‹ Œuvres complètesChapitre 98 sur 183 · SIR L'ENFER · texte numérisé non relu

SIR L'ENFER

qM p(tn<tnn( la vie li'« pt*rlii'ur« (lexccndiMcnl en p«pt il diins l'cnfiT, iidn di' n'y ptx dMccndre «près In mort. MiiIh pour l'entier aceomplisiPiiifiit du soiilmil do saint Mernard, il faiidniil qno iioiih y pussions de-fccndro iiV(!C les niMin;-> connainsance» que lei damm'*. Du niuins, lAchons de noua rornier qufli|ue idée de leur élut. Double peine. 1° S<'|iaMtioii du Dieu ; T tourment du Teu.

t' St'pnration de Dieu. Le m.iiivais riche, dtt lieu de son supplice, vit Abriham ; m.\U II ne le vil que de loin, a longe : et •'il élitil si loin d'Aliraliani, dit saint Amt)roisi>, il était encore Iticn plus éloigné de Dieu. Or, qii'rgl-ce que d'être «/•par*' de Dieu? Cette peine, ré|)ond saint Bernard, est aussi grande par pro|>ortion (|uc Dieu est ^rand. Dès cette vie, ce lerrihle inystm; de la perte ilun Dieu conimcnce dans la personne des pécheurs. Dieu et l'ûmi', par le péclié, se séparent, jiis(|u'k se retioincr l'un l'autre ; mais après tout ils peuvent encore se rejoindre ; au lieu que le divorce entre Dieu el le réprouvé est parfait et tant retour. Dieu n'est plus ii l'Ame réprouvée, et l'iimo réprouvée n'est plus à Dieu : Quia vos non populus meus, el rjo non ero rester.

Quedis-je? l'âme réprouvée sera encore à Dieu, et Dieu h elle. Dieu lui sera inséparablement uni, et elle ii Ditn : mais c'est cela même qui doit faire «on malheur. Car son souverain malheur sera d'être privée de Dieu, en tant que Dieu était I objet de sa félicité; el d'itre pénétrée de Dieu, en l.ml (|ne Dieu sera le sujet éternel de ses plus violents transports. Malheurcisc d'avoir encore un Dieu, el malheureuse de n'en avoir plus; d'avoir encore un Dieu conjuré contre elle et ennemi, et de n'avoir plus de Dieu favorable pour elle el ami. Elle estimera Dieu tel qu'elle ne le possédera jamais ; cl elle le haïra tel qu'elle l'aura toujours présent.

2" Tourment du feu. Si je vous disais que ce supplice surpasse, non-seulement tout ce que les martyrs ont soufTert, mais tout c« qu'il y a dans le monde el tout ce que notre imagination peut se figurer de plus douloureux, je ne vous dirais rien que ce que nous ont dit tous les Pères. .Mais je me contente de faire avec vous une réflexion. Car ce qui m'étonne, c'est qu'une vérité u louchante nous touche si peu; c'est que la môme foi qui nous enseigne qu'il y a un enfer où l'on est séparé de Dieu cl oii l'on bnMe, nou;» dit encore qu'un seul péché nous expose à l'un et à l'autre; el que le péché néanmoins nous soit si orlinaire. Croyons-nous ce point fondamental du christianisme ? ne le croyons-nous pas ? Si nous le croyons, où est no:re sagesse? et si nous ne le croyons pas , où est notre religion ? Quand la chose serait seulement douteuse, faudrait-il risquer sur un tel sujet ? et d'ailleurs ce que les impies allèguent pour combattre cet article de notre foi, est-il comparable k tant de preuves sur quoi nous le trouvons établi?

David disait : S:i(jneHr, vous m'avei éprourépar le feu ; el ce feu m'a telletnent purifié, qu'il ne s'esl plus trouvé enmoi d'iniquilé. Eprouvons-nous ainsi nous-mêmes par le feu de l'enler. Que ce feu, reprend saint Augustin, nous serve à exciter dan* nous un autre feu, qui est le feu de la charilé; et à y éteindre encore un troisième feu, qui est le feu de la cupidité. Tel est l'usage qu'en ont fait les saints.

Troisièmkpaktie. EtiU malheureux du réprouvé, que l'avenir désole par le plus affreux désespoir. C'est un instinct naturel à tous ceux qui souffrent, de chercher dans l'avenir la consolation et le remède, du présent. Mais ce qui désole l'âme réprouvée dans l'enfer : 1° c'est qu'elle désespère d'obtenir jamais de Dieu aucune grâce, quand elle le prierait toute l'éternité ; 2' c'est qu'elle désespèro de fléchir jamais Dieu par la pJnilence, quand elle détesterait son péché toute l'éternité; 3" c'est qu'elle désespère, non-seulement d'acquitter, mais de diminuer jamais ses dettes par ses souffrances, quoiqu'elle doive souffrir lou H 'éternité.

