IV. — Première lettre écrite à M. Scipion Cham
bonnas, ministre des affaires étrangères, par Rutteau ; de Valenciennes, le 29 juin 1792, l'an 4e de la liberté 456 à 470
Aux Fédérés (1)
Salut aux défenseurs de la liberté ; salut aux généreux marseillois, qui ont donné le signal de la sainte fédération
(1) Robespierre s'adresse aux délégués des départements qui, depuis la Fédération du 14 juillet 1790, venaient chaque année à Paris, prêter, au Champ de Mars, le serment sur l'autel de la Patrie.
Il donna connaissance de cette éloquente épître aux Jacobins, dans la soirée du 11. Elle ne figure pas dans le Journal des débats de cette société; mais elle parut, à part, sous le titre: Aux fédérés par des citoyens amis de la Constitution (in-8° de 4 p.).
Un journaliste, Marta ou Métra, rédacteur de la Correspondance littéraire secrète, défigura le lendemain, cette adresse aux fédérés. Il la donna, à ses lecteurs, comme une invitation spéciale aux Marseillais, de ne pas quitter le Champ de Mars, sans avoir vengé les victimes qui, l'année précédente, y avaient été immolées. Robespierre se plaignit de ce procédé qui dénaturait sa pensée et ses intentions. Attaqué aux Jacobins, Marta fut chassé, et les journalistes furent invités à donner à cette mesure rigoureuse le plus de publicité possible. (Journal des débats de la Société...., n° 231. — Aulard, ibid., t. IV, p. 94). — Laponneraye (t. II, pp. 21 à 26), et l'Histoire parlementaire (t. XV, pp. 447 à 452) reproduisent cette adresse. — Léonard Gallois (pp. 131-132) en cite quelques passages; Hatin (t. VI, pp. 286-287) donne imparfaitement le texte des deux premières pages. — E. Hamel l'analyse (t. II, pp. 324 à 326).
qui les réunit; salut aux français des quatre-vingt-trois départemens, dignes émules de leur courage et de leur civisme; salut à la patrie, puissante, invincible, qui rassemble autour d'elle l'élite de ses innombrables enfans, armés pour sa défense. Que nos maisons soient ouvertes à nos frères, comme nos cœurs; volons dans leurs bras; et que les douces étreintes d'une sainte amitié annoncent aux tyrans, que nous ne souffrirons jamais d'autres chaînes.
Citoyens, êtes-vous accourus à une vaine cérémonie? N'avez-vous quitté vos foyers et vos travaux, que pour venir répéter encore de froides formules de sermens, garans trop superflus du civisme éprouvé ? Ce sont les cris du patriotisme opprimé; c'est 1a voix de la patrie en danger, qui vous a appelés. Ces dangers sont-ils passés? Ils sont plus grands que jamais. Au dehors, les tyrans rassemblent contre nous des armées nouvelles ; au dedans, d'autres tyrans nous trahissent. Les ennemis qui nous guident, respectent le domaine du despote autrichien, autant qu'ils prodiguent le plus pur sang des français. Ils n'ont pris quelques villes belgiques, que pour les abandonner (2); ils n'ont fait briller l'image de la liberté, aux yeux d'un peuple malheureux qui se jetoit dans nos bras, que pour le replonger dans une servitude plus affreuse. Ils ont commis le plus grand de tous les crimes qui ait jamais souillé l'histoire des nations barbares; ils ont lâchement livré aux flammes les propriétés et les maisons de nos infortunés alliés, au nom de ce même peuple qui venoit briser leurs fers. Ils leur ont laissé, en partant, pour gage de la protection française, la misère, la mort et la vengeance de leurs tyrans, irrités par les preuves d'affections qu'ils nous avoient données : et ils demeurent impunis ! Un autre monstre privilégié est venu, au sein de l'assemblée nationale, insulter à la nation, menacer le patriotisme, fouler aux pieds la liberté, au nom de l'armée qu'il divise, et qu'il s'efforce de corrompre (3); et il demeure impuni! L'assemblée nationale existe-t-elle encore? Elle a été outragée, avilie, et elle n'est point vengée.
(2) Voir le numéro précédent, page 228 ,et la note de cette page.
(3) Allusion à La Fayette.
Les tyrans de la France ont feint de déclarer la guerre à leurs complices et à leurs alliés, pour la faire de concert au peuple français; et les traîtres demeurent impunis! Trahir et conspirer semble un droit consacré par la tolérance ou par l'approbation de ceux qui nous gouvernent: réclamer la sévérité des lois, est presque un crime pour les bons citoyens. Une multitude de fonctionnaires que la révolution a créés égalent ceux que le despotisme avoit enfantés, en tyrannie et en mépris pour les hommes, et les surpassent en perfidie. Des hommes qu'on nomme les mandataires du peuple, ne sont occupés que de l'avilir et de l'égorger. La plus belle de toutes les révolutions dégénère, chaque jour, en un honteux système de machiavélisme et d'hypocrisie, où les lois ne sont entre les mains d'un gouvernement déloyal, que des moyens d'opprimer les foibles, et de protéger les hommes puissans ; les droits de l'humanité, l'objet d'un exécrable trafic; la fortune publique, la proie de quelques brigands; où tous les vices calomnient toutes les vertus, et changent le règne de la liberté, en une longue et cruelle proscription, exercée au nom de l'ordre public, contre les honnêtes gens qui ont de la probité et du courage, par les honnêtes gens qui n'ont que de l'or, des vices et de l'autorité.
Tant d'attentats ont enfin réveillé la nation ; et vous êtes accourus. Mais, à l'approche des hommes libres, le despotisme a tremblé ; et il s'est hâté de recouvrir son visage hideux de ce masque grossier du patriotisme qu'il avoit déposé. A l'aspect du lion, les animaux lâches et féroces se couchent, et demeurent immobiles : ils attendent qu'il ait passé, ou qu'ils se soit rendormi, pour recommencer leurs ravages, ou même pour l'enchaîner. On a vu Poliphême essayer de contrefaire le souris (sic) de Circé, pour attirer sous sa dent meurtrière, les victimes qu'il vouloit dévorer. Ainsi, ceux qui ont mis tout en œuvre, pour arrêter votre marche ; ceux qui vous auroient fait égorger, s'ils l'avoient osé, vont se présenter à vous, avec un air caressant. L'aristocratie et l'incivisme veulent, dit-on, offrir la table de l'hospitalité, et le baiser fraternel (4) au patriotisme et à la
(4) Allusion à la proposition faite à l'assemblée, le 7 juillet au matin, par l'abbé Lamourette, évêque constitutionnel et député de Rhône-et-Loire, d'une
liberté. Que l'honneur d'accueillir la vertu, soit réservée à la vertu seule. Fuyez leurs perfides caresses; fuyez les tables opulentes, où l'on boit dans des coupes d'or, le poison du modérantisme et l'oubli des devoirs les plus saints.
Il est des hommes stupides et frivoles, à qui un seul mot de patriotisme, prononcé par la bouche de l'idole, fait oublier cent parjures, et mille attentats contre la patrie; il est des âmes foibles et lâches, qui, sur les gages les plus trompeurs, sont toujours prêts à reprendre la sérénité de l'espérance et l'apathie de la confiance, pour s'épargner le tourment de croire aux dangers, et la peine de lutter contre les enenmis de la patrie; il est des esclaves, qui, cent fois outragés, battus par leurs maîtres, tombent à ses pieds, et pleurent de tendresse, toutes les fois qu'il daigne abaisser sur eux un regard moins irrité, qui lui font un mérite extraordinaire de ce qu'il y a eu un instant, où on ne l'a point vu, la verge à la main. Pour vous, vous vous montrerez toujours dignes de la cause que vous défendez, et de la mission auguste que vous venez remplir. Vous relèverez les fronts de ces esclaves attachés à la terre ; vous leur donnerez une âme, s'il est possible; et vous leur apprendrez quelle est l'attitude des hommes libres, vis-àvis des oppresseurs du peuple.
La tyrannie elle-même prétendra vous le disputer en amour de la liberté, en dévouement à la cause publique; elle se mettra à votre tête; elle voudra guider et presque exciter votre zèle. Elle ne dédaignera pas de vous sourire ; mais, dans son souris (sic) perfide et cruel, vous démêlerez, et tous les crimes qu'elle a déjà commis, et tous ceux qu'elle médite encore.
Généreux citoyens, dernier espoir de la patrie, c'est à vous qu'il appartient de les prévenir. Vous n'êtes point
réconciliation des partis en présence des dangers de la patrie. — Cette proposition passa pour avoir été concertée entre la Cour et son auteur. Un journal, les Révolutions de Paris, de L. Prudhomme (n° 157, p. 56), l'appela la réconciliation normande, et le peuple la qualifia de « baiser Lamourette, baiser de Judas ».
