DE
Je fus tout yeux et tout oreilles;
J admiray leur maintien, leur taille et leur façon;
Mais dessus toutes ces merveilles,
Je demeuray charmé d’entendre leur chançon.
Et combien que mon souvenir En ait sceu fort peu retenir,
Tant s’en faut qu’il la sçache entière,
Je sçay bien toutefois que vos sainctes amours En estoient l’illustre matière,
Et que vous seulement en formiez le discours.
Je sçay bien qu’on n’ouyt jamais Sur la montagne à deux sommets Des paroles mieux ordonnées,
Et que jamais son prince, en qui loge le soing De vanter les grands hymenées,
Pour un plus doux concert ne mit l’archet au poing.
Tantost, publiant les vertus Dont vos esprits sont revestus,
Elles faisoient crever l’envie;
Tantost elles chantoient les plaisirs innocens Que vous goustez en cette vie ,
Et tantost vos ardeurs brilloient en leurs accens.
Là, s’estendant sur vos attraits ,
Elles animoient deux portraits A qui tout œil doit rendre hommage:
L’auguste front de l’un representoit un dieu,
Et l’autre estoit la vraye image De la majesté mesme assise en un beau lieu.
De quel air estoit là dépeint Le vif esclat de vostre teint,
Princesse d immortelle race!
Que n’y disoit-on point de vos yeux nompareils,
Ode.
Et de voir comme en vostre face La neige se conserve auprez de deux soleils 1
Mais en quel sublime degré Leur voix louoit-elle à mon gré La vostre, où tant de grâce abonde,
La vostre dont le son a des charmes si dous.
Que nul que l'echo seul au monde Ne s’oseroit offrir de chanter après vous !
Bref, de tant de rares trésors Qui font vostre ame et vostre corps, Qu’oublierent-elles à dire?
Encore que ma plume avecque vérité,
Dans ces vers pourroit faire lire Que vous en possédez plus d’une infinité.
Tous les rossignols d’alentour,
Qu’on oit se plaindre et nuit et jour D’une lascive tirannie,
Coupans l’air de leur aile aux mouvemens soudains, Four jouir de cette harmonie,
Se venoient là percher sur les testes des dains.
Ce démon tranquille et secret,
Qui cheminant d’un pas discret Assoupit toute violence,
De leurs divins accors estoit si bien séduit Qu’il faisoit voir que le silence Peut en quelque façon estre amoureux du bruit.
Mainte estoile, tombant des cieux Et disparoissant de mes yeux Comme une chose evanouye,
Sembloit descendre en terre avecque le dessein D’y changer sa veue en ouye Pour ecouter la voix qui partoit de leur sein.
Les cygales et les grillons,
Traversant en paix les sillons,
Près d’elles tasohoient à se rendre,
Et les plus rudes vents, de merveille comblez.
Dans le plaisir de les entendre,
Souffloient moins qu’il ne faut pour agiter les blez.
Cependant, ô roy sans esgal !
0 reyne qu’un nœud conjugal Sous un si beau sort apparie !
Tout ce qui venoit là de l’aube ou du couchant Tesmoignoit que, sans flaterie,
C’estoit pour le discours plustost que pour le chant.
C’estoit pour complaire au désir
D’ouir reciter à loisir
Vos perfections admirables,
Apprenant qu’en l’estât qui vous fait reverer On vous diroit incomparables,
N’estoit que l’un à l’autre on vous peut comparer.
0 clair ornement de nos jours!
Couple sacré, le vray recours De toutes les vertus ensemble ,
Vueille l’esprit fatal qui régit les humains D’un sceptre sous qui l’enfer tremble,
Laisser cent ans le vostre en vos royales mains!
Vueille continuer le ciel A vous faire gouster le miel Des heureux presens de Lucine!
Et puissent ces doux fruits de vos affections Monstrer comme de leur racine Il ne peut provenir que d’illustres scions.