1' Plus d'espérance d'obtenir jamais par ses prières aucune grâce. Le mauvais riche prie Abraham de lui accorder seulement pour toute grâce une goutte d'eau, el celte goutte d'eau lui est refusée. En vain donc le réprouvé s'écriera-t-il comme lui : Miserere mci ! Ah l Ciel, un peu de compassion pour moi ! Dieu lui répondra comme à son peuple : Quid clamas ? Pourquoi vous plaignez- vous ? Imanabilis dolor tuus: Votre mal est sans remède ; mais ne vous en prenezqu'à vous-même el à vos péchés : Fropter dura peccata tua feci hac tibi. Ainsi s'accomplira cette parole de l'Evangile, que Dieu n'écoule point les pécheurs.

2"Plus d'espérance de fléchir jamais Dieu par la pénitence. Ce n'est pas qu'il n'y ait, selon le mot de la Sagesse, une pénitence dans l'enfer ; mais ce n'est plus qu'une pénitence forcée, et par conséquent qu'une pénitence inutile. Le péché donc subsistera toujours ; et tant que le péché subsistera. Dieu haïra le pécheur et le punira. Magnum chaos inter nos el vos firmoAum est : Il y a, dit.\braham au riche réprouvé, un chaos insurmontable entre nous et vous.

3* Plus d'espérance, non-seulement d'acquitter, mais de diminuer jamais ses dettes par ses souffrances. Origène et d'autres comme lui ont voulu douter de celle éternité malheureuse, fondés sur la bonté et la justice de Dieu. Mais, répond saint Augustin, la bonté n'est pas seulement en Dieu miséricorde, elle est encore sainteté : or, la sainteté de Dieu est essentiellement ennemie du péché : donc le châlimenl du péché sera éternel, puisque Dieu sera toujours bon, toujours saint, et que le péché durera toujours. Dites le même de la justice. Le mauvais riche entendra élernellemenl celte parole foudroyante : Nunc autem cructam ; Maintenant vous souffrez. Ce maintenant ne finira jamais.

De vous donner une juste idée de celle éternité, c'est ce que je n'entreprends pas : et qui le pourrait ? Je me prosterne seulement, Seigneur, devant vous, tandis qu'il est encore temps de vous fléchir. Je parle dans une cour où je vois tant de mondains tout occupés du monde, sans penser ij l'élernilé. Ne pourrais-je pas, dans une juste indignation, vous presser enfin, Seigneur, de vous faire connaître, et de faire éclater sur eux votre justice ? Mais je sais d'ailleurs que ce sont des âmes précieuses et rachetées de votre sang. Eclairez-les, mon Dieu, et dissipez le charme qui les aveugle. 0 éternité ! pensée salutaire dans la Tie, mais désespérante dans l'enfer. Si noas ne vouloos pas qu'elle soit le sujet de noire désespoir, faisons-en le rajtif de notre pénitence.

sent traiter des prédicateurs dans la chaire de

Morluus est aulem el dives, et tepuUiu est in infemo.

Or, le riche mourut aussi, et il fut enseveli dans l'enfer. (S'oint ^ •-; ïi . -, , . ,,,

Ue, chap. xvi, 22.) veritc. Il iTîonriit ce riche, ce mondain, comble

de biens dans la vie, et combié même d'iioii-

^^^^y neurs après la mort ; car il est à croire qu'on

C'est le triste sort d'un riche du monde, dont lui fit de magnifiques funérailles, qu'on porta

U était parlé dans l'Ëvaiigile d'hier ; et je ne fais son corps en pompe et en ccrcmonio, qu'on lui

pas diificulté de le reprendre aujourd'hui, ce érigea un superbe mausolée ; et peut-être, tout

même Evangile, pour en tirer un des plus terri- pécheur qu'il avait été, se trouva-t-il encore des

blés, mais des plus importants sujets que puis- orateurs pour faire publiquement son éloge, et