Le soir même de cette scène de réconciliation, les Feuillants du Directoire du département, faisant notifier son arrêté de la veille, ordonnaient la suspension et la mise en accusation du maire Paris, Petion, et du procureur de la commune, Manuel (voir ci-après, p. 260).
venus pour donner un vain spectacle à la capitale et à la France... Votre mission est de sauver l'état. Assurons enfin le maintien de la constitution: non pas seulement de cette constitution qui prodigue à la cour la substance du peuple, qui remet entre les mains du roi, des trésors immenses et un énorme pouvoir! mais principalement, et avant tout, de celle qui garantit la souveraineté et les droits de la nature. Demandons la fidèle exécution des lois: non pas de celles qui ne savent que protéger les grands scélérats, et assassiner le peuple dans les formes : mais de celles qui protègent la liberté et le patriotisme, contre le machiavélisme et contre la tyrannie.
L'heure fatale sonne... marchons au camp de la fédération. Voilà l'autel de la patrie; voici le lieu où jadis les français resserrèrent les liens de leur association politique. Reviennent-ils encenser de fausses divinités? De méprisables idoles viendront-elles encore se placer entre vous et la liberté, pour usurper le culte qui lui est dû ? Déjà l'opinion publique a replongé dans le néant, ce héros ridicule, dont les basses intrigues égarèrent les sentimens civiques de nos frères, et dégradèrent le caractère national (5). De tout ce bizarre échafaudage d'une réputation usurpée, il ne reste que le nom d'un traître. Ne prêtons serment qu'à la patrie et à nous-mêmes, entre les mains du roi immortel de la nature, qui nous fit pour la liberté, et qui punit les oppresseurs. Ici tout nous rappelé et les premiers parjures et tous les crimes des nôtres. Ici même, sur cet autel, nos pieds ne peuvent fouler un endroit, qui ne soit souillé du sang innocent qu'ils ont versé. Ici des honneurs coupables furent rendus aux assassins du peuple. Il semble qu'un crêpe funèbre couvre encore cet autel et ce champ de la mort. Qu'il soit purifié; qu'il devienne le domaine de la liberté. Ecoutez les cris plaintifs de nos citoyens massacrés; voyez la patrie ensanglantée qui se présente devant vous. Contemplez les flammes de Courtrai (6), qui appelent tous les peuples à la vengeance:
(5) Nouvelles allusions à La Fayette et à son attitude lors de la Fédération du 14 juillet 1790.
(6) Voir ci-dessus, page 228. Allusion à l'occupation de Courtrai par les troupes françaises du maréchal Luckner, le 15 juin; il dut l'abandonner en-
voyez l'humanité abattue sous le joug de quelques tyrans méprisables; et que ce spectacle vous inspire de grandes pensées. Ne sortez point de cette enceinte, sans avoir décidé dans vos cœurs, le salut de la France et de l'espèce humaine.
Citoyens, la patrie est en danger (7); la patrie est trahie; on combat pour la liberté du monde; les destinées de la génération présente et des races futures sont entre vos mains; voilà la règle de vos devoirs; voilà la mesure de votre sagesse et de votre courage.
Sur l'arrêté du directoire, qui suspend le maire et le procureur de la commune de Paris (8)
Le maire et le procureur de la Commune de Paris sont suspendus de leurs fonctions. Si on cherche à deviner le délit qui a provoqué ce jugement sévère du directoire, il est difficile d'en trouver un autre que celui de n'avoir point proclamé la loi martiale contre le peuple de Paris, dans la
suite, à la fin du mois, et la ville fut livrée aux flammes par les Autrichiens. (Séance des Jacobins du 2 juillet: Aulard, t. IV, p. 61. — Récit du Moniteur, réimp., t. XIII, pp. 36 à 41. — Histoire parlementaire, t. XV, pp. 368 et 369).
(7) Le 11 juillet, l'Assemblée législative, adoptant la formule proposée le 5, par Tome, évèque constitutionnel et député du Cher, — ami personnel de Robespierre, — avait décrété cette simple et solennelle déclaration : « Citoyens, la patrie est en danger ! ». Le soir même, Robespierre prononça, aux Jacobins, un grand discours sur cette déclaration. {Journal des Débats de la Société..., n° 230. — h'Histoire parlementaire, par erreur, assigne à ce discours la date du 10 juillet (t. XV, p. 364). — Voir aussi: Révolutions de Paris, l'article intitulé : La patrie en danger, n° 157).
(8) Le directoire du département, présidé par le feuillant Louis-Alexandre de La Rochefoucauld-d'Euville, ami personnel de La Fayette, rendant responsable de la journée du 20 juin le maire de Paris, Pétion, et le procureur de la commune, Manuel, suspendit, le 6 juillet, ces deux magistrats municipaux en ordonnant leur renvoi devant les tribunaux. Cette décision provoqua une grande effervescence dans le peuple déjà surexcité par les mauvaises nouvelles des frontières.
Robespierre défend les deux magistrats, coupables aux yeux de la Cour de n'avoir pas appliqué, contre le peuple de Paris, la loi martiale, cette loi de sang inventée pour assassiner solennellement, à coup de fusil ou de canon, une multitude de citoyens sans défense, et que, sous l'assemblée constituante, Robespierre avait combattue, mais en vain, avec tant d'acharnement.
Laponneraye donne cet article in-extenso (t. II, pp. 26 et 28). — E. Hamel le commente et l'analyse ,t. II, p. 318).
NEUVIÈME NUMÉRO 2ÔI
journée du 20 juin. Un peuple libre : une loi de sang inventée, pour assassiner solennellement une multitude de citoyens sans défense, à coup de fusil, ou de canons; des magistrats créés par le peuple, et altérés de son sang, qui mettent au rang de leurs devoirs celui de le répandre ; qui décernent des couronnes civiques à ceux qui l'ont fait couler, et lancent des anathèmes contre ceux qui l'ont épargné: voilà, sans doute, les plus étranges contrastes que l'ordre social puisse offrir; voilà du moins des institutions et des mœurs plus dignes des cannibales, que des français, vivant sous l'ère de la liberté naissante.
On a prétendu que le directoire n'avoit suspendu de leurs fonctions, le maire et le procureur de la commune, que pour offrir au roi un moyen de se populariser, en cassant cet arrêté. Si telle a été leur intention, il sera difficile de la réaliser ; car il résulte de la déclaration faite à l'assemblée nationale, le 9 de ce mois, par le secrétaire du département mandé à la barre, que cet arrêté n'existe pas (9). Il paroit par la lettre du procureur-syndic, et par ce qui a été dit à l'assemblée, que l'usage des administrateurs du directoire étoit de rédiger leurs arrêtés sur des feuilles volantes, et de les signer ou de les enregistrer ensuite, lorsqu'ils le jugeoient à propos. Il paroît que celui qui suspend le maire et le procureur de la commune, n'étoit point sur les registres, ni même signé. En effet, est-ce que les actes de l'administration supérieure doivent être en règ1e? Est-ce que les magistrats sont faits pour respecter les lois? Ils ont osé exécuter l'arrêté! et ils n'ont pas osé le signer! L'arrêté n'existe pas, et cependant il est exécuté; il y a ici un effet sans cause, et cet effet est la proscription arbitraire de deux magistrats du peuple. L'arrêté existe pour la destitution du maire et du procureur de la commune, et il n'existe pas pour la responsabilité de ceux qui l'ont porté.
(9) Blondel, secrétaire du département, mandé le g juillet à la barre de l'Assemblée, comparut et présenta des pièces et des registres non signés (Moniteur du il juillet, réimp., t. XIII, p. 93)..
A la suite de ces incidents, et devant ces attaques, le président du département, La Roche foucauld-d'Euville, démissionna et s'enfuit de Paris; il fut massacré à coups de pierres par le peuple, à Gisors, deux jours après, le 11 juillet.
Manuel et Petion furent rétablis dans leurs fonctions le 13 du mOme mois.
Semblables aux décrets de la providence, les arrêtés du directoire sont tracés par une main invisible.
On a essayé de la découvrir; on a dénoncé un étrange abus introduit dans ce corps administratif; on a vu que l'usage des arrêtés fugitifs et sans signatures, ne remontoit qu'au 5 juin; on a cru pouvoir conclure que, depuis cette époque, la politique du département avoit apperçu des raisons plus prochaines de donner aux actes de l'administration, cette étrange conformité, avec les feuilles de la Sybille... Voilà donc les honnêtes gens! Voilà les religieux adorateurs des lois: Les apôtres ardens de l'ordre et de la paix! Voilà les calomniateurs éternels du peuple et les détracteurs infatigables de tous les bons citoyens!
Aussi long-temps que les lois n'auront pas puni les attentats de M. Lafayette contre la liberté, ce sera un devoir pour tous les bons citoyens, de le dénoncer à l'opinion publique.
Pour le remplir, je ne crois pas pouvoir ici rien faire de mieux, que de publier l'ouvrage d'un citoyen, dont l'éloquence, puisée dans les mouvemens d'une âme franche et énergique, est digne de défendre la cause de la liberté et de la patrie.
Opinion de J. M. Collot - D'Herbois Sur les coupables démarches du général Lafayette (10)
Messieurs,
Les orateurs qui m'ont précédé à cette tribune, animés de la plus vertueuse indignation, ont signalé avec tant de vérité le caractère artificieux du général Lafayette ; ils ont si bien éclairé ses démarches ambitieuses, que je supprimerai une grande partie de l'opinion que je voulois énon-
(10) Ce discours de Collot d'Herbois fut prononcé, aux Jacobins, le 8 juillet. Il avait essayé, en vain, de remettre son écrit à l'Assemblée législative sous forme d'une pétition demandant le jugement de La Fayette Le procèsverbal de la Société ne fait qu'indiquer cette communication sans la reproduire. (Aulard, ibid., t. IV, p. 81).
cer, pour ne pas fatiguer votre attention par des répétitions inutiles.
