Leduc de Retz
Le Contemplateur.
Je m’entretiens avecThetis Des poissons et grands et petis Que de ses vagues elle enserre ,
Et ne puis assez admirer,
Voyant les bornes de la terre , Comme elle les peut endurer.
Mais elle m’en dit la raison :
C’est que le respect qu’elle porte A Dieu, qui l'a mise en prison ,
Ne luy permet pas qu’elle en sorte.
11 suffît qu’elle ait autrefois Logé ses monstres dans les bois Pour aider à punir nos crimes ,
Et qu'elle ait surpassé les monts , Pour nous plonger dans les abismes Où trebucherent les démons.
Là dessus , me représentant Les tristes effets du deluge ,
Quand au premier logis flotant j Le genre humain eust son refuge ,
, ■> Je feins un pourtrait à mes yeux Du bon Noé chery des cieux , Pleurant pour les pechez du monde ,
, Et m’estonne, à voir tout périr, Qu’enfîn, au lieu d’accroistre l’onde ,
" Des larmes la firent tarir.
! Puis , voyant passer devant moy Une colombe à tire-d’aile , ’
Aussi tost je me ramentoy L’autre qui luy fut si fidele ;
J’estime que le sainct Esprit Dèslors cette figure prit Pour r’asseurer sa foy craintive ,
Et qu’entre cent arbres espais
Il choisit le rameau d’olive ,
Pour luy-mesme annoncer la paix.
Tantost, faisant agir mes sens Sur des sujets de moindre estofe ,
De marche en autre je descens Dans les termes du philosophe ; Nature n’a point de secret Que d’un soin libre , mais discret ,
Ma curiosité ne sonde ;
Ses cabinets me sont ouvers ,
Et, dans ma recherche profonde,
Je loge en moy tout l’univers.
Là , songeant au flus et retlus ,
Je m’abisme dans cette idée ;
Son mouvement me rend perclus,
Et mon ame en est obsédée.
Celuy que l^Eûripe engloutit Jamais en son cœur ne sentit Un plus ardent désir d’apprendre ; Mais quand je veux bien l’esplucher, J’entens qu’on n’y peut rien entendre , Et qu’on se pert à le chercher.
Là, mainte nef au gré du vent Sillonnant laplaine liquide Me fait repenser bien souvent A la boussole qui la guide ;
La miraculeuse vertu Dont ce cadran est revestu Foule ma raison subvertie ,
Et mes esprits, en ce discort, S’embrouillent dans la sympatie Du fer, de l’aymant et du nort.
Là, considérant à loisir Les amis du temps où nous sommes ,
Le Contemplateur.
Une fureur me vient saisir Qui s’irrite contre les hommes.
0 mœurs ! dis-je , ô monde brutal !
Faut-il que le plus fier metalK^
Plus que toy se montre sensible !
Taut-il que , sans te reformer,
Une pierre dure au possible Te fasse honte en l’art d’aymer!
Mais ô pourquoy me plains-je aiusi Du peu d’amitié qui se trouve ,
Si ce grand Duc qui règne icy Pour moi tout le contraire prouve !
Ne reçoy-je pas tous les jours Autant en effets qu’en discours Des marques de sa bien-vueillance , Et n’aquerrois-je pas le nom Du cœur le plus ingrat de France Si ma bouche disoit que non?
Yoylà comme en me reprenant Avec ces dernieres parolles Sur mon bon-heur m entretenant, Je rends les premières frivolles ; Yoylà comme , selon l’objet ,
Mon esprit changeant de projet,
Saute de pensée en pensée.
La diversité plaist aux yeux,
Et la veue en fin est lassée De ne regarder que les cieux.
Tantost comme un petit batteau Dans la bonace non suspecte, J’apperçoy voguer sur cette eau .
^ Le nid que l’orage respecte :
PomTluy le flot amer est doux , Aquilon retient son couroux ,
Le Contemplateur.
