies, quels en sont les effets et les suites, et quels en doivent être enfin les remèdes.

Division. Les honneurs du siècle sont, dans l'ordre de la prédestination éternelle, autnnt de vocations de Dieu ; mais noire ambition les profane, en les recherchant comme des avantages purement temporels: première partie. Les honneurs du siècle sont (le vrais assujettissements à servir le prochain; mais notre ambition en abuse, en les recherchant |iour exercer un vain empire et une fière domination : seconde partie. Les honneurs du siècle sont des engagements indispensables à travaiileret à souffrir ; mais notre ambition les corrompt, en les recherchant dans la vue d'y trouver une vie tranquille et agréable : troisième partie.

Première partie. Les honneurs du siècle sont, dans l'ordre de la prédestination éternelle, autant de vocafionsde Dieu ; mais notre ambition les profane, en les recherchant comme des avantages purement temporels. Il n'y a point d'état dans la vie où l'homme doive entrer sans vocation de Dieu, puisque toute notre prédestination roule presque sur le choix des étals que nous embrassons. Or, quoique ce piincipe soit universel, c'est surtout, selon la maxime de l'Apôtre, aux honneurs du siècle et à ce qui regarde notre agrandissement dans le monde qu'il doit être appliqué : pourquoi ? par deux raisons : l'une tirée de l'intérêt de Dieu, et l'autre de l'intérêt de l'homme.

Cependant, par une conduite tout opposée à la règle de saint Paul, comment se pousse-t-on tous les jours aux honneurs du siècle et aux dignités mêmes de l'Eglise sans vocation ?

Du moins, si le mérite et la vertu sup|déaicnt en quelque minière au défaut de la vocation et de la grâce ! Mais, à l'exclusion de la vertu et du mérite, quelles voies prend-on pour s'avancer ? l'intrigue, la cabale, l'intercession, la faveur, le vice même et l'iniquité.

On poursuit les honneurs, même les plus saints, comme dus k sa naissance.

J'ai rendu, dites-vous, des services considérables, et cette place est une récompense qui me regarde naturellement. Mais n'y a-t-il point pour ces prétendus services, que vous mettez à un si haut prix, d'autre justice à vous rendre que de vous faire monter & un degré où Dieu ne vous veut pas, et où vous n'êtes pas propre '(

Combien de pères, et même de pères chrétiens, ou plutôt oubliant qu'ils sont chrétiens, tiennent le langage de cette mère de l'Evangile: Die ut sedeant hi duo fxlii met. Placez mes deux enfants auprès de vous, et qu'ils aient, l'un à votre droite, l'autre h votre gauche, c'est-h-dire l'un dans lEglise, l'autre dans le momie, les plus hauts ministères? L'injustice va encore J^^i loin, et c'est ce qui faisait tant autrefois gémir Salvien : car si de plusieurs enfants qui composent la même famille, il y ea • un plus méprisable, ou qui n'ait pas l'inclination du père et de la mère, c'est celui à qui les honneurs de l'Eglise sont rétervés.

Faut-il s'étonner après cela si Dieu s'élève contre nous ? Faut-il s'étonner si toutes les conditions sont si avilies? Deuxième partie. Les honneurs du siècle sont de vrais assujettissements à servir le prochain ; mais notre ambition en abuse, ea les recherchant pour exercer un vain empire et une (ière domination. Il n'y a que Dieu qui soit grand absolument et pour lui-même. Tout ce qui est grand hors de Dieu et parmi les hommes, ne l'est qu'avec dépendance et par rapport au prochain, je veux dire pour le bien et pour l'utilité du prochain.

De là saint Augustin conclut qu'un grand qui, sans se mettre en peine de ceux qui lui sont soumis, ne veut être grand que îour dominer, mérite d'être réprouvé de Dieu. Le christianisme a bien même encore enchéri sur cela, et l'exemple de Jésus- Christ, 'pii n'est pas venu pour ère servi, muis pour servir, nous impose lii-dessus une obligation beaucoup plus étendue.

Cependant ne trouve-t-on pas partout dans le monde de ces maîtres hautiins et durs qui ne savent que se faire obéir, que se faire servir, que se faire craindre, sans savoir ni compatir, ni soulager, ni condescendre, ni se faire aimer ? On se flatte, parce qu'on est élevé, d'un prétendu zèle de faire sa charge; et l'on se fait de ses llerlés et de ses hauteurs un devoir. Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que les plus impérieux, ce sont communément : ceux à qui cet empire qu'ils affecient doit

SUR l/AMniTIOX.

moinseonvenir. Sont-re là les cngcignemciiCs que nour avons reçus de J^gu«-CI.riiit, et est-ce ainsi que les apôtres ont converti le moixlo ?

TnoisiÈMK l'AUTi:. Les lionneur» du siècle sont dos i'ii(,'iiKcmeiil8 iii(lis|)ens;d)lfH k travailler et ii ioiifrrir ; mai» notre arnliilion les coiioiiipt, en los rcclicrilianl dans lu vue d"y trouver une vie tr.uKiiiille el a(,'réal)le. Ne chcrclions point dans le monde, dit saint Aukîuslin des honneurs |iurs, c'est-à-dire (|ui ne soient pas mêlés d'alllictions el de peines. Sans parler de ces accidents, de CCS revers de fortune, dont nous sommes si souvent spedaleurs, supposons un lioininc dans une pro*|iérilé constante el dans la phisfinindo élévation, et voyons à quoi cette prospérité même et cette élévation rengagent.

Se laiii! violence îi soi-même, premier eiinagemunl des honneurs du sjècie.

bouillir souvent et heaucoup des autres, second engai^^'ement des honneurs du siècle.

Mener une vie pleine desoins et de soins afnif,'eants, troisième engaf^ement des honneurs du siècle.

Enlin, avoir toujours son âme entre ses mains, et toujours être en disjjosilion de s'immoler soi-même ou pour la justice ott pour la véiiié, quatrième euf^aj^emenl des honneurs du monde. ■

Or, là-dessus qu'avez-vous à ré|)ondre, vous qui, dans les honneurs du siècle, ne prenez que le doux et i'agnî»ble, sans en », .prendre le pénible et le rigoureux ? ^

Respondens aulem Jesvs, dixit : Nescilis quid petatis. Potestis hihere cnlicem qvem ego liil/ilurus sum J Dicunt ei : Possumus. Ait iUis : Caiicem quidem mcum ULelis : sedert aulem ad dexieram mcam tel sinùCram non est meum dare vobis,

Jésus leur nSpondit, etleur dit : Vous no sarez ce que vous demandez. Pouvez-vous boire le calice que je boirai ? Ils lui dirent : Nous le pouvons. Alors il leur réi>liqua : Vous boirez le calice que J0 dois boire ; inais d'étro assis à ma droite ou à ma gauche, ce n'est pas à moi de Tous l'accorder. (JSainl MallMeu, chap. xx, '22, 23.)

