‹ Œuvres complètesChapitre 92 sur 183 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Le monde n'en conviendra jamais ; mais de quelque manière qu'en juge le monde, c'est une vérité éternelle qui subsistera toujours, que les établissements et les rangs d'honneur, tout propres qu'ils paraissent à flatter notre cupidité, ne sont néanmoins, à les bien prendre, que des engagements à souffrir. Aussi quand ces deux frères, enfants de Zébédée, demandèrent au Fils de Dieu les premières places de son royaume, et qu'ils crurent y devoir trouver une béatitude et une féUcité anticipée, le Sauveur sut bien les détromper par cette réponse qu'il

> Mattb., XX, 26,

SERMON PûUii Li: ai2.;.i .A-ji ru: u deuxième semaine.

leuv fiJ : Pi'le$t*s hihere cali(em qucni ego ^.'^/<iuiiis iuiii > ? Pouvez- vous boire Ki calice ilc rnes souffrances? leur donnanl h enleudre que l'un étail inséparable de laulrc, et que celle préséance, dont ils se formaient une fausse idée, ne serait pour eux, s'ils roblenaient, qu'une mesure plus ahondanle de travaux, de tribulations, de croix : CaUcem quiilem meum bibt'lis. Après cela, mes frères, dit saint Augustin, devonsnous cbercher dans le monde, et y j)ouvonsnous espérer des lionneurs exempts de celte condition, c'est-iVdire des honneurs purs, et qui ne soient pas mêlés ou même remplis d'afflictions et de peines ? S'il en est de tels, c'est pour le ciel (pi'ilssont réservés : ceux de la terre sont d'une autre espèce,etDieu ne nous les propose que comme descalicesd'amertume.Sinous Icsonvisageons autrement, nous ne les connaissons pas, et si nous en usons aulrement,nousles corrompons. Pour vous faire entendre ma pensée, je ne vous parlerai point de ces accidenls imprévus, de ces événements tragiques, dont nous sommes si souvent spectateurs. Je ne vous dirai rien de ces revers et de ces tristes révolutions, que nous appelons décadences et malheurs du siècle ; et où ces mêmes honneurs qui furent pour nous d'abord le sujet d'une douce joie, tout à coup évanouis et perdus, nous tiennent lieu, par les regrets qu'ils nous laissent, de tourment et' de supplice. Ne nous eu prenons point à la malignité de la fortune, qui, jalouse, pour ainsi dire, de nous avoir élevés, et comme ennemie de son propre ouvrage, nous en attire bientôt ellemême la haine et l'envie : en sorte que ces grâces nous deviennent dans la suile une source inépuisable d'ennuis, de dégoûts, de troubles, de chagrins. Vous en êtes bien mieux instruits que nous ; et si j'en cherchais des témoins, je n'en voudrais point d'autres que vous-mêmes. Arrêtons-nous donc à ce qu'il y a dans cette matière de plus essentiel. Supposons l'homme chrétien dans une prospérité constante et toujours égale, et voyons si, pour être plus élevé, il a droit de se promettre une vie plus douce et plus coinmode. Je soutiens, moi, que, par celte raison-là même, il n'y a rien au contraire dans la vie de si amer h quoi il ne doive s'attendre, ni rien de si dur qu'il ne doive être prêt à supporter. Pourquoi? en voici les preuves : écoulez-les. C'est que l'élévation où ii se trouve, l'oblige à se faire de continuelles violences; c'est qu'elle le réduit à la nécessité d'endurer souvent beaucoup des autres ; c'est qu'elle l'engage dans une vie pleine de soins alfligcanls, dont il ne lui est pas permis

' Matth., XX, 22.

de .^2 rt.4chnrg:cr ; c'est qw'cllc t?.igc <}e îul (;u*feA mille iHîcasions il soit disposé à s'imniole,-, à se sacrifier comme une victime tantôt de lu \érité, et tantôt de la justice et de l'innocence. Or, s& faire d(î telles violences, soulTrir de la sorte, agit de la sorte, se sacrifier, s'immoler de la sorte» est-ce goûter le repos, et y a-t-il là de quoi contenter les sens ? Ueprenons.

