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IV. — Décision de la Société des Amis de la Consti

tution au sujet de ces démêlés 64

Exposition de mes principes (1)

C'est la constitution que je veux défendre, la constitution telle qu'elle est. On m'a demandé pourquoi je me déclarois le défenseur d'un ouvrage dont j'ai souvent développé

(1) En fixant au commencement du mois de mai 1792 la publication de ce premier numéro et en indiquant le vendredi de chaque semaine comme date de chacun des suivants, Laponneraye (t. I, p. 314 à 325) ajoute: « Pendant qu'il siégeait à l'Assemblée Constituante, Robespierre s'était élevé mille fois contre l'acte constitutionnel, ouvrage de cette Assemblée, dont il blâmait énergiquement les dispositions aristocratiques. Il donna en commençant son journal une exposition de ses principes, dans laquelle il expliqua pourquoi, après s'être montré si hostile à la Constitution de 91, il s'en constituait le défenseur ». (Voir l'introduction, pages IX et suivantes).

L. Gallois, p. 114 à 118 et E. Hatin, ibid., t. VI, p. 280, 284 et 285, reproduisent quelques passages de cet article qu'ils commentent. — E. Hamel (t. II, pp. 249 à 253), analyse cet article. — G. Michon, ibid., pp. 115 et 116.

Dès ce premier article, Robespierre faisant allusion à ses démêlés avec Condorcet et Brissot, et au Traité sur la République publié par le premier, explique ce qu'il faut entendre par République et Monarchie.

les défauts : je réponds que, membre de l'Assemblée constituante, je me suis opposé, de tout mon pouvoir, à tous les décrets que l'opinion publique proscrit aujourd'hui: mais que depuis le moment où l'acte constitutionnel fut terminé et cimenté par l'adhésion générale, je me suis toujours borné à en réclamer l'exécution fidèle, non pas à la manière de cette secte politique que l'on nomme modérée, qui n'en invoque la lettre et les vices que pour en tuer les principes et l'esprit; non pas à la manière de la cour et des ambitieux, qui, violant éternellement toutes les lois favorables à la liberté, exécutant avec un zèle hypocrite et une fidélité meurtrière toutes celles dont ils peuvent abuser, pour opprimer le patriotisme; mais, comme un ami de la patrie et de l'humanité, convaincu que le salut public nous ordonne de nous réfugier à l'abri de la constitution, pour repousser les attaques de l'ambition et du despotisme (2).

L'Assemblée constituante a tenu dans sa main la destinée de la France et de l'Univers ; elle pouvoit tout à coup élever le pluple français au plus haut degré de bonheur, de gloire et de liberté; elle est restée au-dessous de sa mission sublime. Elle a violé souvent les principes éternels de la justice et de la raison, qu'elle avoit solennellement proclamés. Les droits de la nation et de l'humanité sont restés les mêmes; mais les circonstances sont changées et elles doivent déterminer la nature des moyens que l'on peut employer, pour les rétablir dans toute leur étendue.

Peut-être la seconde législature, en arrivant au gouvernail de la révolution, auroit-elle pu examiner quelles étoient les véritables limites de ses devoirs et de sa puissance, et si les premiers représentans avoient eu eu le droit de lui imposer le serment qu'ils avoient exigé d'elle. Sans doute, si elle eût alors déployé un grand caractère, si un homme de génie et de vertu s'étoit élevé dans son sein, pour lui présenter le tableau des décrets qui démentoient la déclaration des droits, et violoient les principes fondamentaux de la constitution; si elle les avoit immolé d'un seul coup au peuple et à la liberté, je ne peux douter que, dans ce moment, la majorité de la nation, fatiguée des

(2) Hatin, ibid., t. VI, p. 284, publie le premier paragraphe.

fautes de la première assemblée, n'eût applaudi, avec transport, à cette grande et courageuse démarche.

Mais l'Assemblée léislative s'est empressée de prêter un serment unanime et absolu à l'acte constitutionnel tout entier. Les premières paroles qui retentirent dans sa tribune, furent de pompeux éloges, prodigués indistinctement à tous les membres de la première législature. Cerutti déclara qu'il avait donné au monde la meilleure de toutes les constitutions possibles. Ce Code fut apporté en triomphe par des vieillards, comme un livre sacré; plusieurs le baignèrent de leurs larmes et le couvrirent de baisers. L'acte constitutionnel fut reçu avec moins de gravité et de respect que de superstition et d'idolâtrie; et l'Assemblée législative parut se tenir dans une humble contenance devant l'ombre même de l'Assemblée constituante (3).

Il ne lui appartient point de toucher à la constitution qu'elle a juré de maintenir; tout changement aujourd'hui ne pourroit qu'alarmer les amis de la liberté.

Au sein des orages excités par tant de factions, auxquelles on a laissé le tems et donné les moyens de se fortifier; au milieu des divisions intestines, perfidement combinées avec la guerre étrangère, fomentées par l'intrigue et par la corruption, favorisées par l'ignorance, par l'égoïsme et par la crédulité, il faut aux bons citoyens un point d'appui et un signal de ralliement; je n'en connois point d'autre que la constitution.

J'ai observé que ceux qui, durant le cours de la première assemblée représentative, furent accusés d'exagération pour avoir défendu les droits du peuple contre le despotisme et contre l'intrigue, étoient les plus zélés apôtres de la doctrine que je professe en ce moment. Au contraire, j'ai surpris ceux qui afïectoient le rigorisme le plus scrupuleux en matière de constitution, pour immoler la liberté à la

(3) Le 4 octobre 1791, l'Assemblée législative, présidée par Pastoret, désigna une délégation de douze membres pris parmi les plus âgés des députés pour aller chercher l'acte constitutionnel; ce document fut apporté solennellement par l'archiviste Camus, ancien constituant, entouré des douze commissaires ; et après la présentation, chacun des membres présents dans l'assemblée, soit 492, prêta le serment sur la Constitution; puis Cerutti commenta, aux applaudissements de tous, la portée de ce geste, et fit voter des remerciements à l'assemblée constituante qui avait élaboré cette Constitution. (Bûchez et Roux, ibid., t. XII, pp. 41 à 49).

cour, déclamant depuis quelque tems contre les vices de la constitution et contre l'assemblée dont elle est l'ouvrage. J'ai entendu des hommes qui ne surent jamais que calomnier le peuple et combattre l'égalité, faire retentir le mot de république. J'ai vu ceux qui étoient toujours restés audessous des principes de notre révolution, nous présenter l'appât d'un gouvernement plus libre et plus parfait. La cour, tous les intrigans, tous les chefs de factions, conspirent à la fois contr'eïle, parce qu'ils ont besoin de tout bouleverser pour partager impunément entr'eux les dépouilles et la puissance de la nation. Dans la crise orageuse où ils nous ont conduits à force de complots et de perfidies, ils voudroient que le patriotisme lui-même commençât à ébranler de ses propres mains l'édifice constitutionnel, pour élever sur ses ruines, ou le despotisme royal ou une espèce de gouvernement aristocratique, qui, sous des noms séduisans, nous donneroit des chaînes plus pesantes que les premières.

Depuis le moment ou j'ai annoncé le dessein de combattre tous les factieux, j'ai vu des hommes qui naguère, conservoient encore quelque réputation de patriotisme, me déclarer une guerre plus sérieuse que celle qu'ils prétendent faire aux despotes; je les ai vus épuiser tous les moyens dont on ne manque jamais, lorsqu'on a remis la fortune publique entre les mains de ses amis, et qu'on participe, sous différens titres, à toutes les espèces de pouvoir, pour me peindre à la fois, dans toutes les parties de l'empire, tantôt comme un royaliste, et tantôt comme un tribun ambitieux. A cet excès de délire, j'ai reconnu la terreur dont mes nouveaux adversaires étoient frappés; et toutes les preuves qui m'annonçoient leurs funestes projets, ont pris, à mes yeux, le caractère de l'évidence. Je suis royaliste! oui, comme un homme qui, presque seul, a lutté trois ans contre une Assemblée toute puissante pour s'opposer à l'excessive extension de l'autorité royale; comme un homme qui, bravant toutes les calomnies d'une faction aujourd'hui confondue avec celle qui me poursuit, demanda que le monarque fugitif fût soumis à la justice des lois; comme un homme qui, sûr que la majorité de l'Assemblée rétabliroit Louis XVI sur le trône, s'est dévoué volontai-

rement à la vengeance de ce roi, pour réclamer les droits du peuple; comme un homme enfin qui défendra encore, au péril de sa vie, la constitution contre la cour et contre toutes les factions. Je suis républicain (4)! oui, je veux défendre les principes de l'égalité et l'exercice des droits sacrés que la constitution garantit au peuple contre, les systèmes dangereux des intrigans qui ne le regardent que comme l'instrument de leur ambition; j'aime mieux voir une assemblée représentative populaire et des citoyens libres et respectés avec un roi, qu'un peuple esclave et avili sous la verge d'un sénat aristocratique et d'un dictateur. Je n'aime pas plus Cromwel que Charles Ier; et je ne puis pas plus supporter le joug des Décemvirs que celui de Tarquin. Est-ce dans les mots de république ou de monarchie que réside la solution du grand problème social? Sont-ce ks définitions inventées par les diplomates pour classer les diverses formes de gouvernement qui font le bonheur et le malheur des nations, ou la combinaison des lois et des institutions qui en constituent la véritable nature? Toutes les constitutions politiques sont faites pour le peuple ; toutes celles où il est compté pour rien, ne sont que des attentats contre l'humanité! Eh! que m'importe que de prétendus patriotes me présentent la perspective prochaine d'ensanglanter la France, pour nous défaire de la royauté, si ce n'est pas la souveraineté nationale et l'égalité civile et politique qu'ils veulent établir sur ses débris? Que m'importe qu'on s'élève contre les fautes de

(4) E. Hatin recherche les manifestations de républicanisme de Robespierre; il rapporte une conversation à ce sujet, chez Mme Roland, en juillet 1791, d'après cette dernière, donc de source suspecte (t. V, p. 277) ; il reproduit plusieurs passages du journal de Robespierre à ce sujet ; celui ci-dessus, depuis les mots: « Je suis républicain! Oui!... » jusqu'à ceux-ci: < ...ne sont que des attentats contre l'humanité ». (Ibid., t. VI, p. 284); plus loin, p. Il, un autre passage où Robespierre reproche à Brissot et à Condorcet d'avoir demandé intempestivement l'abolition de la royauté en 1791 ; et enfin, il reproduit un paragraphe du premier article de la première Lettre de Robespierre à ses Commettants où il dit :

« Le nom de république ne suffit pas pour affermir l'empire de la liberté... « ... Ce n'est point un vain mot que la République ; c'est le caractère des « citoyens, c'est la vertu, c'est-à-dire l'amour de la patrie, le dévouement « magnanime qui confond tous les intérêts privés dans l'intérêt général... Ce « n'est point assez d'avoir renversé le trône; ce qui importe, c'est d'élever « sur ses débris la sainte égalité, les droits imprescriptibles de l'homme ... » Ibid, t. VI, p. 285).

la cour, si, loin de les réprimer, on ne cesse de les tolérer et de les encourager, pour en profiter ? Que m'importe que l'on reconnaisse, avec tout le monde, les vices de la constitution qui concernent l'étendue du pouvoir royal, si on anéantit le droit de pétition ; si on attente à la liberté individuelle, à celle même des opinions; si on laisse déployer contre un peuple alarmé une barbarie qui contraste avec l'éternelle impunité des grands conspirateurs; si on ne cesse de poursuivre et de calomnier tous ceux qui, dans tous les tems, ont défendu la cause de la nation contre les entreprises de la cour et de tous les partis ? Que nous importe que de tems en tems on renouvelle le bruit d'un prochain départ du roi, comme pour sonder les esprits, et flatter les patriotes imprudens d'une dangereuse illusion? Le roi n'a-t-il pas déjà fui, il y a un an, dans le moment qui paraissoit le plus favorable à la liberté ; dans un tems où la France n'étoit point en proie aux divisions qui la tourmentent, et où elle n'avoit point à soutenir une guerre étrangère? Eh bien, cet événement a-t-il tourné au profit du peuple ou du despotisme? N'est-ce pas à cette époque que se rapportent les décrets désastreux qui ont mutilé notre constitution? N'est-ce pas alors que le sang des citoyens désarmés coula sous le glaive de la proscription (5)? N'est-ce pas dans le moment où l'autorité royale étoit suspendue et le roi confié à la garde de La Fayette, que la coalition dont ce dernier était le chef, rendit au monarque une autorité immense, transigea avec lui aux dépens de la nation, en faveur des ambitieux qui avoient ourdi cette trame, et appesantit, en son nom, un joug de fer, sur tous des patriotes de l'empire? Que faisiez-vous durant ce temps-là, Brissot et vous Condorcet? car c'est vous et vos amis que j'ai ici en vue? Tandis que nous discutions à l'Assemblée constituante la grande question, si

(5) Ces décrets modifiant la Constitution furent votés lors de la révision et de la coordination des diverses parties éparses de l'acte constitutionnel, en août 1791, d'après le projet du Comité, présenté par Thouret. Robespierre prit une part très active à cette discussion, et déjà, dans son Adresse aux Français, publiée en juillet 1791, il exprimait la crainte que les Constituants ne portassent la main sur leur propre ouvrage et ne profitassent de cette révision pour altérer la Constitution, la modifier dans un sens favorable à la Cour.

