IV. — Lettre du camp de Courtrai du 29 juin
l'an 4e de la liberté 421 à 422
Réflexions sur la manière dont on fait la guerre
Il est deux espèces de guerre ; celle de la liberté, celle de l'intrigue et de l'ambition ; celle du peuple ; celle du despotisme. Il est facile de les distinguer à des caractères certains. Lorsqu'une nation puissante fait la guerre de la liberté, elle se lève toute entière ; elle marche sous des chefs qu'elle a choisis entre les plus zélés défenseurs de l'égalité
(1) Laponneraye publie l'article ci-dessus (t. I, pp. 471 à 480) ; il le fait précéder des réflexions suivantes : « Nous étions en guerre depuis le mois d'avril avec les Prussiens et les Impériaux ; plusieurs mois s'étaient écoulés ; et nos armées n'avaient encore fait aucun progrès; il régnait dans leurs rangs une impéritie, une désorganisation qui compromettaient gravement les intérêts et l'indépendance de la Patrie. Pour peu que les ennemis euusent été entreprenants, nous aurions été enfoncés et battus sur tous les points. Robespierre s'élève avec une énergique indignation contre cette manière de faire la guerre; il déplore surtout qu'au lieu de se borner à d'insignifiants résultats, elle ne serve pas à affranchir les peuples voisins du joug de la tyrannie qui pèse sur eux; il accuse de trahison et de perfiidie ceux qui la dirigent et termine son article en promettant une liberté prochaine aux peu-
et de la cause populaire. Au moment où elle la déclare, des préparatifs formidables ont assuré le succès de ses entreprises. Son objet est sublime; sa force est invincible; ses mesures sont sages et grandes; ses attaques promptes et irrésistibles. Elle veut; et la foudre tombe au milieu de ses ennemis; tous les tyrans pâlissent sur leurs trônes ébranlés, et se hâtent de prévenir leur ruine, en désarmant sa colère; tous les ennemis du dedans ont caché leurs fronts dans la poussière. Le mot de trahison est inconnu, parce que personne n'oseroit trahir ; la défiance est bannie, parce que le peuple a mis sous ses pieds tous ses oppresseurs. Une telle guerre est terminée presqu'aussitôt que commencée; elle ne coûte aucunes alarmes qu'aux despotes ; elle ne fait point acheter de pénibles succès, par des torrens de sang.
Voilà la guerre de la liberté!
Voici celle du despotisme. Les cours s'accordent pour se faire une guerre apparente, funeste seulement aux nations qu'elles trompent pour les asservir. En vain deux peuples seroient-ils disposés à s'unir; une barrière fatale les sépare : ils ne peuvent se toucher que par le choc de deux armées qui s'égorgent pour les intérêts des ennemis de la liberté. La nation qui paroît attaquer reste, en efifet, sur la défensive. Loin de tomber sur ses ennemis de tout le poids de sa puissance, et de terminer la guerre par un effort décisif, elle consume ses forces dans de petits combats où les meilleurs citoyens périssent en détails ; tandis que des écrivains mercenaires amusent la curiosité publique, par les récits infidèles de quelques actions insignifiantes, ou de quelques avantages équivoques. Cependant les tyrans rassemblent de nouvelles armées contr'elle. Les ennemis naturels de l'égalité sont chargés de la défendre; et on s'en aperçoit à leurs fréquentes désertions, et à leurs perfidies continuelles. Toutes les mesures nécessaires à la défense de l'état sont éternellement et impunément négligées; les places fortes dégarnies semblent attendre l'ennemi d'un côté, tandis que de l'autre on s'abstient scrupuleusement d'entrer dans les
pies qui, comme les Belges et les Allemands, gémissent encore dans les fers de l'esclavage ».
Cité seulement par Léonard Gallois (p. 128), cet article est longuement étudié par E. Hamel (t. II, pp. 267 à 369); G. Michon (ibid., p. 125) en reproduit un passage.
siennes, et d'envahir son territoire. Cependant les ennemis du dedans lèvent une tête altière ; les factions s'agitent ; les conspirations se développent; le despotisme militaire règne ; et la nation reste dans le néant.
Quel est celui de ces deux tableaux opposés qui représente notre véritable situation ? Je ne décide pas cette question ; je laisse parler les faits.
Depuis trois mois nous avons déclaré la guerre au roi de Hongrie. Elle s'est réduite à des escarmouches, à des combats de partis, où une multitude de citoyens ont péri. A cela près, les quatre armées que la France entretient, étoient restées absolument oisives. Enfin, Luckner s'étoit avancé dans la Belgique; la première invasion des français avoit mis en leur possession quatre villes de cette contrée ; elle a prouvé à-la-fois, et la valeur de nos soldats, et les dispositions du peuple de ce pays à les accueillir. Les habitants d'Ypres, de Menin, de Courtrai, non contens de les recevoir, comme des frères, avec des transports de joie inexprimables, s'étoient empressés de se joindre à eux, pour les aider à se fortifier dans leur nouvelle conquête. Ils les avoient aidés aussi puissamment, après la prise de Courtrai, à vaincre plusieurs corps autrichiens, qui avoient disparu devant eux (2). Ces faits sont constatés par les dépêches de M. Luckner au corps législatif. Ce général annonçoit en même tems que la position, dont il s'étoit emparé, étoient infiniment avantageuses; et qu'il étoit très facile de s'y fortifier... Tout-à-coup le bruit se répand que Luckner doit abandonner les places qu'il vient d'occuper; et se replier sur Lille ...Bientôt, ce projet est exécuté... Les villes belgiques sont évacuées... L'on apprend qu'au même instant, les autrichiens y sont rentrés, et ont puni l'attachement que les habitans nous avoient témoigné, par des cruautés dignes de la cause des tyrans. On apprend un fait plus horrible; on dit, qu'en partant, l'un de nos généraux a fait mettre le feu aux faubourgs de ces villes infortunées (3).
(2) On peut voir ici la lettre, datée de Courtrai du imprimée
à la fin du numéro (Note de Robespierre qui n'indique pas la date).
(3) Voir dans le n° précédent (p. 222), un extrait d'une lettre de Lille au sujet de cette retraite et les causes de ce mouvement ordonné par La Fayette qui commandait en chef l'armée du Nord entre Dunkerque et Montraédy
Cependant, tandis que nos généraux rétrogradoient, ou restoient dans l'inaction, les autres despotes de l'Europe rassembloient leurs forces; déjà une armée nombreuse de prussiens est sur les bords du Rhin; les français rebelles, qui les attendoient paisiblement, se préparent à les seconder. Nos places fortes de ce côté sont encore sans défense, en dépit de toutes les réclamations ; et l'aristocratie perfide, qui est restée au milieu de nous, pour nous trahir, semble tendre les bras à l'aristocratie insolente, qui a fui, pour nous attaquer.
C'est dans ces circonstances, que nos généraux abandonnent leurs camps; viennent à Paris intriguer au château des Thuileries; et dicter des lois, au sein de l'assemblée nationale. Ils nous apprennent à-la-fois, que nos ennemis extérieurs se rassemblent; et qu'avant de leur faire la guerre, il faut dompter nos ennemis intérieurs; et ces ennemis intérieurs, qui sont-ils, suivant eux? Ce sont les citoyens qui se réunissent dans les sociétés patriotiques; ils en demandent la dissolution ; au nom de leur armée. Au nom de leur armée; ils dénoncent à l'assemblée nationale, l'assemblée nationale elle-même; c'est-à-dire, la portion du corps législatif, qui a paru la plus attachée aux droits du peuple... Voilà les faits, dont toute la France est témoin; voilà notre situation politique.
Convenez-donc, nous disent nos tyrans, que votre peuple est stupide et indigne de la liberté; renoncez à cette chimère. Non, ce n'est point le peuple qui est stupide, c'est vous, qui êtes également perfides et cruels; et si le peuple français n'avoit pas assez de vertu, pour se sauver luidans les camps de Maùlde, de Famars, de Pont-sur-Sambre et de Sedan. (Cf. Chuquet : La première invasion prussienne, p. 39).
La guerre avait commencé sous de tristes auspices, par de honteuses déroutes, comme celle du 28 avril devant Mons et Tournai; l'avance de Biron sur Quiévrain s'était changée en retraite et l'armée avait dû repasser la frontière en désordre. Cette attitude avait trompé l'Europe sur la valeur de l'armée française; les Autrichiens affichaient sur les arbres des routes, à l'adresse des fuyards, ces mots ironiques : « Vaincre et courir ».
