VI. — A M. Servan. Ministre de la Guerre 251 à
VII. — Laurent Lecointre, député à l'Assemlbée nationale à Caritat dit Condorcet, auteur de la Chronique de Paris, du 7 juin 1792 252 à 256
Sur le projet
de rassembler une armée de vingt-trois mille hommes
à Paris (1), proposé à l'Assemblée Nationale par le
Ministre de la Guerre
Il y a quinze jours que le ministre avoit dit à l'assemblée : « Il faut que la nation se lève toute entière » ; il sem-
(1) Le fonds de ce projet ayant été adopté, j'aurois pu m'abstenir de développer ici mon opinion sur les conséquences qu'il peut entraîner, si elle n'avoit été étrangement dénaturée par l'intrigue et par la calomnie; cette raison seule ne m'auroit pas même déterminé si je ne savois que, dans tous
bloit annoncer le projet d'armer la nation, d'armer au moins le peuple des departemens frontières, pour le mettre en état de déployer la torce et ie courage qui conviennent aux circonstances. Cependant les citoyens de ces contrées demandent encore en vain des armes ; c'est en vain que le nord offre à la patrie des hommes robustes et courageux, qui, pour affranchir la Belgique, ne demandent que des armes; c'est en vain que les habitans de nos campagnes, dans ce pays, frémissent de voir leurs propriétés impuné-
les tems, la discussion des principes et des mesures qui intéressent le bien public, ne peut que contribuer aux progrès des lumières et au saïut de l'état. (JSIote de Robespierre).
Dans le titre ci-dessus, Robespierre indique « vingt-trois mille hommes » pour < vingt-mille ».
La proposition avait été faite, le 4 juin, à l'Assemblée législative par Servan, Ministre de la Guerre. Discutée aux Jacobins, le 7, elle fut votée le 8 par l'Assemblée. Comme le dit Robespierre, cette formation était donc décidée lorsque parut son article.
Il jugeait, ce rassemblement sous les murs de Paris, inutile et dangereux: inutile, en ce qui, pour réprimer les ennemis de l'intérieur, la Garde nationale et le peuple suffisaient; dangereux, en ce que les ennemis de la Révolution ne manqueraient pas, craignait-il, de chercher à se servir de cette force pour maîtriser la capitale. Au lieu de placer cette armée aux portes de Paris, il était absolument nécessaire, disait Robespierre, de la porter sur nos frontières dégarnies et menacées.
« Ce projet, dit Laponneraye, en analysant cet article, avait été manifestement conçu par le Ministère pour comprimer et étouffer les élans de l'opinion révolutionnaire dans la capitale de la France. Nos frontières manquaient de troupe pour tenir tête aux coalisés, et au lieu de songer à la défense du pays, le gouvernement ne s'occupait qu'à sévir contre les patriotes en mettant pour ainsi dire, Paris en état de siège. En supposant que les chances de la guerre eussent pu faire courir à la capitale le danger de voir arriver l'ennemi sous ses murs, la Garde nationale parisienne n'était-elle pas suffisante pour repousser les Prussiens et les Autrichiens? Vingt milles réunis aux troupes qui étaient sur les frontières pouvaient arrêter l'ennemi : vingt milles hommes éparpillés autour de Paris ne pouvaient être d'aucune utilité pour empêcher l'invasion ». (t. I, pp. 401 à 408).
Léonard Gallois se contente, en signalant la critique du projet de Servan par Robespierre, de dire qu'à partir de ce moment il se faisait une loi de publier toutes les lettres écrites des frontières, voulant démontrer ainsi que le danger était là, et non dans Paris, comme le prétendaient les Girondins (p. 126).
Ernest Hamel analyse l'article de Robespierre (t. II, p. 279).
Le collaborateur de Brissot dans le Patriote français, Girey-Dupré, répond à Robespierre (numéros 1035 et 1036, en comparant ce dernier au numéro 209 du Journal des Débats et de la Correspondance de la Société des Amis de la Constitution).