Il fait également allusion aux massacres du Champs de Mars du 17 juillet 1791 ) plus loin il revient sur ces faits.

Louis XVI étoit au-dessus des lois, tandis que, renfermé dans ces limites, je me contentais de défendre les principes de la liberté, sans entamer aucune autre question étrangère et dangereuse, et je n'échappois pas pour cela aux calomnies de la faction dont j'ai parlé, soit imprudence, soit toute autre cause, vous secondiez de toutes vos forces ses sinistres projets. Connus jusque-là par vos liaisons avec La Fayette, et par votre grande modération; long-tems sectateurs assidus d'un club demi aristocratique (le club de 1789), vous fîtes tout à coup retentir le mot de république; Condorcet publie un traité sur la République dont les principes, il est vrai, étoient moins populaires que ceux de notre Constitution actuelle; Brissot répand un journal intitulé le républicain, et qui n'avoit de populaire que le titre ; une affiche, dictée par le même esprit, rédigée par le même parti, sous le nom du ci-devant marquis Duchatêlet (6) et parent de La Fayette, ami de Brissot et de Condorcet, avoit paru dans le même tems sur tous les murs de la capitale. Alors tous les esprits fermentèrent ; le seul mot de république (7) jeta la division parmi les patriotes, donna aux ennemis de la liberté, le prétexte qu'ils cherchoient, de publier qu'il existait en France un parti qui conspirait contre la monarchie et la constitution; ils se hâtèrent d'imputer à ce motif, la fermeté avec laquelle nous défendions à l'Assemblée constituante, les droits de la souveraineté nationale contre le monstre de l'inviolabilité. C'est par ce mot qu'ils égarèrent la majorité de l'Assemblée constituante; c'est ce mot qui fut le signal du carnage des citoyens paisibles, égorgés sur l'autel de la patrie, dont

(6) Brissot prononça à la tribune des Jacobins, le 10 juillet 1791, un discours dans lequel il demandait à la fois la déchéance et le jugement de Louis XVI. Il avait contribué, à cette époque, à la fondation du journal le Républicain, dont quelques numéros parurent et qui avait pour rédacteurs, avec Condorcet, le colonel Achille Duchâtelet, parent et ami de La Fayette.

Le Ier juillet, ce même Duchâtelet, avait fait afficher dans Paris un placard, dénoncé le même jour par Malouet à l'assemblée : Trente millions à gagner. Avis aux Français (reproduit par Sigismond Lacroix : Actes de la Commune de Paris, 2" série, t. V, p. 3/6-377. — A. Mathiez: Le Club des Cordeliers pendant la crise de Varennes et le Massacre du Champ de Mars. P- 85.

(7) Ce passage, à partir de cet endroit, jusqu'aux mot « et la Révolution recula, peut-être d'un demi-siècle », est reproduit par Hatin. ibid., t. VI, p. 285.

tout le crime étoit d'exercer légalement le droit de pétition, consacré par les lois constitutionnelles. A ce nom les vrais amis de la liberté furent travestis en factieux par les citoyens pervers ou ignorans ; et la révolution recula peutêtre d'un demi-siècle. Il faut tout dire, ce fut encore dans ce tems critique que Brissot vint à la Société des amis de la Constitution, où il n'avoit presque jamais paru, proposer dans la forme du gouvernement, des changemens dont les règles les plus simples de la prudence nous avoient défendu de présenter l'idée à l'assemblée constituante (8). Par quelle fatalité Brissot se trouva-t-il là, pour appuyer le projet de pétition qui servit de prétexte à la fameuse coalition, pour amener le massacre du Champ-de-Mars ! Quels qu'aient pu être les motifs perfides de ceux qui poussèrent de bons citoyens à cette démarche, elle étoit innocente, sans doute ; la pétition dont le projet avoit été arrêté, n'avoit d'autre objet que de proposer à l'assemblée nationale de consulter ses commettans, avant de prononcer sur l'affaire du monarque : Pourquoi Brissot vint-il en rédiger un autre qui indiquoit l'abolition de la royauté, dans un moment où la faction n'attendoit que ce prétexte de calomnier les défenseurs de la liberté (9) ! Et ce fut nous que l'on accusoit d'exagération, qui nous opposâmes dans la société des amis de la Constitution, au premier projet de pétition, dont nous ne contestions pas la légitimité, mais dont nous prévîmes les suites funestes. C'est nous qui fûmes obligés de déployer autant de circonspection que de fermeté pour guérir les blessures faites à la liberté par cette fatale catastrophe. Je ne prétendrai pas cependant que les intentions de Brissot et de Condorcet furent aussi coupables que les événemens furent désastreux; je veux bien ne point adopter les reproches que leur ont faits beaucoup de patriotes, de n'avoir feint alors de se séparer de La Fayette, dont ils avoient été les panégyristes, que pour

(8) Le discours de Brissot « sur la question de savoir si le roi peut être jugé » (Paris, imp. nat. s. d. in-8° de 27 pages) est reproduit, in-extenso, par Aulard : La Société des Jacobins, ibid., t. II, pp. 608 à 626).

(9) La deuxième pétition déposée au Champ de Mars, peu de temps avant le massacre, était l'œuvre de Brissot qui le reconnaît lors de son procès devant le tribunal révolutionnaire, et de Laclos qui y aurait introduit la phrase taxée d'orléanisme. (Mathiez, ibid., p. 262).

mieux servir son parti, et se frayer une route à la législature à travers des obstacles simulés, pour exciter, en leur faveur, la confiance et le zèle des amis de la liberté. Je ne veux voir dans leur conduite passée, qu'une souveraine impolitique et une profonde ineptie. Mais aujourd'hui que leurs liaisons avec La Fayette et Narbonne ne sont plus un mystère, aujourd'hui que l'expérience du passé peut répandre une nouvelle lumière sur les événemens actuels; aujourd'hui qu'ils ne dissimulent plus de projets d'innovations dangereux, qu'ils réunissent tous leurs efforts pour diffamer ceux qui se déclarent les défenseurs de la Constitution actuelle; qu'ils sachent que la nation romproit en un moment, toutes les trames ourdies pendant plusieurs années, par de petits intrigans. Quiconque fondant des projets ambitieux sur de nouveaux égaremens du monarque, oseroit allumer la guerre civile, au moment où la guerre étrangère nous est suscitée, seroit le plus grand ennemi de la patrie. Français, représentais, ralliez-vous donc autour de la Constitution; défendez-la contre le pouvoir exécutif; défendez-la contre tous les factieux. Ne secondez point les vues de ceux qui prétendent qu'elle est inexécutable, parce qu'ils ne veulent pas l'exécuter; sachons en supporter quelque tems les imperfections, jusqu'à ce que les progrès des lumières et de l'esprit public amènent le moment où nous pourrons les effacer au sein de la paix et de l'union. Ses défauts appartiennent aux hommes, mais ses bases sont l'ouvrage du ciel; et elle porte en elle-même le principe immortel de sa perfection. La déclaration des droits, la liberté de la presse, le droit de pétition, celui de s'assembler paisiblement; des représentans vertueux, sévères envers les grands, inexorables pour les conspirateurs, indulgens pour les foibles, respectueux pour le peuple, protecteurs arderis du patriotisme, gardiens religieux de la forme publique ; des représentans qui ne s'appliquent point à faire des ministres, et à régner en leur nom, mais qui les surveillent et les punissent sans partialité; moins initiés dans les intrigues de la cour, que dans l'art de défendre la liberté ; la paix et l'abondance renaissant sous leurs auspices; il n'en faut pas davantage pour forcer la royauté à marcher dans le sentier que la volonté du souve-

rain lui a tracé, ou pour amener insensiblement et sans secousses l'époque où l'opinion publique, éclairée par le tems ou par les crimes de la tyrannie, pourra prononcer sur la meilleure forme de gouvernement qui convient aux intérêts de la nation. Nous aurons donc le courage de défendre la constitution, au risque d'être appelles (sic) royaliste et républicain, tribun du peuple, et membre du comité autrichien (10). Nous la défendrons avec d'autant plus de zèle, que nous en sentons plus vivement les défauts. Si notre obéissance entière, même aux décrets qui blessent nos droits, est un sacrifice à nos anciens oppresseurs, que ceux-ci ne nous refusent pas du moins l'exécution de ceux qui les protègent. S'ils voyoient la Constitution dans toutes les lois qui favorisent la tyrannie, s'ils ne la reconnoissoient plus dans ceux qui l'enchaînent, nous serions retombés sous un joug plus insupportable que celui dont elle nous avoit affranchis.

En la défendant, nous n'oublierons pas non plus, que les tems de révolution ne ressemblent point aux tems de calme, et que la politique de nos ennemis fut toujours de les confondre, pour assassiner légalement le peuple et la liberté. Nos principes, notre civisme n'a rien de commun avec celui du ministre Narbonne, qui, voyant d'un œil tranquille l'étendard de la contre-révolution arboré dans le midi, osoit provoquer la vengeance nationale contre les généreux Marseillois, par la raison que, pour éteindre l'incendie de la guerre civile, ils n'avoient pas attendu les ordres des incendiaires (n): nous n'aimons pas la constitution comme ceux qui y trouvent toujours des armes pour égorger les patriotes foibles, et pour opprimer les soldats,

(10) Dans le Patriote français du 20 mai, Brissot avait accusé Robespierre de complicité avec la Cour et le Comité autrichien, parce qu'il était hostile à la guerre. Dans le n° du 10 juin, il écrivait: « M. Robespierre a entièrement levé le masque. Digne émule des meneurs autrichiens du côté droit de l'assemblée... >

(11) A la fin de février, des troubles éclatèrent à Marseille à cause de la présence, dans ses murs, d'un régiment suisse dit d'Ernest, commandé par des officiers contre-révolutionnaires. Les habitants avaient demandé son éloignement. Le Ministre de la guerre Narbonne en leur ayant pas donné entière satisfaction, le peuple se porta aux casernes, désarma le régiment et le força à quitter la ville. (Procès-verbal de la séance de l'Assemblée Législative du 6 mars 1792: Rapport du député Archicr).

mais jamais pour châtier les chefs militaires et les coupables puissans. Nous la défendrons, non contre la volonté générale et contre la liberté, mais contre les intérêts particuliers et contre la perfidie. Nous ne nous occuperons des individus, que lorsque leurs noms seront inséparablement liés à la cause publique.

Nous ne nous dissimulons pas que nous allons armer tous les partis contre nous; il nous restera le suffrage de notre conscience et l'estime de tous les honnêtes gens.

Observations sur les moyens de faire utilement la guerre (12)

La guerre est commencée; il ne nous reste plus qu'à prendre les précautions nécessaires pour la faire tourner au profit de la révolution. Faisons la guerre du peuple contre la tyrannie, et non celle de la cour, des patriciens, des intrigans et des agioteurs contre le peuple. Celle que nous venons d'entreprendre a été ouverte par un revers ; il faut qu'elle finisse par le triomphe de la liberté, ou que le dernier des français ait disparu de la terre. Mais pour exécuter ce grand dessein, il faut d'autres moyens que les petits manèges de l'intrigue, et les vaines déclamations des charlatans politiques; il faut toute la sagesse et toute l'énergie d'un peuple libre: il faut même commencer par

(12) Les 28 novembre 1791 et 25 janvier 1792, Robespierre avait prononcé aux Jacobins deux importants discours sur cette question de la guerre qu'il jugeait inopportune et contraire aux intérêts de la Nation. N'ayant pu l'empêcher, il donne de sages conseils afin d'en prévenir les abus et surtout il met en garde le peuple contre l'ambition des grands chefs.

Les premiers événements du théâtre de la guerre connus à Paris le Ier mai, avaient confirmé d'ailleurs les craintes de Robespierre. Mal préparées, mal conduites par un corps d'officiers suspects nos troupes lâchèrent pied dès les premières escarmouches, à la fin d'avril, à Mons et à Tournay, sans combat et massacrèrent leur général, Théobald Dillon, rendu responsable du désastre. Dans son article, Robespierre fait allusion à ces faits et indique les moyens les plus propres à prévenir la trahison et à maintenir la discipline dans l'armée, désorganisée, d'ailleurs par l'émigration.

Laponnerave (t. I, pp. 325 à 339) et l'Histoire parlementaire (t. XIV, pp. 352 à 362), reproduisent cet article. — L. Gallois (pp. 118 à 129) en cite des extraits. — Hamel (t. II, pp. 239 à 241) 1'analvse et le commente. — Georges Michon, dans Robespierre et la guerre révolutionnaire en donne quelques extraits (pp. 117-118).

l6 LE DÉFENSEUR DE LA CONSTITUTION

remonter aux véritables causes de nos erreurs et de nos disgrâces, pour les réparer, par des exploits dignes de notre cause.