Sur les rives du Rhin, les officiers trahissaient et désertaient en foule; mais ils attendaient le dernier moment, afin de pouvoir faire de l'espionnage pour le compte des émigrés et de l'étranger; ils étaient inscrits sur les registres du Luxembourg et de Coblentz, et continuaient à servir d*ns les rangs de l'armée grançaise. (Chuquet: ibid., pp. 41 à 47). Qu'on s'étonne, après cela, de l'état d'esprit de l'armée et de la nation à l'égard des officiers et des nobles.
même, j'oserois encore me reposer de son salut sur l'excès de vos crimes; si mes concitoyens étoient assez lâches, ou assez imbécilles pour fermer l'oreille à la voix de l'honneur et de la vérité, je m'adresserois aux hommes libres de toutes les nations. Je tracerai aux yeux de l'univers et de la postérité, le hideux portrait des oppresseurs de ma patrie; et l'humanité entière s'armera tôt ou tard pour les punir, ou pour exterminer leurs pareils.
Malheureux brabançons, et vous tous, peuples de l'Europe, qui fondiez sur notre exemple, l'espoir de votre liberté, ne vous découragez point ; gardez-vous de seconder les vues abominables des ennemis de l'humanité, en désespérant de la révolution universelle ; et sur-tout en nous imputant les crimes, commis en notre nom. Apprenez plutôt par notre propre expérience, à choisir des moyens plus sûrs de secouer le joug du despotisme qui pèse encore sur vos têtes. Non, ce n'est point le peuple français qui a refusé de tendre une main secourable aux infortunés liégeois (4) ; ce n'est point lui qui a opprimé les avignonais (5), qui se jettoient dans ses bras ; ce n'est pas lui qui a conçu l'affreux projet de cimenter la servitude des belges, en paroissant les défendre. Peuples étrangers, l'injure qui vous est faite nous est commune, nous la vengerons ensemble ; vous n'êtes opprimés que parce que nous ne sommes point encore libres. Les mêmes tyrans causent à-la-fois vos malheurs et les nôtres ; ne confondez point la nation française, avec de vils conspirateurs et d'indignes mandataires; eux seuls élèvent entre nous une fatale barrière. Nous avons confié à des nobles le soin de défendre la cause de l'égalité, et à des courtisans celui de combattre leurs frères, de détrôner les amis et les alliés de leurs maîtres. Nos anciens oppresseurs nous ont dit: « nous chérissons la liberté que vous avez conquise contre nous; nous voulons nous-mêmes immoler nos propres défenseurs, et diriger vos coups contre 'le sein de nos parens et de nos complices ». Et nous leur avons répondu: « Conduisez-nous, nous marcherons partout sur vos pas, avec une aveugle confiance; nous renonçons, sur votre parole, à l'usage de notre liberté et de notre
(4) Voir n'i, page 16, pour l'échec de la Révolution du Brabant.
(5) Allusion aux troubles d'Avignon de 1791 (voir ci-dessus, p. 85).
raison ». Avec quelle fidélité, nous avons jusqu'ici rempli notre promesse ! Ils nous suscitaient la guerre depuis deux ans ; loin de punir cet attentat contre la liberté, nous avons eu la complaisance de prévenir nous-même leur vœu, et de le sanctionner en quelque sorte par notre propre consentement (6). Ils alloient nous conduire, disoient-ils, jusqu'au sein des contrées souillées par le règne du despotisme, et sceller la liberté universelle, par les embrassemens fraternels des français et de tous les peuples de l'Europe. Ils nous ont enchaînés sur nos frontières ; ils nous ont permis seulement quelques combats partiels, funestes à la cause commune, et nous l'avons souffert. Ils nous ont trahi à Mons, à Tournay (7); et pour unique remède à ces maux, on a imaginé de punir ceux qui croiroient à la trahison; nous avons presque mis au rang des ennemis de l'état, ceux qui n'accorderoient pas une confiance entière à la cour et à ses créatures. Les patriciens ont déserté leurs postes ; plusieurs ont passé chez les ennemis ; et la confiance en leurs pareils n'en a été recommandée que plus rigoureusement. On s'est hâté d'augmenter leur pouvoir et de les revêtir d'une dictature terrible. Nous avions déclaré la guerre, et nous restions sur la défensive, sans que personne osât le trouver mauvais. On comptoit avec une exactitude vraiment ridicule, le nombre des hulans, et des soldats des gardes nationales qui avoient péri dans la petite guerre de postes, à laquelle nous nous amusions pour les menus plaisirs des despotes, en attendant le moment où leur ligue devoit être bien formée.
Enfin, ils croient que le moment est arrivé de recueillir le fruit de leurs crimes ; ils croient qu'ils n'ont plus rien à redouter d'un peuple dont ils se sont joués tant de fois impunément; ils viennent de surpasser, par un seul trait, toutes les horreurs qui souillent l'histoire des tyrans. Hélas! ils ont voulu accabler pour jamais, la cause de la liberté, en rendant exécrable, aux yeux des nations, le nom du peuple français, qui, le premier, en proclama les prin-
(6) Passage cité par G. Michon, ibid., p. 125.
(7) Allusion à la déroute du 28 avril au cours de laquelle furent immolés le général Théobald Dillon et un autre officier, le colonel Berthois, accusés par leurs troupes de trahison.
cipes éternels... Peuples, ne le croyez pas, vous serez vengés... Quand nous serons libres; et ce moment est moins éloigné qu'ils ne pensent. Ne haïssez point la liberté; ne détestez que ses oppresseurs; et que leurs forfaits même vous apprennent à la chérir davantage. C'est sa beauté divine qui a excité la rage des monstres qui osent la souiller. Jamais les tyrans ne commirent des crimes aussi lâches, parce que jamais peuple ne fit un si noble effort, pour affranchir l'humanité de leur joug odieux; il étoit arrêté que ce (sic) période de l'existence des sociétés, devoit à-la-fois enfanter, et la morale la plus pure et les passions les plus hideuses; les plus sublimes vertus et les plus abominables forfaits. L'univers est encore dans les douleurs de l'enfantement de la liberté. Tous les vices qui opprimoient les nations, ont rugi aux premiers symptômes qui présageoient sa naissance; et ils se liguent tous, pour l'étouffer dans son berceau. Nous-mêmes, encore imbus des misérables préjugés que le despotisme a enfantés, portant encore la cicatrice des fers dont nous fumes long-tems chargés, nous avons trop secondé leurs infâmes complots par notre déplorable légèreté et par notre stupide crédulité. Nous avons fait des lois excellentes; et ce sont les seules qui ne sont point exécutées. Nous avons confié notre fortune aux brigands qui nous avoient tant de fois dépouillés, notre bonheur et notre liberté aux éternels ennemis de l'égalité et de la vertu. Aussi, avec quelle cruelle dérision ils nous parlent de la sainteté des lois ! Avec quelle odieuse partialité ils réclament celles qui consacrent les derniers restes de notre servitude; et foulent aux pieds celles qui doivent régénérer nos mœurs, et fonder notre liberté! Comme ils sont inexorables, pour les foibles opprimés, pour le patriotisme trompé! Comme ils sont tendres et indulgens, pour les grands conspirateurs et pour les coupables puissans! Avec quel art perfide ils ressuscitent tous les anciens préjugés, toutes les vieilles habitudes qui garantissoient notre esclavage! Comme ils affectent de donner à l'opulence tous les droits de la vertu, et d'associer à l'idée de la pauvreté laborieuse, celle de tous 1 es vices ! Avec quelle coupable habileté ils honorent, sans cesse, leurs complices, pour avilir, et pour enchaîner le peuple ! Comme ils
méprisent la dignité d'homme, et comme ils oppriment l'humanité, en invoquant la déclaration des droits! Avec quelle lâche impudence, les factieux déclament contre les factions; les despotes contre le despotisme; les plus corrompus de tous les hommes contre la corruption et contre le vice! ...Ainsi, l'univers est encore le jouet et la proie d'un petit nombre de brigands... Amis de la liberté de tous les pays, rassurez-vous ! Le règne de l'imposture et du crime ne peut être éternel.
Ils ont pris soin de graver profondément dans nos âmes, le mépris des traîtres et la haine des despotes: une main toute puissante a écrit sur leurs fronts, leur sentence de mort, avec le sang des patriotes qu'ils ont immolés; et le sang qu'ils vont faire couler encore, ne l'effacera pas. Français, belges, allemands, esclaves malheureux des tyrans qui se sont partagé le genre humain, comme de vils troupeaux, vous serez libres; gardez-vous d'en douter: je le jure par l'incendie de Courtrai : par les enfans des brabançons, égorgés dans le ventre de leurs mères, et portés tout sanglans au bout des baïonnettes autrichiennes: je le jure par les mânes des avignonnais qui ont péri sous les coups de nos communs ennemis : je le jure par nos femmes et nos enfans, lâchement égorgés au champ-de-mars; par les défenseurs de la patrie, assassinés tant de fois en détail, et par les patriotes, entassés encore aujourd'hui dans nos cachots : je le jure par les armées étrangères, qui s'assemblent, et par les traîtres qui les appelent : je le jure par la déclaration des droits de l'homme, solennellement promulguée et insolemment violée ; par les calamités de vingt siècles, que nous avons à expier ; par nos aïeux que nous devons venger, par notre postérité que nous devons affranchir, et par nous-mêmes que nous devons sauver.
