TROISIÈME PARTIE
A bien considérer tous les traits sous lesquels le Fils de Dieu nous représente aujourd'hui le mauvais riche, il y aurait presque de quoi s'étonner d'abord que Jésus-Christ l'ait si haute-
' Jac., 1, 10. — » Ibid.- ' IbiJ., 11.
SUR LKS RICHKSSKS.
mont i(^pmiiv(^, cl qu'il ait proiionr(^ coiilro lui un jtiuiMiinit si ri^ouroux , car culin quels crimes lui imiiiile-t-on, pour en tirer cette alTroiise consé(|iieiiee : Mortniis t'st (///vs, et xcpiitius est in itifenio ' ? le riche iiionrut, et il lut enseveli dans renier. Uiravail-il l'ait pour être coiulaïuué au feu éternel? Il se faisait lionucm- de son bien : quoi de plus raisounahle ? Il était vôfu de lin et de |)()urpre : sa couditionne le deuiaudaitelle pas? Il se traitait tous les jours ina};uili(iuc- Bicnt : sans cela, que lui cùt-il servi d'être riche et dans l'opulence? C'est ainsi que le monde en juge; mais c'est en quoi le ju^icuient du inonde est corrompu, puisqu'il est opposé à celui de la vérité éternelle, qui dans un mol réfute mille erreurs grossières, dont les esprits mondains se laissent [>révenir touchant l'emploi des richesses, et par là même établit une loi aussi équitable que sévère, selon huiuelle les riches du siècle doivent dès maintenant se jujer eux-mêmes, s'ils ne veulent pas être jugés tie Dieu.
En elïet, pour vous expliquer ma pensée, et pour justifier cet arrêt de réprobati'dn porté contre le riche de l'Evangile, quoique les arrêts du Seigneur, comme parle le prophète royal, n'aient pas besoin de nos justilications, et qu'ils se justifient assez par eux-mèuies : Judicia Domini vera, jiistifîcata in semetipsa ^ ; c'est une grande illusion de croire que dès là qu'on est riche, l'on ait droit de vivre plus somptueusement, plus voluptueusement, plus grassement, et que le luxe, la dépense, la bonne chère, doivent croître à proportion des biens. Si je consultais sur ce point la morale du paganisme, peutêtre me l'ournirait-elle de quoi faire rougir et de quoi confondre bien des curétiens, qui, malgré leur relâchement, se piquent encore d'être spirituels et parfaits dans leur religion ; car en cela, comme en beaucoup d'autres matières, les païens, dont nous déplorons l'aveuglement et l'infidélité, nous ont appris notre devoir. Ils ont cru que pour être riche on n'en devait pas être moins réglé, moins chaste, moins abstinent, moins détaché des commodités de la vie; et que d'user des biens pour choyer son corps, pour satisfaire ses sens, pour vivre dans la mollesse et dans le plaisir, c'était un désordre que la seul© raison de l'homme condamnait.
Je ne me refuserai rien, dites-vous, parce que j'ai de grands revenus, et une fortune, qui suffirait aux princes et aux souverains. Ainsi parle mi riche prodigue dans son abondance. Eh bien l lui répond le satirique romain (et cette réponse n'est-elle pas digne du chriâtiauisme?) u'avez-
} Luc, XVI, 22. —s Psalm., xviu, 10,
vous rien de meilleur h quoi ciiiployer ce que vous avt'z de trop ? n'y a-l-il (»oinl de pauvres qui gémissent? les temples sont-ils déc<Mnment et religieusrnienl cntrettînus? (jourrpioi laui-il que tant di' misérables soient abandonnés ? pourquoi les maisons consacrées à la rli.irité publique ont-elles |)eine à subsister, pendant(pie vous êtes dans les délices ? screz-vous donc le seul qui vous ressentirez de votre prospérité? n'y aura t-il que vous qui en jouirez et qui serez h votre aise ? Voilà comment raisonnai(;nt des infidèles. Mais la morale de l'Evangile va bien encore plus loin; car elle nous apprend que plus un chrétien est riche, plus il doit elrc |)énitenl, c'est-à-dire plus il doit se retrancher les douceurs de la vie; et que ces grandes maximes de renoncement, de dépouillement, de détachement, de crucifiement, si nécessaires au salut, sont beaucoup plus pour lui que pour le pauvre. Pourquoi? par trois excellentes raisons qu'en apporte saint Chrysostome : comprenez-les. Premièrement, dit ce saint docteur, parce que le riche est beaucoup plus exposé que le pauvre à la corruption des sens, et que ses richesses le mettant en état de pouvoir tout ce qu'il veut, elles le mettent dans une tentation continuelle de vouloir tout ce qu'il ne doit pas. Il est donc