Quand les orateurs qui nous excitoient à la guerre, nous montroient les armées autrichiennes désertant les étendarts du despotisme, pour voler sous le drapeau tricolore (13); et le Brabant, tout entier, s'ébranlant pour accourir au-devant de nos lois; nous pouvions nous attendre à un début plus heureux; nous devions croire qu'on avoit pris les mesures nécessaires pour réaliser ces magnifiques prédictions. D'après l'idée que nous nous sommes formée des dispositions des peuples belgiques, ne semble-t-il pas au moins, qu'il étoit facile au gouvernement français, d'y exciter des mouvemens heureusement combinés, avec les approches de nos troupes Les despotes ont bien su souvent préparer le succès de leurs armes, par les opérations de la politique : Pourquoi la cause de la liberté n'est-elle pas servie avec le même zèle que celle de l'ambition et du despotisme? Qu'a-t-on fait pour éveiller et pour seconder l'ardeur des patriotes belges et liégeois? Comment a-t-on répondu aux pressantes sollicitations de ceux que nous avons vus au milieu de nous (14)? S'il est vrai, comme on l'a dit em-

(13) Le 20 novembre 1791 et le 17 février 1792, aux Jacobins, un membre avait affirmé que « dans les Pays-Bas autrichiens une coalition de patriotes, au nombre de plus de vingt milles étaient prêts à voler au secours de la France ,et à se soulever ». (Aulard : La Société des Jacobins, t. III, pp. 258-381).

Le 13 décembre, à la barre de la Législative, Anarcharsis Cloots vint affirmer que « le 20 février prochain, la cocarde tricolore et l'air Ça ira feraient les délices de vingt peuples délivrés;.... que les progrès rapides de Rochambeau, de Luckner, de Kellermann vers les embouchures de l'Escaut, de la Meuse, de la Moselle et du Rhin donneront une commotion épouvantable à tous les trônes environnants ;... Que tous les peuples briseront leurs chaînes... » (Biblio. Nat. Le 33 - 3 x) ; voir aussi les discours de Brissot à l'Assemblée Législative et aux Jacobins les 29 et 30 décembre 1791 : « Cette attaque serait le coup de tocsin qui sonnerait le réveil des peuples, ébranlerait toutes les bastilles étrangères ». (Biblio. Nat. Lb 40/666) ; et encore celui de Vergniaud à l'assemblée, du 27 décembre 1791.

(14) A l'annonce de la Révolution Française, en 1789, la Belgique, qui depuis le traité d'Utrecht (1714), appartenait à l'Autriche, avait chassé les troupes impériales, et déclaré, le 11 janvier 1700, l'empereur Joseph II déchu de ses droits à la souveraineté. Cette révolution avait inspiré aux Français un vif enthousiasme, parce qu'ils la croyaient démocratique; or, elle était surtout dirigée par le clergé aux privilèges duquel Joseph II avait voulu toucher. L'élément populaire, les Vonckistes, comme on appelait les patriotes, parce

phatiquement, que pour abattre les tyrans, on comptoit sur nos presses autant que sur notre artillerie, pourquoi a-t-on laissé cette arme oisive? Pourquoi des manifestes, destinés à développer les droits du peuple et les principes de la liberté n'ont-ils pas été traduits par les soins du gouvernement, en langues allemande et belgique, et répandus d'avance parmi le peuple et dans l'armée autrichienne? Pourquoi ne leur a-t-on pas présenté une garantie formelle du plan de conduite que nous nous proposions de suivre après la conquête, à l'égard des affaires politiques de cette contrée ?

Pour sentir l'importance de cette observation, il suffit de nous rappeller quelle est la situation intérieure des provinces belgiques. On sait, que sans compter la faction autrichienne, qui est celle du gouvernement actuel, elles sont divisées en deux partis, celui des états, composé du clergé, de la noblesse et de la bourgeoisie aristocratique, et le parti populaire. Ce dernier est le seul que les principes et l'intérêt de notre constitution nous permettoient de protéger : il f alloit lui garantir cette protection par une déclaration nette et précise, pour le fortifier et l'encourager à une insurrection favorable à la cause commune. Examinez si votre silence, dans une occasion où tout vous invitoit à parler, ne nous a pas privés des ressources que nous pouvions trouver, dans le pays même que nous voulions attaquer. Dans ces circonstances quel parti auroit remué pour seconder nos efforts? Celui du peuple, qui n'a pas plus de confiance que nous dans les vues de notre cour et de notre gouvernement, voit encore à la tête de nos armées, cette caste nobiliaire, ennemie naturelle de l'égalité, dont les chefs n'ont pas dissimulé le projet de donner à notre constitution un caractère aristocratique; il sait que le système des deux chambres est adopté, même par des français qui

qu'ils étaient dirigés par l'avocat Vonck, s'agitèrent en vain ; ils furent accusés de prêcher la violence et le pillage, et de recevoir leur mot d'ordre des révolutionnaires de France. Des intrigues divisèrent les états de Brabant; des trahisons achevèrent de désagréger ce mouvement d'émancipation; les patriotes ne tardèrent pas à être proscrits, poursuivis, persécutés ; un grand nombre, comme Vonck, se réfugia en France ; ce dernier mourut à Lille le Ier décembre 1792. Enfin, en novembre 1700, les Autrichiens traitèrent avec les états et revinrent en Belgique qui, de nouveau, fut remise sous leur joug jusqu'au moment où, en 1792, Dumouriez envahit le territoire qui, désormais, devint le théâtre des opérations des troupes de la Convention contre les alliés.

l8 LE DÉFENSEUR DE LA CONSTITUTION

prennent le titre de patriotes, et qui se déclarent même les ennemis de la royauté. Il falloit le rassurer contre la crainte que les victoires de nos généraux fissent pencher la balance en faveur de la puissante faction de l'aristocratie, et que les ennemis de notre constitution ne fussent tentés de faire chez lui l'essai d'un gouvernement qu'ils désiroient nous donner.

Les aristocrates belges qui pourroient compter assez sur les principes de ces derniers, peuvent avoir leurs sujets d'inquiétude, fondés sur la nature de notre constitution et sur le vœu du peuple français. Dans cet état d'incertitude, cette faction se réuniroit plutôt aux armées autrichiennes qu'aux nôtres; car dans les dissensions civiles, les partis rivaux se détestent plus vivement enentf'eux, que l'ennemi commun, contre lequel ils s'étoient d'abord armés. Enfin, j'ai vu des défenseurs de la liberté belgique, désirer qu'on leur garantit que la France, maîtresse de ce pays, ne le regarderoit pas comme un moyen de faire avec l'Autriche un accommodement plus conforme aux vues du cabinet de Vienne et des Thuileries qu'aux intérêts des belges. Il falloit dès l'origine; il faut encore aujourd'hui, déclarer solennellement, que les français n'useront de leurs forces et de leurs avantages, que pour laisser à ce peuple, la liberté de se donner la constitution qui leur paroîtra la plus convenable. Oue cette déclaration soit remise entre les mains de nos r>roores soldats, afin que chacun d'eux connoisse la volonté nationale dont il doit être l'exécuteur. Ne perdez jamais de vue le grand intérêt qui nous a mis les armes à la main, Il ne suffit point ici de prendre des villes et de gagner des batailles : ce qui nous importe réellement, ce sont les conséquences de cette guerre pour notre liberté politiaue. Or, soit que le Brabant conquis fût rendu à l'Autriche comme une condition de la paix: soit que sur les ruines de la domination de François, s'élevât, sous les auspices de nos chefs triomphans, une constitution contraire aux principes de l'égalité, nous n'aurions fait que servir les desseins des ennemis de notre liberté, et notre sang n'auroit coulé que pour la cause de la tyrannie. Que cette pensée soit donc toujours présente à nos esprits, durant tout le cours de cette guerre; que les

PREMIER NUMERO IQ.

noms sacrés de la liberté, de l'égalité, du peuple brillent sur nos drapeaux; qu'ils soient gravés sur la poitrine de nos guerriers; que tout annonce de loin au yeux de nos ennemis.

Le but de la guerre sainte que nous avons entreprise; que nos prisonniers (si quelques-uns des nôtres tombent entre leurs mains), leur portent ces leçons salutaires ; que les leurs viennent les puiser dans notre camp, et deviennent les défenseurs ou les missionnaires de la liberté universelle !

Mais si, négligeant tous les moyens que je viens d'indiquer, on continue de suivre l'esprit qui a présidé aux commencemens de cette guerre, en quoi différera-t-elle de celles qu'allumoient les barbares caprices des despotes? et quel succès pourra justifier les brillantes prophéties de ceux qui l'ont provoquée avec tant d'empressement?

Pour assurer le succès d'une pareille guerre, il faut encore ranimer la confiance et élever les armes de nos soldats; il faut par-tout exalter l'esprit public et l'amour de la patrie.

Mais, pour ranimer la confiance des soldats, suffit-il de blâmer leur défiance ? non, il faut en faire cesser les justes causes. Pouvez-vous leur faire oublier que la révolution a été faite contre la noblesse, et que c'est la noblesse qui est à leur tête? Pouvez-vous effacer de leur esprit toutes les perfidies de la cour et des ennemis de la constitution ? Donnez-leur donc des chefs en qui ils aient confiance, des chefs dont les mains ne soient pas teintes du sang des patriotes. Il en est un qui semble porté par l'opinion publique; Lukner (sic) ne paroît avoir que l'ambition de vaincre, et personne ne lui en conteste le talent : si on le croit ignorant en politique et en constitutions, s'il peut être trompé par l'intrigue, on croit au moins à sa franchise; et si l'amour de la patrie permettoit, dans des circonstances si graves, de hasarder un jugement sur un homme que l'on ne connoît point particulièrement, je dirois, que de tous les patriciens, il est peut-être celui à qui l'on pourroit, avec moins d'inquiétude, remettre la défense de l'état. Mais peut-on nier que l'opinion publique ne soit au moins très partagée sur d'autres? Que dis-je? s'il est vrai que cette guerre doit

décider de notre liberté ou de notre servitude, n'est-ce pas trahir ouvertement la cause publique de remettre sa destinée entre les mains d'un général dont l'ambition, fatale au patriotisme, a déjà porté tant de coups mortels à notre constitution, et fait couler, au sein de la paix, le plus pur sang des Français (15)?

Un chef de faction ne peut être celui de l'armée du peuple, à moins qu'on ne veuille immoler le peuple à cette faction; et si jamais nos soldats, indifférens sur le caractère moral et sur les projets politiques de leurs chefs, n'étoient plus que les aveugles instrumens de leurs volontés, ce vœu sacrilège ne seroit-il pas rempli?

Pour élever le courage de nos soldats, il faut leur témoigner de l'estime et de la confiance. Cependant que n'a-t-on pas fait pour les avilir, depuis les premiers événemens de ma campagne? On a affecté d'imputer à leur indiscipline des échecs évidemment préparés par la perfidie. Pourquoi feindre d'en douter encore? N'est-il pas notoire que les ennemis, prévenus de notre attaque, nous attendoient à Mons et à Tournai, avec des forces imposantes? N'est-il pas notoire que nos troupes manquèrent de vivres, et que la disette fut aussi fatale à nos soldats que le fer de nos ennemis? Eh bien! on oublie tout cela, pour fprélsenter les défenseurs de la patrie comme les assassins d'un officier fidèle et patriote; et dans ce premier désastre, on ne semble appercevoir que la mort de Dillon innocent ou coupable, inepte ou perfide, je ne m'oppose pas à ce qu'on pleure son sort : mais moi, mes premières larmes couleront pour la patrie outragée depuis trop longtems. Qu'un autre Dillion, au milieu des maux qui nous menacent, ne voyant que la perte de son cousin, vienne, au sein de l'assemblée législative, intéresser la nation entière à la vengeance de son illustre famille; que des cris de douleur répondent à ses discours (16); moi, c'est pour les Plébéiens massacrés

(15) Allusion à La Fayette.

Par contre, le vieux maréchal Luckner inspirait, pour le moment, une certaine confiance à Robespierre. Plus tard, lorsque ses complaisances coupables envers La Fayette, convaincu de trahison, seront découvertes, il ne l'épargnera plus (voir ci-après n° 10, page 302).

(16) A la séance du mardi i«r mai 1792, Arthur Dillon, parent du général Théobald Dillon, massacré par ses soldats après le désastre de Tournay, était venu demander justice à l'assemblée. Plusieurs militaires furent poursuivis à Douai ; l'un d'eux, Vasseur, fut condamné à mort le 19 mai.

aux champs de Mons et de Tournai, que mes entrailles s'émeuvent; c'est aux cris des pères et des veuves de nos frères indignement livrés au fer autrichien, que je mêle mes gémissemens. Que ces hommes si tendres pour les grands, si durs pour le peuple, aillent répandre des fleurs sur la tombe d'un courtisan et d'un patricien: pour nous, citoyens, allons rendre des honneurs funèbres aux gardes nationales que nous vîmes partir naguère de nos ,murs pour voler à notre défense, aux braves soldats, fidèles appuis de nos droits; allons jurer sur leurs tombeaux de venger leur mort, et de punir tous les tyrans.