Sur la tactique du général Lafayette (8)
Ajax, roi des locriens, avoit laissé une si haute opinion de sa valeur, que ses concitoyens conser voient toujours sa tente au milieu de leur camp; l'ombre seule de ce héros gagnoit encore des batailles.
Nous avons un général qui semble avoir choisi pour modèle, l'ombre d'Ajax. La tente de M. Lafayette est au milieu du camp où il commande; mais elle est souvent déserte, comme celle du roi grec : ce général a la propriété de disparoitre de son camp par intervalles, pour huit ou quinze jours, sans que ni les ennemis, ni son armée s'en apperçoivent. La seule différence qui existe entre l'ombre d'Ajax et M. Lafayette, c'est que celui-ci ne gagne pas de batailles. Pyrrhus apprit aux romains l'art des campemens; Lafayette instruira les généraux qui le suivront dans l'art de voyager. Faire la guerre à la de tête de son armée (9), est une science commune, qui appartient aux héros vulgaires: être éloigné d'elle de soixante-dix lieues, plus ou moins, et faire la guerre: voilà le talent merveilleux, réservé aux êtres privilégiés, refusé à tout général qui n'a subjugé ou affranchi qu'un seul monde. Le général est-il au camp? Est-il au château des Thuileries? Est-il à Paris? Est-il à la campagne? Sont aujourd'hui autant des questions qui n'ont rien du tout d'oiseux, ni de ridicule, et dont la solution n'est pas même facile. Par exemple, au
(8) Robespierre revient encore sur l'attitude de La Fayette, quittant sans permission, le camp de Maubeuge menacé par les ennemis, pour venir, à la barre de l'Assemblée législative, exiger la punition de ceux qui avaient participé à la journée du 20 juin; et pour mieux démontrer l'analogie qui, à ses yeux, existe entre La Fayette attaquant les sociétés populaires et Léopold d'Autriche lançant son fameux manifeste du Ier mars contre les Jacobins, il établit un parallèle entre les phrases du général et celles contenues dans l'écrit impérial.
Laponneraye reproduit cet article (t. I, pp. 496 à 508). — L'Histoire parlementaire (t. XVI, pp. 32 à 41) le donne également. — Vermorel, dans son édition des Œuvres de Robespierre (Paris, F. Courbel, 1866, in-12), pp. 341 à 344, en donne de longs extraits. — Hatin (t. VI, p. 286), en reproduit un autre. — Ernest Hamel (t. II, pp. 307 à 311) l'analyse. — Léonard Gallois (p. 128) le commente et en cite un passage.
(9) Sic: Cette phrase doit être rétablie ainsi: « Faire la guerre à la tête de son armée >.
moment où j'écris, on regarderoit comme un homme très habile, celui qui pourroit dire, avec certitude, si M. Lafayette est enfin retourné à Maubeuge, ou si c'est Paris qui le recèle.
Cette nouvelle méthode de faire la guerre, a sans doute de grands avantages, ne fût-ce que celui de conserver le général, sinon à l'armée, du moins à la nation. Comment le battre, ou le faire prisonnier, s'il n'est pas même possible de le découvrir?
Au reste, qu'on examine bien ce système ; il est beaucoup moins extraordinaire, qu'on ne pourroit le croire, au premier coup-d'œil. Il [est] très-approprié à la nature et aux motifs de la guerre actuelle. Jamais guerre n'exigea plus d'entrevues secrètes ; plus d'entretiens intimes ; plus de confidences mystérieuses ; or, tout cela suppose des voyages, et oblige nécessairement le général à faire plus d'usage de chevaux de poste, que de chevaux de bataille.
Ce n'est plus un secret aujourd'hui pour personne, que le but de la guerre, n'est point de détrôner la maison d'Autriche, en Brabant : mais de rétablir son empire, en France. Ce n'est point Bruxelles qu'on veut affranchir ; c'est Paris que l'on veut réduire ; il s'agit non de dompter les factieux de Coblentz, mais de châtier les factieux de l'assemblée nationale et de la capitale. Le roi de Prusse et le roi de Hongrie, comme on sait, sont bien moins à craindre pour la France, que les municipaux et les sociétés des amis de la constitution : Léopold et Lafayette nous l'ont hautement déclarés (sic). Il faut épargner Coblentz, évacuer Courtrai, et préparer le siège du couvent des jacobins. Le véritable théâtre de la guerre n'est donc point la Belgyque (sic), c'est Paris. Le véritable quartier-général n'est pas au camp retranché de Maubeuge; il est dans le palais des Thuileries. Le Conseil de guerre, c'est le comité autrichien. A quoi servent ici la valeur et les talens militaires? Il n'est question que de stratagèmes politiques. M. Lafayette a donc moins besoin de conférer avec des officiers expérimentés, qu'avec des intrigans habiles. Au camp, il peut être facilement remplacé; mais au conseil secret, comment pourroit-on se passer de sa présence (10)?
(10) Vermorel ne donne pas les passages qui suivent. Il les résume en disant que « Robespierre développe cette accusation, en faisant des rapproche-
Eh ! d'ailleurs, pourquoi les autrichiens lui donneroientils quelqu'inquiétude, pendant son absence? Est-il en guerre avec eux? Que dis-je? Ne sont-ils pas ses alliés? Ne sont-ils pas ligués avec lui, pour rétablir en France le bon ordre, pour anéantir le règne des clubs, et rétablir celui de la loi? Regardez-vous cette réflexion, comme un trait d'ironie, ou comme une exagération? Non, c'est la vérité toute nue, c'est l'évidence dans tout son éclat. Interrogez plutôt les faits; lisez le manifeste de Léopold et lisez la lettre de M. Lafayette (il).
LÉOPOLD
(( L'empereur croit devoir au bien-être, de la France et de l'Europe entière, ainsi qu'il y est autorisé, par les provocations et les menées du parti des jacobins, de démasquer et de dénoncer publiquement, une secte pernicieuse, comme les vrais ennemis du roi très-chrétien, et des principes fondamentaux de la constitution actuelle, et comme les perturbateurs de la paix et du repos général » (12).
Lafayette
« Pouvez-vous vous dissimuler qu'une faction, et pour éviter les dénominations vagues, que la faction jacobite a causé tous les désordres? C'est elle que j'en accuse hautement )). (Lettre de Lafayette à l'assemblée) (13).
LÉOPOLD
« L'empereur est loin d'attribuer de tels procédés à la majeure partie de la nation, qui, ou gémit des maux que
ments entre le manifeste de Léopold et la lettre de Lafayette à l'Assemblée; il dénonce le général comme l'instrument des ennemis de la Révolution et donne incidemment son opinion sur la journée du 20 juin ».
(11) Je vais remettre ici sous les yeux du public, les principaux passages de ce double manifeste. {Note de Robespierre).
(12) Note officielle du prince de Caunitz (sic), à l'ambassadeur de France. (Note de Robespierre).
Le prince de Kaunitz (1711-1794) avait été ambassadeur en France sous Louis XV; chancelier de l'Empire, il était à la tête des affaires intérieures et extérieures de l'Autriche sous Léopold II. Il se démit de ses fonctions à l'avènement de François IL
(13) Voir ci-dessus, p. 165, note 1.
lui cause un parti fanatique, ou participe involontairement aux erreurs et aux préventions dans lesquelles on cherche à l'entretenir sur la conduite de sa majesté impériale. Découvrir les desseins véritables de sa conduite vis-à-vis de la France; voilà 'la seule arme à laquelle l'empereur souhaite pouvoir se borner de recourir, pour déjouer les artifices d'une cabale, qui faisant état dans l'état, et fondant son ascendant reprouvé par la loi, sur le trouble et la confusion, n'a d'autre ressource, pour se soustraire au reproche des embarras inextricables qu'elle a déjà préparés à la nation, que de la précipiter dans des embarras plus grands encore ».
Lafayette
(( C'est moi qui vous dénonce cette secte, organisée comme un empire à part; ...qui forme une corporation distincte au milieu du peuple français dont elle usurpe les pouvoirs en subjuguant ses représentans et ses mandataires ».