Sire,

Ce n'est pas sans une providence particulière qne Jésus-Christ, qui venait enseigner aux hommes riiuinilité, choisit des disciples dont les sentiments furent d'abord si opposés à celte vertu, et qui, dans la bassesse de leur condition, avant que le Saint-Esprit les eût purifiés, ne laissaient pas d'être superbes, ambitieux et jaloux des honneurs du monde. Il voulait, dans les désordres de leur ambition, nous découvrir les nôtres ; et dans les leçons toutes divines qu'il leur faisait sur un point si essentiel, nous donner des règles pour former nos mœurs, et pour nous réduire h la pratique de cette sainte et bienheureuse humilité, sans laquelle il n'y a point de piété solide, ni même de vrai chi istianisme. C'est le sujet de notre Evangile : Deux disciples se présentent devant le Sauveur du monde, et le prient de leur accorder les deux premières places de son royaume. Comme ils ne le connaissaient pas encore, ce royaume spirituel, et qu'ils ne l'envisageaient que comme un royaume temporel, il est évident que l'ambitioa seule, et le désir de s'élever au-dessus des autres, les porta à lui faire cette demande. 3Iais vous savez, chrétiens, comment ils furent reçus ; et de ce qui se passa dans une occasion si remarquable, nous pouvons aisément reconnaître en quoi consiste le désordre de l'ambition, quels en sont les divers caractères, quels en sont les effets et les suites, et quels en doivent être enfin les remèdes. Matière d'autant plus importante et plus nécessaire, que l'ambition est surtout le vice de la cour. Car, quoiqu'il n'y ait point d'état à couvert de cette passion, et que sa sphère, pour

ainsi parler, soit aussi étendue que le monde, on peut dire néanmoins, et il est vrai, que c'est particulièrement dans les palais des rois que se trouvent les ambitieux : Ecce in domibus regum siint ' ; que c'est là qu'ils forment de plus grands projets ; là qu'ils font jouer plus de ressorts, et là même aussi qu'il est beaucoup plus difficile de les détromper et de les guérir. 11 y a des vices, dit saint Chrysostome, que l'on combat sans peine et qui se détruisent d'eux-mêmes, parce que le monde, tout aveugle et tout corrompu qu'il est, a toutefois encore assez de lumière pour en voir la honte, et assez de raison pour les condamner. Mais à la cour, bien loin de se faire un crime de l'ambition, on s'en fait une vertu ; ou si elle y passe pour un vice, du reste on la regarde comme le vice des grandes âmes, et l'on aime mieux les vices des grandes âmes, que les vertus des simples et des petits. J'ai donc aujourd'hui spécialement besoin des grâces du Ciel. Demandons-les par l'intercession de la plus humble des vierges. Ave, Maria.

Il n'appartient qu'à Dieu de nous donner les véritables idées des choses ; et dans le sujet que je traite, renonçant à mes propres pensées, je dois m'en tenir uniquement aux instructions de notre divin Maître, puisqu'en trois paroles de l'Evangile il me fournit lui-même le dessein le plus naturel, le plus juste et le plus complet. Comprenez-le bien, s'il vous plaît.

Ces deux frères, enfants de Zébédée, demandent au Sauveur du monde les deux premières places de son royaume, et le Sauveur du monde, au lieu de leur répondre précisément, et de s'expliquer sur leur proposition, leur en fait trois autres bien différentes. Car premièrement, il leur déclare que ce n'est point lui, mais son Père qui doit nous élever à ces places et à ces rangs d'honneur dont ils paraissent si jaloux : Sedere autem ad dexieram meam vel sinistram, non est meum dare vobis, sed quibus paralum est

» Matth., XI, 8.

SÎJ

SERMON POUR LE MERCIIKDI DE LA DEUXIÈME SEMAINE

0 Pntrc meo*. Socondemont, il leur fait entendre qu'ils ne doivent point chercher, connue les nations infidèles,?! dominer ;mais que celui d'entre eux qui veut être grand, doit établir pour principe de se regarder comme le serviteur des autres, et croire que la préséance où il aspire, ne sera pour lui (jn'un fonds de dépendance et d'assujo Hisse nient : JSon ita erit inter vos^ sed qui voluerit inter vos major ficri, fiât sicut minor ; et qui prœcessor est, sicut miuistrator 2. Enfin il les interroge à son tour, et il vent savoir d'eux s'ils pourront hoire son calice, c'est-à-dire le calice de ses souffrances : Potestis bibere calicem, quem ego bibituriis sum 3 ? Trois choses, chrétiens, parfaitement propres h détruire trois erreurs dont ces deux apôtres étaient prévenus. Car ils supposaient, sans remonter plus haut, que Jésus-Christ, en qualité d'honnne, leur pouvait donner ces places honorables qu'ils ambitionnaient, et Jésus-Christ leur fait connaître que nul ne peut légitimement les occuper, hors ceux à qui elles ont été préparées et assignées par son Père céleste. Leur prétention, en obtenant ces deux places, était de se distinguer des autres, et de prendre l'ascendant sur eux ; et Jésus-Christ les détrompe en les avertissant que d'être placé au-dessus des auties, n'est qu'une ohligation plus étroite de travailler pour les autres et de les servir. Enfin ils se proposaient, dans ce prétendu royaume de Jésus-Christ et dans cette préséance imaginaire, une vie douce et commode; et Jésus-Christ leur apprend combien cette préséance leur doit coûter, et que, pour l'avoir, il finit boire im calice d'amertume, et être baptisé d'un baptême de sang.

Leçons aduiirables, où il semble que le Fils de Dieu ait voulu ramasser tout ce que la morale chrétienne a de plus fort, pour corriger les désordres de notre ambition. Car prenez garde, mes chers auditeurs : les honneurs du siècle, que notre ambition nous fait rechercher avec tant d'ardeur, peuvent être considérés en trois manières, ou selon trois rapports qui leur conviennent : par rapport à Dieu, qui en est le distributeur ; par rapport au prochain, audessus de qui ils nous élèvent ; et par rapport à nous-mêmes, qui les possédons ou qui nous les procurons. Sous le premier rajjport, les honneurs du siècle sont, dans l'ordre de la prédes- I tination éternelle, autant de vocations de Dieu ; et notre ambition les profane en les recherchant comme des avantages purement temporels ; ce sera la première partie. Sous le second rapport, les honneurs du siècle sont de