Se faire violence à soi-même, premier engagement des hoimeurs du siècle. Car comment un homme constitué en dignité, s'il veut vivre selon les désirs de son cœur, et s'il n'a nul usage de la mortification évangélique, peut-il satisfaire aux obligations de son étal? Comment un chrétien, s'il a pour principe de s'é|)argner en tout et de ne se contraindre en rien, peut-il accomplir selon Dieu le ministère d'une cliarge; être assidu aux fonctions ennuyeuses, se rendre [>onctuel aux temps incommodes, se fixer aux lieux désagréables, où sa conscience l'attache aussi bien que son rang? Si c'est un homme de plaisir, comment soutiendra-t-il mille fatigues qu'allirc tout emploi, surtout un emploi important ? U faut donc qu'il apprenne à se gêner ; et pour le bien appremlre, pour bien remplir la place qu'il occupe, il faut qu'il renonce à la mollesse et aux délices, qu'il prenne sur son repos, qu'il ne ménage pas même sa santé ; et qu'à l'exemple de saint Paul, ne tenant pas sa vie plus précieuse que lui-môme, c'est-à-dire que son devoir et son salut, il trouve, presque sans y penser, dans l'usage des honneurs du siècle, la pratique de cette abnégation chrétienne qui consiste à porter sa croix, et à mortifier son esprit et sa chair.

Souffrir souvent et beaucoup des autres, second engagement des honneurs du monde. En effet, plus vous êtes élevé, plus vous êtes environné et assiégé d'hommes qui ont leurs défauts, qui ont leurs humeurs, qui ont leurs caprices, qui ont leurs intérêts, qui ont leurs passions et leurs vices ; plus vous êtes exposé aux traits de l'envie, à la censure, à la médisance. Combien en coùta-t-il à Moïse pour être le conducteur du peuple de Dieu? de quelle patience dut-il s'armer pour fournir toute la carrière, et pour porter jusques au bout une qualité si onéreuse? L'eût-il dignement soutenue, si, par une constance inébranlable, et par une modération que ces esprits indociles mettaient tous les jours à de nouvelles épreuves, il ne se fût comme endui'ci à la contradiction et aux injures? Et pouvcz-vous, mou cher auditeur, dans votre condition, quelle qu'elle soit, être fidèle à vog devoirs, si vous ne savez vous vaincre, si vous ne

SUR vAjîtiinax

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sa^ez vous faire âtm los lenion.'j'*:, *\ vous ne savei «itoutïfr vok ros^ÊOlluu'ut^, ié|.iiin(ir Ips Saiiliâstto vali*(» cdMir, roticvoir mille déhoiirs cl lestlùvaixT? Car fiissiez-voiis eiicoio plus grand, ftlS8L*a-vous au laite de l'iionnour, on vous enviera, et par conséquent on vous conlrolera, on vous traveisera, on vous otîonstMa. Si vous vous cihi>Oi lez, vous souHVircz de votre einportenicMit mcuie. Si vous vous surmontez, vous souffrirez de l'emportement des autres. Quoi qu'il en soit, vous n'éviterez jamais (pie ce qui vous élève ne soil au même lem[)s ce (pii vous pèse, et que les croix ne vous viennent de là môme d'où vous tirez votre grandeur.

Mener une vie pleine desoins, et de soins affligeants, de soins inquiets, et dont on n'est pas en pouvoir de se défaire, troisième engagement des lioiinem's du siècle. Je vous le demande, mes l'rèies; et sans [)arler des monarques et des souverains, qui ne sont pas eux-mêmes exempts de celle loi, dites-moi où est aujourd'hui le seigneur, ouest le maître, où est le juge, le prélat, le iriagisirat, qui, pour l'être en chrétien, ne puisse pas et ne doive pas s'appliquer ces paroles de David : Tribulatio et angustia invenerunt me 1; Les inquiétudes et les embarras me sont venus trouver ? Je ne les cherchais pas, et je lâchais même ù les éloigner de moi. Mais cette providence adorable démon Dieu, qui dispose toutes choses pour mon salut, leur a donné entrée dans mon 4me, et je me vois chargé de soins qui m'accableut : Tribulalio et angustia invenerunt nxe. Senliiuent, dit saint Bernard, bien capable de rabattre ces vaines enflures, et de modérer ces complaisances qu'inspirent d'abord certaines dislinclions et certains rangs honorables dans le monde, puisqu'on n'est guère sensible à l'honneur quand on y trouve plus de peine que d'éclat : Non est quod hlandiatur celsitudo, ubi sollicitudo major.