juste que, pour se garantir de ce danger, il soit toujours en guerre contre lui-même; et que, regardant sa propre chair comme son jdus redoutable ennemi, bien loin de lui fournir de quoi irriter ses appétits, il lui refuse même ce qui peut seulement les entretenir. Or, il a besoin pour cela, et d'une mortification salutaire, et d'une pauvreté de cœur qui le dégage, autant qu'il est possible, de toute affection terrestre. Secondement, parce qu'étant riche il est communément plus chargé d'offenses, et plus redevable à la justice de Dieu, par conséquent plus obligé à ces satisfactions pénibles et mortifiantes à quoi nous engage la qualité de coui)abIes, et que Dieu, comme vengem* des crimes, exige de ceux qui les ont commis. Or, vivant dans le plaisir, accomplira-t-il un devoir si indispensable ? Le jeûne, la cendre, le cilice, selon la règle du Saint-Esprit, doivent être le partage des riches pécheurs; et ce sont les riches pécheurs qui usent des mets les plus déhcats, qui se parent des vêtements les plus magnifiques I Comment soutenir devant Dieu une telle contradiction ? Il faut donc que le riche oublie ce qu'il est, ou plutôt que, se souvenant de ce qu'il a été, et des innombrables désordres où il est tombé, il cesse de vivre en riche, pour vivre en pécheur coûveiU, Enfin, pouisuit saint GhrysoâtQuie, Qt,
SERMON POUR LE JEUDI DE LA DEUXlf-ME SEMAINE.
ceci n'est qu'un éclaircissement de la seconde raison, parce que le riche trouve dans sa condition des obstacles presque invincibles à la pénitence, qui néanmoins est la seule voie par où il puisse retourner à Dieu et se sauver : Nisi yœniteniiam e(jeritis, omnes similitcr pcrilntis ; si vous no laites pénitence, vous périrez tous, disait le Sauveur du monde. Or, vous, mon cher auditeur, qui goûtez au milieu de vos biens et dans le monde tout ce que le monde a de plus doux, quelque universelle et quelque sévère (pc soit cette loi, vous la violez sans cesse et en tout. Le pauvre, i)ar une heureuse nécessité, est éloigné de tout ce qui pourrait le corrompre; le pauvre, pour peu qu'il corresponde à la grâce de son état, conserve donc aisément l'innocence de son cœur; le pauvre, s'il pèche par fragilité, trouve dans sa pauvreté même le prétexte de son péché, c'est-à-dire une espèce de pénitence d'autant plus sûre qu'elle est moins de son choix, et d'autant plus salisfactoire qu'elle est plus opposée à toutes les inclinations de la nature. Mais vous, dont la bénédiction, aussi bien que celle d'Esaû, est dans la graisse de la terre, quelque heureux que vous soyez dans l'idée du siècle, vous n'avez aucun de ces avantages. Vous êtes plus dangereusement tenté, plus infaiUiblement vaincu, plus difficilement guéri; plus dangereusement tenté par l'esprit impur, plus infailliblement vaincu par la passion, plus difficilement guéri de vos habitudes criminelles. 11 n'y aurait donc qu'un dégagement héroïque, tel que vous le prescrit saint Paul, et qui consiste à user de vos richesses comme n'en usant pas, lequel pût vous préserver de tous ces malheurs.
Mais si cela est, à quoi me servira mon bien? Ah! mon frère, répond saint Chrysoslome, ètes- Tous encore assez aveugle pour cioire que Dieu, qui a réglé toutes choses, ait abandonné ce bien à votre discrétion , et qu'il ait prétendu vous le donner pour le dissiper à votre gré, et selon les caprices de votre esprit ? Non, non; ni sa bonté, ni sa sagesse n'ont pu former ce dessein. Votre bien vous servira pour mille autres biens plus importants et plus essentiels, à quoi vous le devez rapporter. 11 vous servira pour honorer Dieu, pour exercer la charité envers vos frères, pour en faire, comme dit l'Ecriture, le prix de la rédemi)tion de votre à me. Mais vous est-il môme permis de penser que vous l'ayez reçu pour fomenter votre libertinage et votre impénitencc? Tel est néanmoins l'abus qui règne aujourd'hui dans le monde, et dans le monde chrétien. Parce qu'on est riche, on veut avoir, je ne dis pas suffisamment, mais abondamment, mais avec super-
iluité, avec profusion, toutes les aises de la vie. Et parce qu'il est impossible, parmi les aises de la vie, de conserver la pureté des mœurs, de là vient un débordemeut et une corruption générale.