î MatUi.,X3t, 23. — 'Ibid., 26. — » Ibid., 22,

vrais assujettissements h servir le prochain ; et notre ambition en at)use, en les recherchant pour exercer un vain empire et une Hère domination : ce sera la seconde p<irtie. Sous le troisième rapport, les honneurs du siècle sont des engagements indispensables h travailler et à souffrir ;ct notre ambition les corrompt, en les recherchant dans la vue d'y trouver une vie tranfjuille et agréable : ce sera la conclusion de ce discours. Aiinons-nous donc aujourd'hui, contre une passion si dangereuse, des trois maximes du Sauveur du monde ; et quand l'ambition nous tente, et qu'elle nous sollicite de nous pousser h certains rangs distingués dans le monde, disons-lui que ce n'est [)as elle, mais Dieu qui nous y doit appeler, parce que ces rangs, quoique rangs du monde, sont en effet de la disposition et du ressort de Dieu : Scd quitus paratum est a Pâtre meo ; première vérité. Quand elle nous inspire un orgueil caché, et qu'elle nous flatte d'une secrète complaisance de voir les autres au-dessous de nous, opposons-lui ce grand oracle de la sagesse évarigélique, que celui qui se trouve le premier doit être le serviteur et l'esclave : Et qui prœcesaor est, sicut ministrator ; seconde vérité. Quand elle nous attire par l'espérance des commodités de la vie, et des douceurs qui semblent accompagner les dignités et les emplois éclatants, confondons-la par le souvenir des devoirs laborieux, et môme des croix inso[)arables de ces emplois et de ces dignités , et demandons-nous «'i nous-môuics : Pourrai-je boire ce calice? Po/^sf/.f libère calicemt troisième et dernière vérité. C'est tout lesujetde votre attention.

PBEMIÈRE PARTIE,

Quelque libellé que Dieu ait donnée .M'homme en le laissant, comme parle l'Ecriture, entre les mains de son conseil, c'est une maxime générale, fondée sur tous les principes de la religion, qu'il n'y a point d'état dans la vie où il soit permis à l'homme chi*étien d'entrer sans vocation de Dieu ; point de condition dont la première et l'essentielle règle ne soit d'y être appelé de Dieu ; point de rang, ni d'emploi qui ne devienne dangereux, quand on s'y engage sans avoir consulté Dieu. En cela, dit saint Chrysostome, consiste le droit de souveraineté que Dfeu s'est réservé sur la créature raisonnable et intelligente ; et moi je dis. en cela consiste le bienheureux engagement qu'a la créature raisonnable et inlelligente à n'user de sa libcrlé et de ses droits que dépendamment de Dien, son seigneur et son souverain, puisqu'il n'f a

SVR f/AMBlTlON.

rien qui se Ironvc si iMroilomont lit^ avoc le salut ^\l\c ce qrio nous appelons vocation.

En eflol, nies cliers auditeurs, toute notre prédestination roule presque sur ce point, je veux (lire sur le choix des (^lats que nous embrassons. De \h dépend presque uniqueincnl le bonheur ou le niallieur de noU'e éternité ; el en voici la raison : paice que la prédestination, disent les théologiens, n^cst rien autre chowse, de la part de Dieu, qu'un certain enchaînenienl de grâces qui nous sont préparées, el de noire pai't, qu'une suite d'actions sur quoi est appuyé le jugement décisif que Dieu fait de nous. Or, la plupart des grâces que nous recevons sont des gnkes déterminées à notre état; et presque tous les péchés que nous commettons, vicmient des tentations et des dangers où nous expose notre état. Comluen de réprouvés dans l'enfer auraient vécu sur la terre comme des saints, s'ils avaient suivi la voix de Dieu en embrassant l'état où Dieu les appelait ; et combien de saints dans le ciel auraient été sur la terre des impies et des libertins, s'ils avaient choisi telle condition où Dieu ne les appelait pas?

C'est le raisonnement que tout chrétien doit faiie en prenant les choses dans leur source primitive, qui est l'adorable Providence. Or, quoique ce principe soit universel, et qu'il convienne également à tout ce qui peut être dans la vie un sujet de délLl)éralion et d'élection, il faut néanmoins reconnaître qu'il doit être surtout appliqué à ce qui regarde les honneurs du siècle et notre agrandissement dans le monde. Je veux dire que, pour parvenir sûrement et ii-réprochablement aux honneurs du siècle, il faut une vocation plus expresse, plus certaine, plus infaillible. Car c'est ainsi que l'Apôtre l'a hautement déclaré en publiant celte loi si solennelle, que l'ambition des hommes a toujours affecté de contredire, mais que la parole de Dieu lui opposera éternellement, savoir, que nul ne doit s'attribuer l'honneur à lui-même, mais qu'il est uniquement pour celui à qui Dieu le destine : ]\ec quisquam sitmit sibi honorem, sed qui vocatur a Deo t. Règle également fondée, et sur l'intérêt de Dieu, et sur l'intérêt de l'homme. Intérêt de Dieu, puisque c'est à lui que l'honneur appartient, et par conséquent à lui seul qu'il appartient aussi de le donner comme il lui plait, quand il lui plait, et à qui il lui plaît. Car s'il est de son dioil et de sa grandeur d'ordonner de tout dans le monde, n'est-il pas à plus forte raison de cette même grandeur et de ce même droit, de réglera son gré et selon ses vues ce qu'il y a dans

• Hebr., T, 4.

le monde de plusdistin|?né? Intérêt de l'homme, puisfju'on peut due en gi'néral qu'il n'y a rien de plus dangereux |>our le salut d<; l'homme, que l'élévation : mais si toute élévation est dar»gereusc, condtien l'est celle où l'on s'est porté de soi-même, el selon les désirs d(! son cœur?

Quoi qu'il en soit, chirtieris, voil,\ la règle que nous devons suivie; mais est-ce la règle que nous suivons ? Ah î c'est ici que votre alleution m'est nécessaire, et je n'aurais qu'à consulter l'expérience, pour vous convaincre de ce que j'ai maintenant à vous reprocher ou à déplorer avec vous. Les honneurs du monde sont, dans les principes de la prédestination éternelle, autant de vocations de Dieu; mais le scandale du christianisme est de les voir aujourd'hui traités comme les choses les plus profanes. Car, an mépris de saint Paul et de sa règle, on y entre s«ms vocation ; on les obtient par brigue et pâx artifice ; de quelque nature qu'ils soient, on les regarde comme dus à sa naissance; on les poursuit comme des récompenses de ses services, on en fait des établissements de famille et de maison ; on les mesure par le plus ou le moins d'intérêt, le plus ou le moins de profit qui en revient ; on en fait des commerces sordides et honteux. Et tout cela sans remords, sans inquiétude, parce qu'on s'autorise d'une prcscri|)lioQ imaginaire et d'un faux usage ; comme si le dérèglement de notre conduite pouvait jamais devenir un titre contre les droits de Dieu. Sur quoi gémirons-nous, si ce n'est pas sur de sen»blables abus ?

