‹ Œuvres completesChapitre 5 sur 141 · SUR LES · texte numérisé non relu

SUR LES

ŒUVRES DE MONSIEUR DE SAIN T- AMAN T Par son fidelle amy Faret1.

• 1 y a des choses qui sont d’une condition si relevée ' et d’une essence si pure , qu’elles ne peuvent rien souffrir de bas ny de commun \ et celles paiticu lierement qui n’ont point d autre object que de plaire sont ordinairement d’une nature si noble , que c est les violer que ne leur donner pas toute la grâce dont elles sont capables. La médiocrité les détruit, et, lorsqu’elles ne sont pas

i Nicolas Faret, né en Bresse, ami de Saint-Amant, de Lois- Robert, de Vaugelas , auquel il ouvrit sa bourse, fut après la publication de l’Honnête homme, présenté par Malleville au petit cercle qui se réunissoit alors chez Conrart, et qui devint Y Académie française Secrétaire du comte d’Harcourt, il l’accompagna avec Saint- Amant dans son expédition des îles Sainte-Marguerite et Saint-Honorat. U rédigea les Mémoires de ce prince, qui sont restés inédits. — L Academie françoise, qui faisoit grand cas de son mérite, l’avoit chargé de « dresser le projet de l’Académie ». — Faret mourut à 1 âge de 46 ans , en 1646. « H avoit l’esprit bien fait, beaucoup de pureté et de netteté dans le style, beaucoup de génie pour la langue et pour l'éloquence. » CPellisson, Hist. de l'Académie. — Guichenon, IJist. de tresse J

Préfacé.

excellentes , on peut dire qu’elles sont très-imparfaites. Si la peinture ne trompe les yeux, elle les offence ; si la musique ne • charme les oreilles, elle les blesse ; et, si la poésie ne nous ravit et n’eslève l’ame au dessus de sa matière , elle est d'autant plus ridicule qu’elle est digne d’admiration lorsqu’elle est montée à ce poinct qui la fait nommer le langage des dieux. Aussi n’a-t’elle rien que de sublime : ses ornemens sont tous riches , et, bien que ses grâces soient dans la naïfveté et que ses beautez soient toutes naturelles, si est-ce qu’elle veut tousjours estre accompagnée d’esclat et de pompe. Elle a je ne sçay quels rayons de divinité qui doivent reluire partout , et , lorsque ce feu manque de l’animer, elle n’a plus de force qui la puisse rehausser au dessus des choses les plus vulgaires. Ceste chaleur, que les anciens ont appellée genie , ne se communique qu’à fort peu d’esprits, et ne se fait principalement remarquer qu’aux descriptions , qui sont comme de riches tableaux où la nature est représentée : d’où vient que l’on a nommé la poésie une peinture parlante. Et de faict , comme elle est le plus noble effort de l’imagination, on peut dire aussi que son plus noble chef-d’œuvre est celuy de bien descrire. C’est ceste partie qui ne se peut acquérir, non plus que ces grâces secrettes qui nous ravissent sans que nous sçachions la cause de nostre ravissement; et c’est par là que ces grands hommes qui ont mérité les tiltres de divins et de sacrez sont montez à ceste gloire immortelle qui refleurit en tous les siècles. Il ne feut voir que les vers de Monsieur de Saint-Amant pour connoistre qu’il a pris dans le ciel plus subtilement que Prometliée ce feu divin qui brille dans ses ouvrages. Neantmoins, cette ardeur d’esprit et ceste impétuosité de genie qui surprennent nos entendemens et qui entraisnent tout le monde après elles ne sont jamais si desreiglées qu’il n’en soit tousjours le maistre. Son jugement et son imagination font un si juste tempérament et sont d’une si parfaite intelligence, que l’un n’entreprend rien sans le secours de l’autre: j Aussi sont-ce deux parties dont l’union est tellement necessaire que , quand l’une des deux vient à manquer, ce n’est plus ou que stérilité ou que confusion. En effect, l’on void ordinairement que ces esprits violents, de qui les secondes pensées n’ont jamais corrigé les premières, ressemblent à ces torrents qui se précipitent pour ne faire que du mal ; mais

PREFACE. 9

ceux nui , produisant beaucoup , font régner l’ordre au milieu des belles matières, sont comme ces grands fleuves fl"1 P® la fertilité dans les campagnes et l’abondance dans le Nostre ainy se peut vanter d’estre de ceux-là et i l avoir toutes les grandes qualités requises a un vray poete. Ses imentton. sont hardies et agréables; ses pensées sont hautes et cia tes son élocution est nette et vigoureuse , et, jusques au so la cadence de ses vers, il se trouve une harmonie qui peut passer pour sœur légitimé de celle de son luth. Lou q 1 ’