Mais, plus nous sommes déjà instruits par les développemens de cette utile discussion, plus je me suis convaincu que la constitution n'a pas de plus grands ennemis que ceux qui, dans l'instant où ils violent audacieusement et les lois et leurs devoirs, déclarent, avec une jactance hypocrite, qu'ils en sont les plus sûrs défenseurs; plus j'ai senti qu'il falloit effrayer ces hommes doublement perfides, par un exemple de sévérité.
Pourquoi, donc, le décret d'accusation sollicité par la juste impatience de la nation, n'est-il pas encore lancé contre Lafayette? Le formidable juré de l'opinion publique n'a-t-il pas prononcé assez haut sa condamnation ? La voix de ce tribunal a fait taire jusqu'aux plus intrépides preneurs de cet homme trop fameux ; ceux dont les éloges ont plus d'une fois fortifié son existence politique, l'ont abandonné; ils sont venus vous le dénoncer eux-mêmes: l'assemblée nationale seule ne l'a pas encore jugé, et l'époque, fixée par un décret, pour mettre ce jugement en discussion, s'est passée dans le silence. Croyez, Messieurs, qu'un pareil délai peut être funeste. Que ce soit modération, prudence, fausse générosité, la chose publique en souffre. De pareils coupables savent mettre leur impunité à profit; nous en avons fait l'épreuve ; et si le département de Paris, dénoncé par toutes les sections, avoit été jugé quand et comme il devoit l'être, il ne persécuteroit pas aujourd'hui nos plus vertueux magistrats (i).
Que faut-il, chez un peuple libre, pour qu'un général d'armée soit reconnu coupable, pour qu'il soit mis en accusation, si Lafayette n'y est pas?
Déjà, par une lettre qu'on pouvoit regarder comme un manifeste de rébellion, ce général téméraire avoit provoqué la vengeance des lois; soldat infidèle et parjure, il mettoit des conditions à son obéissance; il censuroit l'assemblée nationale, c'est-à-dire, la nation entière; il attaquoit de vive force la déclaration des droits ; il battoit en brèche la constitution elle-même ; il donnoit, avec un langage des-
(11) Allusion à la suspension du maire et du procureur de la commune par le directoire du département. (Voir ci-dessus, p. 260).
pectueux (sic) et menaçant, des leçons à nos législateurs; enfin, par la position et les circonstances où se trouvoit son auteur, alors environné de la force armée, cette lettre étoit véritablement l'initiative du despotisme le plus funeste à la cause de la liberté, le despotisme militaire.
Il y avoit dans cette démarche une grande perversité, des intentions bien criminelles: Lafayette est devenu bien coupable encore.
Il a méconnu tous ses devoirs ; il a voulu faire plier sous sa volonté, toutes les lois. Général nommé pour défendre aux frontières la cause du peuple, il a quitté son poste, pour venir déclarer la guerre au peuple. Avant de sortir du camp, il Ta parsemé de séductions empoisonnées; et se persuadant qu'elles avoient produit leur effet, il appeloit déjà l'armée de la nation, son armée, les soldats de la patrie, ses soldats; déjà il croyoit les voir combattre uniquement pour soutenir ses audacieuses prétentions. Entraîné par le plus insolent espoir, il vient les annoncer luimême, et ces prétentions ne sont autres que celles des tyrans ligués contre nous ; elles sont absolument les mêmes que celles du despote autrichien. Lafayette s'en est rendu l'organe, et son profane et scandaleux discours a été entendu à la barre du sénat français, et les sénateurs lui ont donné place parmi eux. Etonné lui-même d'un pareil succès, il reste à Paris; il oublie que l'ennemi est aux prises avec son armée. Il a bien autre chose à faire; il cabale, il pertube, il intrigue, il secoue les torches de la guerre civile ; tout cela s'est passé sous nos yeux, et l'accusation contre lui n'est pas encore solennellement prononcée!
Quelle puissance protège donc Lafayette? Quelles raisons pourront justifier tant d'audace? Comment a-t-il essayé de se justifier lui-même?
D'abord il a dit que sa présence étoit inutile à l'armée. Ah! tous les bons citoyens le croient voolntiers. Plût au ciel que cette vaillante et redoutable armée eût un autre chef ! nos craintes auroient été moins vives sur les dangers que courent nos frères d'armes, et nous n'aurions jamais eu d'inquiétude sur les victoires qui leur sont destinées.
Mais la fatalité et le pouvoir exécutif ont voulu que Lafayette commandât cette armée d'hommes libres? S'en
est-il montré digne? A-t-il rempli ses devoirs? Non, il a quitté son poste.
Vainement allègue-t-il qu'il s'est concerté de manière, qu'en présence de l'ennemi, l'absence du général en chef ne soit pas nuisible. O vous, hommes crédules, qui avez soupçonné des talens militaires à Lafayette, écoutez-le parler, et vous n'y croirez pas long-tems! Comment peut-il soutenir que jamais l'absence du général en chef peut être indifférente? Il s'est concerté pour cela avec Luckner, ditil (12); mais s'est-il aussi concerté avec les généraux autrichiens? La cour de Vienne a-t-elle signé son congé? Car la naïveté d'un pareil aveu nous porte aisément à croire qu'il a de sûres intelligences avec elle, et sa démarche confirmeroit aisément de pareils doutes. Partir au moment où les tentes sont dressées devant l'ennemi, ainsi que l'a fait le général Lafayette, c'est absolument trahir le secret de nos opérations. Les autrichiens ne pouvoient-ils pas être inquiets, irrésolus sur la distribution de leurs forces, craignant chaque jour une attaque combinée entre nos généraux? Lafayette, en partant, ne leur dit-il pas de n'avoir aucune inquiétude à cet égard ; et peut-il leur indiquer plus clairement qu'ils n'ont rien à craindre en divisant leurs moyens de résistance? N'est-ce pas là une véritable trahison, abstraite, négative si l'on veut, mais aussi réelle que si elle étoit directe et positive? Si les lois militaires sont d'une cruelle rigueur pour un soldat dont la négligence trahit, par des feux mal éteints, pendant la nuit, la situation d'un camp : la même rigueur ne doit-elle pas être exercée contre un général dont la conduite plus réfléchie, trahit le plan tout entier des plus importantes opérations? Et remarquez bien que les faits ont démenti ses assertions. Des événemens imprévus ont eu lieu pendant son absence; le camp a été levé, l'armée attaquée. Il ne se doutoit pas de tout cela ; les choses n'en ont pas été plus mal parce qu'il n'y
(12) Le 26 juin 1792, avant de partir, La Fayette avait averti ses soldats, qu'après avoir pris, avec le Maréchal Luckner, < les mesures nécessaires pour mettre l'armée à l'abri de toute atteinte, il allait, dans une course rapide, exprimer à l'Assemblée nationale et au roi les sentiments de tous bons Français.. » (Ordre du jour du 26 juin 1792: copie signée par La Fayette. Arch. nat., C. 358- — E. Charavay, ibid. Pièces justificatives n° XXIII).
étoit pas ; mais il devoit y être, et il n'en est pas moins coupable d'un grand délit militaire.
Ses partisans ont osé dire, qu'un général en chef n'a pas besoin de congé pour s'absenter, en présence de l'ennemi. N'est-ce pas outrager à-la-fois la raison et les lois que de parler ainsi? A qui la nation confie-t-elle une armée? N'est-ce pas au général en chef? Est-il maître de transmettre à son gré ce dépôt, ou de le quitetr à l'improviste ? Si Lafayette a pu quitter, tous les généraux le peuvent, même ceux qui l'ont suppléé, puisqu'ils se trouvent en chef pendant son absence. Alors, sur qui reposera la sûreté de l'état? Qui en sera responsable? Le général en chef peut donner aux autres des congés; il est le seul qui ne puisse pas en prendre: s'il a des communications éloignées et pressantes à établir, il doit se servir en paeil cas des aides de camp dans lesquels il a le plus de confiance.
Mais, dit-on, c'est comme citoyen que Lafayette est venu à la barre, et il le pouvoit. Oui, il pouvoit venir à la barre comme citoyen; mais, comme soldat, il ne pouvoit pas ainsi tourner le dos à l'ennemi au moment d'une bataille. Si Lafayette, citoyen, a eu le droit de poser ainsi les armes, de quitter son uniforme pour venir pérorer à la barre, tous les citoyens-soldats ont le même droit. Sans doute, Lafayette sera le seul qui pourra braver la honte d'une pareille conduite. Mais si vous posiez en fait que tous les citoyens-soldats peuvent quitter ainsi pour venir faire des pétitions, vous seriez toujours en doute sur l'existence réelle de nos armées.