SERMON POUR LE VENDREDI DE LA DEUXIÈME SEMAINE

pour lui donner la gloire des plus grandes vertus. Mais le malheur pour lui, et le souverain malheur , c'est qu'au même temps que les hommes l'honoraient sur la terre, on lui rendait ailleurs justice ; et que son Ame» portt'c devant le tribunal de Dieu, y reçut l'arrêt de sa condamnation, et fut tout à coup connue ensevelie dans l'enfer. Affreuse image de ce qui n'arrive que trop communément aux riches et aux grands du siècle ! Mortuus est (iut('m et dives, et sepultufi est in inferno >. Que ne puisje, chrétiens, en vous représentant toute l'horreur de celte danmation éternelle, vous apprendre à la craindre et à l'éviter ! Prêcher l'enfer h. la cour,c'est un devoir du ministère évangélique : et ci Dieu ne plaise que par une fausse prudence, ou par un lâche assujettissement au goût dépravé de ses auditeurs, le prédicateur passe une matière si essentielle, et ce point fondamental de notre religion ! Mais aussi doit-il prendre garde, en l'annonçant, à qui il l'annonce, et à qui il parle. Aux peuples, cette vérité peut être proposée sous des figures sensibles : étangs de feu, gouffres embrasés, spectres hideux, grincements de dents. Mais à vous, mes chers auditeurs, qui, quoique mondains et charnels, êtes dans un autre sens les spirituels et les sages du monde, elle doit être expliquée dans la simplicité de la foi ; en sorte qu'on vous en donne une intelligence exacte, et capable de vous édifier. C'est ce que je vais faire dans ce discours, après que nous aurons salué Marie. Ave^ Maria.

C'était une question que Dieu faisait autrefois à Job, si jamais les portes de la mort lui avaient été ouvertes, et s'il avait vu ces prisons ténébreuses où les âmes criminelles doivent éternellement subir les rigoureux châtiments de sa justice : Numquid apertœ sunt tibi porlœ mortis, et ostia tenebrosa vidisli 2 ? Peut-être ce saint homme, tout éclairé qu'il était, ne put-il répondre à cette deinande : car l'Ecriture nous apprend que Jésus-Christ seul devait ouvrir ces portes de l'enfer et de la mort ; et c'est ainsi qu'il s'en est déclaré lui-même dans l'Apocalypse, en nous disant qu'il a dans les mains les clefs de la mort et de l'enfer : Ego habeo claves morlis et inferni ^. Mais depuis que cet Ilomme- Dicu nous a apporté ces clefs mystérieuses, depuis qu'il nous a fait l'ouverture de ces lieux de ténèbres, et que, par les divins oracles de son Evangile, il nous a révélé tout ce qui se passe dans la triste demeure des damnés , il ne tient qu'il nous d'en avoir une connaissance parfaite.

l Luc, XVI, 22. — » Job., xxXTiii, 17. — 3 Apoc, i, 18.

Si donc maintenant Dieu nous demandait à nousmêmes : Nnmquid apertœ sunt tibi purtœ murtis, et ostia tenebrosa vidisti ? avcz-vous vu cet abîme où je tiens les impies enfermés, |)our exercer sur eux toutes mes vengeances ? nous serions inexcusables de ne lui pas répondre : Oui, Seigneur, je l'ai vu, je l'ai considéré, j'en ai fait le sujet de mes plus sérieuses réflexions, et j'en ai tiré toutes les lumières qui peuvent servir à la conduite de ma vie. C'est ce que je veux encore aujourd'hui, chrétiens , vous remettre devant les yeux, pour l'édification de vos âmes. Je veux vous faire voir ce que c'est que l'enfer, en quoi consistent les tourments de l'enfer, quelles sont les propriétés essentielles des tourments de l'enfer; et parce que ce sujet est infini, je me borne à la pensée du pa|)e Innocent III, dans son excellent Traité du mépris dumonde, où il nous dit que les réprouvés souffrent en trois manières différentes ; savoir, par le souvenir du passé, par la douleur du présent, et par le désespoir d'obtenir jamais grâce dans l'avenir . Hic vermis tripliciter lacerons afjîiget 7nemoria, torquebit amjustia, seraturbahit pœnitentia. Le souvenir du passé les déchire, la douleur du présent les accable, la vue de l'avenir les désespère. En trois mots, voilà le partage de ce discours. Etat malheureux du réprouvé, que le passé déchire par les plus mortels regrets, que le présent accable par la plus cruelle douleur, que l'avenir désole par le plus affreux désespoir. Est-il un sujet plus digne de votre attention ?

C'est le souvenir du passé qui doit faire la première peine des âmes réprouvées : souvenir qui les tourmentera vivement, qui les tourmentera éternellement, qui les tourmentera sans mtcrruption et sans relâche, qui les tourmentera sans partage et sans division, qui les tourmentera en toutes les manières que la justice d'un Dieu, aidée de sa toute-puissance, est capable de lui suggérer ; mais ce qu'il y a de plus dé[)lorable, qui n'aura point d'autre effet, en les tourmentant, que de les faire souffrir et de les tourmenter. Voilà, chrétiens, la première idée que je conçois de l'état d'une âme dans l'enfer, et de sa réprobation. Fili, recordare quia recepisti bona in vita tua 1 : Souvenez-vous, mon fils, dit Abraham au riche malheureux, que vous avez eu les biens de la vie ; mais souvenez-vous au môme temps de l'abus que vous en avez fait. Deux vues, reprend saint Chrysosiome, bien affligeantes pour un damné : la vue des biens dont il aura fait an

I Luc, XVI, 25.