LÉOPOLD
Ils (les jacobins) nourrissent avec soin, les dissensions religieuses; anéantissent l'effet des vues tolérantes de la constitution, par l'alliage d'une intolérance d'exécution directement contraire. C'est à ce but qu'ils tâchent de rendre impossible, la réconciliation des partis opposés, et le raménement (sic) d'une classe qu'on s'est aliénée par les plus rudes épreuves auxquelles le cœur humain puisse être soumis, en lui enlevant tout espoir d'adoucissement et d'égards concilians...
« Ce sont les moteurs de ce parti qui, depuis que la nouvelle constitution a prononcé l'inviolabilité du gouvernement monarchique..., entraînent l'assemblée législative à s'attribuer les fonctions essentielles du pouvoir exécutif, forcent le roi à céder à leurs désirs par les explosions qu'ils excitent, et par les soupçons et les reproches que leurs manœuvres font retomber sur le roi.
Lafayette
<( Que la liberté religieuse jouisse de l'entière application des vrais principes ; que le pouvoir royal soit intact ; car il
est garanti par la constitution ; qu'il soit indépendant ; car cette indépendance est un des ressorts de notre liberté ; que le roi soit révéré ; car il est investi de la majesté nationale. Enfin que le règne des clubs anéanti par vous, fasse place au règne des lois ». (Lettre de Lafayette à l'assemblée nationale, du 1 6 juin 1792). « Poursuivez comme criminels de lèze-nation, les instigateurs des violences commises aux Thuileries le 20 juin; détruisez une secte qui envahit la souveraineté, tyrannise les citoyens. Donnez a l'armée l'assurance, que la constitution ne recevra aucune atteinte. (Discours de Lafayette à l'assemblée nationale, du 28 juin).
« M. le Président; j'emporte un regret vif et profond de ne pouvoir aprendre à l'armée que l'assemblée nationale a déjà statué sur ma pétition... Tant qu'il existera une secte pernicieuse... (Lettre de Lafayette à l'assemblée nationale, du 30 juin) (14).
Quelle conformité de vues et de langage, entre les ennemis du dedans et ceux du dehors ! Est-ce notre liberté que M. Lafayette veut attaquer? Point du tout: il veut rétablir l'ordre et la tranquillité ; il veut anéantir la tyrannie des sociétés patriotiques, et faire respecter l'autorité royale. Pourquoi les monarques autrichiens nous ont-ils menacés? Pourquoi nous font-ils la guerre? Est-ce pour renverser notre constitution et pour nous donner des fers? Non, c'est pour notre bien ; c'est pour protéger l'autorité constitutionnelle du roi, et la nation elle-même, contre ces mêmes factieux, contre ces clubs que M. Lafayette vous dénonce, avec eux, comme les auteurs de tous les désordres. Détrui-
(14) E. Charavay, ibid., p. 314, analyse cette lettre qu'il reproduit en partie. L'original est aux Archives nationales (C. 358). Lue à la séance du 30 juin, elle fut renvoyée à la Commission extraordinaire des Douze. La veille, à sept heures du scir, La Fayette avait quitté Paris pour regagner son camp de Maubeuge. Il r.e devait pas tarder à dése^er.
Mais, auparavant, il fait une dernière tentative ; il s'arrange avec Luckner qui recule en Belgique pour prendre le commandement de l'armée du Nord (voir ci-dessus, page 223, note') ; et il organise un véritable complot militaire ayant pour but de transporter la Cour à Compièerne, afin de lui rendre toute sa liberté d'action. Dans le cas où il n'eut pas été possible au roi de sortir de Paris, l'armée de La Fayefte aurait immédiatement marché sur la capitale (H:<;to;rt> Parlementaire, t. XVI, lettre de Lally-Tolendal du 9 juillet, et celle de La Fayette du 8; pp. 243 à 246).
sez les clubs, réprimez les factieux; respectez et perfectionnez la constitution, selon les vues de M. Lafayette et des princes autrichiens, et vous aurez la paix. Et vous voulez que M. Lafayette fasse la guerre aux autrichinens ! Et pour quel motif? Avons-nous de meilleurs amis, des précepteurs plus sages que les rois de Bohème et de Hongrie? (15). Lafayette dira-t-il qu'ils attentent à notre indépendance ; et qu'ils ne doivent pas vouloir notre bien, malgré nous-mêmes? Mais quand on est d'accord au fond, peut-on être si scrupuleux sur les formes? Eh! lui-même ne s'est-il pas élevé au-dessus de toutes les lois? Et ne donne-t-il pas des ordres, au nom de l'armée ? Ne f oulet-il pas ouvertement aux pieds, et l'indépendance de l'assemblée nationale et la liberté du peuple et de la constitution? Il est donc parfaitement d'accord avec la maison d'Autriche sur la forme, autant que sur le fond. Léopold dans son manifeste, paroissoit seulement désirer un changement dans les accessoires de la constitution; Lafayette la renverse toute entière. Léopold sembloit exprimer modestement le vœu de la destruction des clubs patriotiques ; Lafayette demande impérieusement, itérativement, en personne et par écrit, à l'assemblée nationale elle-même, l'anéantissement de ce droit sacré de s'assembler paisiblement, que nos lois nouvelles garantissent à tous les français, comme le palladium de notre liberté ; il la demande au nom de la force armée dont il prétend disposer. Léopold, prince étranger, allié de Louis XVI, n'avoit blessé nos droits que dans un écrit, et d'une manière indirecte et conditionnelle; Lafayette, français, armé pour défendre le peuple français, les a ouvertement attaqués. La nation s'est levée pour châtier Léopold; laissera-t-elle Lafayette impuni? Ou ce qui est la même chose, le reconnoîtra-t-elle pour maître.
Léopold n'étoit que le précurseur de Lafayette. François, Frédéric-Guillaume (16), ne sont que ses auxiliaires; tous ne sont que les agens de la cour des Thuileries.
Le manifeste même que je viens de citer, et que Lafayette ose citer dans sa lettre à l'assemblée nationale,
(15) Tout ce paragraphe, jusqu'à cet endroit, est reproduit par Hatin (ibid., t. VI, p. 286).
(16) L'empereur d'Autriche et le roi de Prusse.
ne fut-il pas évidemment l'ouvrage de cette même cour, dont Lafayette est depuis long-tems le conseiller intime, et dont il se déclare aujourd'hui le champion contre l'assemblée nationale (17)? C'est un des crimes de cette lâche coalition de nobles et d'intrigans, déshonorée par le rôle hypocrite qu'elle joua dans l'assemblée constituante, liguée avec la cour pour trahir la nation, et dont Lafayette est le chef. En voulez-vous une démonstration complète? Rapprochez des faits qui sont des époques dans notre révolution. Dans la lettre écrite le 13 mars 1791, par le roi à l'assemblée nationale (18), pour annoncer qu'il accepte la constitution, il insinue très-clairement, qu'il la prend, en quelque sorte à l'essai (19); et il déclare nettement qu'il doute si elle pourra marcher sans quelques modifications, Aucun homme, à portée d'observer les ressorts des opérations politiques, n'a douté dans le tems, que cette lettre n'eut été dictée par cette coalition, qui, depuis le départ du roi, dirigeoit toutes ses démarches ; on a vu dans cette espèce de restriction de Louis XVI, le germe de ce système des deux chambres, et du rétablissement d'une caste privilégiée, auquel la faction dominante à la cour aspiroit visiblement. Mais remarquez maintenant comment cet acte d'acceptation est combiné avec le manifeste de Léopold. Ce prince rappelé (sic) expressément l'acte d'acceptation de Louis XVI en ces termes : « Sa Majesté très-chrétienne, dit-il, déclara par sa lettre à l'assemblée nationale du 15 septembre (20), qu'elle acceptoit la constitution ; qu'à la vérité, elle n'appercevoit point dans les moyens d'administration, toute l'éner-
(17) Voir ci-dessus, sur ce manifeste et ceux qui l'ont inspiré et rédigé, la note i de la page 233.
(18) Robespierre parait commettre une erreur de date. La lettre du roi, acceptant la Constitution, est du 13 septembre et non du 13 mars 1791 (Tourneux, ibid., t. I, n° 3080: Lettre du Roi portée à l'Assemblée nationale par le ministre de la Justice, le 13 septembre 1791. Paris, Imp. royale, 1791, in-8° de 4 p., reproduite par le Moniteur, réimp., t. IX, p. 655).
(19) Lorsqu'il dit, après avoir fait connaître son acceptation: « Je manquerais cependant à la vérité si je disais que j'ai aperçu dans les moyens d'exécution et d'adaministration (de cette Constitution) toute l'énergie qui serait nécessaire pour imprimer le mouvement et pour conserver l'unité dans toutes les parties d'un si vaste empire; mais puisque les opinions sont aujourd'hui divisées sur ces observations, je consens que l'expérience seule en demeure juge ».