Ne pouvant défendre Lafayette par des raisons, on prépare, nous a-t-on dit, d'étranges subtilités. On alléguera, que la loi n'ayant pas encore prononcé de peines contre un général déserteur de son poste, il n'y a pas lieu à accusation. D'abord, s'il falloit combattre sérieusement cette objection, je dirois que l'accusation seroit toujours légale, et que, par l'absence de la loi, la condamnation seule pouvoit être éludée. Mais depuis la guerre déclarée, les tribunaux n'ont-ils pas prononcé avec justice sur de perfides émissaires jetés parmi nos braves soldats pour les entraîner à la confusion, à la déroute et à d'horribles excès ? Et ces crimes aussi étoient imprévus par la constitution.
D'ailleurs, si le général d'armée se mettoit à l'abri sous le silence de la loi, le fonctionnaire public, au moins, n'échapperoit pas. Il existe des dispositions sévères contre les hommes pourvus de cette qualité qui trompent la confiance de la nation: elles suffisent pour condamner Lafayette.
Quel intérêt si pressant a donc précipité Lafayette vers Paris avec tant d'imprudence? Le salut de l'état exigeoitil, comme il dit, une telle démarche? Non, l'état ne sera jamais sauvé par Lafayette. Sans doute de grands dangers menacent la chose publique; mais ces dangers-là, ce n'est pas lui qui en sera le dénonciateur. Il a donné le change à son armée à cet égard, et sa conduite, au moment où il abusoit du titre de citoyen, provoque également la sévérité des lois. Son langage, en quittant l'armée, fut celui d'un séditieux; il a fait entendre aux soldats que la constitution étoit mal gardée par l'assemblée nationale ; il a voulu rompre les liens sacrés d'une confiance, sans laquelle tout l'empire tomberoit en dissolution; ce blasphémateur a laissé croire que les droits du peuple périclitoient dans les mains de ses représentans ; il a dit, qu'en sa présence, on avoit mis en doute, si 'l'on combattoit pour la cause de la liberté; calomnie qui ne peut nuire à l'armée, parce qu'ainsi que l'a remarqué un orateur, c'est l'état-major seul qui a pu faire une telle question et en proposer la solution à Lafayette. Mais elle n'a pas moins été proposée ; et au milieu d'autres soldats que des soldats français, elle pourroit devenir un principe de désertion et de révolte. Observez qu'il a voulu nous persuader que cette question scandaleuse n'étoit pas encore résolue; il s'indigne même en partant que tous les intérêts de l'état n'aient pas disparu quand il a paru luimême; il s'indigne qu'on ait resté vingt-quatre heures sans délibérer sur cette proposition; il semble annoncer aux représentans de la nation que, puisqu'ils n'ont pas obéi à ses volontés, les doutes qui agitent l'armée vont devenir des certitudes (13).
Et vous avez laissé partir cet ambitieux personnage, législateurs, sans le frapper de votre toute puissance! Vous
(13) Lettre de La Fayette à l'Assemblée, avant de repartir pour l'armée, le 29 juin. Il exprimait son regret de quitter la capitale avant qu'on eût statué sur sa pétition. (Arch. Nat., C. 358. — E. Charavay, ibid., p. 314).
l'avez laissé se jouer ainsi de la dignité nationale! Qu'attendez-vous donc pour étouffer un serpent qui, de sa dent venimeuse, peut piquer et flétrir les racines encore tendres de l'arbre de la liberté?
Je ne vous parlerai pas, messieurs, des attaques dirigées par Lafayette contre les sociétés populaires, et sur-tout contre celle-ci. Ah! sans doute, par-tout où se rassembleront des citoyens courageux, dont l'âme sera haute et fière le langage franc, la censure ouverte, sans ménagemens et sans prostitution, et le cœur tout passionné pour la liberté ; là, sans doute, Lafayette et ses semblables trouveront toujours d'intraitables ennemis. La haine de Lafayette, celle des tyrans, et les hostilités de la maison d'Autriche, font votre gloire ; elles doivent redoubler votre énergie, et vous obtenir la reconnoissance de tous les bons citoyens.
Je ne puis cependant m'empêcher de repousser, au nom du peuple, les calomnies de Lafayette. Connoit-il bien ce peuple qu'il insulte? Connoit-il ces bons, estimables et laborieux artisans, habitans de nos faux-bourgs? Il les outrage ; eh ! ce sont eux qui recrutent le plus abondamment nos armées; les enfants battent l'ennemi; ils supportent toutes les fatigues de la guerre, pendant que Lafayette vient méchamment à Paris pour calomnier leurs pères.
Combien sont-ils malfaisans et atroces tous ceux qui ne cessent de calomnier le peuple! Ils vont criant que toutes les propriétés sont menacées quand le peuple se rassemble. Je les défie pourtant de citer un seul moment, depuis la révolution, où le peuple ait violé les droits des propriétaires. Ne semble-t-il pas chaque jour, à les entendre, que le peuple va se saisir de toutes les fortunes, va prendre d'assaut tous les palais des riches, et s'emparer de ces décorations du luxe et de l'opulence, qui entretiennent leurs vices et leur immoralité? Ce ne sont pas là des avantages dont le peuple soit jaloux. Ne seroit-ce pas vous plutôt, riches déclamateurs, qui voulez détruire les propriétés du peuple? La liberté d'abord, le plus précieux de tous les biens qu'il possède, et vous l'attaquez continuellement. Ses propriétés encore, ce sont les vertus dont il donne l'exemple, la patience, l'union, le courage, le désintéressement, l'amour de la patrie; c'est la bonne foi, première loi des
pensées du peuple, la probité, premier mobile de ses actions; et vous les attaquez par la calomnie. C'est le repos des familles que vous troublez toutes les fois que vous invoquez avec rage des exécutions sanguinaires pour étouffer ses réclamations. Ah ! laissez au peuple la vie, la liberté, les vertus ; laissez-lui le bonheur domestique qui le délasse de ses travaux; ne lui disputez jamais un salaire légitime, et dormez tranquilles ; vos propriétés sont en pleine sûreté ; elles sont sous la sauve-garde de la loi.
Quel étoit donc le but de Lafayette en calomniant le peuple, auquel, peut-être, il doit quelque reconnoisance ? Le voici ; il vouloit diviser les citoyens armés et ceux qui ne le sont pas, les irriter les uns contre les autres; il vouloit semer parmi nous d'effroyables discordes; mais tous les citoyens, avec armes, ou sans armes, resteront unis malgré lui, et la justice que l'assemblée nationale exercera envers Lafayette, cimentera cette union. Résumons tous ces attentats.
Général ambitieux, soldat rebelle, il a osé censurer les représentans du peuple; il leur a dicté des lois à main armée; il a planté un germe de sédition et de révolte, en supposant qu'il étoit douteux que notre cause fût celle de la liberté. Fonctionnaire infidèle, il a quitté son poste pour calomnier les citoyens ; il a voulu corrompre l'esprit public, ébranler la confiance due à l'assemblée nationale, et se faire le modérateur de toutes les autorités; il a opposé scandaleusement ses volontés au vœu national, relativement aux agens du pouvoir exécutif; il s'est annoncé faussement, inconstitutionnellement, comme l'organe de prétendues délibérations prises de l'armée, pour exiger la violation des principes constitutionnels et l'anéantissement de la déclaration des droits de l'homme. Il ne peut échapper au décret d'accusation.
Supposer que de pareils attentats resteront impunis, ce seroit outrager l'assemblée nationale : ce seroit dire, qu'elle décrétera qu'il existe en France un homme supérieur à elle-même, un homme supérieur à toutes les autorités. N'en doutez pas, Lafavette ne s'est porté à tant d'excès, que parce que son fol orgueil lui persuade que la loi ne pourra pas l'atteindre. Ce seroit dire enfin, que l'assemblée natio-
nale décrétera la guerre civile ; car assurément si Laf ayette poursuit ses funestes projets, si les manœuvres pratiquées dans les camps, et nouvellement dénoncées à l'assemblée nationale continuent ; si les hommes de guerre veulent donner des leçons aux législateurs ; si la force des armes lutte contre la force des lois, le despotisme militaire voudra tout envahir, et la guerre civile est inévitable.
Mais, de tels maux sont d'autant plus éloignés, qu'aucune raison, aucune considération ne doit arrêter l'assemblée nationale.
Qui pourroit, en effet, la retenir ? Sont-ce les services de Laf ayette? Je sais que de lâches adulateurs ont fait de ces services un pompeux étalage. Eh bien! dites-leur de citer, dans le cours de la Révolution, une seule occasion où tout autre que Laf ayette n'eût pas fait autant que lui ; de citer un succès où son influence et sa présence aient été efficaces. Je me trompe, il est un seul exploit révolutionnaire qu'on lui attribue en propre ; c'est d'avoir fait pendre Favras ; encore, dit-on, qu'il voulut moins en cela servir la chose publique, que sauver un plus grand coupable (14). Au reste, laisons-lui ce triomphe; personne, je crois, ne lui en disputera la gloire.