Saturne a 1 influence heureuse ,
Et Phebus, plein de passion,
Aide, en sa chaleur vigoureuse,
A faire éclorre l’alcyon.
Tout ce qu’autrefois j’ay chanté De la mer, en ma Solitude,
En ce lieu m’est représenté ,
Où souvent je fay mon estude.
J y voy ce grand homme marin*
Qui d' un véritable burin - Vivoiticy dans la mémoire.
Mon cœur en est tout interdit ,
Et je me sens forcé d’en croire Bien plus qu on ne m’en avoit dit.
Il a le corps fait comme nous ,
Sa teste à la nostre est pareille ,
Je 1 ay veu jusques aux genous,
Sa voix a frappé mon oreille ,
Son bras d escailles est couvert,
Son teint est blanc, son œil est vert , Sa chevelure est azurée.
Il m’a regardé fixement,
Et sa contenance assurée M’a donné de l’estonnement.
Un portrait qui n’est qu’ébauché Représente bien son visage ;
Sous du poil son sein est caché.
Il a des mains le libre usage ;
De la droitte il empoigne un cor Fait de nacre aussi rare qu’or,
Dont les chiens de mer il assemble, le puis croire un Glauque aujourd’huy ;
i . Comparez le Géant du cap , de Camoëns.
Le Contemplateur.
Bref, à nous si fort il ressemble ,
Que j’ay pensé parler à luy.
De mainte branche de coral,
Qui croist sous l’eau comme de l’herbe, Et dont Neptune est liberal,
Il porte un pennache superbe ;
Vingt tours de perles d’Oriant,
Riches d’un lustre variant,
En guis'e d’echarpe le ceignent; D’ambre son chef est parfumé,
Et, quoy que les ondes le craignent,
Il en est pourtant bien-aymé.
Tantost, lassé d’estre en repos Sur un si haut et si dur siégé, Cherchant un lieu plus à propos ,
Je tens aux lapins quelque piege ; Tantost je tire aux cormorans,
Qui bas dans les flots murmurans Tombent percez du plomb qui tue;
Ils se débattent sut ce bort ,
Et leur vie en vain s’esvertue D’eschaper des mains de la Mort.
Tantost, nous allant promener Dans quelque chaloupe à la rade,
Nous laissons après nous traisner Quelque ligne pour la dorade.
Ce beau poisson, qui lapperçoit ,
Pipé de l’espoir qu’il conçoit,
Aussi tost nous suit à la trace.
Son cours est leger et bruyant ,
Et la chose mesme qu’il chasse En fin l’attrape en le fuyant.
Quelquefois, bien loing ecaite,
Je puise , pour apprendre à vivre,
36 Le Contemplateur.
L’histoire ou la moralité Dans quelque venerable livre; Quelquefois, surpris de la nuit En une plage où pour tout Fruit J’ay ramassé mainte coquille,,
Je reviens au chasteau , resvant , Sous la faveur d’un ver qui brille Ou plustost d’un astre vivant.
0 bon Dieu ! m’escriay-je alors, Que ta puissance est nompareille D’avoir en un si petit corps Fait une si grande merveille !
0 feu qui, tousjours allumé ,
Brusîes sans estre consumé !
Belle escarboucle qui chemines ,
Ton éclat me plaist beaucoup mieux Que celuy qu’on tire des mines ,
Afin d’ensorceler nos yeux !
Tantost, saisi de quelque horreur D’estre seul parmy les tenebres, Abusé d’une vaine erreur,
Je me feins mille objets funèbres; Mon esprit en est suspendu ,
Mon cœur en demeure esperdu ,
Le sein me bat, le poil me dresse, Mon corps est privé de soustien,
Et, dans la frayeur qui m’oppresse,
Je croy voir tout, pour ne voir rien.