ELEGIE
ue dira-t-on de moy si je ne dis rien d’elle? oi , mes yeux ayant veu cet unique modelle Des plus majestueux et plus brillans appas M ^on cœur lâche et muet ne le témoigné pas? oien j en parleray donc ; mais, ô dieux ! qu’en diray-je ? Ur de luy faire un teint qui surpasse la neige Quand elle vient couvrir les monts de sa blancheur D y mesler mainte rose en sa pure fraischeur,
De luy parer le front de deux estoiles vives D 'honorer ses cheveux de mille âmes captive’s De former d’un rubis la porte de sa vois ,
De chanter que d’un pin qui régné dans les bois lNature luy donna la beauté de la taille ;
Bref, sur un tel sujet ne dire rien qui vaille,
Et dire cependant ce qu’on peut de subtil.
Si ce n’est mesme chose , helas ! que s’en faut-il?
Parlons donc, pour le moins, de l’ardeur agréable , Du tourment amoureux , du plaisir incroyable Que j’eus à son abord , bien qu’à peine un moment Me laissa possesseur de ce contentement;
Mais ce que j'entreprens est-il moins dificile?
Le feu perpétuel qui flambe en la Sicile Est-il plus violent quand il va jusqu’aux cieux Que celuy que l’amour m’a versé par les yeux?
Et parmy tout cela, dans ces divines plaines
Où les heureux esprits sont payez de leurs peines , Treuve-t’on rien d’esgal au bien que j’ay gousté Devant ce bel objet dont je suis enchanté?
Trois ans s’estoient coulez depuis que ma franchise , Après avoir rompu les chaisnes de Belise Et fait sauver mon cœur esclave en sa prison ,
Avoit remis mes sens au train de la raison ;
Je m’en glorifiois mesme avec insolence,
Quand cet archer ailé , de qui la vigilence Est tousjours en embusche afin de r’atraper Ceux qui de ses liens se pensent eschaper.
Me tendant un filet, s’en vint à l'impourveue Jetter sur moy la main au détour d’une rue ,
Où plein d’estonnement je me vis arresté,
Où ravy j’adoray cette illustre beauté ,
Qui comme une autre Flore apparoissant couverte Des trésors du printemps et d’une robe verte ,
Et se monstrant debout sur le pas de son huis ,
Me combla pour jamais de mille doux ennuis.
0 destin ! m’escriay-je en voyant ces merveilles,
Ce précieux amas de grâces nompareilles ,
En quel piege mortel , à force d’estre beau ,
M’as-tu conduit icy pour choir dans le tombeau !
Je n’eus pas le loisir d’achever cette plainte ,
Que, me laissant navré d’une profonde attainte ,
Elle se retira plus viste qu’un esclair
Qui nous vient esblouir et qui se pert en l’air;
Et combien que ce fut par une sombre allée Qu’elle prit son chemin ou plustost sa voilée ,
Le glorieux esclat de ses divins attraits Illumina le lieu long-temps encore après.
Mais , une obscurité s’emparant de mon ame ,
Malgré cette lumière et celle de ma flame ,
Aussitost me frapa d’un tel aveuglement Et mit un tel desordre en mon entendement
264 Elegie.
Par le cruel effet d’une si pronte absence ,
Dont le coup m’outrageoit avec tant de licence,
Que je fus plus d’une heure avant que de sçavoir Ce que j avois à faire en ce nouveau devoir.
Tantost je m’ingerois , j’entens de la pensée,
De courir après elle, et, la teste baissée,
M en aller dans sa chambre à ses beaux yeux m’offrir; Mais mon sage respect ne le pouvoit souffrir;
Tantost je portois l’œil en haut à sa fenestre
Pour voir si , comme un jour qui ne fait que de naistre ,
Au travers de la vitre opposée à mon bien ,
De cet astre caché je n’appercevrois rien ;
Et, me voyant frustré de cette chere attente ,
Le sein enflé de dueil , la face mal contente ,
Après avoir enfin remarqué la maison Où gist de ma douleur la seule guérison ,
Après m estre informé , d’une voix curieuse,
Du beau nom et du rang de ma victorieuse ,
Afin d en concevoir ma perte ou mon salut ,
Je me laissay porter où mon destin voulut.