N'est-ce pas insulter à leurs mânes, que de leur offrir, pour toute expiation, de nouvelles calomnies contre le peuple de Lille, qui fut le témoin de leur désastre et de leur zèle, et contre les braves compagnons de leurs travaux et de leurs malheurs? Niez-vous qu'il y ait eu lieu aux plus justes soupçons ? Vous êtes démentis par les faits et par la notoriété publique. Et comment pouvez-vous être mieux instruits de ces événemens, que ceux même qui en furent les témoins et les victimes? En convenez- vous, alors de quel front écartez-vous cette circonstance, pour présenter leur conduite, comme un acte de révolte et de barbarie gratuite, et pour ne voir, dans les fidèles défenseurs de notre liberté, que des rebelles et des brigands ? Pourquoi ne faiton pas le procès aux traîtres : mais seulement aux soldats de la patrie? Sans doute, il ne faut pas croire aisément à la trahison: mais quand elle est réelle! mais quand toutes les circonstances l'annoncent!

Voyez donc, je vous en prie, à quel résultat ces principes vous conduisent? Si nous étions trahis, en effet, par la suite, dans le cours de cette guerre, que feroit l'armée: abandonneroit-elle les traîtres? alors, on la poursuivroit comme un ramas de rebelles et d'assasins? Continueroitelle de leur obéir? Mais obéir à des chefs perfides, qu'est-ce autre chose que courir à la boucherie comme un troupeau, et trahir la patrie et la liberté? Est-ce donc là le but de toutes vos éternelles déclamations contre ce que vous appe-

Le 5 juin, Arthur Dillon devait encore insister devant l'assemblée, afin d'obtenir une plus complète réparation, notamment pour venger la mémoire de son parent de la campagne dont il avait été l'objet dans les milieux populaires.

lez l'indiscipline de l'armée? L'indiscipline! ce mot insidieusement répété par l'aristocratie et par le machiavélisme, n'est autre chose qu'une éternelle accusation contre le civisme des soldats citoyens, qui ont commencé la révolution. Ce mot a déjà fait égorger ceux qui lui avoient rendu les plus signalés services; ce mot a déjà chassé de l'armée, par des ordres arbitraires, par les jugemens illégaux et monstrueux de la tyrannie patricienne et militaire, plus de soixante mille soldats dont les lumières et l'énergie étoient la terreur du despotisme (17). Ce mot a déjà immolé à la liberté presqu'autant de victimes qu'elle eut de défenseurs. Ce mot ne fut jamais appliqué aux officiers de la caste éternellement privilégiée, qui n'a cessé de persécuter le patriotisme et d'insulter à la liberté! Ils n'étoient point indisciplinés tous ces chefs transfuges et rebelles, qui conspiraient contre leur patrie, et qui tentèrent en vain la fidélité des soldats. Ils n'étoient point indisciplinés ces corps, qui, séduits par la fatale influence des ennemis de notre révolution, osèrent servir la cause de la cour, et tremper leurs mains dans le sang de leurs concitoyens! Du moins ils furent constamment impunis et protégés. L'indiscipline, dans l'idiome de nos patriciens, c'est le crime d'être à la fois soldat et patriote; c'est le crime d'être autre chose qu'un automate disposé à égorger le peuple et à opprimer la liberté, au signal des tyrans. Qu'à force d'artifices et de terreurs, ils parviennent à faire de l'armée le redoutable instrument de la cour, ou des projets d'un conspirateur perfide, alors vous entendrez vanter par-tout son respect pour les lois et son attachement à la discipline. Tel fut l'objet de tous les efforts qu'ont faits depuis si long-tems des ambitieux hypocrites, pour conserver, sous le voile imposteur de l'ordre et des lois, les préjugés les plus absurdes qu'ait enfantés le despotisme; tel fut l'esprit de ce code militaire, digne en tout de l'ancien régime, qu'ils firent eux-mêmes pour eux contre l'armée et contre la nation.

Ne semble-t-il pas que l'on attendoit les événemens actuels, pour mettre la dernière main à cet ouvrage, en provoquant des lois de sang, en cherchant à ressusciter la

(17) Allusion à la répression des troubles militaires de Nancy (voir ci-après, pages 60, 173).

tyrannie prévotale? Comme si l'on n'avoit pas déjà des lois de sang et des tribunaux à -peu-près arbitraires (18)! Juste ciel! des prévôts! des supplices! pour enflammer le courage, pour aiguillonner le civisme des courageux soldats qui ont brisé nos chaînes! Quels ressorts substitués tout-à-coup à cet amour de la patrie, à ce dévouement héroïque qui les précipitoit vers nos frontières! Ne sontils plus maintenant que des machines armées pour la défense des rois ? Ne sont-ils plus des hommes libres, combattant pour la cause des peuples? Avec quelle rapidité nous voilà déchus de cette hauteur où nous avoit transporté les orateurs qui, pour exciter notre enthousiasme, nous montroient déjà tous les trônes ébranlés, et tous les peuples affranchis par nos mains (19)! « Si vous êtes trahis, nous disoient-ils encore, lorsque nous leur objections la perfidie connue des ennemis intérieurs de notre liberté, et les justes sujets de défiance, fondés sur les principes et sur leur caractère de certains chefs; si vous êtes trahis, reposez-vous sur le peuple, reposez-vous sur les soldats ; ils sauront faire justice des traîtres; il sortira des rangs quelques héros plébéiens, qui conduiront au port la fortune publique » et aujourd'hui c'est un crime de soupçonner la trahison! et comment pourra-t-elle être réprimée ou punie, si on la couvre d'un voile mystérieux, si on ne présente aux soldats qui oseront s'en appercevoir (sic), que la terreur des supplices et le glaive de la vengeance remis entre les mains du despotisme militaire? Je crains plus que personne ces scènes sanglantes, remède horrible et fatal du plus grand des maux auxquels un peuple puisse être exposé: aussi le but de ces observations est-il de déterminer le gouvernement à les prévenir par des moyens compatibles avec le salut de

(18) A la séance de l'assemblée législative du 2 mai au soir, un pétitionnaire avait déjà protesté contre le projet de création de ces tribunaux prévôteaux à la suite des armées.

Cependant, sur rapport de Dumas, aux séances des S et 9 mai, elle avait voté cette création auprès de chaque armée pour juger les crimes et délits commis par les soldats, et ce, malgré les véhémentes protestations des députés d'extrême gauche, Basire, Merlin et Chabot.

(19) Voir ci-dessus, page 16.

Nota. — Lisez les discours de M. Brissot sur la guerre; et voyez sa conduite actuelle, ainsi que celle de ses amis dans toutes les discussions. (Note de Robespierre mise au bas de la page 29, sans appel de note).

l'état, et à ne point abandonner à la vengeance nationale et à l'impétuosité du patriotisme outragé, le soin de venger des désastres qu'il doit leur épargner. Ce que je veux dire, c'est que, pour remplir cette tâche, il faut non pas assurer l'impunité des traîtres, mais rendre la trahison impossible: il faut faire cesser les motifs de la défiance publique, et non la punir comme un crime, ce qui ne f eroit que la justifier et l'augmenter. Une vérité non moins évidente, c'est que de tous les partis, le dernier est le plus absurde, le plus funeste, et qu'il ne laisse aucune ressource à la patrie. Les soldats du moins sont éprouvés et fidèles. Leur amour pour la patrie, la loyauté qui est le caractère du peuple, seroit un garant certain qu'ils obéiroient, avec transport, à la voix des chefs vraiment dignes de leur confiance; ils ne sont même que trop portés à l'engouement pour ceux qui les conduisent, lorsque ceux-ci ne repoussent pas ce sentiment ; et quoiqu'on puisse dire, pour nous épouvanter, sur le caractère indiscipliné qu'on leur prête, jamais on ne les verroit exercer des actes de violence gratuits : le peuple est juste, et en général, sa colère, comme celle du ciel, ne frappe que les coupables: mais si, sans daigner nous rassurer contre les conspirations qui peuvent être tramées contre nous, on se contente de nous fermer la bouche et les yeux; si nous sommes placés dans cette cruelle alternative, ou de nous laisser égorger, ou d'être traités comme des séditeux ; que nous reste-t-il que de tendre la gorge au fer des ennemis et au glaive de la tyrannie ?

Ah! n'est-il pas plus juste, plus conforme à l'intérêt de tous les partis, quelles que soient les passions qui les agitent, d'appliquer aux plaies de l'état les remèdes simples et puissans que le seul bon sens nous indique?

Je les ai déjà présentés : je renouvellerai encore, dans ce moment, une proposition importante que j'ai déjà faite en vain plusieurs fois, et comme membre de l'assemblée constituante (20), et depuis comme citoyen. Je la soumets au jugement de tous les amis du bien public, dans des circons-

(20) Notamment l'important discours de Robespierre sur l'organisation des gardes nationales présenté aux séances de l'assemblée constituante des 27 et 28 avril 1791, discours qui eut un grand retentissement. Il fut publié à part, chez Buisson, libraire, rue Hautefeuille, 20 (in-8° de 78 pages) et inséré

tances où le salut de l'état me fait une loi impérieuse de la rappeller.

Il existe encore aujourd'hui en France peut-être soixante mille soldats congédiés arbitraireemnt par l'aristocratie militaire et ministérielle, depuis le commencement de la révolution, contre les lois anciennes et contre les lois nouvelles: ces soldats dont les lumières et le civisme étoient redoutables à la cause des tyrans, pouvoient être regardés comme l'élite de l'armée. Depuis long-tems ils ont fait inutilement retentir leurs plaintes toujours étouffées par l'intrigue et par l'influence de la cour. Ils les renouvellent aujourd'hui avec une nouvelle force, dans les dangers de la patrie: hâtez- vous d'en former une armée, qui sera le plus ferme rempart de la liberté. Que ces légions immortelles soient commandées par un chef digne de leur confiance, et pris dans leur sein. Ce chef sera à coup sûr un héros. Qui défendra la cause des nations avec plus d'intrépidité, que ceux qui en furent (21) les martyrs? Lorsqu'au dehors les satellites du despotisme et des factions se liguent contre la constitution, pourquoi lui refuseriez-vous le secours d'une armée composée de ses plus intrépides amis ? Animez leur courage, en honorant leur infortune et leurs vertus civiques ; qu'ils reçoivent une solde double à titre de récompense et d'indemnité; qu'ils portent une médaille avec cette inscription : Le patriotisme vengé; vous les verrez bientôt justifier la haine des despotes et l'estime de la nation. Cette seule institution suffiroit pour réveiller l'esprit public, pour enflammer tous les cœurs du saint enthousiasme de la liberté; et pour nous rassurer à-la-fois, et contre nos ennemis extérieurs, et contre nos ennemis du dedans. La justice, l'humanité, la liberté, la reconnoissance publique, le salut de l'état, tout la réclame: quel seroit le mandataire d'un peuple assez coupable, pour la rejetter (sic)?

presqu'en entier dans le Point du Jour de Barère, nos 656, 657 et 660. - Hamei. (t. I, pp. 423 à 430), l'analyse.

c Ce discours établit d'une manière aussi claire que solide, les droits du peuple relativement au service militaire national ». (Société des Amis de la Constitution de Besançon).

(21) Dans le texte, la lettre / a sauté.

Mais, pour faire la guerre utilement aux ennemis du dehors, il est une mesure générale absolument indispensable; c'est de faire la guerre aux ennemis du dedans, c'està-dire, à l'injustice, à l'aristocratie, à la perfidie, à la tyrannie. Si ce dernier système est fidèlement suivi, vous pourrez regarder la guerre comme un bienfait; mais si vous voyez régner dans l'intérieur le despotisme militaire et une tyrannie cruelle déguisée sous le voile de la loi et sous les apparences de la sûreté publique ; si vous voyez croître, chaque jour, la discorde et l'oppression; si le mépris des hommes, l'oubli de la déclaration des droits, l'empire du machiavélisme, de l'intrigue et de la corruption, remplacent les principes régénérateurs, sur lesquels la liberté repose, croyez que vous avez été trompés par les perfides conseillers qui vous en ont tracé de si brillantes peintures.

Enfin, puisque la guerre doit décider de nos intérêts les plus chers, rappelions-nous sans cesse son véritable objet, pour nous faire, sur les événemens qu'elle doit enfanter, des règles sûres d'opinion et de conduite. Gardons-nous d'en considérer le cours avec cette curiosité stupide qui se repait du récit des sièges et des combats, avec ce servile engouement qui érige en idoles des officiers et des erénéraux. Ne voyons par-tout que la patrie et l'humanité. Portons toujours nos regards vers le dénouement et vers le résultat; demandons-nous sans cesse quel sera le terme de la guerre et son influence sur le sort de la liberté?

Français, combattez et veillez tout-à-la fois ; veillez dans vos revers; veillez dans vos succès: craignez votre penchant à l'enthousiasme; et mettez-vous en garde contre la gloire même de vos généraux. Sachez découvrir toutes les routes que l'ambition et l'intrigue peuvent se frayer, pour parvenir à leur but; veillez, soit que nos ennemis intérieurs, d'intelligence avec ceux du dehors, méditent de nous livrer au glaive des despotes, soit qu'on veuille nous faire acheter, nar la perte des citoyens les plus énergiques, une victoire funeste, qui ne tournerait qu'au profit de l'aristocratie. Songez à l'ascendant que peuvent usurper, au milieu d'une révolution, ceux qui disposent des forces de l'état; consultez l'expérience des nations, et représentezvous quelle seroit la puissance d'un chef de parti, habile à

capter la bienveillance des soldats, si, le peuple étant épuisé, affamé, fatigué, les plus zélés patriotes égorgés, le roi même désertant encore une fois son poste, au sein des horreurs de la guerre civile, entouré de tous les corps militaires dont on a couvert la surface de l'empire, il se montroit à la France, avec l'air d'un libérateur, et toute la force des partis réunis contre l'égalité (22). Veillez, afin qu'il ne s'élève point en France, un citoyen assez redoutable, pour être un jour le maître, ou de vous livrer à la cour, pour régner en son nom, ou d'écraser à4a-fois et le peuple et le monarque, pour élever sur leurs ruines communes, une tyrannie légale, le pire de tous les despotismes. Voulezvous vaincre, soyez patiens et intrépides? Voulez-vous vaincre pour vous-mêmes, soyez réfléchis, fiers, calmes et défians ?