Venons au détail , et quelque confusion qu'il nous en coûte, ne craignons point de découvrir nos plaies, dans la nécessité pressante et extrême où nous sommes de les guérir. On se pousse aux honneurs du siècle sans vocation ; et je u'en suis pas surpris, puisque l'erreur vajus([u'à supposer qu'il ne faut point pour ces sortes détafes de vocation. Il faut une grâce de vocation pour embrasser ime vie humble dans le cloître ,. oq en convient ; mais pour s'élever aux premiers rangs, mais pour être assis sur les tribunaux, mais pour se charger des affaires publiques, mais pour exercer des emplois où l'on a entre les mains les intérêts de toute une ville, de toute une province, de tout un royaume ; mais pour occuper des places qui demanderaient, s'il était possible, la sainteté des anges, l'aiiibitioa d'un homme et sa cupidité suffit; c'est à luimême d'être l'auteiu* de sa destinée, et il n'a qu'à s'en rapporter à son propre témoignage, ou plutôt à sa présomption. Le Fils de Dieu a beau dire dans notre Evangile,que ces places ne sont

SERMON POUR LE MERCREDI DE LA DEUXIÈME SKMALNE

que pour ceux h qui son PCrc les a dcsUnécs : S('(I (iiiibuspaiatumcst a Pâtre mco •; celle destination du l*ère céleste est un niyslèie inconnu à l'ambitieux. En vain saiutChrysostonieliii remontre-t-il que ces eni[)lois ont desengageuients nécessaires avec la conscience, et par conséquent qu'ils doivent être, si j'ose ainsi parler, du domaine de la ^lûcc; ce domaine de la grâce, qui l'incommode et (|ui bornerait ses projets, lui paraitcliimériipie. En vain saint Bernard lui faitil entendre que plus ces hoimeurs sont relevés et distingués, pins ils demandent une vocation qui les sanctifie ; riiabiludc qu'il s'est faite de n'y procéder que par les vues d'une prudence charnelle, le rend insensible à tout. Pour les dignités mêmes de l'Eglise, quel égard a-l-on aujourd'hui à la vocation divine? Y engager des enfants encore incapables d'être appelés, les y faire entrer avant qu'ils soient en état dç les connaître ; et quand celte connaissance leur est enfin venue, les forcer, au hasard de leur damnation, à s'en tenir là, est-ce agir dans la pensée que ces dignités ecclésiastiques sont d'un ordre spirituel, et qu'il n'appartient qu'à Dieumôme d'en disposer? Ce n'est rien encore. Car, si le mérite et la vertu suppléaient en quelqne manière au défaut delà vocation et de la grâce; quoiqu'il y eût toujours, selon saint Grégoire, pape, de l'indécence à s'attirer par ces voies-là mêmes les honneurs du siècle, encore pourrait-on dire qu'ils ne seraient pas absolument profanés. Mais quand, à l'exclusion du mérite, on voit, comme il n'arrive que trop, remuer tous les ressorts de l'intrigue, de la cabale, de l'intercession, de la faveur ; quand le crédit eU'amilié s'en mêlent, et qu'ils y ont la meilleure part; quand on y emploie la ruse et la fraude, qu'on y joint l'importunilé, et qu'à l'exemple de la mère des deux disciples, on joue toute sorte de personnages, de suppliant, de négociant, d'offrant, d'adorateur et de client : Adorans et petens 2 ; quand on ne se cache pas même d'user de tels moyens, mais qu'on s'en déclare, qu'on s'explique ouvertement de ses prétentions, qu'on se fait une politique d'en venir à bout, et qu'après n'y avoir épargné ni souplesse ni bassesse, on se glorifie encore du succès, comme d'un traitd'habileté : le dirai-je? quand on s'introduit aux honneurs par la porte de l'infamie, et que, pour s'en ouvrir le chemin on corrompt celni-ci par promesses, celle-là par présents, cet autre par menaces ; enfin quand, pour y réussir plus sûrement, on s'appuie du vice même et de l'iniquité dont on recherche la protection : quand tout cela, dis-je,

1 Matth., XX, 23. — ' Ibid., 20.

à force d'être commun, passe même pour innocent, pour légitime, pour honnête ; que peuton conclure, sinon que toutes les idées de l'honneur, j'entends celles que Dieu nous avait imprimées, s'clTacent tous les jours de nos esprits, puisque nous n'envisageons plus ces honneurs du monde comme des rangs marqués par la Providence, mais comme des objets de nos passions, ou connue des dons de la fortune, exposés aux entreprises des |)lns hardis ?

Ecoutc7'moi toujours, chrétiens, et ne perdez rien d'une morale si étendue. On poursuit les honneurs même les plus saints, comme dus h sa naissance, autre prévarication ; et sans nul fondement que celui-là, on se croit bien établi, et même en droit de prétendre à tout. C'est assez d'avoir de la qualité, pour aspirer à ce qu'il y a de plus éminent dans le sacerdoce. C'est assez d'être né d'un père opulent, pour se pousser aux plus grandes charges. C'est assez, selon le langage ordinaire, qu'un tel soit fils d'un tel, pour que le fils ait l'assurance de vouloir être tout ce qu'a été le père. Avec cela, quelle que soit son indignité et son incapacité persouelle, il n'y aura rien qu'il n'entreprenne : il jugera, il commandera, il gouvernera, il décidera du sort et de la vie des honunes; il sera, comme dit l'Evangile, sur le chandelier, lorsqu'il devrait être caché sous le boisseau. Moïse, remarque Phi Ion le juif, se voyant sur le point de mourir, n'osa jamais nommer un de ses proches, pour lui succéder dans l'honorable commission qu'il avait reçue de conduire le le peuple : pourquoi ? parce qu'il ne crut pas, ajoute le même auteur, qu'un choix de cette conséquence lui appartint, ni qu'il lui fût permis d'appeler les siens à un ministère où lui-môme n'était parvenu que par une vocation expresse de Dieu : Aut quia non putavit rem tantmn ad suum pertinere judicium, aut quia ipse non potueratnisi Deo vocante principalum suscipere. Ainsi raisonna ce saint législateur; mais l'ambitieux, bien plus éclairé ou bien moins scrupuleux que Moïse, se destine sans hésiter pour successeur à qui il lui plaît, et fait valoir aussi bien que les enfants de Zébédée, la proximité du sang, pour venir à bout de tous les desseins que lui suggère son ambition. Il n'est pas jusqu'aux dignités les plus sacrées, dont certains esprits du monde, esprits intéressés et avares, ne continuent à dire aujourd'hui, mais avec bien plus de scandale, ce que disaient déjà, du temps de David, les premiers du peuple d'Israël ; Allons, possédons le sanctuaire de Dieu connue notre héritage ; Omnes principes eorunif qui

SUR r/AMBITION.

lîixerunt : Ilœirdilate possidcamits sanctttuiiuin Dei '. C'esl iiu béiiélicocini dopiiis tant d'aniK'i's est dans notre maison, et (lu'il y faut conserver. Mais moi je ré|)oncls avec le miMne prophète : Dens meus, poiw illos ut rotam, l't sicut stipulam ante faciem venti '-^ ; laites-les, mon Uien, tourner comme une rone, et dissipez- les coujme le vent dissipe la paille : c'est-à-dire humiliez les, détruisez- les, anéanlissez-les ; cl puis(|ue dans ce (jui concerne même votre culte, ils ont si peu d'égard i\ vous, n'ayez (jue des malédictions pour eux. Et en cllet, rien de plus lalal, ni de plus sujet à des suites malheureuses, que ces possessions héréditaires du sanctuaire de Dieu.