Je l'ai bien observé, Laf ayette; je l'ai toujours vu indécis, flottant, irrésolu au milieu des grands événemens, dont il a su pourtant plus d'une fois faire tourner le résultat à son avantage. J'ai vu en lui de l'audace sans courage, de la perversité sans vigueur, de l'ambition sans mérite; je l'ai vu persécuter avec acharnement les premiers et les plus éprouvés soldats de la révolution ; je l'ai vu tourmenter les meilleurs citoyens; mettant beaucoup d'appareil à des accidens qui fortuitement gonfloient sa réputation.
(14) Le 24 décembre 1789, La Fayette avait fait arrêter le marquis de Favras qui était l'âme du complot royaliste, dans lequel le comte de Provence, frère du roi, était compromis. Le 29 à l'assemblée des représentants de la commune de Paris, ce dernier prince désavoua son complice que La Fayette fit pendre, le 17 février 1790, après un simulacre d'enquête dans des circonstances restées mystérieuses. (Mémoires du comte de Paroy, éd. Charavay, pp. 142 à 144. — Gouverneur Morris: Mémorial, t. I, p. 286. — S. Lacroix, ibid., t. III, pp. 283 à 285. — E. Charavay, ibid., p. 208).
Le comte de Paroy était le fils de Guy Legentil, marquis de Paroy, grand bailli d'épée du bailliage de Provins, député de la noblesse de cette circonscription aux Etats généraux.
mais toujours effrayé des mouvements qui portoient un grand caractère, et qui seuls ont décidé notre fortune. Tour-à-tour on l'accusa d'avoir fait évader le roi, et on lui reprochera de l'avoir fait revenir. Il avait cautionné, sur sa tête, la fidélité de Bouille (15), et il s'avoua, sans pudeur, son correspondant, lorsque ce transfuge infâme osa menacer les parisiens et l'assemblée constituante. Tous ces faits, je le sais, sont inutiles à rappeler ; le décret d'amnistie générale a dû les plonger dans l'oubli; et, sans doute, si Lafayette a sollicité, avec tant de chaleur, ce fameux décret, c'est pour des raisons qui lui étoient bien particulières (16).
L'assemblée nationale, en frappant Lafayette, craindroit-elle les dispositions de l'armée, du moins celles dans lesquelles ce général a supposé l'armée? Rassurez-vous; croyez qu'il n'en a pas été le fidèle interprête. L'armée française ne combattra jamais, pour donner un protecteur, un tyran à la nation ; elle ne désertera pas la cause publique pour les intérêts d'un seul homme; elle feroit elle-même exécuter le décret qui mettroit cet homme coupable en état d'accusation: c'est ainsi qu'elle proclameroit ses véritables sentimens et sa religieuse confiance dans nos représentans. Croyez-moi, ceux qui composent cette armée, quoiqu'en dise Lafayette, ne vous haïssent pas; ils savent que vous faites la guerre aussi; ils savent que la guerre que vous livrez aux traîtres, aux conspirateurs, ne sont (sic) pas sans dangers, et que vos victoires ne sont pas inutiles. Notre cause est commune, et la fidélté de nos frères d'armes est inébarnlable. On peut corompre et séduire les satellites des tyrans; mais les soldats de la liberté ne sont pas aussi faciles.
Je sais bien, comme on l'a dit, que César, que Cromwel se sont servi de leurs armées pour asservir la patrie; et, certes, je n'ai pas été médiocrement surpris de voir
(15) Voir ci-dessus, p. 173. — E. Charavay, ibid., pour les relations de La Fayette avec son cousin, le marquis de Bouille: p. 243 (Insurrection de Nancy), pp. 256-257, 267 et suivantes (fuite du roi), ttc.
(16) On se rappelle que La Favette fit voter, par l'Assemblée constituante, le 13 septembre 1791, une amnistie pleine et entière pour tous ceux ayant été mêlés aux événements de la Révolution, notamment avant pris part à la fuite de la famille royale, le 20 juin précédent. (Voir ci-dessus, p. 173 et 188.)
Lafayette mis en comparaison avec ces hommes-là: son orgueil ne doit pas être mécontent d'un semblable parallèle; mais, comme l'observoit hier un orateur à la tribune de l'assemblée nationale, on ne peut pas établir avec succès de pareils rapprochemens (17). La vertu, quoique simple et modeste, peut acquérir de la célébrité: mais le vice ne peut en obtenir qu'alors qu'un grand génie l'a élevé à une telle hauteur, qu'il fixe l'étonnement et l'admiration. C'est là que Cromwel et César sont arrivés, et l'histoire a conserve leurs noms ; celui de Lafayette n'aura vécu quelques instans, que pour les nouvellistes. De petites ruses de cour, des cabales de l'œil-de-bœuf, si familières aux Noailles, le firent distinguer dans la guerre américaine, parmi beaucoup de français qui la servirent mieux que lui : et véritablement le hasard attacha alors à ce nom de Lafayette une sorte de prestige. Il en a bien profité. Vous vous étonnez, messieurs, qu'aux termes de la loi, il n'ait pas voulu le changer, pour s'appeler Motié; il a fait très sagement; s'il quittoit le nom de Lafayette, il ne lui resteroit plus rien.
Mais, quel immense intervalle l'art oratoire n'auroit-il pas à franchir, pour placer ce nom-là à côté de celui de César? Rappelez- vous tout ce que César avoit d'avantages, lorsqu'il conçut l'audacieuse pensée d'insulter le sénat romain. César avoit subjugé trois cents peuples ou nations: il avoit soumis huit cents villes; il avoit défait trois millions d'hommes en différentes batailles; enfin, ce conquérant avoit rempli l'univers du bruit de ses exploits : combien sont petites, imperceptibles, à côté d'une telle renommée, les prouesses du marpuis Lafavette?
Sans doute, il n'y a rien qui lie aussi étroitement les hommes aue l'habitude de combattre et de vaincre ensemble; c'est là ce qui donnoit à César un grand empire. Sa valeur étoit héroïque; la victoire étoit-elle douteuse, il
(17) La comparaison avait été faite souvent de La Fayette, tantôt avec Jules César, tantôt avec Cromwell. — Goupilleau, comme le dit Collot d'Herbois, fait allusion à ce parallèle, au début de la séance du 7 juillet, lorsqu'il commente l'ordre général du 2 ou 3 juillet de La Fayette à son armée. (Le Moniteur ne reproduit pas l'intervention de Goupilleau, ni la pétition de Collot d'Herbois, présentée à ce moment à l'Assemblée). Le feuillant Dumolard devait discuter ces deux comnaraisons dans son discours du ai juillet (voir aussi le Patriote français de Brissot, numéros 1060 et 1062).
s'élançoit seul au milieu des ennemis, et ses légions faioient alors des prodiges. Je ne puis vous dire quels succès militaires obtiendra par lui-même Lafayette; mais, depuis la guerre commencée, il fut toujours absent des combats livrés par l'armée qu'il commande : il n'assiste aux batailles que par procuration.
Je ne veux pas dire pourtant que Lafayette se trouvera sans appui; il a eu beaucoup de partisans, et il lui en restera quelques-uns. Ces hommes reconnus depuis long-tems pour être les agens passifs et obéissans de tout ce qu'il veut entreprendre, lui resteront : ce sont des machines qu'il fait remuer en tout sens, et qui font, à son gré, plus ou moins de bruit, selon qu'il pousse le ressort qui les met en mouvement. Peut-être aussi s'est-il attaché, par des faveurs, quelques hommes qui s'acquittent par des flagorneries; vrai commerce de turpitudes ! C'est ainsi qu'un des intéressés dans ce honteux trafic, l'a déjà proclamé le fils aîné de la liberté (18). Lafayette, fils aîné de la liberté! Il est donc plus coupable encore que je n'ai pu le dire, car il veut assassiner sa mère. Lafayette, le fils aîné de la liberté ! et nous serions ses frères! les frères de celui qui, le premier dans la grande famille des français régénérés, les a fait égorger les uns par les autres ! Eh bien ! soit, que ce droit d'aînesse lui reste, à condition qu'il sera éternellement surnommé le Caïn de la révolution.