(20) Voir la note 18 ci-dessus. — La date du 15 au lieu du 13, portée dans le manifeste de Léopold, d'après Robespierre, est erronée.
gie qui seroit nécessaire pour imprimer le mouvement dans toutes les parties d'un si vaste empire ». Il reproche amèrement dans le même manifeste, avec une naïveté qu'on n'auroit pas attendue d'une majesté impériale et autrichienne, à tous les français patriotes, qu'il nomme jacobins, de compromettre le salut de la France, par leur inflexibilité à repousser tout changement, même dans les accessoires de la constitution.
Léopold préparoit les esprits à tous les projets des ennemis de la révolution; Lafayette les exécute. Le manifeste de Léopold fut l'occasion de la déclaration de guerre ; la guerre est entre les mains de Lafayette, un moyen d'allumer la guerre civile, et d'anéantir la liberté. Elle est le lien qui unit tous les ennemis cachés et publics, intérieurs et extérieurs du peuple français pour l'exécution de cette coupable entreprise. Dans cette exécrable société, le roi de Prusse, celui de Hongrie, mettent leurs armées, l'appareil de leur puissance ; Lafayette, son hypocrisie, sa faction, sa popularité expirante, ses infâmes liaisons, ses abominables intrigues, l'art de la calomnie et de la séduction, qu'il épuise vainement sans doute, pour égarer les fidèles défenseurs de la patrie (21).
Le moment étoit enfin arrivé, où cette conspiration générale devoit éclater. Pour s'élancer dans sa carrière criminelle, Lafayette n'attendoit plus qu'une occasion favorable à ses vues. Il falloit un prétexte, pour palier une démarche audacieuse qui le prononçât, comme le chef du parti de la cour. Il s'est appliqué à le faire naître ; et il prétend l'avoir trouvé dans les événemens du 20 juin. Je puis m'expliquer librement sur ce rassemblement; j'ai assez prouvé mon opposition à cette démarche, par des faits aussi publics que multipliés (22). Je l'ai regardée comme impolitique et
(21) Vermorel reprend à cet endroit le passage qui suit.
(22) Robespierre s'était opposé au mouvement du 20 juin; il refusa de prêter son concours à cette manifestation dont les Girondins, évincés du pouvoir, prétendaient tirer parti. Averti par Chabot qu'ils avaient essayé de circonvenir, Robespierre s'était élevé, aux Jacobins, contre une insurrection partielle dont les conséquences lui paraissaient pouvoir être dangereuses pour la liberté (voir son discours du 13 juin. — Aulard, t. III, p. 894. — Déposition de Chabot dans le procès des Girondins : Histoire parlementaire, t. XXX, pp. 28 et suivantes. — Réponse de Robespierre à Jérôme Petion: Lettres de Robespierre à ses Commettants, n° 7, i1* série, p. 315).
sujette à de graves inconvéniens. Je n'ai pas besoin de dire, que l'extravagance aristocratique a pu seule concevoir l'idée de la présenter comme un crime populaire, comme un attentat contre la liberté et contre les droits du peuple. Ce qu'il importe d'observer ici, ce qui est démontré à mes yeux et à ceux de quiconque connoît ce qui s'est passé ; c'est que la cour et Lafayette ont fait tout ce qui étoit en eux, pour la provoquer, pour la favoriser, en paroissant l'improuver ; c'est que ce dessein est trop clairement indiqué par l'étrange affectation, avec laquelle ils cherchèrent, dans les jours qui le précédèrent, et où ill étoit déjà annoncé, à braver l'opinion publique, et à lasser la patience des citoyens, par des actes aussi contraires à la sûreté de l'état, qu'aux intérêts de la liberté ; c'est que les lettres de Lafayette à l'assemblée nationale et au roi, ont été combinées, avec l'époque de cet événement prévu. Sans doute, il avoit pensé, comme tous ses complices, que quelques pures, quelques légitimes que fussent les intentions du peuple, un grand rassemblement pourroit produire quelque crime individuel, qui pourroit servir de prétexte, pour le calomnier, et pour décrier ou persécuter les amis de la liberté. La vertu populaire et la raison publique déconcertèrent ses projets et les efforts même de ses émissaires. Mais il n'en poursuivit pas moins le dessein qu'il avoit formé de fonder sur cet événement une espèce de manifeste royal et autrichien, pour colorer la révolte qu'il méditoit contre la souveraineté nationale (23). De là l'acharnement absurde avec lequel tous les écrivains soudoyés par la cour s'efforcent de diffamer aux yeux de la France entière le peuple de Paris, ses magistrats et toutes les sociétés patriotiques de l'empire; de là les accusations intentées contr'eux, au nom de Louis XVI, devant le corps législatif ; de là les proclamations qu'il adressa à tous les directoires, au sujet du rassemblement du 20 juin ; de là les adresses insolentes et aristocratiques envoyées peu de jours après, par plusieurs directoires à l'assemblée nationale. De là, la visite véritablement séditieuse de Lafayette lui-même, à l'assemblée
(23) Vermorel supprime le passage qui suit. — E. Hamel: Histoire de Robespierre, t. II, p. 298: Jugement sur cette journée; l'opinion et le rôle de Robespierre.
nationale; de là, ces déclamations criminelles, où il dénonce, avec un emphase si ridicule, les citoyens de Paris, comme coupables d'avoir outragé la nation, dans la personne de son représentant héréditaire, et demande vengeance de la journée du 20 juin, au nom de son armée et de tous les honnêtes gens. De là, la dernière lettre, où il se plaint de ne pouvoir porter à l'armée l'assurance que son vœu est adopté ; et annonce qu'il part, quoiqu'il soit douteux s'il est parti. De là, ces pétitions incendiaires, colportées dans l'armée par Lameth et autres complices de Laf ayette, pour la soulever contre le peuple français (24).
Pour oser déclarer la guerre à sa patrie, il falloit qu'il eut l'air >de ne point attaquer la nation : mais un troisième parti, qui n'étoit point celui de la cour et de l'aristocratie, et qui cependant seroit présumé ennemi de la liberté et de la constitution: Laf ayette a donc présenté les patriotes, le peuple, tout ce qui n'est point sa faction, comme une secte particulière, qu'il a appelée, qu'il a fait appeler par tous les écrivains qu'il coudoie, tantôt républicaine, tantôt jacobite, à laquelle il impute tous les maux qu'il a causés, tous les crimes de la cour et de l'aristocratie... C'est sous ce nom, qu'il prétend accabler le peuple, avec le nom du roi, avec les forces de la cour, de la noblesse, des prêtres séditieux, des puissances étrangères, et tous les citoyens, pervers ou stupides, qu'il pourra égarer, ou attacher à sa fortune. On voit qu'en cela, il s'accorde parfaitement, avec nos ennemis extérieurs, qui, pour ne point paroître combattre la volonté de la nation; pour diviser les français, et ménager en même tems, l'opinion de leurs propres sujets, déclarent qu'ils ne prennent les armes, que contre cette même faction jacobite, à qui il supposent (25) le pouvoir de maîtriser le peuple français... Voilà toute politique de ce héros... Eh bien ! qu'il comble enfin, la mesure de ses crimes ; qu'il passe le Rubicon, comme César (26), ou plutôt que, comme Oc-
(24) Vermorel reprend ici.
(25) Sic. Cette faute se trouve dans le texte.
(26) On assure que, plusieurs années avant la révolution, les plaisans de la cour lui avoient donné le nom de Gilles-César {Note de Robespierre).
C'est ainsi nue l'appelait plaisamment Mirabeau. — Ce sobriquet de Gilles- César avait été appliqué, si nous en croyons le comte De La Marck par le duc de Choiseul à La Fayette, lors de son retour d'Amérique. Le ministre,
tave, à qui il ressemble beaucoup mieux, aux talens près, il se cache au fond de cale, tandis qu'on donnera la bataille d'Actium... Citoyen ingrat et parjure; hypocrite et vil vil conspirateur, que tout le sang qui coulera, retombe sur la tête sacrilège. Tu as dit dans ta lettre à l'assemblée, en parlant de tes complices: « je déclare que la nation française, si elle n'est pas la plus vile de l'univers, peut et doit résister à la coalition des rois » ; et moi je dis, que si le plus dangereux de ses ennemis et le plus coupable de tous les traîtres n'est pas bientôt exemplairement puni, nous sommes en effet, la plus vile nation de l'univers, ou du moins nos représentans sont les plus lâches de tous les hommes (27).