D'ailleurs, au moment où Robespierre rédigeait ce numéro, les ministres girondins étaient expulsés du pouvoir par la Cour (18 juin 1792).
ment ravagées par les hordes féroces de l'Autriche, qu'il leur seroit si facile d'exterminer; ils n'obtiennent point d'armes ; et toutes ces grandes mesures annoncées naguère aux applaudissemens de tous les bons citoyens, semblent se réduire à la proposition de rassembler à Paris, un corps de vingt mille hommes de gardes nationales de toutes les parties de l'Empire.
Quelle est la destination de cette armée nouvelle? Estelle appelée à combattre les ennemis étrangers, ou ceux du dedans? Dans l'un ou l'autre cas, cette mesure est mal entendue ou dangereuse. Dans le premier, pourquoi la camper aux environs de Paris, ou la renfermer dans le sein même de cette ville, comme le ministre l'a proposé? N'estce pas aux frontières qu'il faut porter nos forces- Est-ce au centre de l'Empire? Est-ce aux portes de la capitale qu'on attend l'ennemi pour le combattre ? Admirable expédient! de fortifier Paris contre les troupes rassemblées dans la Belgique, ou sur les bords du Rhin; lorsque notre armée, sur l'un et l'autre point, n'est point encore complète ; lorsqu'une partie des gardes nationales et des troupes qui les composent, est mal armée; lorsqu'une partie de nos frontières est dégarnie; lorsque Metz, Sarrelouis, Thionville et une partie de nos places fortes sont dans un état insuffisant de défense! Car ces faits notoires, prouvés par le témoignage des citoyens du pays, ne sont point effacés par l'insouciance qui les négligent, ni par l'obstination qui les nient. Mais quoi! nous avons nous-mêmes déclarés la guerre; depuis deux mois, l'étendard tricolor devroit flotter sur les murs des villes Bélgiques, et on nous parle de défendre la capitale.
Mais non, il paroît que l'intention du ministre n'étoit pas d'opposer cette armée aux ennemis du dehors, mais aux ennemis du dedans; il la destine à l'exercice de la police dans Paris, et dans les campagnes, à la garde de l'Assemblée nationale et du roi ; il observe qu'elle remplacera la garde nationale parisienne qui lui paroît succomber sous le poids de ses travaux révolutionnaires. Enfin, il présente, comme un avantage, celui d'envoyer aux frontières les trois régimens qui résident à Paris. De tous ces motifs, il n'en est pas un seul qui ne paroisse au moins frivole.
L'idée de supposer que les citoyens armés de Paris ne peuvent suffire aux devoirs que la patrie leur impose ; celle de confier à d'autres mains le dépôt sacré du corps législatif et du monarque, est sans doute trop évidemment fausse pour qu'il soit nécessaire de la réfuter. Le mince avantage de grossir les armées des frontières par le renfort de trois régimens, ne paraît pas motiver plus solidement le parti de faire venir des départemens une armée de 20 mille hommes à Paris. D'ailleurs, les régimens qui résident dans cette ville sont composés, en grande partie, de ces gardes françaises si chères à la patrie, si chères au peuple de Paris; le vœu de la capitale, cent fois manifesté, présenté solennellement à l'Assemblée nationale, est que ces premiers défenseurs de la liberté soient tous rappelés dans son sein, et réunis aux bataillons de la garde nationale. Les Parisiens savent par quelle artificieuse politique ils ont été dissous, métamorphosés, avec quelle perfide cruauté un grand nombre d'entre eux a été persécuté et éloigné de Paris; pourroient-ils voir sans douleur et sans inquiétude qu'on leur enlevât ceux qui restent encore au milieu d'eux ; ce projet ne peut-il pas compromettre à la fois les intérêts de la capitale et de la liberté?