Je ne parle point de ce qui s'entreprend et qui s'exécute i)ar là de plus scandaleux; car à Dieu ne plaise que je veuille ici révéler cesabominationsque l'Esprit de Dieu faisait voir au prophète, lorsque, après lui avoir ordonné de percer la muraille et de pénétrer dans les demeures les plus secrètes des enfants d'Israël, il lui découvrait ce qui s'y passait de plus infâme : Fili hominis, fode pnrietem, et videbis abominatioues pessimas^. A Dieu ne plaise que je vous conduise, quoique seulement en esprit, dans les maisons de tant de riches voluptueux, dont cette ville est remplie, et que, tirant le rideau, je fasse paraître comme sur la scène toutes les impuretés qui s'y commellcnt, et que je pourrais justement appeler les abominations de cette capitale : Ingredere, et vide abominatioues pessimns, quas isti faciunt hic 2. Quelque précaution que je pusse prendre pour vous les représenter, votre pudeur en souffrirait. Je ne parle point des concubinages, dont l'argent prodigué est le soutien; des adultères, dont il est l'attrait; de mille autres péchés abominables, dont il est la récompense : car, dit saint Jérôme, c'est l'argent qui séduit la simplicité des vierges, qui ébranle la constance des veuves, qui souille les mariages les plus honorables. C'est par les folles dépenses où l'argent se consume, que l'on persuade qu'on aime, et qu'on sait malheureusement se faire aimer ; qu'on est recherché des plus fières , que l'on triomphe même des prudes et des spirituelles. C'est par là que subsistent ces damnablcs commerces qui, dans les familles les mieux établies , causent tous les jours de si funestes divisions et de si tristes renversements. On demande à quoi cet homme s'est ruiné, et l'on en est surpris. Mais voici d'où sa ruine est venue, et d'où elle a dû venir. Une débauche secrète qu'il entretenait; uue passion à laquelle il a tout sacrifié, et pour laquelle il s'est piqué de n'épargner rien : voilà ce qui a épuisé ces revenus si clairs et si amples. La convoitise de la chair , cette sangsue , selon la parole de Salomon, qui crie toujours : Api)orte, apporte, et qui ne dit jamais : C'est assez ; voilà ce qui dissipe les biens de la plupart des riches. Encore si l'on n'y employait que les biens ordinaires, peut-être m'en consolerais-je ; mais ce que nous appelons par respect les biens de l'Eglise, ces
' £zocU., tili, 9. — ' Ibid.
SUI\ LES RICIIKSSKS.
biens (jni lïi' il''<^'l iialiirol et de tliDit tli\in sont (les biens saeiés, dejniis (itie la [néUS des (idèles les a légiu^s j\ Jésiis-Clirist dans la personne de ses ministres : voilà ;\ (jnoi ils sont prostiliu^s. Cond)ien de fois, 0 oppiol)re de notre religion! cond)ien de fois le revenu d'un bénéfice a-t-il été le prix d'une chasteté d'abord disputée, cl enfin vendue i\ rinconlinencc sacrilège d'un libertin, eni^agé par sa profession dans les fonctions les plus augustes du sacerdoce ? Je ne sais si le prophète aurait pu enchérir sur ce (pie je dis, ni s'il avait vu de plus grandes abominations : Vade^ et adhuc conversiis, videbis abominationes majores liis •. Mais laissons ces horreurs ; et arrêtons- nous ii ce que la coutume et l'esprit du siècle ont rendu, non-seulement supportable, mais louable, quoique essentiellement opposé aux lois de l'Evangile et de la raison. Parce qu'on a du bien, on en veut jouir sans restriction, et dans toute l'étendue des désirs qu'un attachement infini à soi-même et à sa persomie peut inspirer. On veut que le fruit des richesses soit tout ce qui peut contribuer à une vie commode, pour ne pas dire délicieuse : meubles curieux, équipages propres, nombre de domestiques, table bien servie, divertissements agréables, logements superbes, politesse et luxe partout. Luxe, ajoute saint Jérôme, qui insulte aux souffrances de Jésus-Christ, aussi bien qu'à la misère des pauvres; luxe à qui Dieu, dans l'Ecriture, a donné sa malédiction, quand il disait par la bouche d'un autre prophète : Et percutiam domum hiemalem cum domo œstiva, et peribunt domus eburneœ, et disperdam habitatores de domo voluptatis 2, Je détruirai ces maisons de plaisance, ces appartements d'hiver et d'été; ces édifices quisemblentn'étre construits que pour y faire habiter la volupté même : je les renverserai, et je déchargerai ma colère sur ceux qui y vivent comme ensevelis dans une molle oisiveté et dans un profond repos.