(22) Ces phrases ne laissent-elles pas prévoir ce qui devait se passer après la chute de Robespierre et du régime démocratique.

Dans son récent ouvrage sur Robespierre et la guerre révolutionnaire, M. G. Michon consacre son dernier chapitre à étudier la hantise de la dictature (pp. 127 à 136) qui fut toujours l'une des principales préoccupations de Robespierre; il revient souvent sur le danger de la dictature militaire, dans les nos 4, 5 et o (20 série, 1793) des Lettres à ses Commettants; il exprime même cette craiate avec éloquence, la veille de sa mort, dans son grand discours-testament du 8 thermidor : « Sans la raison, dit-il, la victoire n'est qu'un moyen d'ambition et un danger pour la liberté, même un prétexte fatal dont l'intrigue abuse pour endormir le patriotisme sur les bords du précipice; sans elle, qu'importe la victoire même? La victoire ne fait qu'armer l'ambition, éveiller l'orgueil et creuser de ses mains brillantes le tombeau de la République. Qu'importe que nos armées chassent devant elles les satellites armées des rois, si nous reculons devant les vices destructeurs de la liberté publique?... Laissez flotter un moment les rênes de la Révolution, vous verres le despotisme militaire s'en emparer et le chef des factions renverser la représentation avilie. Un siècle de guerre civile et de calamités désolera notre patrie et nous périront pour n'avoir pas voulu saisir un moment marqué dans l'histoire des hommes pour fonder la liberté >.

Dans une vision prophétique de l'avenir, Robespierre, comme ci-dessus en l792, pressentait la décadence de la République, devenue impérialiste, livrée aux intrigues et aux convoitises. Il annonçait Bonaparte. (G. Michon, ibid., pp. M5-I36).

Réponse de M. Robespierre Aux discours de MM. Brissot et Gaudet (sic) du 25 avril 1792,

prononcée à la Société des Amis de la Constitution, le 27 du même mois, et imprimée par ordre de la Société (23)

Je ne viens pas vous occuper ici, quoiqu'on en puisse dire, de î'intérêt de quelques individus ni du mien ; c'est la cause publique qui est l'unique objet de toute cette contestation. Gardez-vous de penser que les destinées du peuple soient attachées à quelques hommes; gardez-vous de redouter le choc des opinions, et les orages des discussions politiques, qui ne sont que les douleurs de l'enfantement de la liberté. Cette pusillanimité, reste honteux de nos anciennes mœurs, seroit recueil de l'esprit public et la sauvegarde de tous les crimes. Elevons-nous une fois pour tout à la hauteur des âmes antiques; et songeons que le courage et la vérité peuvent seuls achever cette grande révolution.

Au reste vous ne me verrez pas abuser des avantages que me donne la manière dont j'ai été personnellement attaqué; et, si je parle avec énergie, je n'en contribuerai que plus puissamment à la véritable paix et à la seule union qui convienne aux amis de la Patrie.

Ce n'est pas moi qui ai provoqué la dernière scène qui a eu lieu dans cette Société; elle avoit été précédée d'une

(23) La Société des Jacobins vota l'impression, la distribution et l'envoi aux départements de cette réponse (in-8° de 16 pages, de l'imprimerie Mayer et CX Biblio. Nat. Lb. 40/695). — Le Journal des Débats et de la Correspondance de la Société..., etc. l'a publiée incomplètement dans ses numéros 185, 186 et 187. Elle a été reproduite également par Bûchez et Roux dans Y Histoire parlementaire de la Révolution française (t. XIV, pp. 135 à 162), et par Laponneraye (t. I, p. 278). — L. Gallois (pp. 120-121") en donne des extraits. — E. Hamel (t. II, p. 208 à 216) l'analyse et la commente. — Georges Michon, dans Robespierre et la guerre révolutionnaire, en reproduit quelques passages (pp. 106-107). Voir aussi le procès-verbal de la séance dans Aulard : La Société des Jacobins, t. III, pp. 524 à 536.

Brissot et Guadet avaient publié leurs discours du 25, revus et augmentés de nouvelles attaques contre Robespierre (Biblio. Nat. Lb 40/694). Comme cette publication ne parut qu'après le 27, Robespierre n'avait pu répondre à ces nouvelles calomnies.

diffamation révoltante dont tous les journaux étoient les instrumens, et répandue sur-tout par ceux qui sont entre les mains de mes adversaires. Deux députés à l'assemblée nationale connus par leur civisme intrépide et le défenseur de Châteaux-vieux avoient articulé des faits contre plusieurs membres de cette société (24). Sans m'expliquer sur cet objet, et même sans y mettre autant d'importance que beaucoup d'autres, sans attaquer nommément qui que ce soit, j 'ai cru devoir éclairer la société sur les manœuvres qui, dans ces derniers tems, avoient été employées pour la perdre ou la paraliser (sic); j'ai demandé la permission de les dévoiler à cette séance; j'avois annoncé en même tems que je développerois dans un autre tems des vérités importantes au salut public; le lendemain toutes les espèces de journaux possibles, sans en excepter la Chronique ni le Patriote Français (25), s'accordent à diriger contre moi et contre tous ceux qui avoient déplu à mes adversaires les plus absurdes et les plus atroces calomnies. Le lendemain, M. Brissot, prévenant le jour où je devois porter la parole, vient dans cette tribune, armé du volumineux discours que vous avez entendu.

Il ne dit presque rien sur les faits allégués par les trois citoyens que j'ai nommés (26); il nous assure que nous ne devons pas craindre de voir une autorité trop grande entre les mains des patriciens ; se livre à une longue dissertation

(24) Robespierre fait allusion aux démêlés qui mettaient alors aux prises, d'une part le procureur-syndic du département Roederer, Fauchet, et d'autre part, Merlin, Chabot et Collot-d'Herbois ; ce dernier que Roederer poursuivait même devant les tribunaux.

Roederer vint s'expliquer aux Jacobins, le 22 avril, en un discours qui fut imprimé par le Patriote français, et tiré à part (in-8° de 23 p. Biblio. Nat. Lb. 40/693). Ces démêlés dégénérèrent, au début de la séance du 25 avril, en échange de paroles assez vives entre Fauchet, Chabot, Merlin et Collot; les Girondins, notamment Brissot et Guadet, mis en cause, élevèrent le débat et attaquèrent Robespierre. (Aulard, ibid., t. III).

(25) Journaux de Condorcet et de Brissot. Compte rendu de la séance des Jacobins du 25, dans la Chronique de Paris de Condorcet du 27 avril ; le discours de Brissot parut dans le Journal des Débats et de la Correspondance de la Société; il fut imprimé, avons-nous dit (voir ci-dessus, p. 28), avec le discours de Guadet, sous ce titre: Discours de MM. Brissot et Guadet, députes à l'Assemblée nationale, prononcés à la séance de la Société des Amis de la Constitution, le 26 (sic) avril 1792, l'an IV de la liberté. Lmp. de 21 pages (de l'imp. du Patriote Français).

(26) Merlin, Chabot et Collot d'Herbois.

sur le tribunat (27), qu'il présente comme la seule calamité qui menace la nation; nous garantit que le patriotisme règne partout, sans en excepter le lieu qui fut jusqu'ici le foyer de toutes les intrigues et de toutes les conspirations ; loue la dénonciation en général: mais prétend que cette arme sacrée doit rester oisive par la raison que nous sommes en guerre avec les ennemis du dehors: il va jusqu'à nous reprocher de crier contre la guerre, tandis qu'il n'est pas question de cela ; et que nous n'en avons jamais parlé, que pour proposer les moyens ou de prévenir en même tems la guerre étrangère et la guerre civile, ou au moins de tourner la première au profit de la liberté. Enfin au panégyrique le plus pompeux de ses amis, il oppose les portraits hideux de tous les citoyens qui n'ont point suivi ses étendards; il présente tous les dénonciateurs comme des hommes exagérés, comme des factieux et des agitateurs du peuple ; et dans ses éternelles et vagues déclamations, il m'impute l'ambition la plus extravagante et la plus profonde perversité. M. Gaudet (sic), que je n'avois jamais attaqué en aucune manière, trouva le moyen d'enchérir sur M. Brissot dans un discours dicté par le même esprit.

Le même jour, un autre membre de cette société, pour s'être expliqué librement sur la conduite tenue par le procureur-syndic du département, dans la fête de la liberté, reçoit de la part de ce dernier l'assurance qu'il va le traduire devant les tribunaux (28): et devant quels juges! Sera-ce devant les jurés que le procureur-syndic a luimême choisis ? Et ce procureur-syndic est membre de cette société, et après l'avoir prise pour arbitre d'une discussion élevée dans son sein, il décline son jugement, pour la soumettre à celui des juges ! Il récuse le tribunal de l'opinion publique pour adopter le tribunal de quelques hommes.

(27) Le 30 avril, Robespierre revient encore, aux Jacobins, sur cette accusation, et sur ce titre c d'aspirant au tribunat » que les Girondins lui ont décerné; et Merlin précise ce terme en disant: « Si l'on appelle tribunat de dénoncer les ennemis de la liberté, je déclare que je veux être tribun... » (Aulard, ibid., t. III, p. 544)-

(28) Après son discours du 22 avril aux Jacobins, Roederer écrit à Collot d'Herbois une lettre dans laquelle il le traite de calomniateur, et lui annonce qu'il le poursuit comme tel devant le tribunal criminel. (Lettre insérée inextenso dans le Moniteur du 26 avril 1792).

Je n'ai aucune espèce de part ni directement ni indirectement aux dénonciations faites ici par MM. Collot, Merlin et Chabot : je les en atteste eux-mêmes ; j'en atteste tous ceux qui me connoissent: et je le jure par la patrie et par la liberté ; mon opinion sur tout ce qui tient à cet objet est indépendante, isolée; ma cause ni mes principes n'ont jamais tenu, ni ne tiennent à ceux de personne. Mais j'ai cru que dans le moment de la justice, les principes de la Liberté publique et individuelle, m'imposoient la loi de faire ces légères observations sur le procédé de M. Rœderer, avant de parler de ce qui me regarde personnellement.

Avant d'avoir expliqué le véritable objet de mes griefs, avant d'avoir nommé personne, c'est moi qui me trouve accusé par, des adversaires qui usent contre moi de l'avantage qu'ils ont de parler tous les jours à la France entière dans des feuilles périodiques, de tout le crédit, de tout le pouvoir qu'ils exercent dans le moment actuel (29). Je suis calomnié à l'envie par les journaux de tous les partis ligués contre moi : je ne m'en plains pas ; je ne cabale point contre mes accusateurs; j'aime bien que l'on m'accuse; je regarde la liberté des dénonciateurs, dans tous les tems, comme la sauvegarde du peuple, comme le droit sacré de tout citoyen ; et je prends ici l'engagement formel de ne jamais porter mes plaintes à d'autre tribunal, qu'à celui de l'opinion publique: mais il est juste au moins que je rende un hommage à ce tribunal vraiment souverain, en répondant devant lui à mes adversaires. Je le dois d'autant plus, que dans les tems où nous sommes, ces sortes d'attaques sont moins dirigées contre les personnes que contre la cause et les principes qu'elles défendent. Chef de parti, agitateur du peuple, agent du comité autrichien, payé ou tout au moins

(29) Cet argument a déterminé Robespierre, on l'a vu, à créer le Défenseur de la Constitution (voir l'introduction, page VU).

