AUTRE SONNET
Sur le mesme vol.
e n’aymois gueres l’Angleterre ,
Mais je l'ayme aujourd’huy bien moins , Et voudrois voir en tous ses coins Luire le flambeau de la guerre.
C’est un vray pays à catherre ;
Le ciel n’y pleut que sur des foins ,
Et les plus agréables groins Y rottent à l’ombre du verre.
Ce n’est pas que je sois fasche D’y voir le beau sexe entaché Du vice de l’yvrongnerie ;
Mais c’est que j’enrage en mon cœur D’y trouver ma bourse tarie Pour avoir pris trop de liqueur.
LE BARBEROT,
CAPRICE L
’ay mis aujourd’huy ma vie j Entre les mains d'un Anglois Et j'ai cru plus de cent fois Qu’elle alloit m’estre ravie.
Un barberot maladroit ,
Me charcutant par l’endroit Où s’entonne le breuvage ,
Vers l’onde au morne rivage M’a presque envoyé tout droit.
S Jamais horrible fantosme Ne me donna tant d’effroy ;
Jamais aucun tant que moy Ne s’en dut plaindre à saint Cosme.
Ce tiercelet d’assassin ,
Propre comme un marcassin Qui parmy l’ordure grongne,
A fait, pour laver ma trongne,
D’un pot de chambre un bassin
Sans estaler en bel ordre Bons peignes, ni bons ciseaux.
i. Cette pièce et les deux sonnets précédents furent faits en Angleterre, l’an 1643, lorsque Monseigneur le comte de Harcourt y étoit en ambassade extraordinaire. (S. -À.)
Le Barberot. 467
Mon roy des vilains museaux A l’ouvrage a voulu mordre.
Un vieux haillon de mouchoir,
Fidele amy du trenchoir,
Et tout tacheté de sausses,
Dans la fente de mes chausses La lessive a laissé choir.
La puante savonnette Dont le ladre m’a servy Me honnissoit à l’envy De 1‘ ’eau qui n’estoit point nette.
Ses doigts, qui m’ont fagotté,
Surpassoyent en aspreté Ceux d’un meneur de charrue ,
Et mainte noire verrue En relevoit la beauté .
Quiconque a veu la peinture D’un singe qui raze un chat Peut avecques du crachat Nous peindre en cette posture.
Mes petits yeux, estonnez,
Par des regars contournez Lorgnoyent mon tondeur de laine 7 Et le musc de son haleine Me faisoit tordre le nez.
D’une jambette esbrechée ,
Comme d’un vil Jean-Flactin,
Ce faux et sale mastin M’a la gorge de-hachée.
En ce moment, j’avois beau Jurer sur un escabeau Dont l’assiette estoit desjointe ,
Il poussoit tousjours sa pointe ,
Et rioit de mon tout beau.
Le Barberot.
Mais ç’a bien esté le pire Quand ce Précontat d’enfer A fait approcher le fer Des trous par où je respire :
Mes moustaches au poil vieux Le disent à tous les yeux D’une façon misérable ,
Et leur orgueil venerable Ne menace plus les deux.
Las ! elles s’en vont en poudre Dès que j’y porte les doigts,
Et sentent comme autrefois Phlegre sentit sous la foudre;
Les bigottes1 des mutins,
Aux fiers membres gigantins ,
Qui grillèrent dessus l’herbe ,
En leur dessein trop superbe Eurent les mesmes destins.
Quand je voy mon pauvre garbe2 Si malement accoustré,
Je voudrois estre chastré ,
Et donne au diantre la barbe ;
Je dis que nature a tort De m’avoir chargé si fort De cette bourre inutile ,
Et clabaude en pietre stile Des humains et de leur sort.
Courage! il faut que j’imite Neuf-Germain 3 par le menton ,
Laissant croistre ce coton
x. Moustaches. — 2. Visage.
3. « Neuf-Germain, pauvre hère de poète, depuis long-temps porte une grande barbasse. » Un jour, je ne sais quel filou lui
Le Barberot.
Comme feroit un hermite ;
Il faut que doresnavant Il m’ombrage le devant Et me vienne jusqu’aux cuisses ,
Afin que parmy les Suisses On me revere en beuvant.
Ha ! qu'il vaudroit bien mieux estre Avec eux le verre au poin Que de prendre ycy le soin Et du ministre et du prestre !
Qu’il vaudroit bien mieux , sans dez ,
Crier masse en possédez ,
Au moins avecques des hommes ,
Que d’estre comme nous sommes Parmy des oysons bridez !
Je pers tout en Angleterre ,
Poil, nippes et liberté ;
J’y pers et temps et santé.
Qui vaut tout l’or de la terre ;
J’y perdy mon cœur, que prit Un bel œil dont il s’éprit,
Sans espoir d’aucun remede ;
Et je croy, si Dieu ne m'ayde,
Qu’enfinj’y perdray l’esprit.
Brave prince dont la gloire Yole par tout l’univers ,
Yoy de mes malheurs divers L’estrange et falote histoire :
Je n’ay pas un quart d’escu,
arracha la barbe tout d’une pièce. Un savetier la ramassa avec soin et la porta chez M. de Rambouillet, où Neuf-Germain la trouva , « bien surpris de voir que sa barbe avoit fait plus grande diligence que lui. » (Tallemant desRéaux, hist. n° 120.)
47° Epigrammes.
La tristesse m’a vaincu ,
Je ne fay plus rien que geindre , Et, pour m’achever de peindre, Un fronde me vient au eu.