MM. G. AUBERT
B. Blumenkranz; B. Ouvrier; R. Garmy; J. Dautry;
sous la direction de Marc BoULOISEAU.
iqio
La publication de ce dernier volume des Discours a beaucoup tardé. Sa préparation était néanmoins très avancée lorsque survint le décès de Georges Lefebvre, en août 1959. Mais il fallait attendre que la vente des précédents volumes procurât à la Société des Etudes Robespierristes les moyens financiers nécessaires pour couvrir ces nouveaux frais d'impression. Leur accroissement continu ne facilita pas notre projet, d'autant que nous ne pouvions réduire le nombre des pages du manuscrit. A côté des grands rapports dont la reproduction intégrale s'imposait, nous avions retenu nombre de brèves interventions dont l'importance des motifs exigeait une présentation suffisante. Albert Soboul s'est chargé de cette tâche pour la presque totalité des sécmces, tandis que j'assumais la collation des extraits de journaux et leur annotation. Celle-ci a été limitée aux références des textes, aux identifications d'individus, aux rappels des travaux qui avaient apporté sur les événements considérés, quelques renseignements inédits. Mais l'on sait que sur cette période de la Révolution existe une véritable bibliothèque d'ouvrages, d'articles, de Mémoires contemporains dont iénumération eût été fastidieuse et la consultation peu rentable. On ne saurait, d'autre part, évoquer, à propos des Discours, tous les événements dont cette période est remplie. Il s'agit d'un recueil de textes et nous nous sommes bornés à leur édition critique.
Si l'examen des journaux de l'époque a constitué notre source essentielle, nous avons également puisé dans les séries des Archives nationales, notamment dans la série C, des éléments intéressants que la publication concomitante des Archives parlementaires nous avait révélés. Cette confrontation s'est étendue du 15 nivôse au 15 germinal an II (1) ; il nous a malheureusement été impossible de la pousser plus loin. D'autre part, la série F' nous a fourni des documents originaux publiés ou omis par Courtois (2)
(1) Tomes LXXXIU à LXXXVH (1" série) pubUés par le C.NJLS., de 1962 à 1967.
(2) Pièces trouvées dans les papiers de Robespierre et complices..., brumaire an in, 1 vol. in-S» (B, N., 8° Le 38i044, Bibl. Ch. des Dép., coll. Portiez, t. 396, n*> 9); Rapport de la commission Courtois, le 16 nivôse an III, 1 vol., in-S»; Papiers inédits trouvés chez Robespierre, Saint-Just, Payan..., supprimés ou omis par Courtois..., Paris 1828, 3 v<rt., in-8«.
en faible nombre il est vrai, et qui permettent de mesurer l'importance des destructions intervenues après Thermidor. Ces pièces sont parfois difficiles à dater, lorsqu'il s'agit par exemple des brouillons de discours. Ils gardaient cependant leur place ici, même s'ils n'avaient pas été prononcés par leur auteur (3).
On notera enfin l'évolution de la presse sous le Gouvernement révolutionnaire. En fait elle est dirigée et surveillée par le Comité de salut public qui subventionne les journaux « bien pensants » (4). // en résulte une certaine uniformité quant à la transcription des débats parlementaires (5). Les textes sont souvent identiques tout au moins pour plusieurs paragraphes. Néanmoins dans bien des cas, et non des moindres, ils se complètent et un passage, résumé ici, est reproduit dans une autre feuille, le même rédacteur n'ayant pu noter la totalité du discours. C'est là un fait que les historiens ont négligé en se référant exclusivement au Moniteur (6) ou au Journal de la Montagne. Celui-ci, sorte d'organe officiel des Jacobins (7), fut à plusieurs reprises, l'objet de vives attaques (8). Robespierre se plaignit de l'inexactitude avec laquelle on y reproduisait ses paroles (9) et, à partir d'octobre 1793, les rédacteurs lui soumirent les textes qui le concernaient (10). D'autre part des variantes apparaissent surtout après nivôse, et témoignent d'une opposition latente qu'il convenait de faire ressortir. Ceci explique pourquoi nous avons parfois retenu, pour une même inter-
(8) Voir ci-après n"* 89 et 105. Par contre nous avons estimé que le Projet rédigé par Robespierre du rapport fait à la Convention par Saint- Just, contre Fabre, Danton, Philippeaux, Lacroix et C. Desmoulins (Paris 1841, in-8<» 31 p.; B.N.. 8° Le ^*743) avait sa place dans les discours de Saint- Just et non dans ceux de Robespierre (Voir A. Mathiez, « Les notes de Robespierre contre les Dantonistes » {Anri. révol., 1918, p. 433-468).
