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LA PETARRADE AUX RONDEAUX

CAPRICE

ouble homonime, et vous , fine équivoque1,

A jointes mains ma Clion vous invoque Pour fagotter quelque gentil rondeau Qui désarçonné et Victor et Brodeau2.

Auprès de vous les plus hautes pensées Sont aujourd’huy dans l’estime abbaissées.;

i. Homonime , dit Furetière , c’est la même chose que équivoque.

Nos anciens poètes avoient de nombreuses espèces de rimes. Pour P. Delaudun d’Aigaliers, « la première , plus excellente et moins usitée, pour estre la plus difficile , est Y équivoque, qui est lorsqu’un mot de deux , trois ou quatre syllabes , rime et simbolise à la fin d’un vers avec un autre vers , lorsqu’il y a plusieurs dictions, ce qui se montre et apprend facilement, par exemple , comme en mon livre des Meslanges il y a une epistre à damoiselle Claire Delaudun, ma tante :

Pour déclarer mon vouloir, ô ma tante !

Et sur quel point j’ay ors mis mon attente,

Et que sçacbiez seurement et de seur Ce qui me cause une extresme douceur....

M. Quicherat , dans son savant Traité de versification française, appelle « rime équivoque ou équivoquée une rime dans laquelle la dernière ou les dernières syllabes d’un vers sont re-

La Petarrade.

Les plus beaux sens , les termes les plus forts , Tous eshanchez, rampent à demy morts ,

Et le caprice avecques sa peinture ,

Qui fait bouquer 3 et l’Art et la Nature ,

Ce fou divin, riche en inventions,

Bizarre en mots, vif des descriptions,

Ce rare autheur des nobles balivernes ,

Quoy qu’inspiré du démon des tavernes , N’ose parestre et n’a plus de crédit Depuis qu’en cour vostre honneur reverdit.

prises à la fin du vers suivant dans un sens différent , souvent avec une orthographe tout autre. » — Crétin s’est distingué dans ce genre de rime , lui dont Marot a dit :

Le bon Crétin au vers équivoqué.

Voici, du bon Crétin, quelques vers pour exemple :

Grands et petits, sautereaux, sauterelles,

Ont de plaisir et liesse abondance :

On chante, on rit; qui le corps a bon danse;

Et, pour montrer qu’il ne leur chaille mie

Des maux passés , l’un prend sa chalemie [chalumeau) ,

L’autre un tabour, l’autre une cornemuse ;

Celuy n’y a qui en son cor ne muse.

On commît en ce genre les vers de Marot : en rime — m’enrime ; rimailleurs — rime ailleurs ; rimassez — rime assez ; ma rimaille — marri , maille, etc.

2. Victor et Brodeau, c’est tout un. — Victor Brodeau étoit de Tours. On a de lui un poème intitulé les Louanges deJ.-C ., Lyon, in-8, Sulpice Sabonet Ant. Constantin, i5/jo. Le début n’a rien d’équivoqué ;

Verbe etemel dès le commencement,

Mis en secret dedans le pensement Du Dieu puissant....

3. Se dit des choses qu’on est contraint de faire par la violence. (Furetière.)

La P E TA R RADE

Voyez un peu comme icy tout se change !

Comme du blasme on passe à la louange !

Je vous croyois infâmes autrefois,

Et maintenant je vous donne ma vois;

J’eusse juré qu’au front des seuls théâtres Les francs badauts , des farces idolastres ,

Les sots laquais et les vils crocheteurs,

Se montreroient vos seuls admirateurs;

Et cependant, forcé de m’en desdire,

Tout le premier j’en estouffe de rire ;

Je vous chéris , je vous approuve en vers ,

Et hors d'En vers j’en veux faire à l’envers.

Hymnes sacrez , piteuses elegies ,

Stances d’amour, joviales orgies ,

Odes sans pair, doux et graves sonnets,

^ ous n’estes plus que chants à sansonnets :

Un seul rondeau vaut un poëme epique 1 ;

Un seul rondeau vous fait à tous la nique,

Et l’epigrame, à sa comparaison ,

N’est qu'un labeur sans rime et sans raison.

Ha ! je voy bien qu’en ce siecle malade Pour plaire au goust il faut que la balade 3,

i. Ce vers est l’original ironique du vers trop sérieux de Boileau :

Ln sonnet sans défauts vaut seul un long poème.

i. A la suite du rondeau, ramené par Voiture, sont venus en effet la ballade , le chant royal et le triolet; mais Voiture ne vit pas la vogue du triolet, qui ne reparut qu’à la fin de i648. année de sa mort , et qui fourmille dans les Sottisiers , surtout en 1649 et depuis cette époque. Boileau croit à tort avoir vu des triolets dans Marot :

Marot bientôt après fit fleurir les ballades,

Tourna des triolets....

Sarasin , dans sa Pompe funèbre de Voilure , montre le Triolet

aux Rondeaux.

Le chant royal et le gay triolet,

R-’entrent en vogue et prosnent leur rolet.

Je connois bien qu’il faut que l’anagrame,

Et l’acrostiche1, et l’echo qu’on reclame ,

suivant le convoi tout en larmes ; mais on chercheroit en vain des triolets dans les œuvres de ces deux poètes. — Le plus ancien exemple de triolet que nous connaissions se trouve dans le roman de Cléomadès, par Adenès Le Roy. Clarmondine, dans un instant où Cléomadès la laissoit seule sous un frais ombrage ,

î ne cbançonnete chanta Tele que je vous diray jà.

