‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 56 sur 72 · SÉANCE DU 13 JUIN · texte numérisé non relu

SÉANCE DU 13 JUIN

La société des amis de la constitution étoit agitée, depuis quelque tems, par des dissentions intestines. J'en trouve la principale cause dans le parti que prit le roi de choisir des ministres dans son sein. Les uns étoient liés particulièrement aux ministres, soit par la reconnoissance, soit par l'espérance, soit par l'amitié ; les autres, étrangers à tout parti, étoient restés exclusivement attachés aux principes de la constitution; ils pensoient même qu'il n'étoit pas bon que les citoyens, réunis par le seul amour du bien public, fussent tentés ni par l'appât du ministère, ni par l'espérance d'aucune place de ce genre. Ce dernier parti étoit le plus nombreux, et renfermoit la grande majorité; l'autre paroissoit plus actif; il comptoit ceux des députés de l'assemblée nationale, qui passoient notoirement, pour avoir influé sur le choix des nouveaux ministres. Cette diversité de dispositions et d'intérêts avoit amené, depuis quelque tems, celle des opinions sur les objets les plus importans.

Cependant il paroît que les ministres qu'on se plaisoit à désigner sous le nom de jacobins, ne restèrent pas longtems unis. Trois d'entr'eux furent renvoyés ; et l'on accuse

(6) Des dissentiments s'étaient élevés entre Dumouriez et les Girondins, et le ministre des affaires étrangères avait provoqué la disgrâce de ses collègues ; il n'allait pas tarder lui-même à la partager quelques jours après, au moment où il se croyait plus puissant que jamais.

Désormais les Girondins reprennent leur tactique d'opposition et de violentes campagnes contre la Cour; et Robespierre, oubliant les injures, leur propose de s'unir pour la défense de la cause populaire.

Ernest Hamel donne le compte rendu de cette séance (t. II, pp. 286 à 289), d'après le Journal des Débats et de la Correspondance de la Société des Amis de la Constitution, n08 212 et 213 (Aulard, t. III, pp. 688 à 701) qui présente de notables différences si on le compare à celui rédigé par Robespierre et dont le texte est ci-dessus. — Robespierre ne présente pas, comme le Journal des Jacobins, cette physionomie des débats, ces colloques que celui-ci a su reproduire longuement, dans toute leur animation.

G. Michon (ibid., pp. 121-122) donne un extrait du discours prononcé par Robespierre à cette séance.

leur collègue, le ministre des affaires étrangères, d'avoir causé leur disgrâce. On sait ce qui se passa hier à l'assemblée nationale à cet égard. Les mêmes causes produisirent à peu-près les mêmes effets, dans la société des amis de la constitution. Le renvoi des ministres lui communiqua un grand mouvement ; il fut présenté comme une calamité publique et comme une preuve nouvelle de la malveillance des ennemis de la liberté. Plusieurs membres, au nombre desquels étoient quelques députés à l'assemblée nationale, ouvrirent des avis pleins de chaleur. J'étois présent à cette séance. Depuis la fin de l'assemblée constituante, j'ai continué de fréquenter assez assidûment cette société, convaincu que les bons citoyens ne sont pas déplacés, dans les assemblées patriotiques, qui peuvent avoir une influence salutaire sur les progrès des lumières et de l'esprit public ; également opposé aux ennemis de la révolution, qui voudroient renverser ces précieux appuis de la liberté, et aux intrigans, qui pourroient concevoir le projet d'en dénaturer l'esprit, pour en faire des instrumens de l'ambition et de l'intérêt personnel. Si j'ai quelquefois senti, que cette lutte étoit pénible, le civisme pur et désintéressé de la grande majorité des citoyens, qui composent cette société, m'a donné, jusqu'ici, les moyens de la soutenir avec avantage. La nature et la véhémence de la discussion qui s'éleva dans l'occasion dont je parle, m'invita à dire mon opinion; et les circonstances actuelles me font presqu'une loi de la consigner dans cet ouvrage.