[Préambule du 3e article]
Dans les tems où nous sommes, il importe de jeter quelquefois un regard sur le passé, et de le comparer avec le présent. Comme le grand défaut de notre nation, et le malheur peut-être de l'humanité, est de ne reconnoître la vérité, que quelque tems après le moment, où elle pouvoit être utile, il est bon de se reporter quelquefois à ce moment, afin d'éviter au moins la même erreur pour l'avenir (28).
Ce motif me détermine à publier ici des réflexions que j'avois adressées à tous les bons citoyens, à l'époque du manifeste et de la mort de Léopold, et peu de tems avant la déclaration de la guerre. Je le fais, avec d'autant moins de répugnance, que les vérités morales et politiques sont bonnes à répandre dans tous les tems ; et que celles qui sont consignées dans l'écrit que je vais mettre sous les yeux du public, s'appliquent particulièrement à notre situation actuelle (29).
agacé des éloges sans fin prodigués par des dames dans son salon au jeune marquis, aurait dit: « Pour moi, Mesdames, je ne vois dans La Fayette que Gilles-César ». (E. Charavay, ibid., p. 238). Est-ce parce que La Fayette se pénommait Gilbert?
(27) Vermorel reproduit les trois dernières pages jusqu'à la fin.
(28) c Toutes les prévisions de Robespierre, dit G. Michon (ibid., p. 124), s'étaient réalisées; il retrouva dès lors sa popularité; mais le peuple se rendit compte trop tard de sa clairvoyance ».
(29) Le discours de Robespierre est du 26 mars; il produisit, même à l'étranger, une forte impression. Le 2 avril, Pellenc écrivit à La Marck:
Aux Amis de la Constitution Sur les circonstances actuelles
Du mois de mars 1792.
Une conspiration formidable, tramée dès long-tems contre notre liberté, étoit près d'éclater. La guerre civile s'allumoit au moment où la guerre étrangère nous menaçoit ; les prêtres secouoieht les torches du fanatisme et de la discorde; des administrateurs infidèles secondoient leurs fureurs et favorisoient les comptais de tous les ennemis de la révolution; une coalition fameuse par ses attentats contre la liberté naissante, dominoit à la cour ; elle occupoit les premiers emplois dans nos armées; le gouvernement
« Quant aux Jacobins, de peu s'en est fallu que Robespierre y fit passer une adresse à toutes les sociétés affiliées pour les provoquer à donner leur vœu pour la paix ». (Correspondance de Pellenc avec M ercy- Argent eau et La Marck (1791-1792) publiée par Hans Glagau, p. 309).
En publiant ce discours dans le n° 8 de son journal, Robespierre explique dans la note ci-dessus les motifs qui le détermine à le livrer à la publicité. (Laponneraye, t. II, p. 10 à 21. — Aulard: La Société des Jacobins, t. III, p. 451). — Le Journal des Débats, etc., de la Société n'en donne qu'une partie, et passe sous silence justement celle relative à la paix (n° 167). — E. Hamel (t. II, pp. 158 à 161) l'analyse longuement, en en commentant l'esprit et les incidents auxquels donnèrent lieu trois points de ce discours que critiqua le girondin Guadet, lors de la demande d'impression et d'envoi de cette adresse aux sociétés de province.
Après avoir pris connaissance du discours de Robespierre, tel qu'il le reproduit lui-même ci-dessus, le lecteur jugera si les trois critiques de Guadet étaient fondées:
L'orateur de la Gironde reprochait à Robespierre : d'avoir dit qu'on demandait la guerre sans but et sans y être préparé, critique amère des décisions prises par les sociétés patriotiques comme les Jacobins ; « d'avoir prétendu que la nation était maîtresse de la paix ou de la guerre, et d'avoir montré la paix comme le seul moyen de salut, donnant ainsi tort d'avance au ministère patriote et semant le découragement parmi les sociétés populaires ».
Pour ces deux premiers points, il s'en fallait de beaucoup aue Robesnierre eut été aussi affirmaMf qu'on aurait pu l'inférer des observations de Guadet.
On en jugera en lisant le texte.
Le troisième grief, plus précis, concernait le passasre de l'adresse où Robespierre mettait en quelque sorte la Révolution française sous la protection de la Providence (voir ci-après, page 2^1). Guadet s'étonnait « au'avant travaillé avec tant de couraee pendant trois ans pour tirer le peuple de l'esclavage du despotisme, Robespierre put concourir à le remettre ensuite sous l'esclavage de la superstition ».
Robespierre répondit aussitôt à Guadet. Ce deuxième discours, d'une haute portée morale, est publié par Laponneraye (t. I, pr>. 304 à yri) et en résumé dans l'Histoire parlementaire (t. XIII, p. 443); E. Hamel l'analyse, t. II, pp. 162 à 166.
nous trahissoit ; nul ne s'occupoit du salut de l'état. Au milieu de tous ces désordres, des cris de guerre se faisoient entendre; on ne songeoit ni à étouffer les troubles du dedans, ni à soulager le peuple, ni à protéger les soldats patriotes, persécutés par un ministère odieux, ni à le forcer à donner des armes aux gardes nationales, ni à pourvoir à la défense nos frontières. D'un côté l'indolence, la foiblesse, de l'autre la tyrannie, l'aristocratie, le machiavélisme sembloit présider aux destins de la France ; et sans le courage inébranlable des bons citoyens, sans la patience invincible, et le sublime caractère du peuple ; il eût été permis à l'homme le plus ferme de douter du salut public ; lorsque la providence, qui veilla toujours sur nous, beaucoup mieux que notre propre sagesse, en frappant Léopold, parût déconcerter les projets de nos ennemis, au moins pour quelque tems (30). Ce délai suffit, pour donner à l'humanité le tems de respirer. Il remet entre nos mains notre destinée et celle du monde.
Saurons-nous mettre à profit cette grande occasion, qui nous est offerte, de réduire tous les tyrans > à l'impuissance de nous nuire et de nous opprimer ? C'est en avoir triomphé, que de connoître et de dévoiler les secrets de leur ténébreuse politique. Quelle soit donc long-tems présente à tous les esprits, cette fameuse correspondance concertée entre le cabinet de Vienne et le comité des Thuileries.
Exciter, entretenir les troubles du dedans, et nous susciter en même-tems la guerre au dehors, pallier ce double projet, en l'imputant aux amis les plus zélés de la constitution; détruire les sociétés patriotiques, et pour cela les décréditer dans l'opinion publique, par l'imputation vague et insignifiante de républicanisme, les accuser de vouloir changer le gouvernement, en même-tems qu'on travailloit à détruire la liberté, tel est tout le plan de conjuration qu'elle vient de révéler aux yeux de l'univers.
Ainsi donc tous les sophismes, toutes les calomnies par lesquelles les ennemis hypocrites de la constitution s'efforcent de dégrader l'esprit public, et d'énerver le caractère national, nous les avons retrouvées dans la bouche de Léopold. Il est curieux de voir les agens, interprètes des volon-
(30) On sait que l'empereur d'Autriche mourut le 2 mars 1792.
tés du cabinet des Thuileries, parler de la dignité nationale, et annoncer le désir de maintenir la paix ; lorsque de concert avec eux, Léopold, nous menaçoit de la guerre; il est curieux de les voir défendre les patriotes de France, et prêcher contre eux la croisade, par l'organe de l'empereur des allemans. Mais, voyez comme celui-ci nous développe lui-même le projet de nos ennemis intérieurs; voyez, avec quelle affectation, il rappelé le passage de la lettre de Louis XVI du mois de septembre 1791, où en acceptant la constitution, il annonce d'avance, des obstacles à son exécution qui pourroient un jour en exiger le changement; rappelez-vous qui a dicté cette lettre ; je veux dire la coalition, qui depuis le départ du roi dirigea toutes ses démarches, en même tems qu'elle cherchoit à maîtriser l'assemblée constituante; écoutez ce même Léopold, reprocher aux sociétés patriotiques le dessein de vouloir troubler l'état, en se refusant à toute espèce de conciliation, sur ce qu'il appelé les accessoires de la constitution. Est-il clair que le but de la faction qui dirigeoit la cour; étoit d'établir ce système des deux chambres, annoncé dès long-tems, et d'élever la puissance d'un parti sur les ruines de la liberté publique? Est-il clair qu'il faut rapporter à ce projet et l'intervention des puissances étrangères qu'ils appeloient à leurs secours, et les désordres qu'ils excitoient, au dedans(3i)? Les perfides! et ils ont osé nous imputer ces troubles ! ils ont osé nous charger de leurs propres crimes ! Que dis-je? Ils ont réussi à tromper une foule de citoyens de bonne foi ! Ils ont ligué contre la liberté, tous les hommes ignorans, foibles ou timides; ils ont formé dans la nation un troisième parti sous la dénomination de modérés, dont ils se sont déclarés les chefs et les protecteurs; ils n'ont rien négligé pour présenter aux yeux des français et des étrangers, tous les amis de la constitution et de la patrie, comme une secte particulière aussi opposée à l'intérêt général, que le parti connu sous le nom d'aristocrates. Réunis à ces derniers, ils auroient bientôt accablé les patriotes, et ramené sous des formes nouvelles l'empire du despotisme et de l'aristocratie, ou plutôt le règne des
(31) Voir ci-dessus, p. 239 et p. 240, ce qui est dit du manifeste, de la lettre du roi du 13 septembre 1791, etc.