Tel est, à proportion des biens que chacun I possède, l'usage qu'en fait l'amour-propre , quand il n'est pas combattu ni réglé par lamortificalion chrétienne. Or j'ai dit, et il n'y a personne qui n'en convienne d'abord avec moi, que, tant que les choses seront dans ce désordre, il ne faut pas espérer que la chair soit jamais sujette à l'esprit, ni l'esprit à Dieu : Incrassatus est dilectus, et recalcitravil ; paroles admirables de Moïse : Incrassatus, impinguatus, dilatatus, dereliquit Deiim factorem suum, et recessit a Dec salutan sua 3. Ce peuple autrefois chéri, s'est
>£zech., Tin, 6. — ' Amos, nt, 15. — » Deut., xxxir, 18.
B. — ToM. I.
engraissé des bit>ns (|ni lui avaient été confiés; et ensuite il est devenu rebelle. A mesure qu'il s'est rempli, (pi'il s'est bien nourri, qu'il a vécu dans rabondance, il a (piitté Dieu, I aidem* de son étnî et de sou salut. El ne peut-on |)as dire aussi (pic presfpie tous les riches sont des hommes corrompus, ou [)lut(Jl peitliis par l'iidempérance des passions charnelles (jni les dominent: pourquoi? parce qu'ils ont tons les moyens de* l'être, et qu'ils n'usent de leurs richesses que pour assouvir leurs brutales cu|)idités. Victimes réservées à la colère de Dieu, et engraissées de ses propres biens ! Combien en voyez- vous d'autres dans le monde? combien en voyez-vous qui, dans l'opulence, s'étudient à mater leur corps et à le réduire en servitude ? Un riche continent ou pénitent, n'est-ce pas une espèce de miracle ? Pleurez donc, mes frères, concluait l'apcjtre saint Jacques, en parlant aux riches du siècle ; pleurez, poussez de hauts cris, dans la vue de tant de périls qui vous environnent, et des calamités qui doivent fondre sur vous : Agite nunc, divites ; plorate, ululantes in miseriis vestris, quœ advenient vobis '. Maintenant vous vivez dans le faste et dans le luxe, dans la mollesse et dans le plaisir; mais le temps viendra où vos biens vous seront enlevés, et où vous vous trouverez devant Dieu dans la dernière disette : Divitiœ vestrœ putrefadœ sunt 2. La rouille qui rongera votre or et votre argent, portera témoignage contre vous; et vous fera souvenir, mais trop tard, mais à votre confusion, mais votre à désespoir, qu'il ne fallait pas mettre votre confiance dans (les richesses périssables : Aurum et argentum vestrum œruginavit ; et œrugo eorum in testimonium vobis erit 3. Vous amassez de grands trésors ; mais après avoir été pour vous sur la terre des trésors d'iniquité, ce seront, au jugement de Dieu, des trésors de colère et de vengeance : Thesaurizastis vobis iram in novissimis diebus *.
Cependant voulez-vous en faire des trésors de justice et de sainteté? après les avoir légitimement acquis, partagez-les avec les pauvres. Cherchez-les, ces pauvres, dans les prisons, dans les hôpitaux, en tant de maisons particulières, disons mieux, dans ces tristes et sombres retraites où ils languissent. Allez être témoins db leurs misères, et vous n'aurez jamais l'âme assez dure pour leur refuser votre secours. Il y aurait là une inhumanité, une cruauté, dont je ne vous puis croire capables. Votre cœur s'attendrira pour eux, vos mains s'ouvriront en leur
î Jtc, T, i. -.» IMd. a. — » Ibid., ». — * Ibid.
338 SERMON POUR LE VENDREDI DE LA DEUXIÈME SEMAINE
faveur ; et ils vous serviront d'avocats et de pro- du feu de l'avarice ? Quid tibi prodest, ai eges falecteurs auprès de Dieu. Voilà le fruit solide que cultale, cl ardes cupiditatc ' ? Que vous servirait vous pouvez tirer de vos biens; voilà le saint d'être dé|)ourvus de biens, si vous aviez le cœur cmi)loi que vous en devez faire. Craignez le sort plein de désirs ? Heureux les pauvres, mais les du mauvais riclie ; proliiez de son exemple et pauvres de cuMir, les pauvres dégagés de toute de mon conseil. Et vous, pauvres, apprenez à affection aux richesses de la terre ! Telle est la vous consoler dans votre pauvreté ; apprenez à pauvreté que Jésus-Clirist canonise dans son Tcslinier, puisqu'elle vous met à couvert des Evangile, et qui convient à tous les états. C'est dangers cl du malheur des riches. Toute néces- ainsi que nous pouvons tous être pauvres en ce taire qu'elle est, faites-en une pauvreté volon- monde, et mériter les biens immortels de l'autre lairc, en racceplant avec soumission, et en la que je vous souhaite, etc. supportant av^^c patience. Car que vous serviraitil d'être pauvres, si vous brûliez au mùmc temps i Kug.
SERMON POUR LE VENDREDI DE Ik DEUXIÈME SEMAINE.