« Les orateurs qui ont parlé avant moi, pensent que la patrie est en danger; je partage leur opinion; mais je ne suis pas d'accord avec eux tous, sur les causes et sur les moyens. La patrie est en danger, lorsqu'en même tems qu'elle est menacée au dehors, elle est agitée encore par des discordes intestines ; elle est en danger, lorsque les principes de la liberté publique sont attaqués; lorsque la liberté individuelle n'est pas respectée; lorsque le gouvernement exécute mal les lois, et que ceux qui doivent le surveiller sans cesse, en négligent le soin, ou ne le remplisse qu'à demi ; elle est en danger, lorsque les grands coupables sont toujours impunis, les foibles accablés, les amis de la patrie persécutés ; lorsque les intrigues ont pris la place des prin-

cipes, et que l'esprit de faction succède à l'amour de la patrie et de la liberté ! Elle est en danger, lorsque ceux qui s'en déclarent les défenseurs, sont plus occupés de faire des ministres que de faire des lois.

« La patrie est en danger: mais est-ce d'aujourd'hui seulement? et n'est-ce que le jour où il arrive un changement dans le ministère et dans la fortune, ou dans les espérances des amis de quelques ministres, que l'on s'en apperçoit? Pourquoi donc ce jour est-il celui où on retrouve tout à coup une f ougeuse énergie pour donner à l'assemblée nationale et à l'opinion publique un grand mouvement? Est-ce que de tous les événemens qui peuvent intéresser le salut public, le renvoi de MM. Clavière, Rolland et Servan, est le plus digne d'exciter l'intérêt des bons citoyens? Je crois, au contraire que le salut public n'est attaché à la tête d'aucun ministre, mais au maintien des principes, du progrès de l'esprit public, à la sagesse des lois, à la vertu incorruptible des représentans de la nation, à la puissance de la nation elle-même.

« Oui : il faut le dire avec franchise, quelques soient les noms et les idées des ministres ; quel que soit le ministère, toutes les fois que l'assemblée nationale voudra courageusement le bien, elle sera toujours assez puissante pour le forcer à marcher dans la route de la constitution : au contraire, est-elle foible? oublie-t-elle ses devoirs ou sa dignité ? la chose publique ne prospérera jamais. Vous, donc, qui faites aujourd'hui sonner l'allarme, et qui sûtes donner à l'assemblée nationale, une si rapide impulsion, lorsqu'il fut question d'un changement dans le ministère, vous pouvez exercer dans son sein la même influence, dans toutes les délibérations qui intéressent le bien général ; le salut public est donc entre vos mains; il vous suffira de tourner vers cet objet l'activité que vous montrez aujourd'hui.

Il vaut mieux pour les représentans de la nation, surveiller les ministres, que de les nommer. L'avantage de les nommer, ralentit la surveillance; il peut égarer ou endormir le patriotisme même. Il n'est rien moins que favorable à l'énergie de l'esprit public; il est fatal à celui qui doit toujours animer les sociétés des amis de la constitution. Depuis le moment où nous avons vu naître ce ministère que

l'on a nommé jacobin, nous avons vu l'opinion publique s'affoiblir et se désorganiser; la confiance aux ministres sembloit substituée à tous lés principes; l'amour des places, dans le cœur de beaucoup de prétendus patriotes, parut remplacer l'amour de la patrie: et cette société même se divisa en deux portions ; les partisans des ministres et ceux de la constitution. Les sociétés patriotiques sont perdues, dès qu'une fois elles deviennent une ressource pour l'ambition et pour l'intrigue. Les amis de la liberté et les représentai du peuple ne peuvent faillir, en s'appuyant sur les principes éternels de la justice: mais ils se trompent aisément, lorsqu'ils se reposent de la destinée de la nation, sur des ministres passagers. Rappelez-vous, qu'il y a plusieurs mois, je professois ici cette doctrine, et prédisois tous ces maux, lorsque certains députés laissoient déjà transpirer le projet d'élever leurs créatures au ministère.