Mais j'ai rendu, dites-vous, des services considérables ; et celle place qui vient di; vaquer et que je poursuis, est une récompense qui me regarde naturellement ? Eh bien, reprend saint Bernard, que concluez-vous de ces services tant vantés par vous-même ? Pour avoir rendu des services qui n'ont connnunémcnt ni ra|)port ni proportion avec la place que vous ambitionnez, en êtes-vous plus capable de la remplir? Cette place est-elle laite pour reconnaître des services, tels que ceux dont vous voulez vous prévaloir ? Est-il juste, par exemple, que le sacerdoce, et ce qui lui est annexé, soit la récompense d'un service temporel et mondain ? y aurait-il simonie plus visible et plus comdamnable que celle-là? Faut-il, parce que vous avez servi, qu'un pouvoir de mal taire et de vous perdre vous soit mis en main ? Ayez servi avec tout le zèle, avec toute la fidélité qu'on pouvait attendre de vous ; cette fidélité doit elle être récompensée dans votre personne (souffrez que je m'exprime ainsi) par la prostitution de l'autorité ? N'y a-t-il point, pour ces prétendus services que vous mettez à un si haut prix, d'autre justice à vous rendre, que de vous faire monter à un degié où Dieu ne vous veut pas ?

Cependant, mes chers auditeurs, tel est l'aveuglement de notre cupidité : contre tontes les vues de Dieu, des honneurs où l'on doit être appelé par la vocation du Ciel, on se fait, par une indigne profanation, des établissements pour la terre. Combien de pères et même de pères chrétiens,ou plutôt oubliantqu'ils sont chrétiens, tiennent le langage de celte mère de notre Evangile : Die ut sedeant hi duo (iUi mei 3 ; Placez mes deux enfants auprès de vous, et qu'il aient, l'un à votre droite, l'autre à votre gauche, les plus hauts ministères de votre royaume ! S'il y en a quelques-uns assez retenus pour ne s'en pas déclarer si grossièrement, où sont ceux qui

} Psalm., ucxxii, 13. — J Ibid., 14. — » Matth., xx, 21.

dans le euMir ne se le disent pas h eux-mêmes? Car c'esl là un des articles sur quoi je soutiens que la morale de Jésus-Christ, dont nous nous glorilioiis tant (piel(|uel()is, m; nous a point encor<! réforuiés. 'i'aid de dévotion, tant de régularité (pi'on le voudra surtout autre point; on y consent, on s'en pique ; mais on veul voir sa famille honorablement établie, je dis honorablement selon les maximes du monde. O/i veut voir SCS erilants pourvus et |)Ourvus avantageusement, selon les idées du monde : c'est-a-dire les uns dans l'Eglise avec tout le faste du monde; les autres dans le monde avec tout le luxe du paganisme ; les uns riches des dépouilles des peuples, les autres du patrimoine de l'autel; les uns sur le pinacle du temple, où souvent la tête leur tourne; les autres dans les magistratures, où le poids de leurs obligations les accable : et parce (jue la corruption des mœurs suit presque inlaillihlement de là, les uns el les autres déréglés et scandaleux dans leur état: Die ut sedeant hi duo filii mei. Malédiction qui, par un juste, mais terrible jugement de Dieu, semble être de nos jours altacliée à toutes les familles des grands. Vous diriez même que cet abus ait désormais passé en loi, et que Dieu, avec toute la supériorité de sa sagesse et de sa grâce, soit obligé de s'y assujettir. Il suffit que ce jeune homme soit le cadet de sa maison, pour ne pas douter qu'il ne soit dès là appelé aux fonctions redoutables de pasteur des âmes. Si les choses changeaient de face, sa vocation changerait de môme. Tandis qu'il aura un aîné, elle subsistera ; et cela, dit-on, parce que, pour l'intérêt de la famille, il faut que l'un des deux s'avance par là. Disons mieux et plus simplement ; et cela, parce que la fin qu'on se propose et que se proposent même bien des pères dévots, est de faire des familles puissantes, et non de faire des familles chrétiennes.

Je ne parle point d'un autre désordre qui se trouve joint à celui-ci, et qui faisait autrefois gémir Salvien, ce saint prêtre de iMarseille ; savoir, que dans ce département de conditions, fait par des parents aveugles et prévenus de l'esprit du monde, si de plusieurs enfants qui composent la même famille, il y en a un plus méprisable, c'est toujours celui à qui les honneurs de l'Eglise sont réservés. S'il est disgracié, mal fait, ou s'il n'a pas l'inclination du père et de la mère, dès là il en faut faire un bénéficier. 0 impiété ! s'écriait ce grand homme, connne si de n'être pas propre à tout le reste, c'était une vocation pour la maison de Dieu, et que les autels dussent être pourvus des rebuts du

dis

SE?.:.ro:: pour, le jiercrew df, la rEL'xif::,îE se:.l\l%^i:.