Mais quel étrange système d'appeïler (sic) une armée de 200.000 (sic) hommes à Paris, pour exercer la police? Comme si un peuple de six cents mille hommes ne pouvoit pas se garder lui-même; comme si la garde nationale, la plus nombreuse qui existe en France, ne suf fisoit pas à la sûreté publique; comme si ce peuple immense n'avoit pas donné jusqu'ici l'exemple de la plus grande énergie et du calme le plus imposant, et forcé tous les ennemis de la Constitution à rentrer dans la poussière, dès le moment où ils ont osé se montrer. Ne croirait-on pas que les Autrichiens ne sont point voisins de nos frontières, lorsqu'on voit appeler au secours de Paris des soldats qu'elles réclament? Qui sont-ils donc ces ennemis que nous devons redouter? Des brigands rassemblés dans Paris, dit-on. Mais ces brigands, quels qu'ils soient, sont-ils plus nombreux, ou plus forts, ou plus courageux que les citoyens? Croit-on qu'ils soient plus puissans qu'un peuple entier? Ah! ne l'enchaînez pas, ne l'opprimez pas, ne l'avilissez
pas; armez-le plutôt et reposez-vous sur lui de sa propre sûreté. Il existe des brigands rassemblés dans Paris ! Mais pourquoi y restent-ils? Pourquoi la police les a-t-elle soufferts? Pourquoi le gouvernement ne les a-t-il point dissipés ? Prennez (sic) cette précaution si simple et si indispensable; ne nous proposez point de mesures si extraordinaires; dissipez les brigands et ne levez point d'armée pour les combattre. Parle-t-on des gardes du roi (2)? L'Assemblée nationale 'les a licenciés comme convaincus de conspiration : mais elle s'est arrêtée là ; elle les a laissés se rassembler en uniformes, en corps, aux portes de Paris, dans une maison royale, qui est devenue un arsenal. Voilà une véritable violation de la loi, puisque ce corps est anéanti ; voilà une véritable atteinte à l'ordre public, qui ne permet point de tolérer des rassemblemens d'hommes renvoyés, pour l'avoir troublé; déjà des décrets ont été rendus pour leur offrir la faculté de rester dans la nouvelle garde du roi, ou de servir dans les troupes de ligne et dans les gardes nationales. Je ne veux point blâmer ce décret; mais en est-il moins vrai que si les ennemis intérieurs de la Constitution étoient réprimés, il ne restéroit pas même le prétexte de lever contre eux des armées de police?
Quels sont les brigands que nous avons à craindre ? Les plus dangereux, à mon avis, ce sont les ennemis hypocrites du peuple qui trahissent la cause oublique et foulent aux pieds les principes de la constitution ; ce sont ces intrigans vils et féroces qui cherchent à tout bouleverser, pour dilapider impunément les finances de l'Etat, pour immoler du même coup à leur ambition et à leur cupidité, et la fortune publique et la constitution même. Or, on ne dompte pas de tels ennemis avec une armée. Oue dis-je! elle peut maîtriser un jour le corps législatif lui-même; devenir tôt ou tard l'instrument d'une faction : elle peut être employée à opprimer, à enchaîner le peuple, à protéger ou à exécuter les proscriptions méditées et déjà commencées contre les plus zélés patriotes qui ne composent avec aucun parti. La voie de l'élection proposée peut prouver les principes civiques du ministre ; mais elle ne fait point disparoître le danger. L'intrigue et l'ignorance peuvent s'emparer de l'urne
(2) Voir ci-dessus, page 99.
des scrutins, surtout dans un tems où toutes les factions s'agitent avec tant de force. L'expérience sans doute, nous a déjà donné, sur ce point, des leçons assez multipliées; elle nous a prouvé encore combien il est facile d'égarer et de séduire ceux qui n'étoient pas déjà corrompus. L'homme foible ou ignorant et l'homme pervers sont également dangereux ; l'un et l'autre peuvent marcher au même but, sous la bannière de l'intrigue et de la perfidie. Tous ces inconvéniens se multiplient, lorsqu'il s'agit d'un corps armé. L'orgueil de la force et l'esprit de corps sont un double écueil presqu'inévitable. Rousseau a dit, qu'une nation cesse d'être libre, dès le moment où elle a nommé des représentai. Je suis loin d'adopter ce principe sans restriction: mais je ne crains pas d'affirmer que, dès le moment où un peuple désarmé, a remis sa force et son salut à des corporations armées, il est esclave. Je dis que le pire de tous les despotismes, c'est le gouvernement militaire ; et que, depuis long- tems, nous marchons à grand pas vers le gouvernement militaire. Ceux qui ont invoqué le patriotisme des départemens, pour répondre à ces observations générales et politiques, étoient bien éloignés de l'état de la question, puisque les dangers dont j'ai parlé sont attachés à la nature même des choses. Qui a rendu plus d'hommages que moi au caractère de la nation française? Mais sont-ce les départemens qui arriveront tout entiers ? Ce sont des individus que nous ne connoissons point encore ; et dans cette situation, quel est le parti que conseille une sage politique, si ce n'est de suivre les principes, et de calculer tous les effets possibles des passions et des erreurs humaines ?