« D'ailleurs, lorsqu'on veut mettre le peuple français en mouvement, il faut lui présenter, ce me semble, des motifs : dignes de lui. Quels sont les vôtres? Sont-ce des attentats directs contre la liberté? Que l'assemblée nationale les dénonce à la nation entière; dénoncez-les vous-mêmes à l'assemblée nationale. Il est digne d'une grande nation de se lever pour défendre sa propre cause ; mais il n'y a qu'un peuple esclave qui puisse s'agiter pour la querelle de quelques individus et pour l'intérêt d'un parti. Il importe essentiellement à la liberté elle-même, que des représentai du peuple ne puissent pas être soupçonnés de vouloir bouleverser l'état, pour un motif aussi honteux. Le renvoi des trois ministres, suppose-t-il des projets funestes? Il faut les dévoiler, il faut les juger avec une sévère impartialité: tel est le devoir des représentans du peuple. Leur devoir est-il de vouloir nous enflammer, tantôt pour M. Dumourier, tantôt pour M. Narbonne; pour M. Clavière; pour M. Rolland ; pour M. Servant, tantôt pour, tantôt contre les ministres, et d'attacher le sort de la révolution à leur disgrâce ou à leur fortune? Je ne connois que les principes et l'intérêt public : je ne veux connoître aucun ministre ; je ne me livre point sur parole, à l'enthousiasme ou à la fureur; sur-tout sur la parole de ceux qui se sont déjà trompés plus d'une fois ; qui, dans l'espace de huit jours se

contredisent d'une manière si frappante, sur les mêmes objets et sur les mêmes hommes.

Il y a huit jours, à peine étoit-il permis, de parler sans éloges, du ministre Dumourier; ce n'étoit qu'après lui qu'on nommoit les deux hommes, qu'on l'accuse d'avoir fait renvoyer; et lorsque je réclamois moi-même contre le système de flagornerie, qui sembloit près de s'introduire ici, n'étois-je pas hautement improuvé par ces mêmes hommes qui veulent détruire la constitution même, pour se venger de lui. Je ne veux ni le défendre, ni l'accuser; ni tout renverser pour la cause de ses concurrens. La patrie seule mérite l'attention des citoyens. Croit-on que nous nous abaisserons au point de faire la guerre pour le choix des ministres ? Et sous quels étendarts ? Sous les étendarts de ceux qui ont loué Narbonne, avec plus d'énergie encore que Clavière et ses deux collègues; qui l'ont dispensé de rendre compte ; qui le vantent encore à l'envie, quand toute la France l'accuse. Sont-ils donc si infaillibles dans leurs jugements, et si sages dans leurs projets, qu'il ne nous soit pas permis d'examiner, s'il n'y a pas d'autre remède à nos maux, que le bouleversement de l'empire? Sommes-nous donc arrivés au moment où une faction ne dissimule plus le dessein de renverser la constitution ? Déjà on a proposé sérieusement que l'assemblée nationale s'érigeât en assemblée constituante. Un député (y) nous a fait publiquement la confidence, qu'on lui avoit proposé de se coaliser avec une partie de l'assemblée nationale, pour exécuter ce projet. Déjà on répète, avec les ennemis de la Révolution, que la constitution ne peut exister, pour se dispenser de la sou-

(7) M. Lasource {note de Robespierre).

Dans le texte du discours de Robespierre reproduit par le journal des Jacobins, celui-ci met en cause Lasource et explique plus nettement son intervention. Lasource, présent, répond; il nie avoir dit « que ce fut un membre de l'Assemblée nationale qui lui eut proposé la réunion des meilleurs esprits de cette même assemblée ». Il prétend que c'est un citoyen assidu aux séances de la Législative qui a proclamé devant lui qu'il était nécessaire de modifier la Constitution. (Aulard, t. III, p. 699). Cependant, à la séance précédente du 11 juin de la Société des Amis de la Constitution, d'après le même procèsverbal, Lasource avait bien dit, comme l'affirme Robespierre: « Je vous le jure, on m'a proposé la réunion des bons esprits de l'Assemblée nationale pour ce plan (c'est-à-dire, faire une révolution pour changer la Constitution); mais j'ai repoussé cette proposition avec l'indignation qu'elle mérite, car je serai toujours fidèle à mon serment >. (Aulard, t. III, p. 685).