(4) Voir M. BouLOiSEAU, Les débats parlementaires pendant la Terreur (A.H.R.F. 1963, p. 337). Collot-d'Herbois dénonça le 13 nivôse, VAnti-Brissotin (Aulard, V, p. 589); Chasles, le Rougyff (p. 569) et Tallien, le Courrier républicain et les Annales patriotiques (16 ventôse, p. 674). Cf. aussi A. Mathiez, «La presse subventionnée en l'an II» {Ann. révol., 1918, p. 112).
(5) Lorsque les textes étaient publiés au Bulletin de la Convention, on se bornait à les reproduire et le Journal de Paris (22 déc. 1793, p. 1434) écrit à ce propos : « Notre intention étoit d'insérer dans notre feuille de ce jour la réponse de Roberspierre aux citoyennes adm.ises hier à la barre. Mais elle n'a pas été imprimée au Bulletin ».
(6) Il rendit un compte substantiel des séances des Jacobins à partir du 8 septembre 1793. Aulard le trouve plus complet que le Journal de la Montagne et l'utilise souvent (V, 391). Mais il signala, pour brumaire, les négligences des rédacteurs (p. 478).
(7) Le Journal des Débats et de la correspondance des Jacobins cessa de paraître le 23 frimaire an II avec le n° 556.
(8) Voir ci-après, séances des 80 août 1793 (n» 27) et 28 ventôse (n» 101). Voir Aulard, V, 696.
(9) Il aurait dit au ministre Garât, à propos des débats des Jacobins : « Ces comptes rendus sont faux et les Jacobins qui les rédigent sont des traîtres » (Mémoires de Garât, éd. de 1862, p. 299; cité par E. Hamel, III, 80, note 1).
(10) Cf. ci-après, séance du l*' frimaire, p. 194, note 8.
vention, plusieurs extraits dont le sens général était identique, mais entre lesquels existaient des différences sensibles dans la forme. Nous avons également reproduit les passages correspondants de journaux publiés à l'étranger, dont la Gazette de Leyde (11).
Enfin, pour les séances de Thermidor le dépouillement exhaustif de la presse a démontré que si les quelques feuilles parues au soir du 9, avant la chute des Robespierristes, conservèrent leur ton habituel, celui-ci se modifia dans le récit des séances que publièrent leurs numéros suivants. On s'y inspira visiblement d'un modèle composé par les triomphateurs du jour, et auquel, par suite, il convient d'accorder un crédit relatif.
Nous ajouterons que les références aux ouvrages courants de même que la présentation, sont identiques à celles des précédents volumes. Ainsi AuLARD concerne La Société des Jacobins (Paris, 1895, 6 vol. in-4^) ; E. Hamel : Histoire de Robespierre (t. III, 1867) ; BucHEZ et Roux : Histoire parlementaire de la Révolution française (Paris 1834-38, 40 vol.); G. Walter : Robespierre 2^ éd. (Paris 1946, 1 vol.) (12); Arm. révol. : Annales révolutionnaires, et A.H.R.F. : Armales historiques de la Révolution française. Quant à la réimpression du Moniteur nous avons continué à la mentionner sous le sigle Mon. adopté au début de notre publication (13).