crimes et des factions. Pour mieux cacher leurs desseins, ils avoient créé des sociétés séduisantes pour les hommes froids et pusillanimes ; ils avoient fait arborer à leurs partisans et à leurs créatures, une devise qui annonçoit le le rigorisme le plus scrupuleux en fait de constitution (32) : mais depuis qu'ils ont choisi Léopold pour leur interprète; depuis que, de concert avec eux, le despote autrichien a daigné emprunter leur langage et revêtir le costume des feuillans; depuis qu'ils se sont déclarés patriotes et français à la manière du chef de nos ennemis étrangers, l'homme le plus crédule a pu apprécier leur système et tous les prosélites qu'ils avoient égarés, peuvent sans scrupule abjurer leur doctrine, pour professer avec nous les principes de la véritable religion politique, c'est-à-dire, ceux de l'égalité, de la liberté, de l'humanité et de la constitution.
Telle étoit cependant la trame qu'ils avoient ourdie contre le salut public, lorsque Léopold mourut. Presqu'au même instant, un ministre fut frappé d'un décret d'accusation (33); les autres disparurent successivement (34).
Le nouveau ministère s'annonce avec des circonstances qui peuvent être regardées comme d'heureux présages, et qui semblent permettre aux amis de la liberté de se livrer aux charmes de l'espérance.
Au reste, louer les ministres nouveaux, seroit un trait de flagornerie, d'autant plus servile et d'autant plus gratuit, que bientôt leurs œuvres mêmes peuvent les louer, et les mettre même au-dessus des éloges. Bientôt une épreuve décisive nous apprendra, si la conversion de la cour est sincère, si l'esprit du ministre est changé avec les ministres. Qu'ils tiennent en tout une conduite opposée à celle de leurs prédécesseurs ; que la franchise et la probité du gouvernement écartent tous les maux que sa perfidie nous atti-
(32) Une affiche in-folio piano, annonçant la publicité des séances du Club, porte les devises ci-après : « Vivre libre ou mourir. Avis au public. Société des Amis de la Constitution séante aux Feuillants. La constitution, toute la constitution, rien que la constitution! ». (Imp. de l'ami de la Constitution, s.d. — Tourneux, ibid., t. II, n° 9864).
(33) De Lessart, ministre des affaires étrangères, décrété d'accusation le io mars 1792.
(34) Voir ci-dessus, pp. 89 à 91, la prise du pouvoir par les Girondins les 15 et 23 mars.
roit ; que les vrais patriotes soient protégés ; que le peuple soit honoré et respecté, non par de vains discours, mais par des actes de justice et de fidélité soutenus; que l'ordre et la prospérité renaissent ; et nous aurons pour le pouvoir exécutif autant de vénération, qu'il nous a inspiré jusqu'ici d'inquiétude et de défiance.
Avec un ministère patriote et éclairé, à quelles douces espérances ne pouvons-nous pas nous livrer ? Quel obstacle pourroit résister à son union sincère avec tous les bons citoyens? Quel est en France l'ennemi assez audacieux et assez puissant, pour lutter à-'la-f ois contre le peuple et contre le gouvernement? Quel autre motif a pu enhardir les prêtres séditieux à troubler l'ordre public; les directoires perfides et les tribunaux aristocratiques, à persécuter le patriotisme, et à opprimer la liberté, si ce n'est la protection du ministère précédent? Au dehors quelle puissance osera nous menacer, quand la paix intérieure et une administration loyale nous mettront en état de déployer toutes les forces de ce superbe empire? Quelle puissance eût osé en concevoir l'idée, sans cette coupable trahison ? Les cours étrangères sont-elles plus redoutables, ou plus entreprenantes aujourd'hui, que la mort du chef de l'empire et de la maison d'Autriche doit les occuper de soins plus pressans, pendant un tems plus que suffisant, pour donner à un gouvernement fidèle le tems d'affermir, au sein de l'état, le règne des lois et la souveraineté nationale.
Hâtons-nous d'éclairer les nations de l'Europe sur les sinistres projets des traîtres qui avoit formé cette lâche conjuration contre l'humanité entière; que le nouveau ministre rappelé tous ces dangereux intrigans, que nous avons payés trop chèrement et trop stupidement jusques ici, près des cours étrangères, pour nous calomnier aux yeux de l'univers, et pour troubler le cours d'une révolution qui tôt ou tard doit changer ses destinées. Dissipons tous les nuages que la perfidie avoit réplndus sur la situation et sur les dispositions de la France. Proclamons solennellement dans toutes les langues, les principes sacrés, sur lesquels reposent notre constitution, la garantie de la fraternité, que nous avons jurée à toutes les nations. Que le peuple français alors parle avec la majesté qui lui convient ; qu'il trace
autour des despotes, le cercle de Popilius (35) et si ces démarches sont faites avec la franchise et la solemnité (sic) qu'elles exigent, vous verrez les despotes vous demander humblement la paix, et vous donner une satisfaction entière. S'ils la refusent, alors nous ferons la guerre : mais malheur aux tyrans et aux traîtres! alors portons nos coups dans les endroits où le despotisme peut être frappé à mort. Que la nation se lève toute entière; faisons la guerre du peuple, et non celle des rois; marchons sous des chefs dignes de le guider, dont les mains ne soient souillées, ni des dons corrupteurs des cours, ni du sang des citoyens; célèbres par leurs vertus civiques, et non par le massacre des plus zélés défenseurs de la patrie (36). Combattons, non pour procurer des pompes triomphales et une puissance dangereuse à ces patriciens intrigans, qui ont jusques ici fomenté nos divisions, et causé tous nos maux: mais pour rétablir le règne de l'égalité et de la justice. Les Romains refusèrent de vaincre sous les drapeaux des Décemvirs ; mais ils citèrent au tribunal des lois, l'infâme assassin de Virginie et de la liberté, et ils triomphèrent ensuite des ennemis de l'état. Ce n'est pas à ces conditions que les factieux, les tyrans, les vampires de l'état veulent la guerre: mais ce n'est qu'à ces conditions qu'une nation digne de la liberté peut la faire. C'est à ces conditions seules que des ministres et des représentans amis du peuple peuvent la proposer. Il faut enfin, que cette guerre ne ressemble en rien à celles que provoquent les caprices des rois; les intrigues des cours, ou l'intérêt des factions. Il faut que les drapeaux même qui brilleront à la tête de nos armées, en rappelent le sacré caractère; qu'ils présentent aux regards des français et des étrangers, cette inscription nouvelle: Paix, liberté universelle, guerre seulement aux despotes. Marchons à nos ennemis, non comme des hommes
(35) Le consul romain Popilius Laenas, envoyé en ambassadeur auprès du roi de Syrie pour négocier d'une affaire délicate, et celui-ci, ayant demandé à consulter son conseil, Popilius traça un cercle autour du roi lui enjoignant de lui donner une réponse avant d'en sortir, ce que fit le monarque. Depuis, l'expression : Enfermer quelqu'un dans le cercle de Popilius, signifie le mettre dans une situation dont il ne peut sortir d'une manière évasive.
(36) Allusion à La Fayette et aux massacres du Champ de Mars du 17 juillet 1791.
légers ou injustes, qui veulent punir les peuples des crimes de leurs tyrans: mais comme des amis de l'humanité, qui veulent châtier l'insolence des tyrans, et venger les outrages des peuples. Marchons, après avoir prouvé à l'univers que notre modération et notre justice égalent notre courage.
Si nous suivons ces principes, si nous déployons ce caractère énergique et sage, nous serons libres, malgré la guerre ; et si les puissances étrangères la préviennent, nous serons libres plus sûrement encore sans la guerre. Une révolution amenée par la raison, doit s'achever naturellement par les raison, par les progrès de l'esprit public ; et à quoi tient-il que nous soyons heureux et libres, si un gouvernement juste s'unit à des représentans fidèles, pour ramener, au milieu de nous, le règne de l'égalité, des lois et de la justice ?