tenir. Mais les auteurs de ce système ont-ils fait tout ce qui étoit [en] eux, pour la maintenir? Ne se sont-ils pas permis quelquefois des actes contraires à la liberté, qu'elle ne leur ordonnoit pas, et proscrits même par ses principes ? La notoriété publique les en accuse. L'assemblée nationale, disent-ils, n'a pas les moyens nécessaires pour la défendre. Je soutiens que l'assemblée nationale a une puissance infinie; que la volonté générale, que la force invincible de l'esprit public, qu'elle laisse tomber et relève à son gré, aplanira devant elle tous les obstacles, toutes les fois qu'elle voudra déployer l'énergie et toute la sagesse dont elle est susceptible.

C'est en vain que l'on veut séduire les esprits ardens et peu éclairés, par l'appât d'un gouvernement plus libre et par le nom de république; le renversement de la constitution dans ce moment ne peut qu'allumer la guerre civile, que conduire à l'anarchie et au despotisme. Quoi! c'est pendant la guerre, c'est au milieu de tant de divisions fatales, que l'on veut nous laisser tout-à-coup, sans constitution, sans loi; ...Notre loi sera donc la volonté arbitraire d'un certain nombre d'hommes. Quel sera le point de ralliement des bons citoyens? Quelle sera la rèègle des opinions? quelle sera la puissance de l'assemblée législative? en voulant saisir celle qu'elle n'a point, elle perdra celle dont elle est investie ; on l'accusera d'avoir trahi le serment qu'elle a fait de maintenir la constitution; on l'accusera d'usurper les droits de la souveraineté; elle sera la proie et l'instrument de toutes les factions. Elle ne délibérera plus qu'au milieu des bayonnetes; elles ne fera que sanctionner la volonté des généraux et d'un dictateur militaire. Nous verrons renouveller, au milieu de nous, les horribles scènes que présente l'histoire des nations les plus malheureuses... Après avoir été l'espérance et l'admiration de l'Europe, nous en serons la honte et le désespoir. Nous n'aurons plus le même roi, mais nous aurons mille tyrans ; vous aurez tout au plus, un gouvernement aristocratique, acheté au prix des plus grands désastres et du plus pur sang des français. Voilà le but de toutes ces intrigues qui nous agitent depuis si longtems ! Pour moi, voué à la haine de toutes les factions que j'ai combattues, voué à la ven-

geance de la cour, à celle de tous les hypocrites amis de la liberté, étranger à tous les partis, je viens ici prendre acte solennellement de ma constance à repousser tous les systèmes désastreux et toutes les manœuvres coupables, et j'atteste ma patrie et l'univers que je n'aurai point contribué aux maux que je vois prêts à fondre sur elle.

Lettre de Strasbourg, 5 juin (8)

Dès le 27 mai, nous avons à Strasbourg un patriote brabançon, nommé Joseph Parent, qui est entré, muni d'un passe-port, donné par le ministre de France à Mayence: il y a quelques jours que les autrichiens ont arrêté dans le Brisgaw un citoyen, négociant de Strasbourg, voyageant pour ses affaires, et qui s'est, dit-on, permis des propos en matières politiques, que l'on a jugés étrangers au sujet de son voyage; la nouvelle de cette arrestation, vraie ou fausse, a été donnée à M. le Maire, qui, après avoir gardé quelque tems son air interdit, fait venir un commissaire de police, auquel il donne l'ordre d'aller mettre en état d'arrestation Joseph Parent de Bruxelles, que je viens de nommer plus haut : à dix heures du soir, 3 juin, cet officier de police se présente, avec deux gardes nationaux, à la porte de sa chambre, le constitue prisonnier d'état par droit de représaille, et sur l'observation que fait ledit parent (sic), qu'il pourroit donc avoir la tête tranchée si on la coupoit à un citoyen français sur l'autre rive du Rhin, on lui donne, pour toute réponse : (( Oh! il faut espérer que cela n'arrivera pas ». Deux de ses connoisances entrent dans sa chambre, après son arrestation; on les fait sortir de suite, et on le prive de toute communication; son domestique réclame pour servir son maître, on le laisse enfin entrer, mais il ne peut plus sortir, et tous les deux sont au secret jusqu'au lendemain; à six