Marc BOULOISEAU
(11) Titre exact : « Nouvelles extraordinaires de divers endroits », publiées à Leyde (G. Walter, Catalogue des journaux révolutionnaires. Bibliothèque nationale. n° 946).
(12) Les mentions des interventions de Robespierre ayant été complétées par G. Walter dans son édition définitive (Paris 1961, 2 vol. in-S") nous en avons également utilisé le t. II, p. 295-322.
(13) A cause des confusions de dates causées dans plusieurs journaux par l'adoption du calendrier républicain, nous n'avons utilisé celui-ci qu'à partir du 8 brumaire (24 octobre).
1. ~ SÉANCE DU 27 JUILLET 1793 Nomination de Robespierre au Comité de salut pubuc
Jeanbon-Saint- André annonce que la mauvaise santé de Gasparin (1) l'oblige de quitter le Comité de salut public. Au nom de ce dernier, il propose le remplacement de Gasparin par Robespierre, Sa proposition est adoptée (2).
Mention dans Mon., XVII, 256; Meram uniocnel, XXJX. 442; Bataoe, n* 165, p. 664: Noaoelles polUiqaes, 28 juillet, p. 836; Joamal de Paris, n* 209, p. 840; Abrimattar aniotnd. t. III. n' 21 1. p. 840: Ckromqae de Ptrit. a" 129, p. I ; Amulet palriotiqua, n* 208. p. 960: Joanui et Sablier, n* 740^ pu 3; TTiermomUn àajoar, p. 238.
K® intervention : Sut le sucre et le café, denrées de première nécessité
Le 26 juillet 1793, sur le rapport de Collot-d'Herbois (3) la Convention avait décrété l'accaparement crime capital, et avait fixé la nomenclature des denrées de première nécessité (4). Le lendemain, le décret fut modifié et la liste complétée. Après discussion, et sur observation en particulier de Robespierre, le sucre et le café furent rangés au nombre de ces denrées (5).
Courrier français, t. XXV. nP 209, p. 219; Batave, n* 165, p. 664; Quotidienne,
28 juillet, p. 820.
« Robespierre est convenu que le sucre et le café ne servent qu'à
alimenter des besoins factices, mais il a prétendu ensuite que l'habitude a sur nous un tel empire, que ce seroit priver le peuple d'une grande jouissance que de ne pas lui conserver ces deux denrées coloniales dont il fait un usage si fréquent.
Fabre d' Eglantine, considérant le sucre comme un des remèdes que la médecine employé avec le plus de succès, a eu les mêmes conclusions que Robespierre; et l'assemblée les a adoptées. »
Mention dans Journal de France, n" 309, p. 3; Merane anicersel, XXIX, 444 et 445; Gazette de France, n° 209, p. 906; Courrier anicersel, 29 juillet, p. 3: Journal des Débats et Décrets, n" 313. p. 351 ; Joamtl de SoUier, t. V. a' 741, p. I ; Joamal da Soir, n° 309, p. 3; Joamal et affiches de Haate-Garomte, n* 63. p. 254, Aaditear nationtl n» 310. p. 6 (6).
(1) Député des Bouches-du-Rhône. Voir sa lettre de démission dans M. Bou- LOisEAU, Supplément au Recueil des Actes du Comité de salut public, 1*' vol., p. 372,
(2) Cf. E. Hamel, III, 81. La veille déjà, Robespierre avait assisté à la séance du Comité (Voir A. Aulard, Recueil des actes du Comité de salut public..., V, et M. BotTLOiSEAU, Robespierre, coll. Que sais-je, p. 79).
(3) Voir ce rapix)rt dans Journal des Débats et Décrets, n° 313, p. 351-56.
(4) Mon., XVII, 242.
(5) Cf. H. Calvet, L'accaparement à Paris sous la Terreur, p. 16.
(6) Rien dans le Mon., ni dans Hamel, ni dans G. Walteb.