Laissons-lui donc cette escorte sinistre, et des remords qui le poursuivent, et des hommes vicieux qui furent ses complices. Sans doute il n'en sera jamais abandonné: les plus funestes complots les ont rendus inséparables. C'est ainsi que Lafayette, enchaînoit ceux dont il avoit besoin. L'histoire nous apprend que Catilina s'assura des siens, en leur faisant boire du sang humain ; et c'est du sang aussi qui a scellé l'union de Lafayette et de ses affidés. C'est pour assouvir leur soif impie et catilinaire, qu'ils ont égaré une partie de nos concitoyens; ils les ont agité d'un délire homicide et barbare. C'est alors qu'avec une cruauté
(18) Il s'agit du député de la droite, Ramond qui, le 28 juin, après la comparution de La Fayette à la barre de l'Assemblée législative, prit la défense du général et employa ce qualifcatif de « fils aîné de la liberté > pour le désigner. (Moniteur du 20 juin 1792, réimp., t. XII, p. 778).
froide et réfléchie, Lafayette leur a donné le signal, pour ensanglanter l'autel de la patrie, pour tuer leurs amis désarmés, leurs femmes et leurs enfans (19)? Jour terrible! dont le souvenir déchire nos cœurs ! O Lafayette ! comment, depuis ce jour de meurtres, as-tu pu goruer un instant de repos ? Ne vois-tu pas la place vuide que tu as laissée dans chacune de nos familles? N'entends-tu pas les cris de l'enfant qui te redemande son père, et du père qui te redemande son enfant? Tu les a dévoués à un deuil éternel; ils te dévouent aux furies. Que, sans cesse tourmenté par elles, tu les entende avec effroi te crier: « Citoyen indigne et cruel ! homme féroce ! tu as fait rougir de sang cette terre « sacrée, où des hommes libres s'étoient jurés union, fédé- « ration, fraternité! Eh bien! frémis; de ce sang versé, « des ossemens de tant de citoyens massacrés, naîtront « d'innombrables légions; chaque fois qu'elles seront rasce semblées, ton souvenir sera repoussé avec horreur, et « ton nom livré aux malédictions de tous les peuples ». De si légitimes imprécations doivent à jamais le séparer des vrais amis de la liberté. Législateurs, elles doivent déterminer votre justice; frappez ce nouveau Sylla, et tous les ennemis de la cause du peuple se trouveront sans chef et sans appui. Nous étions tous unis, tous frères; Lafayette seul nous a divisés: il n'a laissé que le repentir d'avoir été cruels dans le cœur des uns, et les douloureux soupirs d'un ressentiment dans le cœur des autres. Ah ! punissez Lafayette, et les premiers liens de notre union vont être resserrés. Une fédération nouvelle va nous rendre tous à nos premiers sentimens. Foudrovez Lafayette, et vous terminerez heureusement la révolution; vous sauverez la patrie menacée, vous assurerez à ceux qui viendront après nous les seuls biens que nous voulons leur transmettre, la déclaration des droits de l'homme et le précieux héritage de la liberté.
(19) Allusion aux massacres du Champ de Mars du 17 juillet 1791.
Première lettre écrite à M. Scipion Chambonnas ministre des affaires étrangères, par Rutteau (20)
Valenciennes, le 29 juin 1792, Tan 4e de la liberté.
Monsieur,
J'aurai toujours présente devant les yeux et gravée dans le fond du cœur, la conversation que j'ai eue avec vous, le jour de mon départ de Paris; vous me fîtes l'honneur de me dire, que vu le rapport de M. Bonne-Carrère (2) et de M. Dumourier, vous aviez une entière confiance en moi et que vous étiez persuadé que je me comporterois dans toutes mes recherches avec la plus grande intelligence et la plus grande sagacité ; je vous assurai sur-le-champ que vous n'auriez que des vérités; oui, Monsieur, voilà mon
(20) Victor-Scipion-Louis-Jospeh de La Garde, marquis de Chambonnas, ancien maire de Sens, remplaça, le 17 juin 1792, Dumouriez au Ministère des affaires étrangères; il démissionna le 31 juillet, émigra à Londres où il mourut en 1807.
Louis-François Rutteau, de la section du Théâtre Français, était employé dans les ateliers de charité de Paris, lorsque, le 3 avril 1791, il crut avoir découvert une conspiration du Club monarchique et de son président le comte Stanislas de Clermont-Tonnerre qu'il dénonça aux Jacobins. Cette affaire fit parler de lui dans la presse et dans les clubs {Le Lendemain, feuille du Cousin Jacques, des 5 et 6 avril 1791 ; le Journal de la Révolution, du 5 avril ; les Sabbats jacobites, t. I, p. 216. — Aulard, ibid., t. II, pp. 286 à 292). — En septembre 1791, il sollicita et obtint une place d'officier de paix (Tourneux, ibid., t. IV, n° 25211). Il fut envoyé en qualité d'agent observateur auprès des armées, par le ministre Dumouriez et par le Comité de surveillance de l'Assemblée législative (voir ci-après pages 276 à 278 et page 311). Il transmettait régulièrement des rapports sur la situation des frontières au Ministère des affaires étrangères et un double au député Laurent Lecointre, secrétaire du comité de surveillance de l'Assemblée. Celui-ci en donnait copie à Robespierre pour son journal.
La correspondance avec Dumouriez, les neuf lettres qu'il prétend lui avoir envoyées, ne sont pas connues. La première, assez étendue, qu'on lira cidessus, est adressée à Chambonnas.
Les renseignemnts qu'il fournis paraissent très intéressants et sont, peu connus. Dans le texte du Défenseur de la Constitution, les lettres de Rutteau sont comnosées en petits caractères.
(21) Guillaume Bonne-Carrère (t7<;4-t82ï0, diplomate, fut nommé par Dumouriez, pendant son passage au Ministère des affaires étrangères, directeur général du département politique de ce ministère. Il était donc le chef direct de Rutteau. Il fut chargé, sous le Directoire et l'Empire, de quelques missions secrètes.
principe, c'est non seulement celui de l'homme libre, mais encore celui de l'homme qui a juré de rester dans tous les tems, même les plus orageux, digne de la liberté.
Avant que de vous faire part de mes observations, il est bon, Monsieur, de vous communiquer mes réflexions sur les neuf premiers numéros que j'ai eu l'honneur d'adresser à M. Dumourier, lorsqu'il étoit ministre des affaires étrangères, et dont le double a été adressé à M. le Cointre, député à l'assemblée nationale et membre du Comité de surveillance.
Je ne me suis point permis dans ces neufs rapports de dénoncer qui que ce soit, je n'ai nommé aucun de ceux qui, la bouche pleine des mots de liberté et de constitution, sont venus mentir impunément à l'assemblée nationale (3); et en ont imposé au point que non-seulement ils ont remporté les suffrages de l'assemblée, mais que l'assemblée est encore demeurée persuadée que tout étoit en règle sur nos frontières; que nous étions sur une défensive active, que les régimens étoient plus que complets, etc., etc.
T e code pénal contre les dénonciateurs est tellement fort, que j'ai voulu me restreindre à donner des éclaircissmens sur les frontières abandonnées et dégarnies; sur des régimens non complets; sur des plans d'attaques pour nous emparer en très-peu de tems des Pays-Bas. sur la formation de quelques camps d'observation, sur les forces autrichiennes dans les Pays-Bas, sur les démarches des émigrés et sur les préparatifs hostiles, sur les dispositions des esprits, etc., etc.
Aujourd'hui, Monsieur, la patrie est en danger ; chargé d'une épouse et de deux enfans, je sens, comme tous les bons français qu'il est tems de lever le voile, de faire ouvrir les yeux sur notre situation et de faire connoître les traîtres ; c'est de quoi je vais m'occuper ; il ne me restera ensuite qu'à parcourir les frontières, pour y puiser les renseignemens nécessaires à assurer la sûreté de l'empire français; vous les communiquer sera mon devoir, ce sera à vous,
(22) Allusion au rapport du ministre de la guerre Narbonne, présenté à la séance de l'Assemblée législative du il janvier 1792, dont il sera question plus loin ; ce rapport, dont l'impression et l'envoi aux départements ont été ordonnés, est publié par le Moniteur, t. XI, pp. 101, 105, 125.
Monsieur, à donner des ordres pour le reste ; trop heureux si je puis mériter votre suffrage et celui de tous mes concitoyens, au moins je mettrai tout en usage pour remplir mon devoir.
Quant à tout ce que vous trouverez dans la lecture de ces rapports, je pars d'un principe, et je dis, qu'ayant vu de mes yeux tout ce qui a rapport au dedans, je demande, (qu'en suivant les dates des numéros), on nomme des commissaires, pour en aller faire la visite; et que j'offre ma tête pour tout ce que j'ai dit.
i° M. Narbonne en a imposé à l'assemblée nationale, lorsqu'il a dit que les frontières étoient dans le meiller état possible ; tout y étoit à dépourvu à mon passage.
2° M. Narbonne en a encore imposé, lorsqu'il a dit que les régimens étoient plus que complets ; il n'y a presque dans tous les régimens, qu'un bataillon de complet, et l'autre bataillon travaille à se former.
3° Les réparations qui sont faites, et qui se font encore à Montmédy et autres lieux, n'ont été faites que par les canonniers patriotes, que l'on a menacés de cour martiale et de conseil de discipline; menaces qui ne les ont pas intimidés, puisqu'ils y travaillent encore: et malgré tous ces ouvrages, il y a encore des réparations bien urgentes et très nécessaires.
Quant à M. de Lafayette, je me contenterai de dire, qu'il savoit très bien qu'il alloit commander une armée de cinquante mille hommes; qu'en conséquence du camp qui devoit se former à Givet, M. Lafayette devoit avoir donné des ordres pour que tel régiment d'infanterie et de cavalerie de ligne s'y rende à telle époque, que tel bataillon de volontaires s'y rende également, et qu'il devoit savoir de quel nombre se seroit trouvé son armée, qui n'est encore aujourd'hui que de vingt-six à vingt-sept mille hommes, tout au plus.
Je pourrois lui demander ensuite, pourquoi il n'a pas écrit à tel individu (avec lequel M. Narbonne avoit passé des marchés) de faire rendre pour tel jour, tant de tentes, tant de paille et tant de fourrages; s'il l'a fait, pourquoi n'a-t-il pas rendu compte au corps législatif de l'ineptie ou
plutôt de la mauvaise volonté de ceux qui sont à la tête de ces marchés?