(30) Le Patriote français de Brissot des 20 mai et 10 juin (voir ci-dessus, page 14. — Dans son avant-propos que Brissot avait ajouté à la publication de son discours et à celui de Guadet du 25 avril, il reprochait, entre autre, à Robespierre de servir les projets du comité des Tuileries : « La liste civile, écrit-il, a les mêmes opinions que le parti de Robespierre ; elle calomnie, comme lui, les ministres, cherche à discréditer comme lui, l'assemblée nationale, et surtout s'acharne comme lui sur les mêmes patriotes. J'invite les amis sincères de la liberté et de la Constitution, à réfléchir sur ce rapprochement singu-

égaré, si l'absurdité de ces inculpations me défend de les réfuter, leur nature l'influence et le caractère de leurs auteurs méritent au moins une réponse. Je ne ferai point celle de Scipion ou de La Fayette, qui, accusé dans cette même tribune de plusieurs crimes de lèze-nation, ne répondit rien. Je répondrai sérieusement à cette question de M. Brissot : qu'avez-vous fait pour avoir le droit de censurer ma conduite et celle de mes amis? Il est vrai que tout en m'interrogeant, il semble lui-même m'avoir fermé la bouche en répétant éternellement avec tous mes ennemis, que je sacrifiois la chose publique à mon orgueil; que je ne cessois de vanter mes services, quoiqu'il sache bien que je n'ai jamais parlé de moi que lorsqu'on ma forcé de repousser la calomnie et de défendre mes principes. Mais enfin, comme le droit d'interroger et de calomnier suppose celui de répondre, je vais lui dire franchement et sans orgueil ce que j'ai fait. Jamais personne ne m'accuse d'avoir exercé un métier lâche, où flétri mon nom par des liaisons honteuses et par des procès scandaleux (31); mais on m'accusa constamment de défendre avec trop de chaleur la cause des f oibles opprimés contre les oppresseurs puissans ; on m'accusa, avec raison, d'avoir violé le respect dû aux tribunaux tyranniques de l'ancien régime, pour les forcer à être justes par pudeur: d'avoir immolé à l'innocence outragée, l'orgueil de l'aristocratie bourgeoise, municipale,

lier... ». — La Chronique de Paris du 28 avril, sous la plume de Condorcet, propagea la première cette calomnie, l'une des plus absurdes qu'on ait inventé contre Robespierre, et qui trouva cependant des écrivains assez crédules pour la recueillir. En 1833, en effet, un avocat, J. Duplan, dans une brochure, s'attache à établir que Robespierre a été un agent de Coblentz (Paris, 1833, in-8° de 31 p.).

(31) Allusion au passé mouvementé et aventureux de Brissot, qui, avant la Révolution se trouva mêlé à de louches opérations dans lesquelles l'entraîna son ami, le poète Guillard; il fut même poursuivi, en 1782, puis en 1791, pour avoir endossé des billets à ordre pour le compte d'un aventurier allemand; puis, à Londres, lié avec d'autres aventuriers comme Théveneau de Morande et Swinton, il aurait, à la suite d'une sorte de banqueroute scandaleuse, été arrêté et enfermé, d'abord en Angleterre, puis à la Bastille, à la requête de ses créanciers. Toutes ces affaires plus ou moins obscures, dans lesquelles Brissot, peut-être par imprudence, fut compromis, lui firent du tort pendant la Révolution dans sa carrière politique. Mais quoi qu'il en soit, Brissot était mal venu de rechercher, dans le passé irréprochable de Robespierre, des griefs à lui opposer.

nobiliaire, ecclésiastique. J'ai fait dès la première aurore de la révolution, au-delà de laquelle vous vous plaisez à remonter pour y chercher à vos amis des titres de confiance, ce que je n'ai jamais daigné dire, mais ce que tous mes compatriotes s'empresseroient de vous rappeler à ma place, dans le moment où l'on met en question si je suis un ennemi de la patrie, et s'il est utile à sa cause de me sacrifier; ils vous diroient que, membre d'un très-petit tribunal, je repoussai par les principes de la souveraineté du peuple, ces édits de Lamoignon, auxquels les tribunaux supérieurs n'opposoient que des formes (32). Ils vous diroient qu'à l'époque des premières assemblées, je les déterminai moi seul, non pas à réclamer, mais à exercer les droits du Souverain (33). Ils vous diroient qu'ils ne voulurent pas être présidés par ceux que le despotisme avoit désignés pour exercer cette fonction, mais par les citoyens qu'ils choisirent librement (34) ; ils vous diroient que, tandis qu'ailleurs le tiers-état remercioit humblement les nobles de leur prétendue renonciation à des privilèges pécuniaires, je les engageois à déclarer pour toute réponse à la noblesse artésienne, que nul n'avoit le droit de faire don au peuple de ce qui lui appartenoit (33); ils vous rappelleroient avec quelle

{32) Dès sa seconde année d'avocat au Conseil d'Artois, en 1782, l'évêque d'Arras, de Conzie, avait nommé Robespierre juge au tribunal civil et criminel de sa juridiction seigneuriale. C'est en cette qualité qu'il repoussa les édits du garde des sceaux Lamoignon sur le timbre et la subvention territoriale qui soulevèrent dans le royaume une opposition formidable.

(33) Dans son « Adresse à la Nation artésienne » (brochure in-8° de 83 pages), écrite, au début de 1789, sur la nécessité de réformer les états d'Artois.

(34) Le 27 mars 1789, lors de la première réunion du tiers-état de la ville d'Arras eu vue des élections aux Etats généraux, les électeurs refusèrent d'admettre la présence des officiers municipaux nommés par la Cour et dont certains étaient nobles. Ceux-ci donnèrent leur démission; le lendemain, un membre de l'assemblée fit décider que désormais les officiers municipaux seraient élus directement par les communes. Robespierre a raconté ces scènes dans une brochure intitulée : Les Ennemis de la patrie démasqués par le récit de ce qui s'est passé dans les assemblées du tiers-état de la ville d'Arras.

(35) Le 20 avril 1789, à la réunion des trois ordres, l'évêque d'Arras, au nom du clergé, et suivi par la noblesse, avait fait décider l'abandon d'une partie des privilèges, à titre de don par les deux premiers, ordres. Mais le tiers exigeait cet abandon comme un droit; ainsi, lors de l'assemblée du tiers, le lieutenant général qui présidait, ayant invité les électeurs à envoyer à la noblesse et au clergé une députation chargée de leur témoigner leur gratitude, Robespierre, soutenu par toute l'assemblée, « se leva et dit qu'on ne devoit point de remerciements à des gens qui n'avoient fait que renoncer à des abus. » (Procès-verbal des opérations du tiers-état. — Lettre du duc de Guines au comte de Villedeuil du 20 avril 1789. — Arch. Nat., Bu, 7).

hauteur ils repoussèrent, le lendemain, un courtisan fameux, gouverneur de la province et président des trois ordres, qui les honora de sa visite pour les ramener à des procédés plus polis (36). Ils vous diroient que je déterminai l'assemblée électorale représentative d'une province importante, à annuler des actes illégaux et concusionnaires que les états de la province et l'intendant avoient osé se permettre (37); ils vous diroient qu'alors comme aujourd'hui, en bute à la rage de toutes les puissances conjurées contre moi, menacé d'un procès-criminel, le peuple m'arracha à la persécution, pour me porter dans le sein de l'assemblée nationale (38); tant la nature m'avoit fait pour jouer le rôle d'un tribun ambitieux et d'un dangereux agitateur du peuple! et moi j'ajouterai, que le spectacle de ces grandes assemblées, éveilla dans mon cœur, un sentiment sublime et tendre, qui me lia pour jamais à la cause du peuple, par des liens bien plus forts que toutes les froides formules de sermens inventées par les lois : je vous dirai que je compris dès-lors cette grande vérité morale et politique annoncée par Jean- Jacques, que les hommes n'aiment jamais sincèrement que ceux qui les aiment ; que le peuple seul est bon, juste, magnanime et que la corruption et la tyrannie sont l'apanage exclusif de tous ceux qui le dédaignent (39). Je compris encore combien il eût été facile à

(36) Le duc de Guines, gouverneur de l'Artois, qui avait été ambassadeur en Prusse et en Angleterre. « Cet ordre, écrit ce dernier, en parlant de l'assemblée du tiers, étant généralement mal composé, on présume qu'il apportera des obstacles à l'union si désirable, et que l'assemblée sera de longue durée. » (Lette au comte de Villedeuil, ibid.).

(37) Le jour de son élection aux Etats généraux, le 26 avril, « Robespierre, écrit l'abbé Proyart, se met à déclamer contre la tyrannie des levées militaires qui ont lieu en Artois. Il inculpe l'intendant de la province; il inculpe les Etats. Il accumule les doléances sur le sort des malheureux habitants des campagnes qui, déjà vexés en mille manières différentes par les grands, sont encore actuellement arrachés à leurs travaux pour le service militaire... » (La vie et les crimes de Robespierre, Augsbourg, 1795).

(38) Dans sa brochure sur les Ennemis de la patrie démasqués, Robespierre parle déjà des dangers auxquels il s'exposait par sa franchise, des trames dont il était l'objet, des menaces de toute sorte qui lui étaient parvenues, des poursuites qu'il craignait et que son élection empêcha.

(39) Robespierre avait déjà écrit, en 1789, lors de son élection aux Etats généraux, dans sa Dédicace à J.-J. Rousseau, restée inachevée, et publiée à la fin des Mémoires de sa sœur (p. 149) :

« Appelé à jouer un rôle au milieu des plus grands événements qui aient « agité le monde, assistant à l'agonie du despotisme et au réveil de la véri-

des représentans vertueux d'élever tout d'un coup la nation française à toute la hauteur de la liberté. Si vous me demandez ce que j'ai fait à l'assemblée nationale, je vous répondrai que je n'ai point fait tout le bien que je désirois ; que je n'ai pas même fait tout le bien que je pouvois. Dès ce moment je n'ai plus eu affaire au peuple, à des hommes simples et purs, mais à une assemblée particulière agitée par mille passions diverses, à des courtisans ambitieux, habiles dans l'art de tromper, qui, cachés sous le masque du patriotisme, se réunissoient souvent aux phalanges aristocratiques pour étouffer ma voix. Je ne pouvois prétendre qu'aux succès qu'obtiennent le courage et la fidélité à des devoirs rigoureux; il n'étoit point en moi de rechercher ceux de l'intrigue et de la corruption. J'aurois rougi de sacrifier des principes sacrés au frivole honneur d'attacher mon nom à un grand nombre de lois. Ne pouvant faire adopter beaucoup de décrets favorables à la liberté, j'en ai repoussé beaucoup de désastreux; j'ai forcé du moins la tyrannie à parcourir un long circuit pour approcher du but fatal où elle tendoit. J'ai mieux aimé souvent exciter des murmures honorables que d'obtenir de honteux applaudissemens; j'ai regardé comme un succès de faire retentir la voix de la vérité, lors même que j'étois sûr de la voir repoussée; portant toujours mes regards au delà de l'étroite enceinte du sanctuaire de la législation, quand j'adressai la parole au corps représentatif, mon but étoit sur-tout de me faire entendre de la nation et de l'humanité; je voulois réveiller sans cesse dans le cœur des citoyens ce sentiment de la dignité de l'homme et ces principes éternels qui défendent 'les droits des peuples contre les erreurs ou contre les caprices du législateur même. Si c'est un sujet de reproche, comme vous le dîtes, de paroître souvent à la tribune ; si Phocion et Aristide que vous citez, ne servoient

« table souveraineté, prêt de voir éclater des orages amoncelés de toutes parts « et dont nulle intelligence humaine ne peut deviner tous les résultats, je me « dois à moi-même, je devrais bientôt à mes concitoyens, compte de mes pen- « sées et de mes actes. Ton exemple est là, devant mes yeux. Je veux suivre « ta trace vénérée, dusse-je ne laisser qu'un nom dont les siècles à venir ne « s'informeront pas; heureux si dans la périlleuse carrière qu'une révolution c inouie vient d'ouvrir devant nous, je reste constamment fidèle aux inspira - « tions que j'ai puisées dans tes écrits. > (Pièce justificative n° i : Dédicace de Maximilien Robespierre aux mânes de Jean-Jacques Rousseau).

leur patrie que dans les camps et dans les tribunaux » (40), je conviens que leur exemple me condamne; mais voilà mon excuse. Mais, quoiqu'il en soit d'Aristide et de Phocion, j'avoue encore que cet orgueil intraitable que vous me reprochez éternellement, a constamment méprisé la cour et ses faveurs; que toujours il s'est révolté contre toutes les factions avec lesquelles j'ai pu partager la puissance et les dépouilles de la nation; que souvent redoutable aux tyrans et aux traîtres, il ne respecta jamais que la vérité, la foiblesse et l'infortune.

Vous me demandez ce que j'ai fait. Oh! une grande chose, sans doute. J'ai donné Brissot et Condorcet à la France. J'ai dit un jour à l'assemblée constituante que, pour imprimer à son ouvrage un auguste caractère, elle devoit donner au peuple un grand exemple de désintéressement et de magnanimité; que les vertus des législateurs dévoient être la première leçon des citoyens; et je lui ai proposé de décréter qu'aucun de ses membres ne pourroit être réélu à la seconde législature (41); cette proposition fut accueillie avec enthousiasme. Sans cela peut-être beaucoup d'entr'eux seroient restés dans la carrière ; et qui peut répondre que le choix du peuple de Paris ne m'eût pas moi-même appelé à la place qu'occupent aujourd'hui Brissot ou Condorcet? Cette action ne peut être comptée pour rien par M. Brissot, qui, dans le panégyrique de son ami, rappellant ses liaisons avec d'Alembert et sa gloire académique, nous a reproché la témérité avec laquelle nous jugeons des hommes qu'il a appelles nos maîtres en patriotisme et en liberté. J'aurois cru moi que dans cet art nous n'avions d'autre maître que la nature.

(40) « Aristide et Phocion, dit Brissot, n'assiégeaient pas sans cesse la tribune; mais ils étaient à leur poste, au camp, ou dans les tribunaux. Ils ne dédaignaient aucun emploi donné par le peuple; ils ne parlaient jamais d'euxmêmes; ils parlaient peu, mais ils faisaient beaucoup. » Allusion à la démission de Robespierre de son poste d'accusateur public, aux appointements de 8.000 livres. — Il sera question plus loin (p. 40) de cet incident relaté dans l'Introduction (p. XIII).