2® intervention : Pour le renvoi d'une lettre de Custine au Comité de salut public
Un secrétaire donne lecture d'une lettre de Custine, datée du 26 juillet 1793, de l'Abbaye. Custine proteste contre son arrestation, le 22, et demande qu'un décret d'accusation soit porté contre lui, afin qu'il puisse confondre ses calomniateurs (1). On réclame le renvoi au Comité de salut public. Thuriot, sous prétexte qu'il ne faut pas surcharger ce Comité et s'agissant d'une question militaire, demande le renvoi au Comité de la guerre. Après les observations de Robespierre, la lettre de Custine fut renvoyée aux Comités de salut public, de la guerre, et de sûreté générale.
Gazette nationale, ouïe Moniteur univer8el,n°211,p. 899; Quotidienne, 28juillet,p.320; Révolutions de Paris, n" 210, p. 72 (2).
« Robespierre aîné. Il est question d'un général qui est accusé d'avoir tramé une conspiration contre la patrie et non pas seulement de mesures militaires : ceci intéresse le salut public. »
Mention dans Courrier universel, 2S juillet, p. 4.
2. - SÉANCE DU 28 JUILLET 1793 Pour le renvoi au Comité de salut public d'une demande d'accusation
CONTRE BOYER-FONFRÈDE, CaRRA ET R. DUCOS
Le 8 juillet 1793, au nom du Comité de Salut public, Saint-Just avait présenté à la Convention un rapport sur les députés mis en état d'arrestation par décret du 2 juin (3). Ce n'est que le 28 juillet que Barère, au nom de ce même Comité, soumit à la délibération de l'Assemblée, le projet de décret de Saint-Just relatif à cette affaire. Il fut adopté sans discussion. Gaston, représentant de l'Ariège, proposa que le décret d'accusation fût étendu à Boyer-Fonfrède, Carra et Ducos; Robespierre demanda le renvoi de cette proposition au Comité de salut public, ce qui fut adopté.
Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n° 212, p. 904 (4) ; Journal des Débats et Décrets, no 315, Tp.Sn.
« Robespierre. Je demande le renvoi de cette proposition au Comité de salut public. »
Sur LE PLAN d'éducation NATIONALE DE MiCHEL LePELETIER
Le 13 juillet 1793, Robespierre, au nom du Comité d'Instruction publique, après avoir rendu hommage à la mémoire de Michel Lepeletier, avait donné lectiu-e à la Convention, de son plan d'éducation nationale (5).
(1) Voir cette lettre dans Mon., XVII, 258.
(2) Mon,, XVII, 258 ; Arch. pari, LXIX, 501 . Rien dans Hahel, ni G. Wai.teb.
(3) Mon., XVII, 76, 146, 153.
(4) Mon., XVII, 268 ; Arch. pari., LXIX, 631 . Rien dans Hamel, ni G. Waltbb.
(5) Voir Discours... 4« part., p. 621.
U fut soumis à une commission de six membres en même temps que les autres projets relatifs au même objet (1). Le 26 juillet, ce Plan revenant devant l'Assemblée, Robespierre en demanda l'ajournement (2), et relut le 29, à la fois le Plan tout entier et le projet de décret qui l'accompagnait, auquel la commission avait apporté plusieurs modifications.
Raffron combattit aussitôt le système « d'éducation forcée », mais la discussion sur le fond ne s'engagea que le lendemain. Dans la suite, Robespierre fut remplacé, en tant que rapporteur, par Léonard Bourdon (3) qui fit l'éloge du projet le 30 juillet (4).
Courrier de V Égalité, t. V, n» 346, p. 237.
« Robespierre, chargé, au nom de la commission d'éducation, d'examiner ce plan, le présente à la discussion.
Citoyens, dit-il, tandis que nous sommes entourés de trahisons; tandis que des représentants du peuple perfides, répandent les blasphèmes contre la Convention nationale, il est beau de vous voir calmes au milieu de l'orage, vous occuper de l'éducation nationale. Continuons à régénérer le monde, et nous aurons bien mérité de la patrie.