Je lui demanderai encore, pourquoi dans sa qualité de général, il a laissé toutes nos frontières dégarnies? Et pourquoi avant d'entreprendre une guerre offensive, il ne s'est pas mis sur une défensive active?
Il devoit sans doute, en écrire aux ministres et à l'assemblée nationale, car M. Lafayette n'ignoroit pas que les ministres qui venoient d'entrer en place, ne pouvoient que s'en rapporter à M. de Narbonne; ils avoient donc avallés (sic) la pilule, comme a fait l'assemblée nationale, et les uns ni les autres n'avoient été voir les frontières.
Je vous le répète encore, Monsieur, voyez mes neuf numéros, faites-en faire un rapport à l'assemblée nationale et sauvez la patrie du danger qui la menace.
Je dois encore vous prévenir, que chargé d'une commission aussi importante, je rendrai public mes numéros; c'est-à-dire, que vous aurez l'original, le comité de surveillance une copie, et une troisième sera déposée en mainstierces, pour la retrouver si le cas y échoit. Je les changerai si souvent d'adresse, qu'il sera impossible aux surveillans de la poste de les soustarire aux yeux de nos concitoyens, quand il en sera nécessaire. Je ne doute nullement, Monsieur, que vous n'approuviez ma démarche; il en résultera qu'on n'aura rien à vous reprocher pour le mal passé, et qu'on aura des hommages à vous accorder pour l'avenir.
Disposition des esprits
Les provinces paroissent satisfaites de la démarche du fauxbourg St-Antoine et St-Marcel auprès du roi (23); on loue beaucoup la conduite de la garde nationale parisienne, qui ne s'y est point opposée ; et si malheureusement il y avoit eu un seul coup de fusil tiré, la guerre civile éclatoit dans toute la France, et ces deux f auxbourgs auroient eu un terrible renfort.
Les provinces sont indignées de la lettre écrite par M. Lafayette à l'assemblée nationale, dans laquelle ce général demande la suppression des clubs (24); si nous sommes
(23) Manifestation du 20 juin.
(24) Lettre écrite le 16 juin et lue à l'Assemblée le 18.
désunis, disent les citoyens, nous sommes perdus. Allons tous au club, nous reconnoissons maintenant que M. Lafayette nous a amusé; mais s'il y a une trahison, nous sonnerons le tocsin, nous nous déférons de nos aristocrates, et nous volerons vengre la mort de nos concitoyens.
Les esprits sont montés plus que jamais à un degré de patriotisme; un seul cri se fait entendre: la liberté ou la mort; vous voyez donc qu'il est tems de détromper le roi, et soyez bien sûr que les ennemis de notre révolution ne cherchent qu'à le détrôner.
On est très mécontent par-tout, de ce que nos frontières ne sont point garnies de troupes ; on demande où elles sont passées, ce qu'on en a fait, et pourquoi, dans les anciennes guerres, on avoit sitôt fait de former des armées formidables, tandis qu'aujourd'hui il n'y a que vingt-cinq mille hommes à l'armée de M. Lafayette, et guère plus, ajoutet-on, à celle de M. Luckner. On demande aussi pourquoi l'assemblée nationale et les ministres ne s'occupent pas plus sérieusement de ce qui intéresse le plus le salut de l'empire français.
Givet
Le 16 juin présent mois, on eut connoissance de l'arrivée à Dinan, d'un corps d'émigrés, soutenu par quelques piquets d'infanterie autrichienne, qui, le même jour, ont pillé la barque qui va de Dinan à Givet, et ont assassiné à coup de baïonnettes, un vieillard qui n'a pu se soustraire, par la fuite, à leur fureur.
Le même jour, vers les dix heures du matin, une voiture, • chargée de caisses et de meubles, à l'adresse de M. Laval Montmorency (25), à Coblentz, escortée par le sieur Toupet, maire de Givet, fut arrêtée à la porte de la' Charbonnière, route de Liège. Le maire de Givet s'opposa à la visite des effets, et voulut en favoriser la sortie; mais la garde aussi ferme qu'active, jointe aux citoyens de la ville, ont sommé le maire de faire visiter le tout sur-le-
(25) Le duc Anne-Alexandre de Montmorency- Laval et son fils émigrèrent et se rendirent à Coblentz où leur présence fut signalée, le 20 avril 1792, au moment de la déclaration de la guerre; ils commandèrent un corps d'émigrés {Moniteur, réimp., t. XII, p. 145).
champ, ce que ce dernier n'a fait qu'après mille menaces, mêlées de paroles injurieuses pleines de fureur, contre les citoyens qui vouloient tout voir ; enfin, la visiste se fit sans précipitation ni emportement; on y trouva des caisses, contenant des selles élégantes, des housses galonnées, quantité d'aunes de galons d'or et d'argent, des épées et armes à feu, un grand nombre de chandeliers et couverts d'argent, des pendules, des pièces de drap vert, deux grandes cruches pleines de poison, de très-beaux meubles, plusieurs pièces de vin, etc., des papiers roulés, des paquets des lettres cachetées, sur l'adresse de l'une entr'autres, étoit écrit : (Bon pour trente oreilles d'ourses, à prendre à Liège, chez M. l'abbé...), M. Toupet, maire, [a] refusé de donner connoissance de ces paquets; il s'en est emparé, ainsi que de quelques autres petits ballots, sous prétexte d'en donner connoissance à la municipalité, ce qui n'est pas encore effectuer; car, bien loin de là, ce M. Troupet, maire de Givet, a fait actionner, au nom de M. Laval Montmorency, plusieurs des citoyens qui se sont opposés à la sortie de la voiture. Il est bon de vous dire que, pendant la visite de cette voiture, on vit paroître sur les hauteurs de Mesnil, près Givet, plusieurs houlans, qui venoient au-devant de la voiture, et dévoient l'escorter.
Le camp de Givet est encore dans le même état, excepté un convoi d'artillerie de six à sept petites pièces de canons, et cinq obusiers, mais beaucoup d'attelages, car il y avoit pour les conduire, quatre cents chevaux.
On crie beaucoup après la grosse artillerie qui n'arrive pas ; cependant on dit que c'est de la faute du général, directeur de l'artillerie de Metz.
La garnison de Charlemont est diminuée d'un bataillon de volontaires, qui est parti pour Maubeuge le 17; en sorte qu'il n'y a, pour toutes troupes, dans Charlemont et les deux Givet, qu'une partie du 25e régiment d'infanterie, et un bataillon de volontaires, avec le dépôt du bataillon de Foix et celui des hussards.
Des patrouilles considérables de cavalerie autrichienne se répandent dans les environs de Givet, et donnent beaucoup d'inquiétude, attendu qu'on ne peut leur opposer que
NEUVIÈME NUMÉRO 28l
de foibles piquets d'infanterie, qui ne peuvent rien contre la cavalerie, qui a six jambes.
A deux lieues sur les hauteurs, derrière Charlemont, les autrichiens ont tracé un camp de cinq cents tentes, et ils doivent y faire camper incessamment six mille hommes.
Les troupes autrichiennes se réunissent en force, dans les environs de Namur ; quatre mille hommes de cavalerie, venant de la Bohême, viennent d'y arriver.
Les émigrés, avec quelques autrichiens, occupent la rive gauche de la Meuse, depuis Namur, jusqu'à Mastraicht (26).
Vous devez voir dans mon n° 9, que la route de Philippeville à Givet, étoit interceptée, et que l'on m'avoit rapporté que celle de Rocroy à Fumay, devoit l'être aussi ; ainsi vous allez voir par la formation de ce camp des impériaux, que Charlemont et Givet vont être bloqués.
A une demi-lieue du camp du Mont-d'Or, on a fait des amas de fourrage, qui sont à portée de l'ennemi qui peut facilement y mettre le feu : et je ne sais pourquoi les gardes-magasins ne les font pas transporter dans les magasins du grand Givet, afin de les mettre en sûreté ; mais tous ces gens-là, que je me suis tué de dénoncer dans mes rapports, sont vendus, et nous vendent actuellement; Dieu sait, s'ils nous livreront!
Je vous prie encore de voir ces derniers numéros ; car il est instant de déplacer le maire de Givet, le directeur de la poste aux lettres, celui des messageries et les gardesmagasins de Givet, qui sont des scélérats du premier ordre, et qui tiennent tous les jours un club monarchique, dont le sieur Toupet, maire, est président.
Nouvelles de Sedan
Le 16 juin, présent mois, un capitaine d'artillerie du régiment de Lafere (sic), reçut un ordre positif de partir avec sa compagnnie, armes et bagages, pour rejoindre l'armée à Maubeuge; cet ordre étoit signé de M. Lafayette, et portoit que ladite compagnie, marchand (sic) par étape, devoit être rendue à Maubeuge, le 16; cependant la
(26) Pour Maëstricht.
lettre n'arriva que le 16; cette négligence ne peut venir que des directeurs des postes aux lettres, qui pourroient souvent être la cause d'un retard pour une attaque ; de la perte d'une armée qui ne seroit pas pourvue d'un assez grand nombre de canonniers ; et par conséquent, exposer la patrie à de très-grands dangers.