(41) Discours de Maximilien Robespierre à l'assemblée nationale (10 mai 1791) sur la réélection des membres de l'assemblée nationale, imprimé par ordre de cette assemblée, in-8° de 11 p. de l'imp. nationale.

La proposition de non rééligibilité des membres de l'assemblée constituante fut adoptée, malgré l'opposition de Beaumetz et Le Chapelier.

Je pourrois observer que la révolution a rapetissé bien des grands hommes de l'ancien régime ; que si les académiciens et les géomètres que M. Brissot nous propose pour modèles, ont combattu et ridiculisé les prêtres, ils n'ont pas moins courtisé les grands et adoré les rois dont ils ont tiré un assez bon parti; et qui ne sait avec quel acharnement ils ont persécuté la vertu et le génie de la liberté dans la personne de ce Jean- Jacques dont j'apperçois ici l'image sacrée, de ce vrai philosophe qui seul, à mon avis, entre tous les hommes célèbres de ce tems-là, mérita ces honneurs publics prostitués depuis par l'intrigue à des charlatans politiques et à de méprisables héros.

Quoi qu'il en soit, il n'en est pas moins vrai que dans le système de M. Brissot, il doit paroître étonnant que celui de mes services que je viens de rappeller ne m'ait pas mérité quelqu'indulgence de la part de mes adversaires.

J'ai cru encore que, pour conserver la vertu des membres de l'assemblée nationale pure de toute intrigue et de toute espérance corruptrice, il falloit élever une barrière entre eux et le ministère, que leur devoir étoit de surveiller les ministres, et non de s'identifier avec eux, ou de le devenir eux-mêmes; et l'assemblée constituante, consacrant ces principes, a décrété que les membres des législatures ne pourroient parvenir au ministère, ni accepter aucun emploi du pouvoir exécutif pendant quatre ans après la fin de leur mission (42). Après avoir élevé cette double digue contre l'ambition des représentans, il fallut la défendre encore long-tems contre les efforts incroyables de tous les intrigans qu'elle mettoit au désespoir; et l'on peut facilement conjecturer qu'il m'eût été facile de composer avec eux sur ce point au profit de mon intérêt personnel. Eh bien ! je l'ai constamment défendue ; et je l'ai sauvée du naufrage de la revision. Comment le délire de la haine a-t-il donc pu vous aveugler au point d'imprimer dans vos petites feuilles et de répandre par-tout dans vos petites cotteries, et même dans les lieux publics, que celui qui provoqua ces deux

(42) Motion du 7 avril 1791 adoptée par l'assemblée: « l'Assemblée nationale décrète qu'aucun membre de l'Assemblée nationale actuelle ne pourra être promu au ministère ni recevoir aucunes places, dons ni pensions, ni traitements, ni commissions du pouvoir exécutif, pendant quatre ans après la fin de ses fonctions. » (Arch. Nat. C. 1633, cart. 50). De la main de Robespierre.

décrets, aspire au ministère pour lui et pour ses amis ; que je veux renverser les nouveaux ministres, pour m'élever sur leurs ruines ? Je n'ai pas encore dit un seul mot contre les nouveaux ministres; il en est même parmi eux que je préférerois, quant-à-présent, à tout autre et que je pourrois défendre dans l'occasion; je veux seulement qu'on les surveille et qu'on les éclaire, comme les autres : que l'on ne substitue pas les hommes aux principes et la personne des ministres, au caractère des peuples : je veux sur-tout qu'on démasque tous les factieux. Vous demandez ce que j'ai fait : et vous m'avez adressé cette question, dans cette tribune, dans cette société dont l'existence même est un monument de ce que j'ai fait! Vous n'étiez pas ici, lorsque, sous le glaive de la proscription, environné de pièges et de bayonnettes, je la défendois et contre toutes les fureurs de nos modernes Sylla, et même contre toute la puissance de l'assemblée constituante. Interrogez donc ceux qui m'entendirent: interrogez tous les amis de la constitution répandus sur toute la surface de l'empire; demandez-leur quels sont les noms auxquels ils se sont ralliés, dans ces tems orageux (43). Sans ce que j'ai fait, vous ne m'auriez point outragé dans cette tribune, car elle n'existeroit plus ; et ce n'est pas vous qui l'auriez sauvée. Demandez-leur qui a consolé les patriotes persécutés, ranimé l'esprit public, dénoncé à la France entière une coalition perfide et toute puissante, arrêté le cours de ses sinistres projets, et converti ses jours de triomphe en des jours d'angoisses et

(43) Voir les discours de Robespierre aux Jacobins des 21 juin, 14 et 16 juillet 1791, sur la fuite du roi.

Robespierre fait allusion à la scission profonde qui s'opéra au sein de la société, après le massacre du Champ de Mars, du 17 juillet; Robespierre, Prieur de la Marne, Buzot, Petion, restèrent presque seuls; la plupart des membres la quittèrent, par crainte des arrestations arbitraires qui menaçaient les patriotes, et formèrent le Club des Feuillants. Pour prévenir les effets désastreux de cette scission et sauver la Société, Robespierre rédigea, le 24 juillet, une Adresse aux Sociétés affiliées (insérée dans le Patriote français, de Brissot, n° 714), et quelques jours plus tard, une Adresse aux Français (Paris, Paquet, rue Jacob, 29, in-8' de 49 pages) dans laquelle il expose les événements et montre le rôle joué par la Société des Jacobins dont il prend la défense.

A cette époque, Brissot reconnaît les services que Robespierre a rendu à la cause démocratique (Patriote français, n° 738). — Beaucoup de ceux qui, en 1792, attaquaient Robespierre, se trouvaient alors parmi les fugitifs.

d'ignominie. J'ai fait tout ce qu'a fait le magistrat intègre que vous louez dans les mêmes feuilles où vous me déchirez (44). C'est en vain que vous vous efforcez de séparer des hommes que l'opinion publique et l'amour de la patrie ont unis. Les outrages que vous me prodiguez, sont dirigés contre lui-même, et les calomniateurs sont les fléaux de tous les bons citoyens. Vous jettez un nuage sur la conduite et sur les principes de mon compagnon d'armes; vous enchérissez sur les calomnies de nos ennemis communs, quand vous osez m'accuser de vouloir égarer et flatter le peuple! Ei comment le pourrois-je! Je ne suis ni le courtisan, ni le modérateur, ni le tribun, ni le défenseur du peuple; je suis peuple moi-même!

Mais par quelle fatalité tous les reproches que vous me faites, sont-ils précisément les chefs d'accusation intentés contre moi et contre Péthion au mois de juillet dernier par les d'André, les Barnave, les Duport, les La Fayette! (45) Comment se fait-il que, pour répondre à vos inculpations, je n'ai rien autre chose à faire que de vous renvoyer à l'adresse que nous fîmes à nos commettans, pour confondre leurs impostures et dévoiler leurs intrigues (46). Alors ils nous appelloient factieux; et vous n'avez sur eux d'autre avantage que d'avoir inventé le terme d'agitateur, apparemment parce que l'autre est usé. Suivant les gens que je viens de nommer, c'étoit nous qui semions la division parmi les patriotes. C'étoit nous qui soulevions le peuple contre les lois, contre l'assemblée nationale; c'est-à-dire l'opinion publique contre l'intrigue et la trahison. Au reste je ne me suis jamais étonné que mes ennemis n'aient point conçu qu'on pouvoit être aimé du peuple sans intrigue, ou

(44) Petion, le maire de Paris, à cette époque, suivait encore, comme pendant la session de l'Assemblée constituante la politique de Robespierre; celuici, le 19 mars, prononça son vif éloge aux Jacobins, à propos du bonnet rouge, éloge qu'il renouvela le mois suivant lors de la fête de la liberté du 15 avril, donnée en l'honneur des soldats de Châteauvieux. Plus tard, non élu par Paris à la Convention, Petion se rapprochera de la Gironde. (Voir la suite du journal de Robespierre : Lettres à mes Commettants, nos 7 et 10 de la ire série).

(45) Lors du massacre du Champ de Mars et de la scission des Jacobins que les personnages cités ci-dessus quittèrent pour fonder le Club des Feuillants.

(46) Adresse aux sociétés affiliées dont il est question ci-dessus et que Brissot inséra dans son journal.

le servir sans intérêt. Comment l'aveugle-né peut-il avoir l'idée des couleurs; et les âmes viles deviner le sentiment de l'humanité et les passions vertueuses! comment croiroient-ils aussi que le peuple peut lui-même dispenser justement de son estime ou son mépris? Ils le jugent par euxmêmes, ils le méprisent et le craignent ; ils ne savent que le calomnier pour l'asservir et pour l'opprimer.

On me fait aujourd'hui un reproche d'un nouveau genre. Les personnages dont j'ai parlé dans le tems où je fus nommé accusateur public du département de Paris, firent éclater hautement leur dépit et leur fureur; l'un d'eux abandonna même brusquement la place de président du tribunal criminel (47); aujourd'hui ils me font un crime d'avoir abdiqué ces mêmes fonctions qu'ils s'indignoient de voir entre mes mains (48)! C'est une chose digne d'attention de voir ce concert de tous les calomniateurs à gages de l'aristocratie et de la cour, pour chercher, dans une démarche de cette nature, des motifs lâches ou criminels ! Ce qui n'est pas moins remarquable, c'est de voir MM. Brissot et Guadet en faire un des principaux chefs de l'accusation qu'ils ont dirigée contre moi. Ainsi quand on reproche aux autres de briguer les places avec bassesse, on ne peut m'imputer que mon empressement à les fuir ou à les quitter. Au reste je dois sur ce point à mes concitoyens une explication ; et je remercie mes adversaires de m'avoir eux-mêmes présenté cette occasion de la donner publiquement. Ils feignent d'ignorer les motifs de ma démission : mais le grand bruit qu'ils en ont fait, me prouveroit qu'ils les connoissent trop bien; quand je ne les aurois pas d'avance annoncés très-clairement à cette société et au public, il y a trois mois, le jour même de l'installation du tribunal criminel (49); je vais les rappeller. Après avoir donné une idée exacte des

(47) Le 10 juin 1791, Robespierre était nommé par les électeurs de Paris, accusateur public près le tribunal criminel. Il accepta le 13, tandis que Duport, nommé président de ce même tribunal, et d'André, substitut, refusaient ces fonctions. (Voir Introduction, page XIII).

(48) C'est le 10 avril 1792, pour les raisons que nous avons indiquées (voir Introduction, page XIII), que Robespierre se démit de ses fonctions d'accusateur public.

(49) Voir l'Introduction, page XIII, pour les motifs que Robespierre rappelle ici-même, et le discours qu'il prononça lors de l'installation du tribunal, le 15 février 1792.

fonctions qui m'étoient confiées; après avoir observé que les crimes de lèze-nation n'étoient pas de la compétence de l'accusateur public ; qu'il ne lui étoit pas permis de dénoncer directement les délits ordinaires, et que son ministère se bornoit à donner son avis sur les affaires renvoyées au tribunal criminel en vertu des décisions du juré d'accusation; qu'il renfermoit encore la surveillance sur les officiers de police ; le droit de dénoncer directement leurs prévarications au tribunal criminel. Je suis convenu que renfermée dans ces limites cette place étoit peut-être la plus intéressante de la magistrature nouvelle. Mais j'ai déclaré que dans la crise orageuse qui doit décider de la liberté de la France et de l'Univers, je connoissois un devoir encore plus sacré que d'accuser le crime ou de défendre l'innonce (50) et la liberté individuelle, avec un titre public, dans des causes particulières, devant un tribunal judiciaire; ce devoir est celui de plaider la cause de l'humanité et de la liberté, comme homme, et comme citoyen, au tribunal de l'Univers et de la postérité; j'ai déclaré que je ferois tout ce qui seroit en moi pour remplir à la fois ces deux tâches : mais que si je m'appercevois qu'elles étoient au-dessus de mes forces, je préférerois la plus utile et la plus périlleuse: que nulle puissance ne pouvoit me détacher de cette grande cause des nations que j'avois défendue, que les devoirs de chaque homme étoient écrits dans son cœur et dans son caractère, et que, s'il le falloit, je saurois sacrifier ma place à mes principes et mon intérêt particulier à l'intérêt général. J'ai conservé cette place jusqu'au moment où je me suis assuré qu'elle ne me permettroit pas de donner aucun moment au soin général de la chose publique ; alors je me suis déterminé à l'abdiquer. Je l'ai abdiquée, comme on jette son bouclier, pour combattre plus facilement les ennemis du bien public ; je l'ai abandonnée, je l'ai désertée, comme on déserte ses retranchemens, pour monter à la brèche. J'aurois pu me livrer sans danger au soin paisible de poursuivre les auteurs des délits privés, et me faire pardonner peut-être par les ennemis de la révolution une inflexibilité de principes qui subjuguoit leur estime. J'aime mieux conserver la liberté de déjouer les complots tramés

(50) Sic, mis pour < l'innocence ».

contre le salut public; et je dévoue ma tête aux fureurs des Sylla et des Clodius. J'ai usé du droit qui appartient à tout citoyen, et dont l'exercice est 'laissé à sa conscience. Je n'ai vu là qu'un acte de dévouement, qu'un nouvel hommage rendu par un magistrat aux principes de l'égalité et à la dignité du citoyen; si c'est un crime, je fais des vœux, pour que l'opinion publique n'en ait jamais de plus dangereux à punir.

