A MONSEIGNEUR LE DUC DE RETS
Pair de France , etc.
ONSEIGNEUR,
J e me suis souvent estonné comme parmy tant de grands esprits qui ont pris plaisir à tirer de V ancienne poésie des préceptes pour enrichir la philosophie morale , pas un n’ait remarqué ce qui se peut dire de l’aventure de Deucalion et de Pirrhe , lesquels se sauvèrent de P inondation generale de toute la terre sur le mont Parnasse , qui seul fut respecté du deluge. Cela ne fait-il pas voir clairement , Monseigneur , que ceux qui aiment les lettres ne périssent jamais , et ne semble-t’ il pas que ces philosophes , comme envieux de la gloire des poètes , ayent eu quelque dessein de leur dérober Vavcintage quils ont de pouvoir donner l’immortalité ?
i. Henri de Gondi, duc de Retz, pair de France , chevalier des ordres du roi, né en i5go, mourut le ia août i65g. — Il avoit épousé, le i5 mai 1610, Jeanne de Scepeaux.
4 Epistre.
Eneffect , qui ne jugera par cet exemple que , si ces deux illustres reliques du genre humain n eussent esté en la protection des Muses , elles n eussent daigné les recevoir en leur saincte demeure pour les garantir d’un si pitoyable desastre , et conserver en eux la race des hommes , qui s en al loit faire naufrage avec tout le reste de Vumvers ? Ce nest pas , Monseigneur , que je présumé rien de mon esprit, ny que je pense que vostre nom ait besoin de moy pour se mettre à couvert des outrages que le Temps fait aux plus belles choses. Vos vertus sont trop eclattantes pour emprunter bailleurs quelque lumière ; il n'est point d'honneste homme 1 qui ne les estime ; et moy , qui me figure les avoir connues plus particulièrement qu aucun autre , en l’honneur que vous maves faict de me permettre vostre familière conversation , j'avoue que je me sens incapable de les louer assès dignement. Aussi , bien loin de croire que mes ouvrages puissent rendre votre renommée plus célébré quelle nest , je m’attends plutost à recevoir de vous ce que je pourrois donner à un autre. Neanlmoins , Monseigneur , la vanité dont mes amis me flattent , que mes vers ne mourront pas avecques moy , et qui se fortifie principalement par la bonne opinion que vous m’en avez fait concevoir, me persuade que j’ auray peut-estre la gloire de vivre avecques vous longtemps après que je ne seray plus au monde , si
i. L’honnête homme , c’est l’homme de bonne société. (Y. Walckenaër, Mém. sur Mme de SévUjné , notes.) Faret a écrit un Yolume sous ce titre.
Epistre.
vous avez agréable que le commencement de ce livre soit honoré de vostre nom , qui luy doit servir de protecteur. Je m'en va, y en un voyage où j’auray loisir de méditer des choses que j espere qui me rendront plus digne que je ne suis à présent de V amitié dont il vous plaist m obliger ; et , bien que ce soit vers ces pays où Von va chercher les trésors , fose me promettre que nos vaisseaux ncn rapporteront rien de plus précieux que ce que mes imaginations y auront produit , pourveu que vous m en donniez le courage. Mais parmy toutes les agréables resveries qui entretiendront mon esprit dans V oisiveté de la mer, je vous proteste que je n auray rien de si cher ny de si doux que le continuel souvenir de vos rares qualitez , et du nombre infiny des faveurs dont vous mavés comblé , qui m* obligent à estre ,
Monseigneur ,
Votre très-humble , très-obeissant et très-fidelle serviteur ,
Saint-Amant.
PREFACE