monde. Ai rcro mtvc ntilli Dca wngia voveiitur, qiuim qitos parentiun pie tas minus respicit ; et qui iu<U(jui ccnsentuy hœrediUile,di(}ni judicaulur co»secralione. Pouvait-il s'énoncer en des lenncs plus forts, et plus piopres pour nous ? Mais maintenant, dit-il, on ne donne point d'enl'ants, plus Tolonliers à Dieu, que ceux qui ont luoius de part à la bienveillance paternelle , et quand on les juge indignes de soutenir l'iionncur de leur naissance, on les estime capables d'ùtre les ministres de Jésus-Cbrist et les dispensateurs de ses mystères. Faut-il s'étonner après cela, cbrétiens, si Dieu, juste vengeur de sa providence et de ses droits, s'élève contre nous ? De quel œil peut-il voir une telle profanation ? Serait-il ce qu'il est, c'està-dire serait-il un Dieu sage, un Dieu saint, un Dieu parfait, s'il souffrait tranquillement de pareils abus? Mais surtout faut-il s'étonner si toutes les conditions du monde sont si avilies, si elles se trouvent remplies de tant d'indignes sujets, si Ton voit tant d'ecclésiastiques scandaleux, tant déjuges corrompus, tant de grands sans conscience et môme sans religion ? Ne serait-ce pas une espèce de miracle, si cela n'était pas ainsi ? comment voulez-vous que des gens qui n'ont ni grâce ni vocation pour un état, y soient fidèles à leurs devoirs, et qu'ils ne s'y perdent pas ? que la même cupidité, la même ambition qui les y a fait entrer, ne les porte pas à mille autres désordres ? Ah ! Seigneur, je prêche une morale toute raisonnable, toute solide, toute chrétienne: mais oùest-cequejela prêche? au milieu de la cour, et devant des auditeurs appliqués à m'écouter, mais peu disposés à me croire. Ce sont des mondains; et qui, parmi ces mondains, comprendra ce langage, ou le voudra comprendre 1 Domine, quis credidit auditui nostro^ ? Mais au moins, Seigneur, si le monde n'est pas touché de ces maximes, s'il ne les reçoit pas, elles lui auront été annoncées, il en aura été instruit, il ne se prévaudra pas contre votre loi de son ignorance ; et les ministres, par leur silence, ne laisseront pas l'ambition prescrire contre \otre Evangile. Car ce que je dis, je le redirai toujours, et toujours je rendrai contre le monde ce témoignage à la vérité, que les honneurs du siècle doivent être de votre part autant de vocations ; et que ce sont encore par rapport au prochain de vrais assujettissements et des engagements à le servir, comme nous Talions vou' dans la seconde partie.

Il n'y a que Dieu, chrétiens, qui soit grand

IIsaL, lui, i.

absolument et par lui-même. Tout ce qui est grand hors de Dieu et parmi les hommes, ne l'est (ju'avcc dépendance et que par rapport au procham, je veux dire, pour le bien et pour l'utilité du prochain ; et il n'est rien dans le monde de plus odieux ni de plus injuste qu'une fortune qui devient hère à mesure qu'elle s'élève, et qui se prévaut de ce qu'elle est, puisque ce qu'elle est, bien loin de lui inspirer un esprit de hauteur et d'orgueil, doit être pour elle-même un fonds de modestie, de condescendance, de charité et d'humihté. En effet, dit excellemment saint Ambroisc, dominer pour dominer, c'est le privilège de l'être de Dieu. Mais le propre de la créature est de dominer pour servir ; et autant de fois qu'il arrive à l'homme de séparer ces deux choses, en s'allribuant ce qu'il n'a pas, il détruit môme ce qu'il a : pourquoi ? parce que la domination de l'homme, prise dans les desseins de Dieu, n'étant qu'un véritable ministère, du moment qu'il en ôte l'esprit de zèle et de charité pour le prochain, il en ôle la partie la plus essentielle, et par conséquent il l'anéantit.

De savoh- si ce point de morale a été connu dans le paganisme, ou si c'est une obligation nouvelle que l'Evangile nous ait imposée, c'est ce que je n'entreprends point d'examiner. Cependant il semble que ce soit une différence que l'Evangile de ce jour mette euUe les païens et nous. Car les grands parmi les païens, dit le Fils de Dieu, traitent les petits avec empire, au heu que parmi vous les petits doivent être traités des grands avec amour, et même, selon les règles de la foi, avec un sentiment de respect. Scilis quia principes gentiuni dominantur eorum '.Ainsi parlait ce divin Maitre : mais saint Jérôme remarque fort bien que le Si»uveur du monde, en parlant ainsi, supposait l'usage des nations inlidèles comme un désordre, et non pas comme une légitime possession ; et qu'en nous apprenant à bâtir sur un fondement tout contraire, c'est-à-dh-e à nous faire un engagement de charité, de ce qui nous élève au-dessus des autres, et particulièrement de ce qui nous met en pouvoir de leur commander, il ne nous a point donné d'auU'c loi que celle même qui nous était déjà prescrite à tous par la raison, mais que les ténèbres du péché avaient obscurcie, et qui avait besoin des lumières de sa sainte doctrine, pour être mise dans un plein jour.

Non, mes cliers auditeurs, il n'est point nécessaire de recomir à l'Evangile pour être convaincu de cette vérité. Le prince des philosophes n'avait aucun principe du christianisme,

• M&tiu., XX, a&.

SUR L'AMlUnUN.

et il le couiprenait néuninoins, quand il (lisait que les rois, dans ce haut ilej^ré d'élc'valion qui nous les fait regarder comme les divinités de la terre, ne sont aprùs tout que des hommes lails pour les autres hommes, et (jue ce n'est pas pour eu\-mùmes (ju'ils sont rois, mais pour les peuples. Or, si cela est vrai de la rojauté, nul de vous ne m'accusera de porLn- à son égard ti*op loin la cIioscl, si j'avance qu'on ne peut rien être dans le monde, ni s'élever, quoi(|ue pai" des voies droites cl légilimes, aux honneurs du monde, que dans la vue de s'employer, de s'intéresser, de se consacrer et même de se dévouer au bien de ceux que la Providence fait dépendre de nous ; qu'un homme, par exemple, revêtu d'une dignité, n'est qu'un sujet destiné de Dieu et choisi pour le service d'un cerlaiû nombre de personnes, à qui il doit ses soins ; qu'un particulier qui prend une chai'gc, d^'s là n'est plus à soi, mais au public ; qu'un supérieur, qu'un maître n'a l'autorité en niain, que parce qu'il doit être utile à toute une maison, et que sans autorité il ne le peut être. Prœes, disait saint Bernard écrivant à un grand du monde, et lui mettant devant les jeux l'idée qu'il devait avoir de sa condition : prœes, non ut de siibditis crescas, sed ut ipsi de te. Vous êtes en place de commander, et il est juste qu'on vous obéisse ; mais souvenez-vous que cette obéissance ne vous est due qu'à titre onéreux, et que vous êtes pré- Taricaleur, si vous ne la faites servir tout entière au profit de ceux qui vous la doivent.

De là je conclus que s'il se trouve un chrétien (or combien ne s'en trouve-t-il pas ?) qui, par le rang que lui donne ou sa fortune ou sa naissance, ayant sous soi des vassaux et des sujets, ne les considère que pour soi-même, que pour ses intérêts propres, que pour s'en glorifier et s'en faire honneur, et qui du reste les néglige, sans se mettre en peine de pourvoir à leurs avantages, et de leur procurer les biens solides qu'ils ont droit d'attendre de lui, dès lors, sans autre crime, il mérite d'être réprouvé de Dieu : poiu:quoi ? parce qu'il renverse cet ordre de Dieu, qui n'a fait les grands que pour les petits, et les puissants, les forts que pour les faibles. Ainsi Fa déridé saint Augustin, raisonnant sur les principes généraux de la Providence.