Ainsi donc, les actions les plus honnêtes ne sont que de nouveaux alimens de la calomnie! Cependant par quelle étrange contradiction feignez-vous de me croire nécessaire à une place importante, lorsque vous me refusez toutes les qualités d'un bon citoyen. Que dis-je, vous me faites un crime d'avoir abandonné des fonctions publiques; et vous prétendez que, pour me soustraire à ce que vous appeliez l'idolâtrie du peuple, je devrois me condamner moi-même à l'ostracisme (51)! Qu'est-ce donc que cette idolâtrie prétendue, si ce n'est une nouvelle injure que vous faites au peuple? n'est-ce pas être aussi trop défiant et trop soupçonneux à la fois de paroître tant redouter un simple citoyen qui a toujours servi la cause de l'égalité avec désintéressement, et de craindre si peu les chefs de factions entourés de la force publique, qui lui ont déjà porté tant de coups mortels ?

Mais quelle est donc cette espèce d'ostracisme dont vous parlez? Est-ce la renonciation à toute espèce d'emplois publics, même pour l'avenir? Si elle est nécessaire pour vous rassurer contre moi, parlez, je m'engage à en déposer dans vos mains l'acte authentique et solennel. Est-ce la défense d'élever désormais la voix pour défendre les principes de la constitution et les droits du peuple? De quel front oseriez-vous me le proposer? Est-ce un exil volontaire, comme M. Guadet l'a annoncé en propres termes (52)? Ah! ce sont les ambitieux et les tyrans qu'il

(51) « Je dénonce, dit Guadet, dans son discours, un homme qui, soit ambition, soit malheur, est devenu l'idole du peuple... Je dénonce à M. Robespierre un homme qui, par amour pour la liberté de sa patrie, devrait peut-être s'imposer à lui-même, la peine de l'ostracisme, car c'est servir le peuple que de se dérober à son idolâtrie. >

(52) Discours de M. Guadet, dans la séance des Amis de la Constitution du 25 avril 1792 (note de Robespierre).

faudroit bannir. Pour moi, où voulez-vous que je me retire? Quel est le peuple où je trouverai la liberté établie? Et quel despote voudra me donner un asyle? Ah! on peut abandonner sa patrie heureuse et triomphante; mais menacée, mais déchirée, mais opprimée ! On ne la fuit pas, on la sauve, ou on meurt pour elle. Le ciel qui me donna une âme passionnée pour la liberté, et qui me fit naître sous la domination des tyrans, le ciel qui prolongea mon existence jusqu'au règne des factions et des crimes, m'appelle peutêtre à tracer de mon sang la route qui doit conduire mon pays au bonheur et à la liberté; j'accepte avec transport cette douce et glorieuse destinée. Exigez-vous de moi un autre sacrifice? Oui, il en est un que vous pouvez demander encore; je l'offre à ma patrie, c'est celui de ma réputation. Je vous la livre, réunissez-vous tous pour la déchirer, joignez-vous à la foule innombrable de tous les ennemis de la liberté, unissez, multipliez vos libelles périodiques, je ne voulois de réputation que pour le bien de mon pays; si pour la conserver, il faut trahir, par un coupable silence, la cause de la vérité et du peuple, je vous l'abandonne; je l'abandonne à tous les esprits foibles et versatiles que l'imposture peut égarer, à tous les méchans qui la répandent, j'aurai l'orgueil encore de préférer, à leurs frivoles applaudissemens, le suffrage de ma conscience et l'estime de tous les hommes vertueux et éclairés; appuyé sur elle et sur la vérité, j'attendrai le secours tardif du tems qui doit venger l'humanité trahie et les peuples opprimés.

Voilà mon apologie; c'est vous dire assez, sans doute, que je n'en avois pas besoin. Maintenant il me seroit facile de vous prouver que je pourrois faire la guerre offensive avec autant d'avantage que la guerre défensive. Je ne veux que vous donner une preuve de modération. Je vous offre la paix aux seules conditions que les amis de la patrie puissent accepter. A ces conditions je vous pardonne volontiers toutes vos calomnies; j'oublierai même cette affectation cruelle avec laquelle vous ne cessez de défigurer ce que j'ai dit, pour m'accuser d'avoir fait contre l'assemblée nationale les réflexions qui s'adressoient à vous, cette artificieuse politique avec laquelle vous vous êtes toujours

efforcés de vous identifier avec elle, d'inspirer de sinistres préventions contre moi, à ceux de ses membres pour qui j'ai toujours marqué le plus d'égards et d'estime. Ces conditions, les voici:

Je ne transige point sur les principes de la justice et sur les droits de l'humanité. Vous me parlerez tant que vous voudrez du comité autrichien ; vous ajouterez même que je suis son agent involontaire, suivant l'expression familière de quelques uns de vos papiers. Moi qui ne suit point initié dans les secrets de la cour, et qui ne puis l'être; moi qui ignore jusqu'où s'étendent l'influence et les relations de ce comité, je ne connois qu'une seule règle de conduite, c'est la déclaration des droits de l'homme et les principes de notre constitution. Par-tout où je vois un système qui les viole constamment, par-tout où j'apperçois (sic) l'ambition, l'intrigue, la ruse et le machiavélisme, je reconnois une faction; et toute faction tend de sa nature à immoler l'intérêt général à l'intérêt particulier. Que l'on s'appelle Condé, Cazalès, La Fayette, Duport, Lameth ou autrement, peu m'importe: je crois que sur les ruines de toutes les factions, doivent s'élever la prospérité publique et la souveraineté nationale; et dans ce labyrinthe d'intrigues, de perfidies et de conspirations, je cherche la route qui conduit à ce but ; voilà ma politique, voilà le seul fil qui puisse guider les pas des amis de la raison et de la liberté. Or, quelque soit le nombre et les nuances des différens partis, je les vois tous ligués contre l'égalité et contre la constitution ; ce n'est qu'après les avoir anéantis qu'ils se disputeront la puissance publique et la substance du peuple. De tous ces partis le plus dangereux à mon avis, est celui qui a pour chef le héros qui, après avoir assisté à la révolution du nouveau monde, ne s'est appliqué jusqu'ici, qu'à arrêter les progrès de la liberté dans l'ancien, en opprimant ses concitoyens (53). Voilà, à mon avis, le plus grand des dangers qui menacent la liberté. Unissez-vous à nous pour le prévenir. Dévoilez, comme députés et comme écrivains, et cette faction et ce chef ! Vous Brissot, vous êtes convenu avec moi, et vous ne pouvez le nier, que ce chef étoit le plus dangereux de notre liberté; qu'il étoit le bourreau et l'as-

(53) La Fayette.

sassin du peuple; je vous ai entendu dire, en présence de témoins, que la journée du Champ-de-Mars avoit fait rétrograder la révolution de vingt années. Cet homme estil moins redoutable parce qu'il est à la tête d'une armée? Non.

Hâtez-vous donc, vous et vos amis, d'éclairer la partie de la nation qu'il a abusée ; déployez le caractère d'un véritable représentant; n'épargnez pas Narbonne plus que Lessart (54). Faites mouvoir horizontalement le glaive des lois pour frapper toutes les têtes des grands conspirateurs ; si vous désirez de nouvelles preuves de leurs crimes, venez plus souvent dans nos séances ; je m'engage à vous les fournir. Défendez la liberté individuelle, attaquée sans cesse par cette faction; protégez les citoyens les plus éprouvés contre ses attentats journaliers; ne les calomniez pas; ne les persécutez pas vous-mêmes; le costume des prêtres a été supprimé; effacez toutes ces distinctions impolitiques et funestes, par lesquelles votre général a voulu élever une barrière entre les gardes nationales et la généralité des citoyens ; faites réformer cet état-major, qui lui est ouvertement voué, et auquel on impute tous les désordres, toutes les violences qui oppriment le patriotisme. Il est tems de montrer un caractère décidé -de civisme et d'énergie véritable; il est tems de prendre les mesures nécessaires pour rendre la guerre utile à la liberté ; déjà les troubles du midi et de divers départemens se réveillent. Déjà on nous écrit de Metz, que depuis cette époque tout s'incline devant le général; déjà le sang a coulé dans le département du Bas-Rhin. A Strasbourg on vient d'emprisonner les meilleurs citoyens; Diétrich, l'ami de La Fayette est dénoncé comme l'auteur de ces vexations; il faut que je vous le dise: vous êtes accusé de protéger ce Diétrich et sa fac-

(54) Le 10 mars 1792, alors que Narbonne, ministre de la guerre, venait d'être destitué brutalement, Brissot, appuyé par Guadet et Vergniaud, l'avait défendu et avait violemment attaqué à la tribune de l'assemblée législative, le ministre des affaires étrangères, De Lessart, que lui et ses amis firent décréter d'accusation, à la suite de la célèbre et fougueuse apostrophe de Vergniaud, s'écriant, en montrant le palais des Tuileries : « De cette tribune, j'aperçois le palais où les conseillers pervers égarent et trompent le roi nue la Constitution nous a donné, forgent des fers dont ils veulent nous enchaîner. L'épouvante et la terreur sont souvent sorties de ce palais, qu'elles y rentrent au nom de la loi ! >

tion (55); non par moi, mais par la société des amis de la constitution de Strasbourg (56). Effacez tous ces soupçons, venez discuter avec nous les grands objets qui intéressent le salut de la patrie ; prenez toutes les mesures que la prudence exige pour éteindre la guerre civile et terminer heureusement la guerre étrangère; c'est à la manière dont vous accueillirez cette proposition, que les patriotes vous jugeront; mais si vous la rejettez, rappelez-vous que nulle considération, que nulle puissance ne peut empêcher les amis de la patrie de remplir leurs devoirs.

La société des amis de la constitution a arrêté l'impression de ce discours, la distribution et l'envoi à toutes les sociétés affiliées.

Lasource, député, Président; Chodieu, député; Ducos, député; Boys, Pépin, Perez, secrétaires.

Société des Amis de la Constitution (57)

Sur la motion d'un membre, qui a représenté que les calomnies répandues contre M. Robespierre, dans deux

(55) Robespierre était en relation avec les citoyens des sociétés populaires de Metz et de Strasbourg. — Le 22 février, aux Jacobins, il avait exposé la situation de ces sociétés, les intrigues des contre-révolutionnaires, les manœuvres des officiers aristocrates, comme le général Victor de Broglie; il avait proposé l'envoi d'une adresse aux patriotes alsaciens (Journal des Débats... de la Société, n08 143 et 146. — Hertz : Les sociétés politiques de Strasbourg pendant la Révolution). Les jacobins de Strasbourg avaient décerné à Robespierre une couronne civique pour ses interventions en leur faveur.

(56) Le 4 mai, un envoyé de Strasbourg avait exposé aux Jacobins la situation du département du Bas-Rhin. — Le 21 du même mois, un autre député de cette ville, Périgny, parla des persécutions dont les patriotes étaient l'objet, notamment le journaliste Laveaux (voir ci-après, page 88) et signala la conduite contre-révolutionnaire du maire Dietrich (Aulard: La Société des Jacobins, ibid., t. III, p. 557 et 597).

(57) Robespierre n'avait pu répondre, le 27 avril, aux nouvelles insinuations contenues dans l 'avant-propos de la publication des discours de Brissot et de Guadet du 25; il avait obtenu, à grand' peine, le 30, la parole que le président Lasource voulut même lui enlever. Il dénonça, au milieu du tumulte, cet avant-propos; et la société, comme on le voit par le procès-verbal cidessus, lui rendit justice. *

Cette déclaration, votée à l'unanimité par la Société, n'est pas insérée dans le Journal des Dédats et de la Correspondance de cette société du 2 mai,

discours hier, sous le nom de MM. Brissot et Guadet, et aujourd'hui, dans le sein de cette société, à l'assemblée nationale et dans le public, commentés par les journaux, exigeoient que la société démentit cette diffamation, et rendit témoignage à 'la vérité, aux principes et à la conduite de M. Robespierre.

La société a arrêté de déclarer qu'elle regarde la manière dont ces écrits rendent les faits qui se sont passés dans son sein, comme contraire à la vérité, et les inculpations dirigées contre M. Robespierre, comme démenties par la notoriété publique, autant que par sa conduite constante. La société a arrêté également, à l'unanimité, que cette déclaration seroit imprimée et envoyée à toutes les sociétés affiliées.

Lasource, député à l'assemblée, président, Chodieu, Ducos, députés, Perez, Pépin, secrétaires

n" 187 (Aulaud, t. III, p.. 539). Mais elle fut envoyée à toutes les sociétés affiliées. — Elle est reproduite dans la Tribune des Patriotes de Fréron, n° 1, p. 48. — Bûchez et Roux l'ont donnée dans l'Histoire parlementaire, t. XIV, p. 168. — E. Hamel, II, p. 224, la signale.

Articles contenus dans ce numéro

48 pages (65 à 112)

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