Les camps de Sedan sont divisés en différentes parties triangulaires, et ils ne sont point garantis par l'artillerie.
La porte de secours de la forteresse de Sedan, paroît être disposée à favoriser l'entrée à l'ennemi.
Bouillon
Il n'y a à Bouillon que cinq canonniers, c'est par-là que passent les émigrans pour rejoindre l'armée noire. Le 15 de ce mois, un capitaine de chasseurs est parti en passant par Bouillon, et il a emporté avec lui une somme d'argent d'environ vingt mille écus.
C'est encore par ce même passage que les commissionnaires transportent le numéraire en Allemagne, par le moyen des rouliers allemands qui logent à Sedan, chez la d.me V.e Dreissard, aubergiste, et chez un nommé Alexandre, commissionnaire.
Rapport d'un de mes surveillans envoyés dans le pays de Luxembourg (27)
Soixante-cinq mille prussiens, descendent sur trois colonnes, l'une se rend sur le Rhin, l'autre dirige sa marche sur les Pays-Bas, et la troisième colonne forte de trente mille hommes, est à la hauteur de Trêves ; leur camp doit être placé à deux lieues de Trêves. Quant aux émigrés, ils ne sont pas encore tous formés en corps d'armée, la plupart n'ont encore que des sabres et des pistolets ; ils ont des chevaux pour former une très-nombreuse cavalerie; Trêves et Coblentz sont les lieux habituels de leur demeure.
(27) Il est intéressant de comparer l'étude de Chuqukt sur la Première invasion prussienne (ch. II, §§. III et IV, pp. 39 à 49) avec les détails très précis fournis par l'agent Rutteau sur les premières opérations militaires et la position des armées avant le 10 août. Ce dernier donne des renseignements qu'on ne trouve pas dans les textes cités par Chuquet.
Il n'y a dans ce moment, à Luxembourg que 3.500 hommes : des détachements de quatre, six et huit hommes sont répartis dans différens villages.
Il n'y a plus personne à l'abbaye d'Orval, les moines ont fait empoisonner une partie de la bierre et du vin qu'ils ont laissé, dans l'espérance que les français iroient s'en emparer et qu'ils s'empoisonneroient ; ainsi, d'un côté vous perdrez du monde par le poison, et de l'autre, on vous a trop amusé pour s'emparer des Pays-Bas. On est d'accord, et on a donné le tems à François (28) de faire venir beaucoup de troupes; on sait aussi que toutes nos frontières sont dégarnies, et [on] se dispose à vous sabouler d'importance.
Quant à vos déserteurs français, on les envoie aux confins de l'Allemagne, où on les fait servir par force ; ils sont très-malheureux. Le régiment de Royal-Allemand, a été excepté de cette règle; M. de Broglie les a reçu (sic) (29). Les citoyens de Trêves n'ont pas voulu que ce corps entre dans la ville, et on les a fait passer sur un pont qui est à deux lieues sur le côté ; ils sont toujours en corps, ils voudroient bien à présent être en France.
Les bourgeois de Luxembourg sont forcés d'observer un silence scrupuleux sur leur façon de penser, vu la sévérité du gouverneur; mais les trois quarts sont patriotes.
Le 10 de ce mois, M. de Bouille (30) a séjourné trois jours à Wirton, chez le sieur Allard aubergiste.
D'après ces renseignements, Monsieur, vous voyez qu'il est très-instant de vous montrer digne du caractère dont vous êtes revêtu ; la patrie est dans le plus grand danger, nos armées sont foibles, nos frontières dégarnies, pas trop bien approvisionnées, et je crois qu'il est tems de faire un appel au peuple français. Voyez, je le répète encore, tous mes numéros, il n'y a que des vérités; sauvez la patrie et vous serez immortalisé.
Je renvoie encore quatre hommes parcourir l'Allemagne; j'ai été obligé d'acheter l'argent à 160 pour 100. Ces genslà sont bien exposés, un d'eux a reçu cent coups de bâton
(28) François II, empereur d'Autriche, successeur de Léopold II.
(29) Le général Victor de Broglie, commandant alors à Strasbourg (voir ci-dessus, p. 46 et 87).
(30) Le marquis de Bouille avait émigré, après la fuite du roi en juin 1791. et rejoint l'armée de Condé.
sur le derrière ; un autre a été pendu à Luxembourg, ainsi je ne peux pas trop bien les payer, mais je suis bien servi ; je serai exact et très-exact à vous envoyer mes numéros et je soumets le tout à votre sagacité.
J'ai l'honneur d'être, etc. Rutteau.
P. S. — Le bruit court que M. Luckner a reçu une lettre du roi, qui lui défend de pousser plus loin ses conquêtes; on ajoute même, que s'il s'avise de rien entreprendre, il est défendu aux autres armées de donner aucun secours.
On fait également courir le bruit que si M. de Lafayette a écrit à l'assemblée nationale contre les clubs, c'est parce que les jacobins de Paris ont écrit une lettre circulaire à tous les sous-officiers de ne point obéir au général. Dieu quelle imposture! car j'ai fait l'impossible pour m'en procurer une copie; j'ai même parlé à plusieurs sous-officiers qui m'ont assuré que Lafayette étoit très-faux, et qu'ils ne savoient que penser de la lettre de M. Lafayette. Au reste, ont-ils ajouté, nous nous battrons bien contre les autrichiens et les émigrés, mais jamais contre les jacobins ni autres clubs.
Le 26 de ce mois, l'armée de M. Lafayette prit 76 chasseurs tyroliens et hulands, sans en compter 35 qui ont été blessés et 20 de tués ; je les ai moi-même vus.
De l'avant-garde du camp de Maubeuge armée du général Lafayette. du 24 juin
Les houlans et chasseurs tirolyens sont venus attaquer notre avant-garde, dont notre bataillon fait actuellement partie. Ils étoient six cents, retranchés dans la forêt de Malphlaquis (31), et faisoient feu sur nos postes avancées; Ton vint demander main-forte; nous y fûmes, notre compagnie de grenadiers, celle du régiment d'Armagnac, les hussards, les chasseurs de Flandre, tant à pied qu'à cheval, et deux pièces de canons. Lorsque nous fûmes arrivés, ils firent plusieurs décharges sur nos chasseurs; ils étoient
(31) Mis pour: Malplaquet, hameau de la commune de Taisnières-sur-Hon, près d'Avesnes, célèbre par la défaite de 1709 des troupes françaises, par le prince Eugène et le duc de Malbrough.
dans les bois derrière les hayes; ils nous ajustoient, sans que nous puissions les voir ; l'on nous fit avancer nos deux compagnies vers le bois, avec les pièces de canons; nous finies trois décharges sur eux, il y eut six coups de canons de tirés, nous en tuâmes beaucoup ; ils battirent la retraite ; nous nous sommes repliés vers le camp, afin de les attirer dans la plaine, pour livrer un combat; mais ils ne s'avisèrent point de sortir du bois. Le feu des tirailleurs et des vedettes dura trois heures, au bout duquel tems, on n'entendit aucun coup de fusil, Nous avons perdu, dans cette petite affaire, deux hussards de Chaboran (32), deux chasseurs à pied, un autre de blessé à la cuisse, d'une balle ; un chasseur à cheval eut le poignet abattu d'un coup de sabre, et son cheval fut tué sous lui ; mais de leur côté, le nombre de morts est plus grand ; car les six coups de canons en ont renversé beaucoup. Nous restâmes dans la plaine, jusqu'à une heure du matin, puis nous partîmes avec toute l'armée qui étoit campée près la ville de Bavet (33). Nous prîmes beaucoup de détours, pour tromper l'ennemi; nous marchâmes vers Mons, sur trois colonnes, afin de rencontrer l'ennemi, et de livrer bataille ; nous ne vîmes personne ; après beaucoup de fatigue, et la faim nous pressant, nous nous rendîmes à Maubeuge, où nous avions déjà campé. Il étoit sept heures du soir, lorsque nous arrivâmes, ayant marché toute la nuit et le jour, nous étions arrassés (sic).
Il est venu ici un héraut, les yeux bandés, on l'a conduit au quartier général: on ignore le sujet; nos vedettes, nos patrouilles, nos postes avancés se fusillent toutes les nuits, avec les houlans. Les houlans continuent toujours leur brigandage; ils pillent et volent les paysans; ils violent les femmes, et font des atrocités. Les paysans de tous ces environs ont enterré ce qu'il leur restoit, et ont abandonné leurs villages.
Je vous dirai aussi, que les assignats et papiers quelcon^ ques perdent leur valeur dans ces pays; en espèces, pour un assignat de 5 liv., 4 sols. L'on manque de tout; tout a été pillé, et le peu que l'on peut avoir, est hors de prix.
(32) Mis pour « Chamborant », régiment de hussards créé en 1734.
(33) Mis pour Bavay, aujourd'hui chef-lieu de canton de l'arrondissement d'Avesnes.
Articles contenus dans ce numéro 48 pages (471 à 518)
Pages du document
I. — Pétition des fédérés à l'Assemblée nationale. . 471 à 479 IL — Sur la fédération de 1792 480 à 491