LE C I D K E
A Mo?isicur le comte de Brionne1.
CAPRICE
omfe, puis qu’en la Normandie Pomone fait honte à Bacchus ,
Et qu’en cette glace arondie Brille une lumière esbaudie De la couleur de nos escus :
i. Gentilhomme normand. Il faut lire Briosne. Cet ami de
Le Cidre.
Chantons, à la table où nous sommes, A la table où le roy des hommes Nous traitte en chers et francs voisins , Que le jus délicat des pommes Surpasse le jus des raisins.
Je le confesse , qu’on le croye, Saint-Amant le dit, c’est assez :
Mon cœur, mon poulmon et mon foye , A son esclat sautent de joye,
Et tous les soins en sont chassez :
C’est le doux honneur de septembre ;
Il m'attire dans cette chambre Par une secrette vertu ,
Et mon corps auprès de cet ambre S’esmeut et passe pour festu.
Je ne me puis lasser d’en boire;
Ma soif renaist en s’y noyant ;
Du muscat je pers la mémoire ,
Et mon œil est comblé de gloire De le voir ainsi flamboyant.
Qu’il est frais ! qu’il est délectable !
De moy, je tiens pour véritable,
Lors que j’en trinque une santé,
Que le seul cidre est l’or potable Que l’alchymie a tant vanté.
Page , remply-moy ce grand verre , Fourby de feuilles de figuier,
Afin que d’un son de tonnerre Je m’escrie à toute la terre :
Masse à l’honneur du grand Seguier !
Saint-Amant étoit cousin du baron de Melay, à qui Saint- Amant dédie la pièce suivante. Le comte d’Harcourt porta aussi le titre de comte de Brionne.
U e Cidre.
Je le révéré, je l’admire;
11 m'a fait avec de la cire Une fortune de cristal1,
Que je feray briller et lire Sur le marbre et sur le métal.
C’est par luy que dans ma province On voit refleurir depuis peu Cet illustre et bel art de prince Dont la matière fresle et mince Est le plus noble effort du feu ;
C’est par luy que de sable et d’herbe,
Dessus les champs bruslée en gerbe,
Des miracles se font chez moy ,
Et que maint ouvrage superbe Y prétend aux levres d’un roy.
Que d’industrie et de vitesse ,
Quand, animé d’un souffle humain,
Un prodige en délicatesse S’enfle et se forme avec justesse Sous l’excellence d’une main !
Que de plaisir quand on le roue,
Quand un bras desnoué s’en joue,
Soit dans Yenize ou dans l’Altar!
Et que d’ardeur mon ame advoue Pour ce vase où rit ce nectar !
Mais cependant que je m’amuse A caqueter de la façon,
Je ne voy pas que je m’abuse,
Que mon goust de longueur m’accuse,
Et que je fasche l’eschanson.
i. Saint-Amant ayoit obtenu du chancelier Séguier le privilège d’une verrerie, et cette verrerie, au temps du comte de Boulainvillicrs, étoit encore d’une grande importance.
Baille-moy, baille-moy la couppe ; Or, sus donc, vertueuse trouppe !
Que d’un toppe gay, pront et clair, On fende, on perce, on entre-couppe Toutes les régions de l’air!
Ha ! que ce bruit m’est agréable !
Voilà respondu comme il faut;
J’en esprouve une aise incroyable,
Et nostre desbauche est louable D’esclater pour un nom si haut.
Aux grâces qu’on desire en elle ,
La retenue est criminelle;
La froideur offence Thémis.
Bref, pour la rendre solennelle, L’excez mesme nous est permis.
0 mon cher ! o mon rare Conte Dont les vertus charment nos cœurs, Que dois-je dire, au bout du conte?
On ne peut faire assez de conte De cette reine des liqueurs.
Elle est aux muses consacrée,
Elle est douce, elle me recrée Mieux que la figue ou l’abricot,
Et la Nimphe la plus sucrée Pourroit estre de nostre escot.
A Monsieur le baron de Melay®, gouverneur du Chasteau-Trompette 3, à Bordeaux.
niQd chastelain de qui la preud’homie Excite au los ma haute chalemie ,
Amy sans facd, cher et noble Melay, iJ oint je ne veux t’escrire un piteux lay,
Ny te dépeindre, avecque des fleurettes,
D un vieux ribaut les tendres amourettes,
D’un jeune fou l’agreable langueur,
Ny d un bel œil 1 innocente rigueur.
Ma Melpomene, en verve sans pareille.
Ne veut non plus lanterner ton oreille De graves traits, de sublimes discours,
De la morale utile à mon secours,
Des elemens, de leur paisible guerre,
Du bransle rond qu avec nous fait la terre,
Du flux marin, des orbes empennez ,
1. On remarquera que cette épître est écrite en vieux langage.
2. Le baron de Melay, ami de Saint-Amant, avoit été le Silène du comte d Harcourt, selon Saint-Amant lui-même.
5. Cette forteresse étoit à l’entrée du quai etcommandoit le port. C’étoit une citadelle ancienne qui datoit de 1454. Vauban la répara et 1 augmenta. Il y avoit un élat-major de place.
Epistre.
Des noirs porreaux qu’on leur voit sur le nez, Si l’on en croit nos derniers télescopes,
De leurs aspects, de leurs tristes sincopes.
De leur pouvoir sur un moment natal,
Des biens certains, de l’arbitre fatal,
Des faux honneurs, du benest qui s’y fie,
Des loix, des arts, de la géografie,
Ny du mestier où les durs matelots Par les Tritons sont bernez sur les flots,
Qui, leur servant de castelongne bleue Pour s'en jouer à tremoussante queue,
Servent aussi, selon nos beaux abbus,
De courte-pointe au grand lit de Phebus.
Point je ne t’offre, en de funestes carmes Rudes conllits, effroyables vacarmes,
Sieges, estours1, meurtres, ny horions Dru descochez sur tests 2 à morions,
Quand de Henry 3 l’intrépide alumelle Brillant dans l’air en foudre qui grommelle Rosse, chamaille, et pourfend jusqu’aux dents Soudarts et chefs au choq les plus ardents : Tesmoin les coups qu’en Sainte Marguerite Ce branc 1 4 d’acier, qui des vertus hérité De Durandal, et de Flamberge 5 encor Par des exploits digne de vivre en or.