‹ Œuvres completesChapitre 25 sur 141 · LE PALAIS DE LA VOLUPTÉ · texte numérisé non relu

LE PALAIS DE LA VOLUPTÉ

Sur une maison de plaisance que Monseigneur le Duc de Rets a fait baslir dans la for est de Prinçay 2.

cy la mesme symmettrie A mis toute son industrie Pour faire en ce bois escarté Le palais de la Volupté.

Jamais le vague dieu de l’onde,

Ny celuy des clartez du monde ,

N’entreprirent rien de plus beau ,

Quand, sans trident et sans flambeau ,

D’une volonté mutuelle ,

Ils mirent en main la truelle,

Et sous des habits de maçons ,

Employèrent en cent façons Tous les beaux traits que la nature Admire dans l’architecture,

Pour loger ce prince troyen Qui depuis les paya de rien.

1. On trouve beaucoup de ces descriptions allégoriques dans les auteurs du temps. Tristan a décrit la maison d'Aslrée ou le palais des Amours. On a du P. Lemoine le Palais de la Fortune , le Palais des Fleurs de lys , le Palais du Sommeil, etc. ; de Habert, le Temple de la Mort , etc.

2. A quelques lieues de Nantes ; il en reste encore quelques débris.

Le Palais

Arriéré ces masses énormes Où s’entre -confondent les formes , Où l’ordre n’est point observé ,

Où l’on ne voit rien d’achevé ;

Il n’en est point icy de mesme;

Tout y suit la raison supresme ,

Et le dessein en chasque part S’y rapporte aux réglés de l’art.

L’invention en est nouvelle ,

Et ne vient que d’une cervelle Qui fait tout avec tant de poids ,

Et prend de tout si bien le chois Qu’elle met en claire evidence ,

Que sa grandeur et sa prudence Sont aussi dignes, sans mentir.

De regner comme debastir.

Cet esprit que ma muse adore , Qui de son amitié m’honore Et que j’estime comme un Dieu ,

A fait ce palais en ce lieu ,

Où frequente la solitude ,

Tant pour la chasse et pourl’estude.

Que pour tous les autres plaisirs Qui s’accordent à ses désirs.

La salle grande et somptueuse Autant qu’elle est majestueuse ,

Se dedie au roy desforests,

Au bon Pan , qui dans, un marests Vit sa maistresse en vain aimée En fresles roseaux transformée ;

De quoy pour chanter son tourment Il fit à l’heure un instrument Qui ne dit mot quand on le touche Si l’on ne le porte à la bouche .

Essayant ainsi d’appaiseF

de la Volupté.

Son ardeur par quelque baiser.

Là dedans encore on revere ,

Diane au front doux et severe,

Non pas pour cette chasteté Dont son humeur fait vanité,

Quoy qu’avec Hypolite on croye Qu’elle s’en donnoit à cœur joye,

Mais parce quelle ayme d’amour A chasser en ce beau séjour.

Ceux de qui l’ame et les oreilles Trouvent des douceurs nompareilles Auxplaisans et confus accors Que font ensemble et chiens et cors Entremeslez de voix humaines ,

Quand , par les bois ou par les plaines , Ou parles monts ou par les vaux,

Et les hommes et les chevaux Poursuivent cerf, chevreuil oulievre A qui la peur donne la fievre ,

Ceux, dis -je, qui ne craignent point Le plaisir à la peine joint ,

Tel qu’il l’est en cet exercice Qu’on nomme un aymable caprice ,

Y sont bien venus en tout temps ,

Et n’en partent point mal-contens.

Le démon des tours de finesse ,

Qui dès sa plus simple jeunesse Attrappa jadis tous les dieux ,

Et sur la terre et dans les deux ; L’inventeur du jeu de la chance,

Où les trois dez, menans la dance, Taschent, au sortir d’un cornet,

A vous mettre une bource au net ;

Le patron des maquerellages ,

Le suborneur des pucellages ,

Le Palais

Le chef des illustres menteurs,

C’est à dire des orateurs,

Pont souvent la seule éloquence Rend les sujets de conséquence; mercure, dis-je, aux doux propos, Aux yeux perçans , au corps dispos , Pui par une routte inconnue ^ oie à son gré dessus la nue ,

Ailé comme un esmerillon,

Pieside au premier pavillon.

En cet endroit, sans tromperie,

Lt sur tout sans criaillerie ,

Peuvent s’esbattre nuict et jour, Cagnans et perdans tour à tour Sous le bon plaisir de fortune,

A 1 un douce, à l’autre importune , Ceux qui pensent que Paradis ,

C est ramener quinze sur dis.