Enfin, avoir toujours son âme entre ses mains, et toujours être en disposition de s'immoler soi-même, ou pour la justice, ou pour la vérité, quatiième engagement des honneurs du monde. Car pourquoi Dieu vous a-t-il donné ce crédit, pourquoi vous a-t-il placé sur la tête des autres, si ce n'est pom* lui faire, quand sa cause le demande, un plus grand sacrifice de vous-même? Vous vous autorisez quelquefois le la parole de l'Apôtre, que celui qui désire la plus sainte de toutes les dignités désire une œuvre louable et honnête : Qui episcopatum desiàerat,boiium opus desiderat 2; mais saint Jérôme vous ferme la bouche, en vous répondant que la

? Psalm., cjcviu, 143. — U Tinaoth. m, 1.

pl(js Hui.ite i]e fiUifts IftH digîiités <^lait, dnris le teirijiK qu'au ^<iilau -juinl Prtol, la ()Ius prochaine disposiliori au marlyre et à la mort. J'ajoute à la [)ensée do saint Jéiôiuc ce qu(î vous n'avez peut-être jamais compris, et ce qu'il c.st bon que vous compreniez une fois : ({u'il n'y a point sur la terre de siq)ériorit(', [)oinl de (li;:iiité qui ne vous engage indispeiisablement à vous faire, en certaines conjonctures, le martyr du bon droit et de l'équité, le martyr de l'innocence, le inartyr de la religion, le martyr de la gloire de Dieu; que vous devez alors abandonner tous vos intérêts, et (lu'aulremcnt, tout chrétien que vous êtes de profession, vous n'êtes en effet qu'un mondain et un réprouvé.

Cela est difficile, je le veux; mais n'cst-il pas juste, dit .saint Anfljroise, qu'après avoir reçu beaucoup de Dieu, vous soyez tenu h beaucoup pour Dieu? JN'cst-ce pas ainsi que Dieu par sa sagesse a ordonné les choses, attacliant l'honneur aux charges et aux emplois [)Our en adoucir la peine, et joignant la peine auxem[)lois et aux charges pour en bannir la présomption et la corruption? Car voilà l'idée qu'en ont eue tous les vrais fidèles, qui dans les hauts rangs où Dieu les a fait monter, ne se sont jamais regardés que comme des hosties vivantes pour essuyer tout, pour porter tout, pour se dévouer à tout, pour seconder les desseins de la Providence sur eux, et pour les remplir.

Or, là-dessus qu'avez-vous à répondre, hommes du siècle? par où justifiez-vous cette vie oisive et sans action, dans des places qui demandent une vigilance sans relâche et toute votre attention ? Paisibles possesseurs et vains idolâtres d'un honneur dont l'éclat repaît votre vanité, mais dont les obligations étonnent votre amour-propre, venez vous contempler dans le tableau que je vous présente, venez reconnaître l'énorme opposition qui se rencontre entre votre conduite et vos devoirs, venez apprendre ce que vous devez être, et vous confondre de ce que vous n'êtes pas. Je sais que vous trouverez asse de vaines excuses; je sais que vous imaginere assez de prétextes pour vous persuader que,dan l'exercice de votre ministère, on doit être ans content de vous que vous l'êtes de vous-mêmes. Mais examinons de bonne foi la chose, et raisonnons. Car être sans cesse occupé de ses divertissements et de son plaisir, et presque jamais de ses fonctions et de son emploi; fuir un travail que vous devez au pubhc, et que le public attend de vous ;' avoir horreur d'une assiduité nécessaire, que vous traitez de captivité et d'esclavage ; se décharger sur autrui des soiua

SM

SERMON ronn le ivr-: ;QESï m l> deuxième se!?aine.