Tantost, délivré du tourment De ces illusions nocturnes ,
Je considère au firmament L’aspect des flambeaux taciturnes ; Et, voyant qu’en ces dous desers Les orgueilleux tyrans des airs
Le Contemplateur.
Ont appaisé leur insolence ,
J’escoute , à demy transporté ,
Le bruit des ailes du Silence ,
Qui vole dans Tobscurité.
Treuvay-je au retour couvert mis ,
J’entretiens mon DUC à la table ,
En tant comme il me l’est permis ,
De quelque propos délectable ;
Je le fay rire de ma peur,
Je luy dy quel spectre trompeur J’ay creu s’estre offert à ma veue,
Et, pour noyer tout mon soucy,
Sur un grand verre je me rue ,
Où le vin semble en rire aussi.
Là, suivant les sujets du temps ,
Tantost nous parlons de la digue Où, vray prophète , je m’attens De voir crever la jeune Ligue 1 ;
Tantost, les cœurs tous rejouis ,
Nous célébrons du Grand LOUYS L’heur, la prudence et le courage ,
Et disons que le Cardinal Est à la France dans l’orage Ce qu’au navire est le fenal.
Tantost , sur le bruit que l’Anglois Une visite nous préparé ,
Nous projettons tous les explois De quoy la Victoire se pare.
Tenez-vous donc pour assuré Que cet ennemy conjuré
x. Il s’agit ici du siège de la Rochelle , où la jeune ligue sera détruite par le cardinal de Richelieu.
38 Le Contemplateur.
Qui tant de faux desseins embrasse En ce lieu propre à l’en punir Sera receu de bonne grâce ,
S’il nous oblige d'y venir.
Tantost, après minuict sonné.
Ayant chez moy fait la retraitte,
D’un soing aux muses adonné ,
J’escry comment Amour me traitte.
Tantost mesprisant son pouvoir,
Quoy que sans yeux , je luy fay voir Par quel moyen on le surmonte,
Je me guery des maux souffers ,
Et d’une genereuse honte Ma raison brise tous ses fers.
Tantost , d’un son qui me ravit Et qui chasse toute manie ,
La saincte harpe de David Preste à mon lut son harmonie.
Puis, jusqu’à tant que le sommeil, Avec un plaisir sans pareil ,
Me vienne siller la prunelle ,
Je ly ces sacrez Testamens Où Dieu, d’une encre solemnelle.
Fait luire ses hauts mandemçns.
Tantost, levé devant le jour,
Contré ma coustume ordinaire.
Pour voir recommencer le tour Au celeste et grand luminaire ,
Je l’observe au sortir des flos,
Sous qui la nuit, estant enclos,
11 sembloit estre en sépulture;
Et, voyant son premier rayon,
Beny l'autheur de la nature,
Dont il est comme le cravon.
Le Contemplateur.
Ainsi , dis-je en le regardant, Verra-t-on, quoy que l’oubly face, Au point du dernier jnur ardant
Ressusciter l'humaine race ;
Ainsi, mais plus clair et plus beau ,
Vèrra-t-on , comme ce flambeau ,
Monter au ciel le corps du juste ,
Apres qu’avecques majesté, I
Dieu , séant en son trosne auguste ,
L’aura par sa bouche arresté.
Lors , d’un soucy grave et profont Me ramassant tout en moy-mesme ,
Comme on tient que nos esprits font Pour faire quelque effort extresme ,
L’immortelle et sçavante main De ce fameux peintre romain 1 N'a rien tracé d’émerveillable Que ce penser de l’advenir,
Plein d’une terreur agréable ,
Ne ramene en mon souvenir.
Là, resvant à ce jour prefîs En qui toute ame saine espère ;
Jour grand , où l’on verra le fils Naistre aussi tost comme le père ,
Je m’imagine au mesme instant
u Michel-Ange. Allusion au tableau du Jugement dernier.
Entendre le son éclattant De la trompette serafique , Et pense voir en appareil
JESUS au milieu du soleil.