H imprime dans l’aute des images plus parfaites que ne font les obiects mesrnes. Il fait tousjours remarquer quelque nou veauté dans les choses qu’on a veues nulle fois , , et ce qui particulièrement a considérer en luy,c est qu 1 n ccs beaux portraits sans y donner un trajet de maiatre, et ^ y laisser un éguillon à la lin qui chatouille l’esprit long-temps après qu’il en a esté piequé. Lors qu’il veut estre ser, eux .1 semble qu’il n’ait jamais hanté que des philosophes , et, quai il veut relaseher son style dans la liberté dMnehonnes e raillerie, il n’est point d’humeur si stupide qu il ne resvei e , il} si severe dont il ne dissipe le chagrin et a qui il n msPlie ^ subtils sentimens de joye. Son esprit paroist sous toutes les formes, et c’est une chose admirable, et qui ne s est peut-est e jamais veue, qu’une mesme personne ait pû en un emment degré réussir egalement en deux façons d’esenre qui sont d une nature si differente et qui semblent estre opposées., Et cert , qui peut voir ceste belle Solitude, à qui toute la France a donne sa voix , sans estre tenté d’aller resver dans les deserts et si tous ceux qui l’ont admirée s’estoient laisse allei aux p miers mouvemens qu’ils ont eus en la lisant, la Solitude mesme n’auroit-elle pas esté destruicte par sa propre louange , et ne

seroit-elle pas aujourd’huy plus fréquentée ^ divin Contemplateur, qui ne peut estre assez dignement loue que par celuy mesme qu’il loue, je veux dire par ce grand et sainct prélat à qui il est dédié, n’est-ce pas mesme i une ^sublime leçon de la plus parfaite sagesse et delà plus haute phi losophiechrestienne et morale ? Quel courage assez hardypom roit ouyr reciter ses Visions mélancoliques, dont le tiltre seul a ie ne sçay quôy d’effroyable, sans frémir d’horreur? Et quelle ame assefausterc pourvoit lire le Palais de la Volupté sans es-

Préfacé.

tre touchée de quelque désir d’en gousterles delices? L’Andromède et l’Arion, sont-ce pas d’assez hardis essais de ce fort genie pour faire esperer à nostre langue un poème héroïque ? Enfin, tant d’autres beaux poèmes, ou pour l’amour ou pour la joye , et qui sont par tout embellis des vrays ornemens de l’art et des richesses de la nature , doivent-ils pas faire contesser à tout le monde que monsieur de Saint-Amant mérité autant qu’aucun autre qui ait jamais esté le tiltre de vray poète?

L’estroite amitié qui s’est inviolablement conservée entre nous depuis plusieurs années ne sçauroit, devant de bons juges, rendre ce discours suspect d’aucune flatterie. Je voudrois bien que ce fust icy un lieu à propos de parler aussi bien de la bonté de ses mœurs comme de la bonté de ses œuvres ; mon inclination s’estendroit bien volontiers sur ce suject. Et combien qu’il m’ait fait passer pour vieux et grand beuveur dans ses vers, avec la mesme injustice qu’on a escrit dans tous les cabarets le nom de Chaudière 1 , qu’on dit qui ne beut jamais que de l’eau , si est-ce que , pour me venger agréablement de ces injures, je prendrais plaisir à publier qu’il a toutes les vertus qui accompagnent la générosité. Mais il m’arrache luy mesme la plume de la main , et sa modestie me defend d’en dire davantage.

i. Je n’ai rien trouvé sur ce personnage , qui , comme Voiture, ne buvoit que de l’eau.

advertissement au lecteur.