En ce resveur estât je fay toute la ville,
Heurtant l’un , choquant l'autre, et d’une ame incivile , bans saluer amy , dame , ny cordon bleu ,
Sur 1 eau , pour quelque temps , je promene mon feu.
es passans du Pont-Neuf, considerans ma mine , Dans 1 estourdissement qui sur mes sens domine , Pensent que je sois y vre , et , me montrans au doigt , Jugent du plus caché par ce que l’on en voit.
Las .’ je 1 estois aussi , mais qu’aucun ne m’en blâme :
Je 1 estois d avoir beu d’un breuvage de flame Qui se prend par les yeux et qui va droit au cœur,
Ju 1 amour 1 introduit en guise de liqueur.
De là, favorisé de mon heureux genie ,
Qui m assista toujours durant cette manie.
Au coucher de Phebus je fus tout estonné
Elegie.
Que je revy l’aspect du pourprix fortuné Où comme en son Olimpe habite ma deesse.
Je m’arreste aussitost; humble, je le carresse,
Puis à maint long soupir ayant lasché le cours,
Je luy tiens à part moy cet aymable discours :
Gentil effect de l’art , pompeuse architecture ,
Qui recelés en toy l’honneur de la nature ,
Beau rocher où se voit le plus beau diamant Que jamais le soleil ait fait en s’animant ,
Celeste tabernacle , amoureux domicile ,
Ton glorieux accez me sera-t’il facile?
Et sans que mon espoir ait trop de vanité,
Puis-je croire qu’un jour cette divinité ,
Qui fait dans ton enclos sa belle résidence ,
Souffre enfin que ma bouche y mette en evidence , Devant son clair autel , la violente ardeur Dont ma foy se dispose à servir sa grandeur ?
Mes vœux atteindront-ils au bonheur de luy plaire ? Oseray-je prétendre à quelque doux salaire ,
Que je borne au souhait de sa compassion ,
Qnand elle connoistra ma pure affection ,
Parmy les mouvemens que dans nos cœurs excite L’impetueux effort d’un penser illicite ,
Et parmy les ennuis qui me sont préparez ,
Outre les maux presens et les maux endurez?
Ouy, les maux endurez : je les veux mettre en conte, Car combien que leur terme à peu de chose monte ,
Ils m’ont semblé déjà si longs et si cuisans ,
Qu’ils me font reputer les heures pour des ans,
Au bout de ces propos , enfans d’un beau martire , Devers l’hotel de Rets à pas forcez je tire ,
Et , trouvant mon cher duc , mon maistre sans pareil , Qui fait à son plaisir mon sort pasle ou vermeil ,
Je luy dis à l’écart le tourment qui m’oppresse ,
Et comme il semble à voir que par une maistresse
Regrets.
Le doux tiran des cœurs luy vueille disputer Le sceptre de mon ame, et sur luy l’emporter.
Mais, le courtois qu’il est, tant s'en faut qu'il s'en fasche it qu il en est aise, et que sa main le lasche Avec condition que, regnans à moitié ,
Elle aura mon amour et luy mon amitié.
regrets.
ay veu répandre des larmes A ces beaux vainqueurs Où brille avec tant de charmes Le doux roi des cœurs ;
J’ay veu les yeux que j’adore Imiter pour moy l’aurore Au lever du jour,
Et je n’ay pas fait encore Un excès d’amour !
Jay veu ma chere Cephise,
D’un soupir ardant,
Montrer comme elle est eprise ,
En me regardant ;
J’ay veu son beau sein d’y voire ,
Prez de qui la neige est noire ,
Esmeu de mon sort ,
Et je n’ay pas pour sa gloire Enduré la mort!
La Plainte de Tirsis.
EPIGRAMME
A Monseigneur le Chancelier1.
ntre tant de vives merveilles Dont nos jardins sont embellis ,
Pour toy, grand Seguier, les abeilles Ne volent plus que sur les lis :
Le miel s’en gouste en ton bien dire ,
Et leurs rois seuls en font la cire Au profit de tous les humains ,
Depuis qu’au mérité octroyée ,
Elle a l'honneur d’estre employée Sous Louis par tes nobles mains.