Le projet du ministre, adopté par le comité militaire, fut discuté à l'Assemblée législative. Il nous semble qu'aucun des orateurs n'a abordé le véritable point de la question. Du moins, les principes et l'intérêt de la liberté publique, exposés par le rassemblement d'une armée à Paris ou sous ses murs, ont été absolument oubliés dans cette discussion. La mesure proposée étoit adoptée par tous ; aucun ne songeoit à armer le peuple, et les débats ne portèrent que sur des détails. Les uns vouloient la forme de l'élection, les autres la rejetoient. On a vu même, dans cette occasion, M. Vergniaud, après avoir vanté, avec beaucoup d'em-
phase, le projet du ministre de la guerre, rejeter les deux seules idées populaires qu'il renfermoit, celle de la fédération et celle de l'élection par les gardes nationales; il a demandé qu'on substituât à la fédération encore un serment civique; il s'est rangé, au surplus, de l'avis de M. Carnot, qui vouloit que les gardes nationales qui se seroient fait inscrire, fussent réduites par les corps administratifs (3).
L'Assemblée a adopté un mode d'élection plus conforme aux principes; elle a laissé aux gardes nationaux qui seroient inscrits le droit de faire cette réduction.
Rappeler à Paris les anciens gardes-françaises ; lever une légion composée de tous les soldats renvoyés contre les lois, pour cause de civisme, depuis le commencement de la révolution, par le despotisme et l'aristocratie conjurée contre ses défenseurs; voilà les véritables mesures que la patrie, l'humanité, la justice, la liberté sollicitoient depuis long-tems. Pourquoi personne ne les a-t-il proposées ? Pourquoi ceux qui ont défendu le plus vivement la proposition du ministre, ont-ils toujours repoussé ces généreux martyrs de la cause publique, qui, dans les circonstances où nous sommes, pouvoient en être les plus fermes appuis?
Voi'là une partie des raisons qui m'ont convaincu que le projet étoit contraire à l'intérêt public. La réputation de civisme de celui qui le présentoit, auroit pu m'en imposer, si je ne pensois pas que le patriotisme même peut se tromper. J'ai cru que le ministre lui-même étoit trompé.
J'ai mis plus de confiance dans les principes, que dans l'autorité d'un homme et dans les combinaisons politiques d'un parti.
Au moment où j'écris, l'état-major de la garde nationale parisienne vient de présenter, contre le projet que je combats, une pétition fondée sur des motifs diamétralement opposés aux miens (4). J'en ai conclu que la vérité étoit
(3Ï Carnot le jeune avait fait adopter, le 6 juin, qu'il serait « formé une armée de 12 à 15.000 hommes pris dans tous les cantons ». Vergniaud s'était rallié à cette formule (Moniteur du 8 juin, réimp., t. XII, pp. 297-298).
(4) Aux yeux de la droite, des Feuillants, ce rassemblement de 20.000 hommes représentait l'armée de la Révolution. Une pétition couverte de huit mille signatures, « au milieu desquelles figuraient celles de femmes et d'enfants » fut opposée au projet du ministre. Elle fut dénoncée à l'Assemblée, le 9 juin au soir, par une députation du bataillon des Petits Augustins.
indépendante de tous les intérêts particuliers et de toutes les circonstances passagères. J'en appelé au tems et à l'expérience qui, depuis le commencement de la révolution m'ont trop souvent et inutilement absous.
Sur le respect dû aux lois et aux autorités constituées (5)
Les lois sont les conditions et le lien de la société ; tout membre de la société qui leur refuse l'obéissance, cesse de l'être par cela même.
Les lois peuvent être considérées sous deux aspects, par rapport au souverain, c'est-à-dire, à la nation ; par rapport aux sujets, c'est-à-dire, aux individus.
Le souverain est au-dessus des lois; le sujet doit leur être toujours soumis. La nation peut changer, à son gré, la loi qui est son ouvrage; chaque citoyen est toujours obligé de la respecter.