La Convention nationale doit trois monumens à l'histoire : la constitution, le code des lois civiles, iéducation publique. La constitution est décrétée et adoptée dans presque toute la France. On s'occupe des lois civiles; et Lepeletier a fait, sur l'éducation, un travail auquel votre commission n'a fait qu'une modification. Lepeletier vouloit que l'éducation nationale fut forcée, c'est-à-dire, que tous les pères fussent contraints de faire élever leurs enfans en commun dans les écoles publiques. Or, cette méthode est destructive du droit des pères sur leurs enfans; elle est tyrannique et rappelle cet édit de Louis XIV qui avoit enlevé aux protestans leurs enfans, pour les faire élever dans les écoles de la catholicité. Après ce préliminaire, Robespierre fait lecture du plan de Lepeletier, modifié par la commission. »
Journal unioersel, n° 1345, p. 5339.
« Robespierre, au nom de la commission chargée de l'instruction publique, a lu le projet de Lepeletier avec quelques corrections. Il s'est élevé quelques débats : les uns voulaient l'ajournement, les autres paraissaient ne pas vouloir qu'on discutât ce travail. » Annales Patriotiques, n" 211, p. 971 ; Journal de Paris, n» 211, p. 848.
« Robespierre, rapporteur de la commission établie pour offrir un plan d'éducation nationale, annonce que le travail de Michel Lepe-
(1) Cf. J. Guillaume, ouor. cité. H, 88; Arch. pari., LXVin, 661, note 4.
(2) Id., p. 159; et Discours... 4* part., p. 634.
(8) Id., p. 198. Voir son rapport, p. 206. Le discours de Raffron est publié p. 170 et dans les Arch. pari., LXIX, 664.
(4) La Commission des Six lui substitua le l»' août un nouveau projet qui fut discuté le 18, mais sur lequel la Convention ne se prononça pas. Le plan de Lepeletier fut abandonné. Un député, Michel-Eldme Petit le trouvait dangereux (J. Guillaume, ouvr. cité, II, 553). Néanmoins, en nivôse an II, plusieurs Sociétés populaires réclamèrent son application {Idem, TU, 223).
letler a obtenu la préférence sur tous les autres; il en fait lecture, et n'y remarque qu'une seule modification, c'est que Lepeletier vouloit que l'éducation fût commune et forcée pour tous les enfans, au lieu que la commission pense qu'il faut laisser aux parens la liberté d'élever leurs enfans auprès d'eux, en leur donnant toutefois un stimulant pour les porter à les envoyer dans les écoles nationales. »
Feuille de Paris, nP 346, p. 4.
« Robespierre répond que le plan d'éducation publique ne peut être forcé, et qu'en cela, le plan de Lepeletier a reçu une modification, c'est qu'il adoptait l'éducation forcée et que la commission d'instruction publique a rejeté cette méthode, et a donné un aiguillon aux pères pour qu'ils envoyent leurs enfans aux écoles communes, ainsi la Convention peut tout au plus discuter s'il y aura une éducation commune. »
Mention dam Thermomètre du jour, 31 juillet, p. 254; Feuille du Salut public, n° 30, p. 2; Gazette de France, n* 21 1, p. 914; Auditeur national, n' 313, p. 4; Chronique de Paris, n" 134, p. 2; Courrier de la Convention, n" 2%, p. 2; Abriviateur universel, n° 212, p. 848, Annales de la République française, n° 214, p. 1068; A0iches d'Angers, n° 117, p. 480; Mercure universel, 30 juillet, p. 473; Journal de Perlet, n» 312, p. 477; Quo<i(fienrw, 30 juillet, p.4; Journal des Débats et Décrets, n° 315, p. 381 ; Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n" 212 (1).
Plan de Michel Lepeletier Education nationale.
La Convention nationale doit trois monuments à l'histoire; la Constitution, le code des lois civiles, l'éducation publique.
Je mets à peu près sur la même ligne l'importance comme la difficulté de chacun de ces grands ouvrages.