3e sais que le christianisme a bien encore enchéri sur cela, et que l'exemple du Fils de rHomme, qui n'est pas venu pour être servi, mais pour servir les autres, a rendu ce devoir beaucoup plus indispensable. Car ne serait-il pas honteux, dit saint Chrysostome, que dans une religion où nous reconnaissons Jésus-Christ pour

maiire, et pour mailrc souverain, il y eût deg houuues (pii voulussent exercer un empire (lus absolu (jue lui ? Pensée touchante ()our uq chrétien ! lYesl-il pas juste que le Vei be de Dieu ayant pris la <|ualilé de servikin-, que l'ayant ennoblie, l'ayant coimne divinisée dans sa persojme, elle soit honorée parmi nous ? et n'estce pas, ajoute sauit Chrysostome, à quoi Dieu sagemcnl a |)0urvu, lorsqu'il lui a même assujetti la qualité de maître, et qut, pour rendre honnnage aux humiliations de son Fils, il nous ordonne, à queliiue degré de supériorité que nous ayons été élevés, de nous y regarder, et surtout de nous y comporter comme des serviteurs et des ministres; en sorte qu'on |)uisse nous appliijuer cette parole de l'Apùtre : Omnes sunt quasi adminhtnUorli spirilus ' ? Tout cela est vrai, chrétiens ; mais ma douleur est que, la foi nous dormant sur ce point des vues si hautes et si parfaites, à peine dans la pratique l'on s'en tienne aux simples vues de la raison. Si je vous disais que cet assujctlisscmetd et ce devoir va, selon l'esprit de l'iLvangile, jusqu'à lépondre du prochain et de son salut, c'est-à-dire que tout homme revêtu de l'autorité, suivant la mesure de cette autorité même, est garant de la conduite du prochain, est chargé devant Dieu des désordres et des crimes du prochain, est responsable de la perte et de la damualion du prochain, et cela toujoars sur le modèle de Jésus- Christ, qui n'a été le Maiire des maîtres que pour travailler à la rédemption et à la sanctification de plusieurs : Non mimstrari, sed minis-' traretCt animam suam dure in redemptionem pro muUis'^; en vous pariant de la sorte, je vous ferais trembler. Mais quoi qull en soit de cette importante obligation, qui seule demanderait un discours entier, voilà, grands du monde, reprend saint Bernard, voilà le plan que vous devez suivre, et la forme de vie que vous trace votre religion : Forma evangelica hœc est, dominatio vobis interdicitur , indicitur ministratio. En quahté de chrétiens, plus vous êtes grands, plus vous devez être charitables et bienfaisants : toute domination vous est interdite, et votre fonction est de servu'. Voilà l'abrégé de celte morale évangélique qui doit sanctifier votre état.

De là vient que saint Augustin, sans se laisser éblouir de sa prélature, trouvait dans sa dignité même sa confusion, et dans sa grandeur de quoi s'humiUer et s'instruire : Quod enim chns-liant sumus, pr opter nos est ; quod prœpositi, prop' ter vos. Car c'est pour vous, mes frères, disait-

« Heb., J, U. — 2 Matth., JU, 28.

SERMON POUR LE MERrRF,T>l DE l\ DFÎ^Tf:ME SEMAINE.

il aux fîilèles qu'il conduisait , c'est pour vous que Dieu m'a foit évoque dans son Eplisc, coinnie c'est pour moi-intMue qu'il m'a fait chrétien ; et si je pensais h me glorifier de mon sacerdotc, ce serait assez pour attirer sur moi les ven;icanccs divines. Or, par là, concluait admirablement ce saint docteiu-. Dieu a trouvé le secret de tempérer l'inégalité des conditions de la vie, d'ôlcr aux petits tout sujet de se plaindre dans leur abaissement, et aux grands tout droit de s'enfler dans leur élévation. Je suis quelque chose dans le monde ; mais l'avantage que j'ai d'être quelque chose dans le monde,n'est qu'un engagement ù n'y être rien pour moimême, afin d'y être tout pour les autres : car s'il y a des services qu'ils me doivent, il y en a aussi que je leur dois. Si d'une manière ils me sont sujets, je leur suis sujet de l'autre; et je ne lieur rends pas justice, si je ne m'emploie pas encore plus pour eux qu'ils ne doivent s'employer pour moi.

L'entendez-vous, mes chers auditeurs ; et puis-je espérer que, dans la corruption du siècle, "VOUS goûtiez une maxime si chrétienne et si sainte ?il s'agit de savoir si vous la faites entrer dans la conduite de votre vie, et si vos sentiments sont conformes là-dessus et aux exemples et aux instructions de votre Dieu. Car enfin Jésus-Christ l'a dit, que ce serait la marquequi nousdistinguerait des païens ; et c'était à vous-mêmes et de vousmêmes qu'il parlait, en défendant à ses apôtres d'être de ces hommes vains et superbes qui cherchent à dominer : iVon if a erit inter vos^. Voyons donc si, parmi ceux qui se poussent aux honneurs du monde, on ne trouve point de ces âmes païennes qui abusent de leur condition, et qui, joignant l'orgueil à l'autorité, la rendent également impérieuse et insupportable. Voyons si, dans le christianisme, malgré l'exemple d'un Dieu Immilié et anéanti, on ne trouve pas encore tous les jours de ces maîtres hautains et durs, qui ne savent que se faire obéir, que se faire servir, que se faire craindre, sans savoir ni compatir, ni soulager, ni condescendre, ni se faire aimer ; qui, usant de toute la force et souvent même de toute l'aigreur du commandement, n'y mêlent jamais, selon le précepte de l'Apôtre, l'onction et la douceur de la charité. L'esprit de domination que je combats , ne manquera pas de prétextes pour se justifier ; mais la parole que je prêche aura encore plus d'efficace pour le confondre. Appliquez-vous. : On se flatte, parce qu'on est élevé, d'un prétendu zèle de faire sa charge, de soutenir ses

tMaUh.,xx, M.