,e juste desvit que j’ay de voir quantité de petits i poètes se parer impudemment des larcins qu ils ont A faits dans les ouvrages qu’on a des-ja veus demoy,el y. la crainte quej’ay eue que quelque mauvais libraire de province n’eust l’effronterie de les faire imprimer sans mon consentement , comme p en estois menacé, m’ont fait à la fin résoudre à les prévenir , plustost qu’aucun désir r acquérir par là de la gloire : encore que, si j’en puis prétendre par mes vers, je ne suis pas si severe à ma réputation que je ne la veuille faire vivre qu’après ma mort. C’est une philosophie un p u trop scrupuleuse , et que pas un de tous ceux qui nous la preschent ne voudrait observer, s’il avoit fait quelque chose qui mentast de voir le jour. La louange qu’on nous donne quand nous ne sommes plus au monde nous est fort inutile , puis que nous ne nous en soucions plus; au contraire, quand nous y sommes , le blasme nous peut servir à l’amendement : de sorte que , si l’on fait bien, il est très-raisonnable qu'on en reçoive le salaire durant la vie, et si Ion fait mal , on est encore en estât de s’en corriger. Quelques uns poussez d’une humeur si jalouse du contentement d’autrui qu ils poudroient que le soleil n’esclairast que pour eux , ont tasche de me dissuader de ce dessein, m alléguant que les choses, pour excellentes qu’elles puissent estre, deviennent presque mesprisables depuis qu’on les rend communes ; mais quand ils me monstre) ont qu’on estime moins Ovide ou Horace (sans me comparer à eux ) depuis qu’ils ont été imprimez qu’on ne faisoit lors qu’ils festoient écrits qu’à la main,jeseray de leur avis. Après avoir assemblé toutes les pièces que j’avois composées , j’y ay remarqué une diversité qui, peut-estre, ne sera pas treuvée désagréable ; et particulièrement j’ay pris quelque plaisir à de certains petits essais de

Advertissement.

poèmes héroïques , dont parmy les modernes le Cavalier Marin 1 nous a donné les premiers exemples dans son livre intitulé La harn pogna. Ce sont des descriptions de quelques aventures célébrés dans la Fable ancienne, qui s'appellent en grec fdilios, à ce que .1 ay ouy dire : car , Dieu mercy, ny mon grec ny mon latin ne me feront jamais passer pour pédant ; que si vous en voyez deux ou rois mots en quelques endroits de ce livre, je vous puis bien asseurer que ce n est pas de celuy de l'Université. Mais une personne n en est pas moins estimable pour cela, et tous ceux qui sçauront que Homère, sans entendre d'autre langue que celle que sa nourrice luy av oit enseignée, n'a pas laissé d’emporter le prix sur tous les poètes qui sont venus après luy , ne jugeront pas qu’un bon esprit ne puisse rien faire d’admirable sans l'ayde des langues estran gérés. Il est vray que la conversation familière des honnestes gens et la diversité des choses merveilleuses que j’ay veues dans mes

i. Ne a Naples en i569, Marini, plus connu sous le nom de Cavalier Marin, cultiva de bonne heure la poésie, et fut de bonne heure, pour ce fait, chassé par son père. A Rome il trouva l’appui du cardinal Pier Aldobrandini ; à Turin , il eut à soutenir d’ardentes discussions littéraires au sujet de*la fâcheuse confusion qu’il avoit osé commettre de l’Hydre de Lerne et du Lion tué par Hercule. Dans sa haine jalouse , Murtola attaqua ses oeuvres et même sa personne. Marini , sauvé par miracle, raconte ainsi dans YAdone son aventure '.

Girô l’infausta ebiave , e le sue strane Volgendo intorno e spaventose rote Abbassar fe la testa al fero cane Che in bocca tien la formidabil cote,

Sicchè toccô le macchine inumane Onde avvampa il balen che altrui percote ,

E con fragore orribile e rimbombo Avventô contro me globi di piombo.

Ma fosse pur del ciel grazia seconda Che innocenza e bontà sovente aita.. , fui riserbato à più tranquilla vita.

Marin1 obtint la grâce du coupable , lequel ne lui pardonna pas de 1 avoir forcé à la reconnoissance , et l’accusa d’avoir composé contre le duc de Turin un poème , la Cuccagna , publié à Na-

ÀDVERTISSEMENT. 10

voyages, tant en l’Europe qu’en l’Afrique et en l’Amérique, jointes à la puissante inclination que j’ay eue dès ma jeunesse à la poesie , m’ont bien valu un estude. Au reste, une langue n est pas une science, les parties dont l’ame est composée se trouvent aussi bien aux l rançois qu’aux Romains. L’imagination , l'entendement et la mémoire n’ont point de nation affectée, et pourveu qu’on les vueille cultiver avec quelque soin , elles portent du fruict indifféremment en toutes sortes de climats. J’avoue qu’il faut qu’un advocat sçacke le latin pour alléguer les lois de Justinian , qu’un grammairien soit consommé dans les langues pour enseigner l’etymologie des mots , et qu’un docteur de Sorbonne ail appris le grec et l’hébreu , pour puiser dans leur propre source les textes formels de l’Ecriture saincte . Mais pour ce qui est d'un poète, d’un philosophe moral ou d’un historien, je ne crois pas qu’il soit absolument necessaire. Je dy cecy pour certaines gens à la vieille mode , qui lors que la vérité les contraint d’approuver ce que je fay, n’ont rien à dire sinon . C est dommage qu'il n’ait point estudié ! Je le dy encore pour ceux qui, au heu d’essayer à faire quelque chose d’eux-mesmes, s’amusent non seulement à imiter, mais à prendre laschement tout ce que l’on voit dans les autres autheur s. Encore leur par donner oy je en quelque façon, s’ils le faisoient avecques dextérité ; maisils le font si grossièrement, et le sçavent si mal déguiser, que , comme l’on dit , on leur reconnoist aussi tost le manteau sur les espaules. Ces Messieurs-la eussent esté bien souvent punis en la Republique de Lacedemone . car