Puissions-nous leur donner la perfection dont ils sont susceptibles ! car la gloire des conquêtes et des victoires est quelquefois passagère; mais les belles institutions demeurent et elles immortalisent les nations.
L'instruction publique a déjà été l'objet d'une discussion intéressante ; la manière dont ce sujet a été traité honore l'Assemblée et promet beaucoup à la France.
J'avoue pourtant que ce qui a été dit jusqu'ici ne remplit pas l'idée que je me suis formée d'un plan complet d'éducation. J'ai osé concevoir une plus vaste pensée; et considérant à quel point l'espèce humaine est dégradée par le vice de notre ancien système social, je me suis convaincu de la nécessité d'opérer une entière régénération et, si je peux m'exprimer ainsi, de créer un nouveau peuple.
Former des hommes, propager les connaissances humaines; telles sont les deux parties du problème que nous avons à résoudre.
La première constitue l'éducation; la seconde, l'instruction.
Celle-ci, quoique offerte à tous, devient, par la nature même des
(1) Mon., XVII, 269. Rien dans Hamel, ni dans G. Walter.
choses, la propriété exclusive d'un petit nombre de membres de la société, à raison de la différence des professions et des talents;
Celle-là doit être commune à tous et universellement bienfaisante.
Quant à l'une, le comité s'en est occupé et il vous a présenté des vues utiles.
Pour l'autre, il l'a entièrement négligée.
En un mot, son plan d'instruction publique me paraît fort satisfaisant; mais il n'a point traité l'éducation.
Tout le système du comité porte sur cette base, l'établissement de quatre degrés d'enseignement, savoir : les écoles primaires, les écoles secondéiires, les instituts, les lycées.
Je trouve dans ces trois derniers cours un plan qui me pareût sagement conçu pour la conservation, la propagation et le perfectionnement des connaissances humaines. Ces trois degrés successifs ouvrent à l'instruction une source féconde et habilement ménagée et j'y vois des moyens tout à la fois convenables et efficaces pour seconder les talents des citoyens qui se livreront à la culture des lettres, des sciences et des beaux-arts.
Mfiis avant ces degrés supérieurs, qui ne peuvent devenir utiles qu'à un petit nombre d'hommes, je cherche une instruction générale pour tous, convenable aux besoins de tous, qui est la dette de la République envers tous; en un mot, une éducation vraiment et universellement nationale; et j'avoue que le premier degré que le comité vous propose, sous le nom d'écoles primaires, me semble bien éloigné de h présenter tous ces avantages.
D'abord, je remarque avec peine que jusqu'à 6 ans l'enfant échappe à la vigilance du législateur et que cette portion importante de la vie reste abandonnée aux préjugés subsistants et à la merci des vieilles erreurs.
A 6 ans, la loi commence à exercer son influence : mais cette influence n'est que partielle, momentanée; et par la nature même des choses elle ne peut agir que sur le moindre nombre des individus qui composent la nation.
Suivant le projet, il doit être établi environ 20 000 à 25 000 écoles primaires, c'est-à-dire à peu près une école par lieue carrée.
Ici commence à se faire sentir une première inégalité; car les enfants domiciliés dans la ville, bourg, village, où sera située l'école primaire, seront bien plus à portée des leçons, en profiteront et bien plus souvent, et bien plus constamment : ceux, au contraire, qui habitent les campagnes et les hameaux ne pourront pas les fréquenter aussi habituellement, à raison des difficultés locales, des saisons et d'une foule d'autres circonstances.
Cet inconvénient n'aura pas lieu seulement à l'égard de quelques maisons éparses et séparées : un très grand nombre de communes et de paroisses vont l'éprouver.
Il ne faut qu'un calcul bien simple pour s'en convaincre.
Il existe dans la République 44 000 municipalités : on propose l'établissement de 20 000 à 25 000 écoles primaires; il est clair que la proportion majeure sera à peu près de 2 paroisses par école. Or, personne ne peut douter que la paroisse où l'école sera placée aura de grands avantages sur la continuité, la commodité de l'instruction et pour la durée des leçons. f J*;'
Une bien plus grave inégalité va s'établir encore à raison des diverses facultés des parents : et ici les personnes aisées, c'est-à-dire le plus petit nombre, ont tout l'avantage.