(8) Cette lettre continue à souligner, par des faits précis, les menées contrerévolutionnaires dans ce pays, les tracasseries dont sont l'objet les patriotes, et la complicité du maire Dietrich dans ces différentes intrigues.

Tous ces renseignements sont communiqués à Robespierre par le jacobin Laveaux.

heures du matin, cet homme qui avoit passé la nuit dans l'insomnie, l'agitation et la frayeur que doit avoir celui dont la vie repose sur la moralité d'autrui, demande que son domestique puisse descendre, pour lui apporter du café, ou au moins de l'eau ; la consigne se trouve si sévère, que ses gardes ne peuvent rien permettre : à huit heures du matin, le même officier de police vient intimer au prisonnier l'ordre de le suivre chez le maire, qui lui dit: « vous « avez sans doute été étonné d'être mis en état d'arres- « tation par droit de réprésaille: cependant c'est un droit « que me donne ma place et les circonstances où nous nous « trouvons, et je peux vous faire subir le même sort qu'au citoyen que nos ennemis ont arrêté » ; « cependant, lui dit le brabançon, j'ai un passe-port, avec lequel M. le ministre de France à Mayence m'a dit que je pourrois librement passer, et voyager en France » ; « dans une pareille circonstance, lui répond le maire, votre passe-port ne peut vous sauver » ; le brabançon, lui ayant dit que s'il étoit à Paris, on ne lui auroit pas fait un pareil traitement ; qu'il auroit trouvé des amis qui auroient répondu de sa personne; M. le maire s'est un peu replié sur lui-même et lui a dit: « cela étant, je ne veux pas vous laisser en état d'arres- « tation plus longtems, mais si vous demeurez ici quelques « jours, je vous charge de venir vous représenter, afin de « savoir où vous reprendre, si j'ai de mauvaises nouvelles « du traitement fait au citoyen français; mais ces égards « vous les tenez de ma pure bonne volonté; toutefois « cependant, je dois vous dire, que je ne vous crois en suce reté à Strasbourg; car, si les citoyens vous y cannoisce sent, sachant l'injure qui vient d'être faite aux fran- « çais par votre gouvernement, peut-être notre police ne « pourroit-elle pas les contenir, et je vous conseille de « repasser le Rhin ».

Maintenant, Monsieur, représentez-vous au moins vingt mille français qui voyagent actuellement pour affaires de commerce dans les états voisins; qu'auroit-il pu leur arriver d'après ce coup d'essai de M. Dietrich? Supposons encore que M. Dietrich n'eût pas eu vent que les jacobins de Strasbourg alloient pour suivre la délivrance du détenu, et qu'il en eût prolongé l'arrestation, la nouvelle en parve-

noit, ainsi qu'il l'avoit sans doute calculé, dans les Pays- Bas, dont cet homme est un habitant ; car enfin, pourquoi arrêter plutôt un brabançon tranquille et connu, qu'un des cent et un mauvais sujets étrangers, qui sont à Strasbourg, sans arïoires, sans connoissance et sans état? Il arriveroit alors que les brabançons pourraient prendre notre liberté politique pour une chimère, puisque la liberté individuelle dont elle ne peut être que le résultat, auroit été si injustement violée, et si cet événement arrivé à un étranger sur le sol de la liberté, reste impuni, publié dans son pays avec toutes les précautions qu'emploient les despotes dans pareilles circonstances, et confirmé par la déposition de celui même qui en est la victime, peut retarder, selon moi, l'opinion publique sur la révolution française, au moins pour dix ans, dans l'esprit du peuple, qui ne croira jamais à la justice d'une administration, d'après les procédés inhumains qu'il en a sous les yeux; car enfin, dira-t-on, dans le lointain, ou le maire de Strasbourg a été puni, comme ayant attenté à la liberté individuelle, ou non; s'il a été puni, il ne doit plus exister, car au terme de la constitution française, un pareil attentat mérite la mort; s'il n'a pas été puni, il n'y a pas en France de liberté individuelle; car, comme dit très bien le brabançon, on se plaint du despotisme dans mon pays; mais certes, jamais il n'est échappé aux magistrats du peuple un trait d'arbitraire si contraire à l'humanité.