dioils, de garder son rang ; on va plus loin, et quelquefois même on se fait de ses fiertés et de ses hauteurs un devoir, tant l'amour-propre est inr:,éni(nix à nous déguiser les vices los plus grossiers sous l'appaience des plus pures vertus. Mais, répond saint Bernard, si c'est un zèle de faire sa charge, et un vrai zèle, pourquoi ce zèle ne s'allinne-t-il qu'en certaines rencoidres et lorsqu'il est question d'abaisser les autres et de prendre l'ascenilant sur eux ? pourquoi, dans tout le reste, devient-il si paresseux et si lent? pourquoi le voit-on languir et s'éteindre, du moment que l'ambition est satisfaite ? Car quelque subtils que «ous soyons h nous tromper nous-mêmes, voici, chrétiens, le sujet de notre honte, et il faut que nous en convenions. Ne s'agit-il que d'une fonction pénible, laborieuse, de pure charité et de nul éclat, ce zèle de faire sa charge et de maintenir son rang nous inquiète peu ; mais qu'il y ait une préséance à disputer; une soumission à exiger, une loi à imposer, c'est là qu'il se réveille, et qu'il se réveille tout entier. Il était assoupi, et sur toute autre chose il le serait encore ; mais il n'y a que ce point d'honneur qui le pique et qui le ranime. Or, est-ce là seulement ce qui doit piquer et animer un zèle chrétien? De plus, poursuit saint Bernard, est-ce faire sa charge, que d'en rendre le joug fâcheux, pesant et presque insoutenable à ceux qui le doivent porter ? est-ce faire sa charge, que d'irriter les esprits, au lieu de les gagner ; que de révolter les cœurs, au lieu de les soumettre ; que d'accabler les uns de chagrins, de jeter les autres dans le désespoir, d'insulter à ceux-ci, de rebuter et de désoler ceux-là, d'exciter mille murmures, et de renverser toute la subordination, en voulant l'établir et la rendre trop exacte ? Car voilà à quoi aboutit ce zèle dont l'ambition se pare ; à ne rien faire pour vouloir trop faire, et à détruire au lieu d'édifier. Ou s'entête de certains droits qu'on veut soutenir ; et parce qu'on ne consulte point l'humilité chrétienne, il faut les soutenir ces droits, soit réels, soit prétendus, à quchiue prix que ce puisse être. Il faut, quelque plaie qu'en reçoive la charité, et quoi qu'il en doive coûter au prochain, les faire valoir dans toute leur étendue, les poursuivre dans toute leur rigueur, n'en rien céder, n'en rien rabattre, n'entendre à nul accommodement, à nulle composition : pourcjuoi ? parce qu'on est possédé cet esprit d'empire et de domination qui souvent même, par le plus dé[)lorable aveuglement, d'une pure jalousie d'autorité, se fait une vertu et une justice.

Jalousie d'autorité : ahl tentation funeste, à

STJK L'AMlrrîlOW,

au

ijiiollois exfn^mltés cl à quels exc^3 ne porîes-fci l>as tous les jours les honunes? combien de seaudales as-tu causés? coinbieu de resscnllmenls et de veugeauces-as-tu autorisés ? de quels maux u*as-tu pas été le priucipe, et quels l)ieus u'as-tu pas mille fois arrêtés? Si l'humilité, telle que uolre Evangile nous la propose, servait ;\ celte |)assion de correctif et de remède, Dieu en tirerait sa gloire ; et ces droits, qui nous touchent si sensiblement, n'en seraient que mieux maintenus : mais parce qu'on ne sait rien ménager, et que, pour venir h bout de ses entreprises, on suit le génie alticr et indépendant de l'ambition, il faut que, pour un droit souvent très-frivole, souvent douteux, souvent chimérique, la paix soit troublée, l'union et la concorde ruinées, l'innocence opprimée, la patience outive ; que le dépit et la haine s'emparent des cnuus, et (ju'un fantôme mette partout le désordre et la confusion.

Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que les plus impérieux, ce sont communément ceux à qui cet empire qu'ils affectent doit moins convenir. Des gens qui de leur fonds ne sont rien, des gens sortis de l'obscurité et du néant, mais devenus grands par machines et par ressorts, ce sont là ceux qui parlent avec plus d'ostentation, qui agissent avec plus d'autorité, et qui, pour relever leur fausse grandeur, se font une gloire d'abaisser même et de dominer les vrais grands. Ce n'est pas assez : des gens dévots par état et par profession, des gens plus obligés par là même à dépouiller, du moins à mépriser toute supériorité humaine, ce sont quelquefois les plus jaloux de leurs prétentions, les plus obstinés dans leurs sentiments, les plus absolus dans leurs ordres. Qui voudrait leur résister, qui voudrait les contredire et contester avec eux, à quels retours ne s'exposerait-il pas, et quels scandales n'en a-t-on pas vus ?

Tel est, mes chers auditeurs, le cours du monde; et, sur quoi nous ne pouvons assez gémir, tel est le cours du monde le plus chrétien. Ce n'est pas seulement dans les cours des rois, ni dans le monde profane, qu'on se laisse enfler de la sorte, et qu'on aime à exercer son pouvoir et à ie faire sentir. Rien de plus commun, ô opprobre de notre siècle, disons mieux, ô opprobre de tous les siècles ! non, rien de plus commun dans l'Eglise même, dans cette Eglise fondée néanmoins sur l'humilité de Jésus-Christ. Contre l'avis que nous donne l'Apôtre de ne chercher point à dominer dans le clergé : Neque ut dominantes in cleris i ; on envisage les plus

î Petr., V, 3.

B. — ToM. I.

thlute» dignit'^s par les rcspecis, par les hommages qji'elles attirent, et non point par le travail qui en doit être inséparable. On oublie qu'on est père, qu'on est [)aslcur, et l'on se souvient seulement qu'on est maître. Ou réduit les Ames dans une espèce de servitude. Saint Paul veut que l'on traite les serviteurs comme ses frères, etl'on traite ses frèrcscomme des esclaves. On a une secrète complaisance à tenir bas ceux-ci ; on se vante comme d'un succès d'avoir humilié ceux-là ; ou s'en glorilie, on en fait trophée. On veut que tout plie, que tout se soumette, dès qu'on a prononcé une parole ; et souvent on refuse soi-même de se soumettre à des puissances supérieures dont on relève, et de plier sous une juste domination. Qu'on eût une semblable autorité, on saurait bien la faire valoir; mais qu'on y soit sujet, on ne veut plus la reconnaître. Est-ce là l'esprit de Dieu ? sont-ce là les enseignements que Jésus-Christ nous a donnés? est-ce ainsi que les apôtres ont converti le monde ? Ah ! chrétiens, tenons-nous toujours et en tout à la belle maxime du Sauveur des hommes : Qui major est inter vos, fiât sicut minister K Plus votre rang vous distingue des autres, plus devez-vous vous en approcher ; plus devezvous, pour user de cette expression, vous humaniser ; plus devez-vous avoir de douceur, de modération, de charité. Si j'insiste sur cette morale, et si je le fais avec la sainte liberté de la chaire, vous ne pouvez la condamner. Quand je parle aux peuples, mon ministère m'oblige à leur apprendre le respect et l'obéissance qu'ils vous doivent ; mais puisque je vous parle dans cette cour, puisque je parle à des grands, je dois vous dire ce qu'ils doivent aux peuples. Honneurs du siècle, vocations de Dieu ; honneurs du siècle, assujettissements à servù* le prochain; enfin honneurs du siècle, engagements à travailler et à souffrir, c'est la troisième partie.

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