Sun L'ENFER.

si criminel usage, et la vue des maux qu'il aura coiiunis. L'une tl l'antre, suivant le dessein de Jésns-Clnist, l'^alenienlUL^cessaires pour arrêter leseniporteinenls de nos passions, et pour nous ûlïennir dans les voies de la sagesse chrétienne.

rrenùi*re vue (jui toin'incnlera le réprouvé : les biens de la terre qu'il possédait, et dont il faisait le prélentlu bonheur de sa vie; mais qui, par le plus triste changement, feront son supplice et lui causeront les plus mortels regrets. Ce ne sera pas de les avoir perdus; car, quelque altachemenl (lu'il y ait eu, il ne sera pas en état d'en ôlre touché, et il n'en reconnaîtra ((uc trop la vanité et le néant; mais de les avoir aimés prélérablomcnt Ji son salut éternel, mais de s'en ôlre servi contre Dieu, mais de les avoir employés i\ se perdre soi-même. Ah ! dira ce riche, déchiré du plus cruel et du plus vif repentir ( car c'est ainsi que le Saint-Esprit fait parler les ré[)rouvés dans l'Ecriture ), si j'avais ménagé selon Dieu ces biens de fortune ; si, conformément aux lois du christianisme et aux obligations de mon état, j'en avais assisté les pauvres ; si, par un zèle de religion et de charité, je les avais partagés entre Jésus-Christ et moi ; si, les regardant comme des talents dont je n'avais que la simple administration, je les avais fait profiter, en les appliquant aux œuvres de miséricorde et de piété ; si, comme un dispensateur fidèle, j'en avais rapporté le fruit au service et à la gloire du Maître de qui je les tenais, et qui me les avait confiés; ces biens, dont la mort m'a dépouillé, seraient maintenant pour moi un trésor de mérites, et un fonds de bonheur pour l'éternité. Les hommes m'en loueraient sur la terre, et Dieu m'en récompenserait dans le ciel. Mais parce qu'un désir insatiable d'amasser et d'avoir me les a fait retenir impitoyablement, malgré les misères de tant de pauvres, à qui je n'en ai point fait part ; mais parce qu'un luxe immodéré et sans autre règle que l'esprit du monde, mêles a fait prodiguer en des dépenses vaines et superflues ; mais parce qu'un assujettissement honteux à mes sens me les a fait consumer en des excès et en des intempérances criminelles; mais parce qu'une détestable ambition de me pousser et de m'élever, ou une passion aveugle d'enrichir des enfants et des héritiers, qui sont aujourd'hui des libertins et peut-être des ingrats, me les a fait rechercher contre toutes les lois de la justice et aux dépens de ma conscience ; il faut que ces mêmes biens, où je mettais toute mon espérance et toute ma félicité, deviennent mes propres bourreaux.

Pensée d'autant plus désolante, que, faisant

ensuite la plus triste comparaison, il se retra* ccra l'idée de ce souveiaiu bien qu'il aura perdu ; et pomvpioi ? pour des biens périssables et passagers. Celte conviction sensible qui lui restera, et qui lui sera toujours présente, qu'il a perdu son vrai bien, son unique bien, pour de faux biens, et même de faux biens dans l'estime des hommes, pour un vain intérêt qui l'a aveuglé, pour un honneur chimérique et imaginaire dont ils'est entêté, pour un plaisir sensuel et brutal à quoi il s'est abandonné, le dépit mortel qu'il en concevra contre lui-même, et qui lui fera dire avec bien plus de sujet qu'au fils de Said : Custans gustavi paululum mellis, et ecce morior ' ; pour quelques douceurs que j'ai goûtées, pour quelques plaisirs que ma raison me disputait, et dont ma conscience m'a presque ôlé, par ses reproches, tout le sentiment, je me vois condamné à boire le calice de la colère de Dieu ; ce calice de fiel et d'amertume, ce calice qu'il a détrempé dans le jour de sa fureur, et qu'il réserve à ses ennemis, tout cela, encore une fois, fera naître dans son âme ce ver intérieur qui le rongera : Becordare quia recepisti bona in vita tua "^ ! Ainsi nous nous servons dans la vie des biens de Dieu contre Dieu, et Dieu à son tour s'en servira contre nous ; et comme nous en faisons les instruments de notre malice pour l'offenser, il en fera, dit saint Grégoire, les instruments de sa justice pour nous punir.. Et cela comment? toujours par la pensée et le souvenir : Becordare.