D'ailleurs, M. Dietrich doit connoître les droits de l'homme et l'esprit de la constitution ; il doit avoir lu le considérant ou le préambule du décret sur la guerre, puisqu'il en a fait la publication; s'il a une âme, il doit savoir combien est terrible la situation d'un homme qui, fuyant la persécution, entre avec confiance chez un peuple qui, après avoir fait proclamer par-tout les droits de l'homme, et promis accueil et protection distinguée même à ses ennemis désarmés, et voit tout-à-coup la nation se parjurer, en exerçant sur sa personne innocente, la répétition en représailles d'un crime, dont, dans aucun cas, il ne doit la réparation: j'ignore comment M. Dietrich conciliera cette cruauté arbitraire de sa part, avec l'esprit et la lettre de la constitution; et j'ignore encore plus ce qu'il possède de

ressource, pour indemniser cet homme et la nation qu'il a si indignement et faussement représentée, et qu'il prive, par cet acte de barbarie, d'une immensité d'étrangers, qui reculeront d'effroi sur nos frontières, en apprenant cet horrible procédé, si son auteur ne l'expie pas, de manière à effrayer par avance tous ceux qui seroient tentés de le reproduire sur d'autres victimes.

Je dis donc, en résumant que Dietrich a péché capitalement contre la constitution, que la circonstance de son délit le change en acte de trahison; il a calomnié nos lois, il a insulté aux droits de l'homme, en faisant les fonctions de magistrat du peuple, porté un plus grand coup à la constitution, et plus nui à la nation, que celui qui l'a trahie dans l'affaire de Mons et Tournai (89)...

Trahison ou massacre, il est hors de doute qu'on trame quelque chose de ce genre à Strasbourg; notre garnison très foible, est moitié bonne et moitié mauvaise en officiers, et rien ne seroit plus facile que de la rendre nulle pour le secours de la place; parce que nous avons près de la ville, un camp de deux mille hommes, auquel on peut faire donner une fausse alerte; on peut faire la même feinte à un autre endroit, envoyer de ces deux côtés qu'on supposeroit en danger, l'élite des patriotes, et se servir du reste, pour faciliter même l'entrée de l'ennemi; cela n'arrivera probablement pas, mais s'ils avoient autant de talent que de ruse, la chose pourroit arriver, etc.

A Monsieur Vimpfen, Maréchal-de-Camp,

Mon Général (10),

Commandant la garnison de Rodemack, je crois qu'il est de mon devoir de venir vous exposer l'état de détresse

(9) La déroute des troupes françaises ,au début de la guerre, le 29 avril, à Mons et Tournay, et le massacre du général Théobald Dillon par ses propres soldats qui l'accusaient de trahison (voir ci-dessus, page 20).

(10) La Harpe signale à son général le déplorable état de l'armée du Rhin. Ce dernier ne lui adresse, en réponse, que la courte et sèche lettre qu'on lira ci-après.

Le lieutenant-colonel Amédée-Emmanuel de la Harpe (1754- 1796), officier

dans laquelle elle se trouve, exposée à manquer des denrées de première nécessité, par le refus que le citoyen et le campagnard fait de recevoir des assignats, le soldat n'ayant point de munition ne peut s'en procurer, les boulangers ne voulant absolument [pas] les fournir pour du papiers (sic); les plus raisonnables, prennent les billets de cinq livres pour trois livres, encore ils exigent que les volontaires prennent de la marchandise pour le tout.