Quiconque veut maintenir, par force ou par artifice, une loi que la volonté de la nation a proscrite, est rebelle à la loi ; il se révolte contre le souverain même, en qui réside la puissance législative. Alors la loi même a cessé de l'être, quoiqu'elle conserve encore ce nom, et qu'elle continue d'obtenir une soumission forcée. C'est en vain qu'Appius et les décemvirs, étendant leur autorité au delà des bornes et de la durée que le peuple a prescrites, commandent encore aux Romains, au nom de la loi ; la loi réclame contre leur tyrannie; elle n'attend que la mort de Virginie et le réveil du peuple, pour punir les tyrans.
Aussi long-tems que la majorité exigre le maintien de la loi, tout individu qui la viole, est rebelle. Qu'elle soit sage ou absurde, iuste ou injuste, il n'importe ; son devoir est de lui rester fidèle.
(5) Reproduit par Laponneraye (t. I, pp. 408 à 416) : « donner à la loi, dit-il, une définition exacte et précise, fixer le sens qui est attaché à ce mot, déterminer les cas où la loi est obligatoire et ceux auxquels elle ne l'est pas, poser les autorités constituées dans l'exercice de leurs fonctions, voilà ce que Robespierre s'est proposé dans cet article ».
Léonard Gallois en donne quelques extraits (pp. 129 à 131); Ernest Hamel l'analyse (t. II, pp. 281 à 283).
Telle est la nature du respect qu'il lui doit : l'obéissance.
Quant au respect, qui est un sentiment, qui suppose l'adhésion du cœur et de l'esprit à la sagesse ou à la justice de la loi, nulle puissance humaine ne peut l'imposer, et le maintien de l'ordre social ne l'exige pas. Il dépend de l'opinion qui est essentiellement libre et indépendante. Le législateur n'est point infaillible, fût-il le peuple lui-même. Les chances de l'erreur sont bien plus nombreuses encore, lorsque le peuple délègue l'exercice du pouvoir législatif à un petit nombre d'individus; c'est-à-dire, lorsque c'est seulement par fiction que la loi est l'expression de la volonté générale. Je souscris à la volonté du plus grand nombre, ou à ce qui est présumé l'être; mais je ne respecte que la justice et la vérité. J'obéis à toutes les lois ; mais je n'aime que les bonnes. La société a droit d'exiger ma fidélité, mais non le sacrifice de ma raison: telle est la loi éternelle de toutes les créatures raisonnables.
Si les bonnes lois ont, seules, droit à cette sorte de respect, elles sont sûres aussi de l'obtenir. La sagesse a sur les hommes un empire naturel ; et tous obéissent avec joie, quand c'est l'intérêt général qui commande. Les bonnes lois amènent les bonnes mœurs qui, à leur tour, cimentent leur puissance. Est-il quelques individus pervers ou égarés par l'intérêt personnel? La volonté générale les contient, et la force publique les subjugue facilement. Tels sont les élémens simples de l'ordre social et de l'économie politique. Ils sont établis pour des hommes, ils doivent être fondés sur la morale et sur l'humanité. Si je vois le législateur suivre des principes opposés, je ne reconnois plus le législateur; je n'aperçois qu'un tyran.
Le législateur place dans la loi elle-même le principe de la soumission des citoyens; il sait que, quand la volonté générale se fait entendre, il ne faut pas tant d'appareil pour la faire exécuter. Le législateur a plus de confiance dans la nature humaine; il cherche à l'élever, à la perfectionner : le tyran la calomnie ; il avilit le peuple, il fait toujours marcher la loi au milieu des armes et des bourreaux, parce que la loi qu'il fait n'est qu'une volonté injuste et particulière, opposée à celle de la société entière. L'obéissance ne lui suffit pas, il impose un morne silence ; il exige
pour ses lois un culte superstitieux et une croyance aveugle; il punit, comme des blasphèmes, les écrits et les discours qui dévoilent ses erreurs et ses crimes. Il veut ravir aux hommes jusqu'aux moyens de perfectionner leur raison et leur bonheur, en leur défendant de s'éclairer mutuellement sur leurs intérêts les plus chers ; il feint de redouter la liberté des opinions, pour l'autorité des lois: il ne la craint que pour son ambition, pour sa cupidité, pour son ineptie.