Mais sil'abus des dons naturels et desbiens de la terre doit faire dans l'âme une impression si violente, que sera-ce de l'abus des grâces et des dons surnaturels, qui, pesé au poids du sanctuaire de Dieu, et par rapport à la damnation, aura des conséquences encore bien plus funestes ? Car qui peut dire quelle sera la désolation d'un réprouvé, lorsqu'il se représentera à lui-même ( or, il se le représentera toujours ), combien de secours, combien de moyens de salut il se sera rendus inutiles, combien de lumières il aura étouffées, combien d'inspirations il aura rejetées, combien de sacrements il aura négligés ou profanés ; à combien d'instructions, à combien de remontrances il se sera endurci ; à combien dexemples il aura été insensible, soit par une force d'esprit prétendue dont il se piquait dans son impiété, soit par une lâcheté et une délicatesse qu'il ne s'est jamais efforcé de vaincre ? Ah ! si j'avais seulement été fidèle à une partie de ces grâces dont Dieu me prévenait ; si j'avais, pour suivre la voix qui m'appelait et qui m'ap- i

» 1 Re«., JUT, i3. — ' Luc, m, 26.

SERMON POUR LE VENDREDI DE LA DEUXIÈME SEMAINE

pelait si souvent, qui m'appelait si fortement, renoncL' h l'csclavape du monde et de la chair, je me serais sanclifuS j'aurais part h l'Iiérila^'C des enfant^ de l»i<Mi, je posséderais avec eux le môme royaume ; mais parce que je les ai rerucs en vain, cesgrAccs si précieuses, parce que je les ai re(;ues avec indiflérenceetsans aucun retour, parce que je les ai méprisées, parce que je les ai même condiatlues, et que, par mou obstination, elles ne m'ont pas attiré ni converti 5f Dieu, elles s'élèvent contre moi pour me persécuter et pour veu2;er Dieu. Au lieu de ces saintes tristesses, au lieu de ces saints remords, au lieu decc?conlrilioussalutaireset vivifiantes qu'elles devaient exciter dans mon cœur, elles me causent ?ï présent des remords, mais des remords qui me déchirent ; elles me causent des Iristesses mais des tristesses, qui m'accablent; elles me causent des repentirs, mais des repentirs qui me percent, qui me transportent, qui vont jusqu'à la fureur, jusqu'à la rage : Becordare.

Or, puisque Dieu fera servir jusqu'à ses grâces pour tourmenter le pécheur, jugez de là ce qu'il aura à souffrir, ce pécheur réprouvé, du souvenir et de la vue de ses crimes, dont la propriété la plus naturelle est de devenir le supplice de ceux mêmes qui les ont commis! Non, non, dit saint Chrysostome, il ne faudra point de démons, point de spectres pour faire de l'enfer un lieu de tourment. Ce que chacun y apportera de crimes, voilà les démons auxquels il sera livré. Ces impuretés abominables, ces injustices énormes, ces profanations des choses saintes, ces mépris déclarés de Dieu, ces haines invétérées contre le prochain, ces perfidies et ces trahisons, ces artifices de l'hypocrisie, ces scandales de l'athéisme, ces emportements de la vengeance, ces raffinements de la médisance, ces noires impostures de la calomnie, tant d'autres iniquités dont je ne puis faire le dénombrement, ce •ont là les monstres qui investiront le réprouvé, qui l'assiégeront, qui le saisiront des plus vives frayeurs.

Et il n'est pas absolument nécessaire d'être chrétien pour être persuadé de ce que je dis, puisque les païens eux-mêmes l'ont reconnu, et qu'ils en ont fait la matière de leurs fables. Or, ce que nous appelons leurs fables, comme remarque fort bien saint Augustin, n'était, au fond, rien autre chose que les mystères les |)lus sublimes de leur théologie, et les principes les mieux établis de leur morale. Ils ne les proposaient aux peuples que sous des fictions; mais ces fictions renfermaient la même vérité que la foi nous enseigne ; et, malgré le libertinage des athées qui