C'est au sein d'une telle paix, que se développeront les vertus civiques qui font la gloire et le bonheur de la société; que s'anéantiront toutes les coupables espérances de l'ambition, du fanatisme ou de la tyrannie. Une fois établie en France, la liberté, par le cours naturel des choses, étendra d'elle-même ses paisibles conquêtes dans le reste du monde ; quand les peuples sont assez éclairés et assez malheureux pour vouloir être libres, ils le sont. Les tyrans tombent d'eux-mêmes, quand ils sont mûrs. L'heureuse contagion de nos principes, et le spectacle de notre gloire et de notre bonheur amèneront insensiblement cette époque; et alors l'Allemagne n'aura plus besoin de nos armes, pour secouer le joug du despotisme; que nous n'avons eu besoin du secours de l'Allemagne, pour renverser la bastille et conquérir une constitution. Mais quoi que nous fassions, si notre gouvernement n'a point changé de système et de principes ; ou si nous n'avons pas assez d'énergie, pour forcer notre gouvernement à respecter les droits de la nation, la guerre et la paix nous conduisent également à la servitude.
Que nous reste-t-il donc à faire dans ces momens décisifs, pour le salut de l'état et de la liberté? Préparons-nous à la guerre: veillons sur nos ennemis intérieurs, et surtout, éclairons l'opinion publique qui seule fait la destinée des peuples et des gouvernemens, qui règne sur les despotes
eux-mêmes, et qui les anéantit, lorsqu'ils n'ont point fait alliance avec elle. Après avoir combattu le despotisme, déclarons la guerre à toutes les factions. Prévenons ce système de désorganisation et de troubles, qui est la dernière ressource des ennemis de la liberté. Rallions-nous sous l'étendard de la constitution, la constitution, qu'ils n'invoquoient jadis que pour l'anéantir. Ne soyons pas trop blessés de ses vices, et croyons qu'elle a un assez grand prix, puisque le but des ennemis de la liberté est de la détruire. Songeons qu'elle a en elle-même, le principe immortel de sa perfection. Ses vices appartiennent aux hommes, ses bases sont l'ouvrage du ciel. Réconcilions avec la liberté tous les hommes honnêtes; mais foibles ou ignorans, que l'intrigue ou la calomnie en ont éloignés. Forçons-les à connoître et à chérir le véritable patriotisme.
Le patriotisme n'est ni inconséquent, ni léger, ni turbulent, comme les enfans des préjugés et des passions ; il est doux, fier, calme, intrépide, comme la raison, et comme la vérité, dont il tire son origine. Le patriotisme n'est que la vertu dans tout son éclat, et la nature humaine, dans toute sa dignité. Il paroît exagéré, mais seulement aux hommes lâches et dégradés ; à-peu-près comme la fleur des champs paroît un colosse monstrueux à l'insecte qui rampe à ses pieds, ou comme la lumière semble trop vive aux yeux des oiseaux de la nuit. Le patriotisme ne court point après les frivoles distinctions, et les honneurs créés par l'orgueil ou par les préjugés. Il peut aimer la gloire, mais il ne la courtise jamais avec inquiétude; il compte trop sur elle, pour en être jaloux. S'il accepte les charges publiques, sans répugnance, ce n'est que dans les tems où Phocion boit la ciguë, où Caton, dans la tribune du peuple romain, est assailli par les pierres de Clodius, où les Graches (37) expirent sous le poignard des patriciens. Jamais il n'habita un seul instant dans une âme où fut conçue un sentiment vil, où fut formée la pensée d'une action lâche ou injuste. Il est au-dessus de tous les succès, comme de tous les revers. Si la liberté triomphe, il s'occupe non de sa gloire, mais des moyens d'accroître le bonheur de son pays ; si elle succombe, il cherche quel dernier service, son désespoir peut lui rendre
(37) Sic, pour Gracques.
encore. S'il ne peut lui être utile, il perce lui-même son sein généreux, plutôt que de voir le visage odieux du tyran. Alors même, il ne blasphème point encore contre la vertu: le héros de la liberté expirant, est plus grand, plus heureux que le tyran, élevé sur un char de triomphe: sa mémoire sera respectable et chère à la dernière postérité ; le lieu où reposera sa cendre, sera un temple sacré pour tous les hommes qui naîtront après lui ; et, s'il existe quelque chose après la vie: si l'éternel auteur de la nature, dont l'idée éleva et consola les âmes de tous ses pareils, 'au milieu des plus redoutables épreuves, n'est point une douce illusion, il ne sera point étranger à ce grand être qui mit dans son sein cette force divine, et cette flamme céleste nui l'animoit. Citoyens, qui osez vous dire les défenseurs de la liberté, c'est à vous de justifier ce titre auguste. Réalisez le vœu de Platon, lorsqu'il s'écrioit: « Oh! si la vertu pouvoit se montrer toute nue. aux regards des mortels, de quel brûlant amour elle embraseroit tous les cœurs ! » C'est à vous de la faire briller aux yeux de tous vos concitovens dans tout son éclat, et dans toute sa maiesf é : faites ref entir dans tous les cœurs sa voix puissante et irrésistible. Pour relever l'éclat de ses charmes, placez, s'il le faut, à côté d'elle, le soectre hideux de l'hypocrisie, le squelette dégoûtant de l'envie, la horde impure de tous les vices, et sur-tout la tyrannie entourée de victimes, tnuiours abreuvée et toujours altérée de sang humain. Citovens. voilà les armes invincibles avec lesouePes vous devez les combattre: voilà la véritable puissance dont vous êtes investis Français, si vous versez des larmes au récit des actions vertueuses, si vous frémissez au nom des tyrans, aux cris de leurs victimes : si vous regardez comme une injure personnelle, toute acte d'onpression, exercé contre vos semblables, vous êtes libres. Non, Français, vous n'êtes point corrompus: ne crovez point à ceux oui vous adressent cette iniure, pour vous forcer à la mériter: ne regardez point leurs mœurs, ne regardez point les intrigans qui paroissent dans les révolutions, comme l'écume s'élève sur la surface d'une liqueur oui fermente: regardez le peuple: comptez tous les traits héroîoues aue la révolution a produits: et croyez à la vertu. Amis de la constitution, répandez ces saintes
maximes, et montrez-en le modèle ; c'est ainsi que vous graverez 1a liberté, non sur nos murailles, et sur de froids monumens, mais dans tous les cœurs ; c'est ainsi que vous l'affermirez sur ses véritables bases, les mœurs, l'amour de la patrie et de l'humanité.
Du camp de Courtrai, le 29 juin 1792. L'an 4e de la liberté
Depuis que nous sommes partis de Lille, nous avons pris quatre villes, Bervic (38), Menin, Ypres et Courtrai ; cette dernière nous a donné plus de peine, parce qu'elle est plus forte; M. de Valence (39), qui commandoit l'avant-garde, a été blessé ; le feu a duré, depuis sept heures du matin jusqu'à onze heures, où nous nous sommes emparés de la ville ; nous y avons été fort bien reçus; tous les habitans de la ville se sont réunis à nous, pour faire des tranchées, afin de nous mettre à l'abri du feu de l'ennemi; nous avons déjà dans Menin, trois cents brabançons qui ont pris les armes avec nous, et dans Courtrai, il y a dix compagnies de formées, et qui sont enragées au feu ; nous avons eu une attaque le 28 de ce mois, qui a été très piquante. Nos brabançons se sont supérieurement bien montrés ; nous avons perdu environ quarante hommes; un fort nous a empêché d'aller plus loin, il étoit rempli d'émigrés, de prêtres réf ractaires, et environ quinze mille hommes; aujourd'hui 29 juin, nous avons avancé sur ce fort, à deux heures du matin; le feu a duré jusqu'à dix heures; nous nous sommes emparés des émigrés, des prêtres et des prisonniers, que la cavalerie a conduits à Lille ; nous avons repoussé nos ennemis, notre avant-garde est de dix mille hommes, etc. (40).
(38) Sic, mis pour « Wervicq ».
(39) Jean-Baptiste-Cyrus-Marie-Alexandre Thimbrune, comte de Valence (1757-1822), le gendre du marquis de Sillery-Genlis, général attaché à l'armée de Dumouriez, le suivit, en avril 1793, dans sa défection; fut, sous l'Empire, sénateur de la Marne (Histoire de Reims, t. II, p. 431).
(40) Rapprochés des faits signalés ci-dessus et qui marquèrent la reculade de l'armée du Nord qui ne devait pas tarder à dégarnir la frontière, les détails sur l'avance de juin contenus dans cette lettre adressée à Robespierre, sont intéressants à noter.
Articles contenus dans ce numéro 48 pages (423 à 470)
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