Quiconque peut se passer du travail de son enfant pour le nourrir, a la facilité de le tenir aux écoles tous les jours et plusieurs heures chaque jour.
Mais quant à la classe indigente, comment fera-t-elle? Cet enfant pauvre, vous lui offrez bien l'instruction; mais avant, il lui faut du pain. Son père laborieux s'en prive d'un morceau pour le lui donner; mais il faut que l'enfant gagne l'autre. Son temps est enchaîné au travail, car au travail est enchaînée la subsistance. Après avoir passé aux champs une journée pénible, voulez-vous que, pour repos, il s'en aille à l'école, éloignée peut-être d'une demi-lieue de son domicile? Vainement vous établiriez une loi coercitive contre le père; celui-ci ne saurait se passer journellement du travail d'un enfant qui, à 8, 9 et 10 ans, gagne déjà quelque chose. Un petit nombre d'heures par semaine, voilà tout ce qu'il peut sacrifier. Ainsi, l'établissement des écoles, telles qu'on les propose, ne sera, à proprement parler, bien profitable qu'au petit nombre de citoyens, indépendants dans leur existence, hors d'atteinte du besoin : là ils pourront faire cueillir abondamment par leurs enfants les fruits de l'instruction; là il n'y aura encore qu'à glaner pour l'indigent.
Cette inégale répartition du bienfait des écoles primaires est le moindre des inconvénients qui me frappent dans leur organisation. J'en trouve un bien plus grand dans le système d'éducation qu'elles présentent.
Je me plains qu'un des objets les plus essentiels de l'éducation est omis : le perfectionnement de l'être physique. Je sais qu'on propose quelques exercices de gymnastique : cela est bon; mais cela ne suffit pas. Un genre de vie continu, une nourriture saine et convenable à l'enfance, des travaux graduels et modérés, des épreuves successives mais continuellement répétées, voilà les seuls moyens de créer les habitudes ; voilà les moyens efficaces de donner au corps tout le développement et toutes les facultés dont il est susceptible.
Quant à l'être moral, quelques instructions utiles, quelques moments d'étude, tel est le cercle étroit dans lequel est renfermé le le plan proposé. C'est l'emploi d'un petit nombre d'heures; mais tout le reste de la journée est abandonné au hasard des circonstances.
et l'enfant, lorsque l'instant de la leçon est passé, se trouve bientôt rendu, soit à la mollesse du luxe, soit à l'orgueil de la vanité, soit à la grossièreté de l'indigence, soit à l'indiscipline de l'oisiveté. Victime malheureuse des vices, des erreurs, de l'infortune, de l'incurie de tout ce qui l'entoure, il sera un peu moins ignorant que par le passé, les écoles un peu plus nombreuses, les maîtres un peu meilleurs qu'aujourd'hui; mais aurons-nous vraiment formé des hommes, des citoyens, des républicains; en un mot, la nation sera-t-elle régénérée?
Tous les inconvénients que je viens de développer sont insolubles tant que nous ne prendrons pas une grande détermination pour la prospérité de la République.
Osons faire une loi qui aplanisse tous les obstacles, qui rende faciles les plans les plus parfaits d'éducation, qui appelle et réalise toutes les belles institutions; une loi qui sera faite avant dix ans si nous nous privons de l'honneur de l'avoir portée; une loi toute en faveur du pauvre, puisqu'elle reporte sur lui le superflu de l'opulence, que le riche lui-même doit approuver s'il réfléchit, qu'il doit aimer s'il est sensible. Cette loi consiste à fonder une éducation vraiment nationale, vraiment républicaine, également et efficacement commune à tous, la seule capable de régénérer l'espèce humaine, soit pour les dons physiques, soit pour le caractère moreJ; en un mot, cette loi est l'établissement de l'institution publique.