Il n'y a aucun moyen de les faire subsister que leur donner la paye en argent; je sais que le décret ne l'accorde qu'au camp, mais ne sont-ils pas autant exposés qu'au camp ; ne servent-ils pas de même la nation, et si la rigueur du décret paroit leur être contraire, il n'en existe point qui les condamne à souffrir le défaut de nourriture en cantonnement.

J'ai pris sur moi, mon général, de leur fournir de l'argent pour le prêt? Est-ce un crime? que l'on me punisse, mais que mes frères, que mes enfans ne souffrent pas; aujourd'hui, plusieurs ont monté la garde sans avoir mangé, par le refus que l'on a fait de leur rien vendre; des citoyens soldats, ne peuvent être traités avec cette rigueur par une nation et par une constitution pour laquelle ils se dévouent.

Je vous prie, mon général, de me livrer de l'argent provisoirement, jusqu'à ce que les ordres soient arrivés pour tirer ma troupe de l'état de détresse où elle est, et pour éviter quelques actes, qui désespéreroient un homme qui, comme moi, ne veut que l'obéissance et le respect aux lois.

De la Harpe, lieutenant-colonel.

Rodemack, ce 6 juin 1792, Van 4e de la liberté

d'origine suisse au service de la Révolution, devint général et fut tué à Codogno, près de Crémone, pendant la campagne d'Italie sous le Directoire.

Le général Louis-Félix de Wimpffen (i 744-1814), député de la noblesse de Caen aux Etats généraux, était alors lieutenant-général chargé de la défense de la ligne du Rhin en Alsace. Désigné pour le commandement de l'armée des côtes de Cherbourg en 1793, il prit le parti des Girondins réfugiés à Caen, organisa la résistance contre la Convention, fut battu à Pacy-sur-Eure, et se cacha jusqu'au 18 brumaire.

CINQUIÈME NUMÉRO l6l

Réponse de M. Vimpfen

J'ai fait toutes ces représentations à plusieurs reprises au ministre de la guerre et à M. de Lafayette, je n'ai reçu aucune réponse.

Le troisième bataillon de Lamozelle (sic) a député à M. de Lafayette, son quartier-maître avec un mémoire apostille par moi, et très chaudement apostille, où je crois avoir prouvé l'injustice et l'impolitique telle à l'égard des volontaires du deuxième bataillon et des troupes de ligne; M. de Lafayette a renvoyé le quartier-maître à M. Petit, commissaire-général, et le commissaire-général l'a renvoyé à la loi. De sorte que le quartier-maître est revenu comme il étoit parti.

Signé: Félix Vimpfen.

A M. Servan, Ministre de la Guerre (il)

Monsieur,

Les soussignés, composant le conseil des quatre compagnies de gauche, du quatrième bataillon des volontaires nationaux, du département de Seine-et-Oise, en garnison au château de Rodemack, ont l'honneur de vous envoyer copie du mémoire présenté hier, par leur lieutenant-colonel, à M. le maréchal de Vimpfen, avec sa réponse au pied ; ils s'adressent à vous, Monsieur, persuadés que c'est le moyen le plus efficace, pour les tirer de la ruine où ils sont.

Ils vous exposent qu'ils ont employés tous les moyens possibles, pour subsister avec des assignats de cent sols, et qu'ils ne peuvent y parvenir ; ils ne peuvent, à aucun prix, se procurer du pain, et l'argent de la nation à la main, ils ont faim.

Venez à leurs secours, Monsieur; on ne peut leur refuser du numéraire, sans se rendre criminels envers la nation et exposer le soldat à des sottises, et le citoyen à des acci-

(n) Cette adresse des volontaires de Seine-et-Oise au Ministre de la guerre vient appuyer la réclamation de leur chef, le lieutenant-colonel de la Harpe au général de Wimpffen.

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