Et cette chansonnette est un véritable triolet :

Diex ! trop demeure mes amis,

Tart m’est que le revoie ,

Li biaus , li courtois , li jolis ;

Diex ! trop demeure mes amis!

Puis qu’en luy sont tous biens assis ,

Pourquoi ne l’ameroie?

Diex ! trop demeure mes amis :

Tart m’est que le revoie.

Saint-Amant n’est pas le seul qui ait remarqué cette vogue extraordinaire des anciens genres qu’on renouveloit. Dans sa Nouvelle allégorique , ou histoire des troubles arrivez au royaume Eloquence , Furetière, parlant de la reine Eloquence, dit :

« Au milieu de ses troupes eclatoit la Pleine avec toute sa douceur et sa majesté , environnée d’un petit corps d’archers ou chevau-legers de sa garde, commandez par des officiers de nouvelle création et qui servoient par quartier. Les uns se nom— moient Ballades , les autres Enigmes , les autres Triolets , tous pourveus à la nomination d’une dame appelée la Mode , qui avoit depuis peu obtenu beaucoup de crédit auprès de la reine. » i. On se rappelle, dans le Poète crotté, ces deux vers :

J’ay veu qu’un sonnet acrostiche ,

Anagramme par l’emistiche....

Un exemple curieux d’anagramme se trouve au-dessous du

La Petarrade

Et qui respond si bien au bout du vers ,

Soient ramenez aux yeux de l’univers;

portrait de Louis XIII gravé en 1621 par Léon. Gaultier. Nous ne croyons pas qu’ils aient été imprimés ailleurs :

Anagrammes pronostiques de gloire et de félicité à l heureux régné du très-chrestien roy de France et de Navarre Louis i5e, thés en forme de discours du sacré nom de Sa Majesté , sans addition , diminution ou mutation aucune des lettres :

Louis TREISIESME, ROI DE FRANCE ET DE NAVARRE.

0 très-saint, nai à reformer le service de Dieu !

Ce dessein illustre de roi te va faire renomer;

Ce rare soin fera reluire ton juste diadesme ;

Le roi des cieux rémunérera ta foi si ardente ,

Ta foi divinisée otera d’erreur les mecreans.

La doctrine de vie en tes jours sera rafermie :

Desja on t’admire à te voir refrener les vices.

Déifié en mile vertus sacrées on t’ira adorer.

En divers efets la miséricorde ornera ta vie :

Ta vie se va rendre en effet le miroir des rois.

0 rare ! le sacré nom de juste te fera diviniser !

Rare et divin , redoneras les ofices au mérité :

Tu seras idoine à rendre la justice reformée,

Astrée, ton aimé désir, s’offre à revenir du ciel ;

Mars, dieu si redouté, en terre a fini sa colere.

Je vois desja un rare acord entre fils et mere;

Ton roiaume sera si fidele à te rendre service !

Tu feras Anne mere, et des lors joie ici durera.

Vrai cœur de lion, si ardent et fier ès armées ,

Va ès terres idumées i donner et i ancrer la foi ;

Revere la crois et Dieu afermira ton dessein;

Ce mistere i refleurira en deues adorations.

Ton armée, sire , efroiera le Turc desja désuni.

Aie ton ferme recours en Dieu , il t’i addressera.

Dieu t’a réservé à redifier le sacré mont Sion.

Sion t’admirera en rares œuvres de félicité.

Le cretien te semond a l’i favoriser d’arrivée La mer aise s’ofrira de l’i conduire en seureté.

Le fameux Jordan se sentira récréé de t’i voir;

L’Eufrate , Sire, recevra ton domaine si désiré ;

Enfin tu seras crié et adoré roi de Jérusalem ,

Et vas fere en Orient des miracles de vrai roi.

aux Rondeaux.

Qu’en suitce d'eux il convient que l’epislre,

Le lay pleurard , le virelay belistre L’enigme2 goffe 3 et l'embleme pédant ,

Sur nostre esprit reprennent ascendant ;

Qu’il fauf enfin que le diantre onrevoye,

Que le rebus ses deux LL desploye4,

Et qu’à son flanc le cocq-à-l'asnes aussi Ergottant tout vole et rechante icy.

Çà , faisons mieux , barbotons les paroles Que la magie enseigne en ses escoles ;

Traçons un cerne et prononçons tout bas:

M or rie, morruc, tarrabin, tarrabas ;

Qu’à ces grands mots, horreur des cimetières ,

Sortent en chats grondans par les goutieres

1. On trouve peu de lais et de virelais parmi les modernes. Dans nos anciens poètes même, « l’usage est si rare de ces deux sortes de poemes , qu’il y a fort peu de personnes qui le cognoissent », dit P. Delaudun d’Aigaliers {Art poét ., a, i5); et, apres avoir ajouté : « (Je) ne trouve pas qu’aucun des bons poetes s'y soit amusé », il cite un virelay de lui-même et un lay d’Alain Chartier.

2. On a de l’abbé Cotin un Hecueil des énigmes de ce temps , Paris, Loyson, 1661, 3 parties, in-12. — On voit par là la vogue du genre : Boileau lui-même y a sacrifié.

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