pies avant que l’auteur connût ce prince. Emprisonné et bientôt élargi , Marini vint à Paris, où l’appeloit la reine Marguerite , première femme de Henri IV .

Quindi l’Alpi varcando , il bel paese Giunsi a veder dello contrado Franca Dove i gran gigli d’oro ombra cortese Prestaro un tempo alla mia vita stanca.

Le virtù vidi e la beltà francese.

Vi abbonda onor, nè cortesia vi manca...

Il obtint une pension de i5oo écus, qui fut bientôt portée a deux mille, et composa alors son fameux poème de VAdone , qui parut en a 623, précédé d’une « lettre ou discours de M. Chapelain, portant son opinion sur le poème d’ Adonis du chevalier Marino. » — Le cavalier Marin mourut deux ans après, 1625. Malgré son enflure et ses obscénités , on ne peut lui refuser une riche et brillante imagination.

Advertissement.

Zl 2,eLTlMen souven,tpris sur le Met. Pour moy, si f estais sub - {ecta ce ViCe< Je ne m arr ester ois point à desrober des pensées • Je voudrois faire quelque bon larcin qui me peust enrichir pour toute ma ne ; mais je l’ abhorre tellement , que , mesme si je ly \ar fois les œuvres d un autre , ce n’est que pour m’empescher de me rencontrer avec luy en ses conceptions , et y suis si religieux , que quand j’en

ZZ7enf7eLC°Uler V**»™ * mienL LZ

meZ rZn i , appercevoir> il m’™t odvis que ma conscience , drois cïlZtZl SeCrettemfnt ’ me fait rougir lors que je vienrniput mitn rter’ °U que es louan(JCs qu’on me donnerait me sern P hn d accusalwns de mon crime. Outre tout cela; je ne scay

ZLfZ , eSP<re' ncmir ie ces MtaM -.car

brm rnZ > eS pemtres le moindre original d’un Freminet * est beaucoup plus prise que n'est la meilleure coppie d’un Michel

Ange - , tout de mesme entre les bons esprits l’invention, estant accompagnée de toutes les choses requises à la vraye poésie, est tous] ours preferée à toutes les autres parties d’un ouvrage. Il me semble desja que je vous oy dire que je ne laisse pas pourtant d’imiter, et qu Ovide a traitté devant moy des fables quej’ay escriles après luy. Je le confesse; mais je n’ay pris de luy que le suject tout simple, lequel j ay conduit et manié selon ma fantaisie ; que s’il s y rencontre en quelque endroit des choses qu’il ait dites , c'est que je les y ai trouvées si convenables et si necessaires . que la matière meles eus/, fournies d’elle-mesme , quand il ne m’en auroit pas ou -

V faute.6 Ckemn ’ et qUC *e ne les en Vouvois osier sans faire une

J ay commence un grand poème héroïque à l’honneur de nostre Orand Roy que Dieu semble avoir suscité pour abysmer en la

1 Né à Paris en 1^67, étoit peintre ordinaire du roi Henri IV ; on lui doit les peintures de la chapelle de Fontainebleau.’ Louis XIII lui donna l’ordre de Saint-Michel. Son fils , Martin Freminet, fut aussi un peintre habile. — Régnier a dédié

à Freminet le père sa 12e satire , la 10e et dernière de l’édit de 1608.

2 Que dire de lui qui ne soit connu ? Rappelons seulement que Voiture, écrivant « à Mme de Rambouillet sous le nom de Callot, excellent graveur », lui dit : « Il est arrivé beaucoup de fois qu’en vous jouant vous avez fait des desseins que Michel-Ange ne desavoueroit pas. » [Lettres de M. de Voiture, l.V,r» 1 A édit, de 1681).

Page 1