vivent aujourd'hui parmi nous, ces infidèles du pagani.smc nous rendent un témoignage tout conforme à celui des prophèlcs et des apôtres, savoir, (ju'il y a un enfer, et (ju'une des grandes peines de l'enfer sera d'avoir péché, et de s'être souillé de crimes dans la vie : liecordare. Mais ces crimes ne seront plus : il est vrai, reprend saint Ikrnard, ils ne seront plus dans la réalité de leur être, mais ils seront encore dam la pensée et dans le souvenir. Or, c'est par le souvenir et par la pensée qu'ils l'eiont souffrir une Ame réprouvée de Dieu. Transierunt a manu^ sed von tramierunt a mente. Ils ne seront plus, ajoute ce Père ; mais ils auront été, et il ne sera plus au pouvoir, ni du pécheur, ni de Dieu même, qu'ils n'aient pas été. Or. ils ne tourmentent, soit dans l'enfer, soit sur la terre, que parce qu'ils ont été ; et de là vient qu'ils tourmenleiit lors môme qu'ils ne sont plus, ou plutôt qu'ils ne commencent à tourmenter que quand ils ne sont plus. Et parce (lue n'être plus et avoir été sont deux termes infinis qui égaleront l'éternité de Dieu, et qui subsisteront dans leur manière de subsister autant que Dieu sera Dieu, ces crimes qui ontété, etqui ne seront plus, auront, s'il m'est permis de parler ainsi, une activité élernelle dans l'enfer, pour tourmenter le réprouvé. Ils ne l'ont conteidé qu'un moment pendant qu'il les commettait, et ils le tourmenteront éternellement quand il ne les commettra plus : pourquoi ? belle raison de saint Augustin : parce que chaque chose, dit-il, agit selon l'étendue de sa durée. Or, le présent, qui fait le plaisir du pécheur, combien esl-il présent? un instant, et rien davantage ; et voiià pourquoi le pécheur l'a si peu goûté : au lieu que le passé qui le tourmentera sera toujours |)assé, et que, comme passé, n'ayant point de fin, il faudra, par une nécessité indispensable, qu'il se fasse toujours sentir. In œternum ergo necesse est cruciet, conclut adndrableuient saint Bernard, <jfuorf in œternum te fecisse meniittens. Voyez, poursuit-il, ce qui arrive tous les jours à une âme innocente, lorsque, par une fragilité malheureuse, elle vient à oïdjlier Dieu, et à s'oublier elle-même. Cette femme avait de l'honneur, elle avait aimé jusque-là sou devoir ; mais enfin une poursuite opiniâtre l'a fait succomber : quel repentir, quelle douleur, quelle confusion de sa lâcheté, quelle horreur de son crime ! Elle voudrait le pouvoir racheter aux dépens de mille vies; et, si la chose était encore au point d'en délivrer, il n'y aurait point de mort qu'elle n'acceptât, plutôt que de donner un si criminel et un si honteux cousentemeut. Mais il n'y a

SUU L'ENFKR.

plus (le retour, et toujours il sera vrai qu'elle s'est ;»l)aii(lonn(^e ;\ riiifamie et fi roppioI)re du pérlié. Vtiil;^ ee qui produit et ce qui eulrclieut dans elle ee fonds d'ainertuuie (pi'elle porte quehpicfols jusqu'au loiul)cau. Voyez ce qui arrive ;\ un liouune emport(5, lorsque, dans l'ardeur de sa passion, il connuet une action noire, un homicide, un assassinat. A peine a-t-il fait le coup, que son esprit se trouble, que son sang s'égare, qu'il n'a plus de paix, presque plus de raison. Que ne ferait-il pas, que ne donnerait-il pas, que ne serait- il pas prêt d'eudmer pour être encore î\ counnettrece qu'ilaconunis, et ce qu'il n'est plus en iHat de réparer? Or ce n'est là qu'une llf^ure et qu'une ombre de l'enfer. Parce que d'avoir péché ser;i quelque chose d'éternel, il faudra, par une dure mais juste loi, que le tourment le soit aussi, et que l'Ame soit malheureuse pour jamais, parce qu'elle ne cessera jamais de se souvenir qu'elle a élé un moment coupal)le : Nam etsi facere in tempore fuit, std ft'cisse in œternum manet. Qui serait bien pénétré de cette pensée, de quel œil envisagerait-il le péché, et qu'épargnerait-il pour s'en préserver?