Chez un peuple libre et éclairé, le droit de censurer les actes législatifs est aussi sacré que la nécessité de les observer est impérieuse. C'est l'exercice de ce droit qui répand la lumière, qui répare les erreurs politiques, qui affermit les bonnes institutions, amène la réforme des mauvaises, conserve la liberté, et prévient le bouleversement des états. La démonstration des vices d'une loi ne la détruit pas ; mais elle prépare doucement l'opinion publique à en désirer l'abrogation; elle dispose insensiblement l'autorité souveraine à la réaliser. La loi n'est que l'expression de la volonté générale: la volonté générale n'est que le résultat des lumières générales; et les lumières générales ne peuvent être formées et accrues, que par la libre communication des pensées entre les citovens. Quiconque met des entraves à ce commerce sublime, détruit l'essence même de la loi ; il en étouffe le germe, qui est la raison publique ; il paralyse la puissance législative elle-même.
Sous le gouvernement représentatif, surtout, c'est-àdire, quand ce n'est point le peuple qui fait les lois, mais un corps de représentans, l'exercice de ce droit sacré est la seule sauve-garde du peuple contre le fléau de l'oligarchie. Comme il est dans la nature des choses que les représentans peuvent mettre leur volonté particulière à la place de la volonté générale, il est nécessaire que la voix de l'opinion publique retentisse sans cesse autour d'eux, pour balancer la puissance de l'intérêt personnel et des passions individuelles ; pour leur rappeler, et le but de leur mission et le principe de leur autorité. Là, plus qu'ailleurs, la liberté de la presse est le seul frein de l'ambition, le seul moyen de ramener le législateur à la règle unique de la législation. Si vous l'enchaînez, les représentans, déjà supé-
rieurs à toute autorité, délivrés encore de la voix importune des censeurs, éternellement caressés par l'intérêt et par l'adulation, deviennent les propriétaires ou les usufruitiers paisibles de la fortune et des droits de la nation; l'ombre même de la souveraineté disparoît, il ne reste que la plus cruelle, la plus indestructible de toutes les tyrannies ; c'est alors qu'il est au moins difficile de contester la vérité de l'anathème foudroyant de Jean- Jacques Rousseau contre le gouvernement représentatif absolu.
Les principes que nous avons exposés, s'appliquent aux autorités constituées : mais il y a là-dessus des idées bien intéressantes à développer, et des notions bien confuses à éclaircir.
Les autorités constituées ont droit au même respect que la loi, puisque c'est la loi qui les a établies. Les actes publics qui en émanent doivent obtenir la soumission, sans ôter la liberté des opinions sur leur conformité aux règles de la justice. Mais il ne faut pas les confondre avec les hommes qui les exercent, il faut soigneusement distinguer le magistrat de l'individu. Les fonctionnaires publics de tous les pays commettent assez généralement, à cet égard, une erreur aussi funeste que commune. Ils ont coutume de rejeter sur la perversité des peuples les désordres de la société; ils les accusent de rébellion, lorsqu'eux seuls sont coupables d'orgueil et d'injustice, et de tous tems ce grand procès fut décidé contre les peuples ; car ce sont les fonctionnaires publics qui le jugent. Ceux-ci sont naturellement enclins à s'identifier eux-mêmes avec l'autorité publique qui leur est confiée ; ils se croient propriétaires de ce dépôt, et en disposent sans scrupule au profit de leur vanité, de leur ambition, et de leur cupidité; ils mettent sans façon leurs personnes à la place de la nation. Comment se regarderoient-ils comme ses mandataires? Jamais la nation ne se présente devant eux, avec les traits augustes du souverain; ils ne voient que des individus dans l'humble attitude de supplians ou de curtisans! Font-ils quelque bien? Ils croient accorder une grâce! Font-ils le mal ! Ils croient exercer un droit. De là, tous les égaremens de l'orgueil et tous les crimes de la tyrannie. Ceux qu'ils oppriment osent-ils se plaindre? Ils crient à la désobéis-
sance, à la rébellion. Ils invoquent le respect dû aux autorités constituées ; ils jurent que la tranquillité publique est troublée; ils les immolent au nom de la loi.
