LA CREVAI L LE
u’on m’apporte une bouteille , Qui d’une liqueur vermeille Soit teinte jusqu’à l’orlet ,
Afin que soubs cette treille Ma soif la prenne au colet.
Il faut faire tabagye ,
Et celebrer une orgye A ce Bromien divin1,
Luy presentantpour bougie • Un hanap enflé de vin.
Lacquay, fringue bien ce verre ;
Fay que l’esclair du tonnerre Soit moins flamboyant que luy :
Ce sera le cimeterre Dont j’esgorgeray l’ennuy.
Voyez le sang qui dégoutté !
Il est , il est en déroute Ce lâche et sobre démon ,
Et je veux bien qu’on me berne ,
S’il n’en a dans le poulmon.
Sus donc , qu’on chante victoire ,
Et que ce grand mot d’à boire ,
Mette tant de pots à sec ,
i. Surnom de Bacchus, du grec £/5î«g?.
La Crevaille.
Qu’une eternelle mémoire S’en puisse exercer le bec.
Hurlons comme les Menades Ces airs qu’en leurs serenades Les amoureux font ouyr,
Au milieu des carbonnades,
Ne sçauroient nous resjouyr.
Bacchus ayme le desordre,
Il se plaist a voir 1 un mordre ,
L autre braire et grimasser,
Et 1 autre en fureur se tordre , Sous la rage de danser.
Il veut qu’icy de Panthée La mort soit représentée A la gloire du bouchon,
Et qu’au lieu de cet athée ,
On demembre ce cochon.
Que dis-je ! ô que j’ay la veue De jugement despourveue î Parbieu! c’est un marcassin,
Dont la trongne résolue Nous morgue dans ce bassin.
A voir sa gueule fumante ,
Il m est advis qu’il se vante ,
En grondant mille desfis ,
Que du sanglier d’Erymante ,
Il descend de pereen fils.
Il pourroit venir du diable.
Avec sa mine effroyable ;
Si se vera-t-il choqué ,
Et d’une ardeur incroyable Par nous défait et mocqué.
Orgye. 239
Ainsi, pour comble dejoye ,
Du faux renard de Savoye 1 Puissions-nous venir à bout,
Et mieux qu’on ne fîst à Troye Dans Thurin saccager tout.
Ainsi puisse en Italie ,
Avant qu’un avril r’allie L’espine et le rossignol ,
De tout point estre avilie La fierté de l’Espagnol.
0 que la desbauche est douce !
Il faut qu’en faisant carrousse Mafluste en sonne le pris;
Et que sur Pégase en housse,
Je la monstre aux beaux esprits.
Celui quy forgea ces rimes Dont Bacchus fait tous les crimes ,
C’est le bon et digne Gros ,
Qui voudroit que les abîmes Se trouvassent dans les brocs 2.
ORGYE.
us, sus, enfans! qu’on empoigne la couppe ! Je suis crevé de manger de la soupe.
Du vin ! du vin ! cependant qu’il est frais , Verse , garçon , verse jusqu'aux bords ,
1. Charles-Emmanuel, duc de Savoie, qui viola le traité d’alliance signé avec la France pour s’unir aux Espagnols. Richelieu marcha contre lui en personne , et , le 14 mai i63o, le roi lui-même força Chambéry a se rendre.'
a. Ces cinq derniers vers se trouvent imprimés a part dans
24o Le Tombeau
Car je veux chiffler à longs traits A la santé des vivans et des morts.
Pour du vin blanc , je n’en tasteray guere;
Je crains toujours le syrop de l’esguiere , Dont la couleur me pourroit attraper.
Baille-moy donc de ce vin vermeil :
C’est luy seul qui me fait tauper Bref, c est mon feu , mon sang et mon soleil.
0 qu’il est doux ! j’en ay l’ame ravie ,
Et ne croy pas qu’il se trouve en la vie Un tel plaisir que de boire d’autant;
F ay-moy raison, mon cher amy Faret,
Ou tu seras tout à l’instant Privé du nom qui rime à cabaret.
LE TOMBEAU DE MARMOUSETTE l.
1 faut que ma triste musette ,
0 noble et divine catin !
Souspire le cruel destin De vostre pauvre Marmousette ;
Il faut que sous ce vieux cyprez,
la 4e partie, avec cette apostille : Couplet à adjouster à la fin de la Crevaille.
i. C’est le nom d’une chienne épagneule. On connoît les pièces faites sur la puce de M“e Des Roches, sur la mort d’un perroquet (Tristan), de chiens et de chats (M™ Deshoulières), d une levrette (Scarron), enfin du perroquet de Mme du Plessis- Belliere , sur lequel on a écrit des volumes de bouts-rimés. (Voy. Sarasin, Dulot vaincu. Yoy. aussi d’Aubigné, Mémoires , publiés par Lud. Lalanne, Paris, Charpentier, i854, p. 4g.)
de Marmouset te.
Qui fournit la Parque de traits ,
Je déploré sa fin estrange,
Et que le dueil en soit si beau ,
Que de la Seine jusqu'au Gange L’on puisse envier son tombeau.
Sus, venez donc en cette place,
Non les chiens vilains et hargneux ,
Mais bien les gentils espagneux,
Plaindre l’honneur de vostre race;
Venez pousser autour de moy L’esclat d'un si funeste aboy.
Que l'impiteuse canicule,
Avec un long ressentiment ,
Pour hurler comme vous , s’accule Contre l’azur du firmament.
Qu’elle ne soit pas toute seule A vous respondre en cet ennuy,
Mais qu’à mesme effet aujourd’huy Cerbere ouvre sa triple gueule.
Las ! ce noir portier des enfers ,
Au col chargé d’horribles fers,
A desjà veu là-bas son ombre ,
Elle a desjà foulé le bord Où vont, dans cet empire sombre ,
Les chiens heureux après la mort.
0 trop lamentable advanture !
A peine six fois le croissant L’avoit esclairée en naissant,
Qu’elle a trouvé sa sépulture :
Ses yeux si gays et si jolys ,
Son corps qui faisoit honte aux lys,
Ses longues oreilles tannées,
Et la beauté de son maintien,
242 Le Tombeau de Marmousette.
Contre les fieres destinées,
A ses jours n’ont servy de rien.
Il est bien vray que , quand on pense A la main qui fist sontrespas ,
On y rencontre tant d’appas ,
Que son malheur s’en recompense ;
Un coup de mail inopiné Fatalement luy fut donné Par sa chere maistresse mesme :
Hé! pouvoit -elle périr mieux Que par ce miracle suprême ,
De qui l’œil fait mourir les dieux !
Non, non, ô la reine des charmes!
Sa gloire est sans comparaison ,
Et c’est avec juste raison,
Que je veux terminer mes larmes;
Aussi bien , après la pitié Qu’en tesmoigne vostre amitié ,
La mienne auroit mauvaise grâce.
Tay-toy donc, ma musette, icy,
Et dy seulement à voix basse Que je voudrois finir ainsi.