Ajoutez que les crimes de la vie et tant de désordres se présenteront tous à la lois aux yeux du réprouvé, et tous à la fois le tourmenteront. Il ne les a commis que par intervalles et par succession, aujourd'hui l'un, demain l'autre ; s'il y a donc senti quelque douceur, ce n'a été que par parties : mais, dans son tourment, il n'y aura ni succession, ni partage ; Dieu le ramassera tout entier dans chaque instant ; et ces crimes, qui, considérés comme présents, se trouvent dispersés dans une longue suite de jours, de mois, d'années, se réuniront tous dans le passé, parce qu'il sera vrai en même temps de dire qu'ils sont tous passés. Ainsi tous, par une vertu indivisible, ils concourront à l'effet malheureux de la damnation. Or, imaginez-vous ce qu'ils feront tous ensemble, puisqu'un seul suffirait pour former l'enfer. Ah ! chrétiens, ne vous rebutez pas de la supposition que je vais faire ; peut-être blessera-t-elle la délicatesse de vos esprits ; mais plût à Dieu que par là même, elle pût vous inspirer une sainte horreur de la corruption de vos cœurs ! Si l'on venait à remuer une eau bourbeuse et dormante, et qu'exposant devan\ vous toutes les immondices qu'elle renferme, on vous forçât à en soutenir toujours la vue, ce serait pour vous non pas un spectacle, mais un supplice, mais un martyre aussi rigoureux qu'humiliant. Or telle, et bien plus insoutenable encore, est la peine que Dieu réserve,

dans l'enfer, h une Ame, par exemple, sensuelle et inq)udi(pie. Il lui ft;ra voir du même coup d'o'il loid ce qu' 1 y a eu dans elle, par la concupiscence de la chair, de plus sale et de plus infect. Consentements secrets, désirs criminels, espérances conçues, occasions cherchées, commerces scandaleux, enlreliens lascifs, libertés, regards, dissolulions, mollesses, il lui ren Ira tout cela présent ; et la fixant à cet objet, dont rien ne pourra plus la détourner : Regarde, lui dira-t-il à chaque moment de l'éternité, Aoilfi les suites de ton incontinence, voilà ce qu'a produit ton cœur?

Que concevez-vous de plus intolérable que ce monstrueux amas d'impuretés? Jugez-en par ce que nous éprouvons dans ces revues plus générales et plus exactes de nos consciences. Quelle honte quand tout à coup cette innombrable multitude de péchés se développe devant nos yeux ! Mais si cette honte, toute surnaturelle et toute divine qu'elle est ; si cette honte, lors même qu'elle est l'effet de la grâce, lors m^ïme qu'elle est le principe de notre réconciliation avec Dieu, nous tient lieu néanmoins de peine, et d'une peine que nous cherchons tant à éviter ; que sera-ce de la honte des réprouvés et du sentiment qu'ils en auront ? Ah I Seigneur, s'écriait David dans la ferveur de sa pénitence, je ne puis plus vivre et je suis hors de moi-même, quand je considère mes iniquités, et que je les vois multipliées à l'infini : j'en suis ému jusque dans la moelle de mes os : Non est par ossibus mcis a facie peccatorum meorum ' . C'était un roi, chrcfiens, et un roi dans la prospérité, un roi élevé au plus haut point de la félicité humaine : cependant il était troublé, il était saisi, il était consterné à la vuede cette affreuse scène qui lui retraçait ses égarements et ses désordres. Concluez donc quel sera l'état dune âme qui, enlevée de la terre, et d'ailleurs bannie du séjour de la béatitude céleste, se trouvera comme toute recueillie dans le souvenir de son péché ; aura incessamment cette pensée : J'ai péché, se d ira incessamment à elle-même : J'ai péché, et y pensera et se le dira, sans jamais le pouvoir détruiro, ce péché qu'elle haïra, qu'elle abhorrera comme la source irrémédiable de son malheur.

Et voilà notre leçon, chrétiens. Le mauvais riche souhaita que ses frères, encore vivants sur la terre, pussent au moins profiter de son exemple, Dieu ne le voulut pas. Peut-être s'étaientils rendus indignes de cette grâce ; et peut-être un des grands châtiments que Dieu exerça sur eux fut de ne leur pas faire savoir le funeste

SERMON POUR LE VENDREDI DE LA DEliXIIùME SEMAINE.

état de leur fivie dans l'ciifer. Mais ce que Dieu ne leur accorda pas, il nous l'accorde aujourd'iiiù ; il veut que rcxcuiplc de ce lY'piouvé nous instruise, que sa folie, pour ainsi dire, fasse noti-e prudence, et que le regret qu'il ressent du passé nous serve à réformer et ii saiictilier le présent et l'avenir. 11 est vrai que Dieu ne nous envoie pour cela, ni Lazare, ni aucun desniorts, parce qu'il prétend que sa parole, écrite dans son Evangile et annoncée par ses ministres, doit être plus convaincante et plus iufaiUiljle pour nous, que le rapport de Lazare et celui de tous les morts.