Pour arracher l'espèce humaine à cet avilissement, il faut lui rappeller les véritables principes du gouvernement ; il faut rétracter (sic), aux yeux des gouvernans et des gouvernés, leurs droits et leurs devoirs. Les emplois publics ne sont ni des honneurs, ni des prérogatives; ce sont des charges. Ceux qui les exercent ne sont pas les dominateurs des peuples, mais leurs chargés d'affaires. Tout citoyen doit obéissance au magistrat: hors de l'exercice de ses fonctions, le magistrat n'est plus qu'un individu, l'égal de ses concitoyens. Le magistrat doit à la nation respect et fidélité; Sa dignité, c'est le choix du peuple; ses distinctions sont ses vertus; ses privilèges, ses devoirs, sa gloire, de bien servir son pays.
Malheureusement les serviteurs du peuple ne se chargent bien souvent de ses affaires que pour faire les leurs ; et ils les font de telle manière que bientôt ils le ruinent, le dépossèdent et le forcent à les servir lui-même. Sous quelle autre idée peut-on se représenter les despotes orgueilleux et les magistrats prévaricateurs? Presque partout le véritable souverain est détrôné, le père de famille chassé de son patrimoine, et le monde ne présente qu'une triste et ridicule comédie où les valets insultent à leur maître après l'avoir dépouillé.
« Les peuples seront heureux, disoit Platon, lorsque les magistrats deviendront philosophes ou lorsque les philosophes deviendront magistrats ». En quoi consiste cette philosophie ? à savoir qu'il ne faut point voler le bien d'autrui ; que, si c'est un crime d'attenter à la propriété des individus, ce n'est point une vertu de ravir celle des nations; qu'une injustice ne devient ni plus légitime, ni moins odieuse, lorsqu'elle fait le malheur, non d'un citoyen et d'une famille, mais du genre humain, que ceux qui punissent le brigandage et le meurtre ne doivent pas être euxmême les plus coupables des brigands et des assassins.
Combien cette simple règle morale épargneroit aux hommes de dissensions et de calamités? Alors au moins ceux qui gouvernent, s'appliqueroient à bien gouverner, et non
à faire croire qu'ils gouvernent bien. Ils ne commanderoient pas la confiance et l'estime, comme on lève un impôt : ils la mériteroient. La mériter, est le seul moyen de l'obtenir: la réclamer éternellement, seulement par des paroles, et en faire une maxime du gouvernement, c'est avertir qu'on en est indigne. L'économe fidèle aime bien à agir sous l'œil du maître, et à lui rendre compte. Celui qui le conjure de fermer les yeux, et qui affecte de regarder sa surveillance comme une injure, en prouve clairement la nécessité. Tout fonctionnaire public qui montre une vive sensibilité pour les imputations dont il est l'objet, qui prétend qu'on avilit les autorités constituées toutes les fois qu'on censure sa conduite, est un mandataire qui crie à ses commettans de fermer les yeux, parce qu'il a quelque trame perfide à achever contre le salut et contre la liberté du peuple. Le peuple doit toujours avoir les yeux ouverts sur ses agens, comme le père de famille sur ses serviteurs.
Cette doctrine n'est pas celle des tyrans: mais, sans doute, elle est celle de la raison, de la justice et de la nature. Si vous croyez les tyrans, elle n'est bonne qu'à troubler la tranquillité publique, et à renverser la société.
Quant à la société, ce sont les tyrans qui la détruisent; car il est impossible de reconnoître une société légitime dans ce partage où tous les avantages et toute la puissance appartiennent à un seul ou à plusieurs, la servitude, la misère et l'opprobe à tous. La tranquillité! Ah! sans doute, il est facile d'avoir la paix avec les brigands, si vous leur abandonnez le trésor qu'ils veulent vous ravir. Mais l'esclavage est-il la tranquillité? Non, c'est la mort. La tranquillité, c'est l'ordre public, c'est l'harmonie sociale. Peutelle exister sans la justice, sans la liberté, sans le bonheur ? Quels sont ceux qui la troublent? Sont-ce les tyrans qui violent les droits des peuples, ou les peuples qui les réclament? Peuples, tyrans, voilà toute votre cause; que la raison, que l'humanité la juge une fois, et non la force et le despotisme.
Société de» Amis de la Constitution