qai vous regardenl f»cjw«v»ivi!iiLQin», i<'. dont voas êtes par vous-môines i-espoiisables; iie pouvoir se tenir \h où il faut ôtre, et se trouver purloutoù il faudrait n'ùlre pas; rejeter toute affaire qui incommode, qui fatigue, quoique Dieu ne vous ait fait ce que vous ùtes que pour en cMre fatigués et incommodés ; n'écouter (jue la prudence humaine, et ne vouloir jamais se commettre en rien, jamais s'exposer à rien, dans des occasions où l'on craint de se perdre, mais où Dieu veut que vous vous perdiez selon le monde, et que vous vous exposiez; en un mol, ne prendre de votre condition que le doux et l'agréable, et en laisser le pénil)le et le rigoureux, secret que le monde enseigne, et que vous avez si bien appris; ce n'est pas assez : regarder d'un œil indifférent ce qui devrait vous donner de saintes inquiétudes, ce qui devrait exciter tout votre zèle ; des abus qu'il faudrait corriger, des violences qu'il faudrait réprimer, des injustices qu'il faudrait réparer, des scandales qu'il faudrait faire cesser; au contraire, éclater avec impatience, avec chaleur, avec emportement sur les moindres sujets, et dans uhe place néanmoins où l'on doit toujours se posséder soi-même, où l'on doit toujours être maître de soi-même, toujours se modérer, se retenir, sans jamais écouter la sensibilité et sans jamais la faire paraître; que dis-je ? abuser de son pouvoir pour satisfaire ses animosités particulières et ses ressentiments, pour autoriser ses vengeances, pour se rendre redoutable dans une ville, pour faire souffrir tout un pays et ne rien souffrir soimême : tout cela et tout ce que je passe (car je serais infini, si je voulais épuiser cette morale et loucher mille autres articles non moins importants), tout cela, encore une fois, vous convient-il ? Est-ce là ce que demande votre état ? est-ce pour cela que la Providence a établi dans le monde cette diversité de conditions, qu'elle a placé les uns sur le buffet comme des vases d'honneur, et qu'elle a laissé les autres dans la poussière ? Dieu en vous distinguant et en vous élevant a-t-il prétendu vous entretenir dans l'oisiveté, vous faire vivre dans le repos, fournir à toutes vos commodités, vous abandonner h vousmêmes, et à tous les désirs, à tous I(3s ressentiments de votre cœui* 2 n'a-t-il fait le monde que

pour Voua?- oi) u'esl-Wî )Mih po^ir ki g'^J^f rpfi» ment cl le bon ordre du monde qu'il ^ oufi a choisis? Or, pour maintenir cet ordre, n'y a-t-il ni réflexions h faire, ni mesures h. premlre, ni précautions à garder, ni hasards à courir, ni obstacles à vaincre, ni étude, ni ménageme^itî nécessaires ?

Ah ! mon cher auditeur, saint Bernard le disait dans un sentiment d'humilité; mai> r^e pouvez-vous pas le dire avec vérité : Je suit il chimère de mon siècle : Clwnœra sœculi ? Car je suis tout, et je ne suis rien; ou plutôt, je \hm% parvenir à tout, et ne m'acquilter de rien ; jc suis dans la magistrature, ev je n'ai du magistrat que l'autorité et la robe : c'est l'être el ne l'être pas. Je suis dans les affaires, et je n'ai de l'homme d'affaires que l'opuleiNce et le fasle : c'est l'ôU'e et ne rôtrc pas. Je suit, dans l'Eglise, et je n'ai de l'ecclésiastique que i*. caractère et l'habit : c'est l'être et ne l'être pî.5 : Chimœra sœculi. Le beau spectacle ! poursuivait le môme Père au sujet de certains ministres de Jésus- Christ, le beau spectacle de les voir engagés dans l'Eglise; pourquoi? pour en recueillir les revenus, pour se montrer sous la mître cl sous la pourpré; jamais pour servir à l'autel, jamais pour assister à l'office divin, jamais pour ptibvenir aux besoins des pauvres, jamais ponr vaquer à l'instruction des peuples, jamais pour s'employer à l'édification des âmes que la Providence leur a confiées. Que sont-ils ? on ne peut bien le dire, puisqu'ils ne sont, à proprement parler, ni du monde, ni de l'Eglise, ni de la robe, ni de l'épée : Chimœra sœculi.

Ouvrons, mes frères, ouvrons aujourd'hui les yeux : et pour nous apprendre, ô mon Dieu, à bien user des honneurs du siècle, appreneznous seulement h être raisonnables : car il ne faut qu'être raisonnable pour en comprendre les obligations. Détrompez-nous, Seigneur, des fausses idées que nous avons des choses, et dissipez par les lumières de votre Evangile les erreurs où nous sommes tombés par la corruption du monde. Ne permettez pas qu'une lueur passagère nous éblouisse, et que des honneurs mortels et périssables nous fassent perdre cette gloire immortelle où vous nous appelez, et où nous conduisent, etc.

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