Nous nous figurons quelquefois que la résurrection d'un mort et la parole d'une âme revenue de rcnfer seraient d'un grand poids pour faire impression sur nos esprits, et pour nous convertir. Abus, chrétiens; et puisque nous n'écoutons ni Moïse ni les prophètes, c'est-à-dire ni la parole de Jésus-Christ ni celle de ses prédicateurs, nous trouverions bien encore des raisons pour contester et pour rejeter tout autre témoignage: outre qu'il n'est pas delà providence de Dieu d'user de ces moyens extraordinaires, tandis que nous en avons d'autres (pii peuvent suffne. C'est de là, dit saint AugasliUj que Dieu n*a jamais fait de miracles pour confondre l'athéisme, parce que l'athéisme est plus que suffisamment confondu par la voix de toute la nature. Ainsi il se contente, pour notre instruction, de nous donner l'exemple du riche ré[)iouvé. Mais que faisons-nous,mes chers audileurs?appliquezvous, s'il vous plaît, à cette morale. Bien loin de profiter de cet exemple, nous ne profitons pas môme de notre propre expérience. Car, des cette vie, nous avons une expérience sensible du repentir des damnés : et quelle est-elle ? le trouble et le remords du péché, dès que nous l'avons commis. Trouble, remords, image tout à la fois et peine de l'enfer. Car qu'est-ce que ce remords du péché, cette honte que l'on en conçoit, ce reproche que l'on se fait à soi-même et malgré soi-même, cette peine à souffrir qu'on nous le fasse d'ailleurs? qu'est-ce que cela, sinon une voix secrète qui nous dit qu'il y a un enfer, et que déjà nous le portonsen quelque sorte au-dedans de nous-mêmes. Mais voici notre détordre, chrétiens : pour pécher plus librement et plus impunément, nous tâchons de nous défaire peu à peu de cet enfer anticipé, et si j'ose m'exprimer ainsi, de cet enfer temporel qui tourmente nos consciences, mais qui pourrait être pour nous un enfer salutaire, en nous préservant de l'enfer éternel. C'est-à-dire que nous étoufions en nous le remords du péché, qui,

selon saint Chrysoslome, est comme une dernière grâce dans l'ordre de la prédestination et du salut; et parce que ce remords est inséparable de l'idée d'im Dieu, de l'idée d'une l'rovidence, de l'idée d'une vie immortelle : je veux dire parce qu'il est impossible de croire un Dieu, de croire une Providence, de croire une vie immortelle, et de ne pas sentir ce remords ; pour nous affranchir de ce remords, nous tâchons de nous aveugler sur ces points capitaux de la religion ; du moins nous tâchons d'en douter, et de ne les croire qu'à demi. Car il en faudrait venir là pour trouver la paix dans le péché ; mais nous avons beau faire des cfl'orts, nous avons beau raisonner et disputer, ce ver du péché ne meurt pas pour cela, et, dès celle vie même, nous n'aurons jamais l'avantage de nous en être absolument délivrés. Il y aura toujours des heures et des temps où il reviendra lout de nouveau nous piquer: ce seraau milieu de nos plaisirs et dans les moments les plus doux en apparence. Des millions d'autres plus déterminés et plus impies que vous, en ont fait mille fois et en font tous les jours la triste épreuve. Que disje? les souverains même et les monarques de la de terre ne peuvent l'anéantir. lisse défendent de tout; mais ils ne sauraient se défendre d'euxmêraes,et leur péché monte avec eux jusques sur le trône pour les persécuter.

Déplorable condition, mes frères , que celle du pécheur, puisque en quelque état qu'il se trouve, soit dans le terme de la réprobation après la mort, soit dans la voie qui y conduit pendant la vie, son péché est partout pour lui un enfer inévitable. iMais quel remède ? je vous l'ai dit, c'est de bien ménager dès à présent ce remords du péché, dont le mauvais riche ne peut plus faire un bon usage; car c'est de ce remords, si nous le voulons, que dépend notre conversion. Que fais-je donc, chrétiens, si je suis fidèle à la grâce ? au lieu d'étouffer ce remords du péché, comme l'impie et le libertin, je le réveille au contraire, je l'excite en moi par de fréquentes et de solides réflexions. Ce que feront éternellement les damnés par une nécessité rigoureuse, en considérant toujours malgré eux les suites funestes de leur péché, je le fais par une sage précaution. Je re(»asse tous les jours devant Dieu, dans l'amertume de mon cœur, comme le saint roi Ezéchias, le nombre de mes années : Recogitabo tibi annos meos in amaritudinc animœ meœ K Je dis à Dieu : Ah I Seigneur, si mon péché me fait maintenant tant de peine, que serait-ce dans l'enfer ? Je ne me coidcnte pas de

} Isa., xxxTiii, 16t

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