, Le second , c’est où l’on conserve L auguste portrait de Minerve,

Pe cette sage deïté ,

Oui, gardant sa virginité,

Est cependant mere fécondé Pe divers enfans mis au monde ,

Les uns par les habilles mains Pes plus industrieux humains,

Les autres en la mesme guise Que l’on chante quelle y fut mise, Lorsque son pere en accoucha Par le cerveau, qu’on Iuy trencha :

Ce sont les arts et les sciences.

Que, malgré nos impatiences Autrefois elle nous apprit,

Tant du corps comme de l'esprit.

Là ceux qui pensent ne point vivre

de la Volupté.

S’ils n’ont le nez dans quelque livre , Messieurs les doctes seulement ,

Se trouvent en leur element.

Au troisiesme , on voit en sa gloire Celuy qui se plaist tant à boire ,

Ce dieu de pampre couronné Qui s’enyvra dès qu’il fut né;

Ce fameux prince des crevailles,

Ce guerrier de qui les batailles Se donnent en plein cabaret Sous un drappeau blanc et clairet,

Ce bon Denis1, à qui ma muse Aucun eloge ne refuse ,

Ny jamais n’en refusera Tant que sa verve durera.

Là, tous les honnestes yvrongnes ,

Aux cœurs sans fard , aux nobles trongnes , Tous les gosiers voluptueux,

Tous les desbauchez vertueux ,

Qui parmy leurs propos de table Joignent l’utile au délectable,

Sont receus et traittez aussi Comme des enfans sans soucy.

Et pour le dernier où se treuvent Mille tableaux qui nous esmeuvent A faire ce crime innocent A quoy la nature consent,

C’est à la cause des pensées D’où naissent toutes les ar***

C’est à celle qui sur les flots,

Le divin germe estant esclos,

Vogua dans un berceau de nacre ,

i. Denis, A cowso;, nom grec de Bacchus. a. Arsées.

Le Palais

C est à Venus qu’il se consacre,

A Venus, qui s’apprit deslors Pans la mer au bransle du corps , Quelle exerça depuis sur terre, Menant une si rude guerre Aux plus vigoureux bra***,

Que jusques à celuy de Mars,

Il luy falut rendre les armes,

Et recourir cent fois aux larmes Pour quelque treve en obtenir, Puis qu’il ne pouvoit la finir.

Là, ceux que Priape convie Au plus cher plaisir de la vie ,

Où 1 on espreuve un doux trespas , Encore qu’on ne meure pas , Trouvent, sans prendre cette peine Qui souvent en amour est vaine , Dequoy saouler leurs appétits, Autant les grands que les petits.

— Que ces empaleurs de Gomorre , Ces bou*** que mon cœur abhorre, Ces infâmes pescheurs d’est***,

Ces soldats lasches et poltrons ,

Qui, denuez de toute audace , N’osent assaillir qu’une place Qui , sans tour et sans parapet ,

Ne se deffend qu’à coups de pet;

Que ces testes extravagantes,

Ces fous aux humeurs arrogantes , Qui sans reverence des Dieux Se plaisent h morguer les cieux, Pestans avec mille blasphémés Contre tout, voire contr’eux mesmes Seulement pour estre compris

de la Volupté.

Au nombre de nos forts esprits;

‘Que ces misérables avares A leur endroit mesme barbares ,

Qui bien moins hommes qu’animaux Se donnent tous les jours les maux Que dans les biens dont ils se privent Ils craignent qui ne leur arrivent ,

Et se laissent mourir de faim De peur de n’avoir plus de pain ;

Que ces mines de secrétaires ,

Ces graves discoureurs d’affaires ,

Qui, sans adveu du potentat,

Trenchent des ministres d'estat;

Que ces vieilles rattes-pourries ,

Ces âmes qui ne sont nourries Que d’un chagrin contredisant A tout ce qu’on fait de plaisant ;

Que les ennemis des sciences ,

Que les perfides consciences.

Que les yvrongnes querelleux,

Ny les ignorans scrupuleux,

Ne viennent point , pour nos supplices Troubler en ce lieu les delices Que l’on y gouste tous les jours ;

Bref, pour accomplir ce discours,

Que le petit noble rustique Avec son habit à l’antique ,

Son corps mal fait, son sot maintien, Et son ridicule entretien ,

Ne se présente en nulle sorte A cette venerable porte,

Qu’il feroit sauter hors des gonds ,

S’il ne veut que par mille bonds On luy fasse dans une berne

1^6 Le Palais de la Volupté.

Dancer lavolte à la moderne,

Ou que, pour avoir trop vescu ,

Cent coups d’espingle dans le eu Luy soyent octroyez par des pages Plus meschants que des chats sauvages, Ou qu’en fin les plus forts valets Aillent luy donner le relais.

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