Espouvantable et magnifique
La voix de la seconde vie ,
A ce bruit, que je doy nommer
Le Contemplateur.
Qui semble desjà ranimer Celle que la Parque a ravie ;
A ce ton qui de bout en bout Icy bas resveillera tout ,
Et pour le dueil , et pour la joye ,
Il n’est posture, quant au corps ,
En quoy mon œil esmeu ne croye Voir sortir du tombeau les morts.
L’un m’apparoist un bras devant ; L’autre ne montre que la teste ,
Et, n’estant qu’à moitié vivant,
Force l’obstacle qui l’arreste.
Cestuy-cy s’esveille en sursaut ; Cestuy-îà jOinrîéS mains en haut, Implorant la faveur divine ;
Et l’autre est à peine levé Que d’un cœur dévot il s’incline Devers l’agneau qui l’a sauvé.
Près de là , le frère et la sœur, Touchez de ce bruit dont tout tremble , D’estre accusez d’inceste ont peur,
Pour se trouver couchez ensemble.
Icy, la femme et le mary,
Objet l’un de l’autre chery,
Voyans la clarté souhaittée.
Semblent s’estonner et gémir D’avoir passé cette nuictée Sans avoir rien fait que dormir.
Tel, quin’eust sceu quasi marcher Autrefois, travaillé des goûtes,
Court maintenant et va chercher Du ciel les glorieuses routes.
Tel , de qui le seul ornement Fut d’estre vestu richement
1 *rfï1
Le Contemplateur.
Et d’avoir des valets sans nombre , Esbahy de sa nudité ,
N’est plus suivy que de son ombre , Encore va-t-elle à costé.
Yeu qu’il manquoit jadis de langue ,
Et fait à Dieu , qu’il a servy,
Son humble et première harangue ;
L’autre , qui jamais du soleil
N’avoit veu l’éclat nompareil ,
Pour estre aveugle de naissance,
Admire à présent sa couleur,
Dont il ignoroit la puissance ,
Bien qu’il en connust la chaleur.
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Bref , en cette apparition ,
Sans aucune imperfection Je me figure voir renestre.
Mais les meschans desesperez ,
Pour qui desjà sont préparez De l’enfer les tourmens énormes ,
Ne se représentent à moy Que si hideux et si difformes Que mon ame en transit d’effroy.
Il m’est advis qu’en mesme endroit Je voy la divine balence Peser et le tort et le droit Sans faveur et sans violence.
Après ce jugement final Donné sur le sainct tribunal Devant qui Dieu veut qu’on responde , Je croy que le haut element Ne fait desjà de tout le monde Qu’un globe de feu seulement.
Le Contemplateur.
Les estoilles tombent des cieux , Les fiâmes dévorent la terre ,
Le mont Gibel1 est en tous lieux ,
Et par tout gronde le tonnerre.
La salemandre est sans vertu , L’asbeste2 passe pour festu ,
La mer brusle comme eau-de-vie ,
L air n’est plus que soufre allumé ,
Et 1 astre dont l’aube est suivie Est par soy-mesme consumé.
Les métaux , ensemble fondus ,
Font des rivières précieuses ;
Leurs flots bouillants sont espandus Par les campagnes spacieuses.. ^
Dans ce feu, le dernier des maux ,
Tous les terrestres animaux Se consolent en quelque sorte,
Du déluge à demy vengez ,
En voyant ceux que l’onde porte Aussi bien comme eux affligez.
SL’unique oyseau 3 meurt pour tousjours , La nature est exterminée,
Et le Temps, achevant son cours,
Met fin à toute destinée.
Ce vieillard ne peut plus voler;
Il se sent les ailes brusler Avec une rigueur extresme^)
Rien ne le sçauroit secourir;
i. Etna, volcan de Sicile. Le mot gibel , en arabe, signifie déjà montagne.
Amiante , matière textile indestructible par le feu.