Consacrons-en le salutaire principe; mais sachons y apporter les modifications que l'état actuel des esprits et l'intérêt industriel de la République peuvent rendre nécessaires.
Je demande que vous décrétiez que, depuis l'âge de 5 ans jusqu'à 12 pour les garçons et jusqu'à 1 1 pour les filles, tous les enfants, sans distinction et sans exception, seront élevés en commun, aux dépens de la République; et que tous, sous la sainte loi de légalité, recevront mêmes vêtements, même nourriture, même instruction, mêmes soins.
Par ce mode, suivant lequel je vous proposerai de répartir la charge de ces établissements, presque tout portera sur le riche; la taxe sera presque insensible pour le pauvre. Ainsi, vous atteindrez les avantages de l'impôt progressif que vous désirez d'établir; ainsi, sans convulsion et sans mjustice, vous effacerez les énormes disparités de fortune dont l'existence est une calamité publique.
Je développe en peu de mots les avantages, les détails et les moyens d'exécution du plan que je vous soumets.
Tous les enfants recevront le bienfait de l'institution publique durant le cours de sept années, depuis 5 jusqu'à 12 ans.
Cette portion de la vie est vraiment décisive pour la formation de l'être physique et moral de l'homme.
Il faut la dévouer tout entière à une surveillance de tous les jours, de tous les moments.
Jusqu'à 5 ans on ne peut qu'abandonner l'enfance aux soins des
mères; c'est le vœu, c'est le besoin de la nature : trop de détails, des attentions trop minutieuses sont nécessaires à cet âge; tout cela appartient à la maternité.
Cependant je pense que la loi peut exercer quelque influence sur ces premiers instants de l'existence humaine. Mais voici dans quelles bornes je crois qu'il faut renfermer son action.
Donner aux mères encouragements, secours, instructions; les intéresser efficacement à allaiter leurs enfants; les éclairer, par un moyen facile, sur les erreurs et négligences nuisibles, sur les soins et les attentions salutaires; rendre pour elles la naissance et la conservation de leurs enfants, non plus une charge pénible, mais, au contraire, une source d'aisance et l'objet d'une espérance progressive : c'est là tout ce que nous pouvons faire utilement en faveur des cinq premières années de la vie : tel est l'objet de quelques-uns des articles de la loi que je propose. Les mesures indiquées sont fort simples; mais je suis convaincu que leur effet certain sera de diminuer d'un quart pour la République la déperdition annuelle des enfants qui périssent victimes de la misère, des pré-jugés ou de l'incurie.
A 5 ans, la patrie recevra donc l'enfant des mains de la nature; à 1 2 ans, elle le rendra à la société.
Cette époque, d'après les convenances particulières et l'existence politique de la France, m'a paru la plus convenable pour le terme de l'institution publique.
A 10 ans, ce serait trop tôt, l'ouvrage est à peine ébauché.
A 12, le pli est donné et l'impression des habitudes est gravée d'une manière durable.
A 10 ans, rendre les enfants à des parents pauvres, ce serait souvent leur rendre encore une charge; le bienfait de la nation serait incomplet.
A 12 ans, les enfants peuvent gagner leur subsistance; ils apporteront une nouvelle ressource dans leur famille.
Douze ans est l'âge d'apprendre les divers métiers, c'est celui où le corps déjà robuste peut commencer à se plier aux travaux de l'agriculture. C'est encore l'âge où l'esprit déjà formé peut, avec fruit, commencer l'étude des belles lettres, des sciences, ou des arts agréables.
La société a divers emplois : une multitude de professions appellent les citoyens.
A 1 2 ans, le moment est venu de commencer le noviciat de chacune d'elles ; plutôt, l'apprentissage serait prématuré ; plus tard, il ne resterait pas assez de cette souplesse, de cette flexibilité, qui sont les dons heureux de l'enfance.
Jusqu'à 12 ans l'éducation commune est bonne, parce que jusque-là il s'agit de former, non des laboureurs, non des artisans, non des savants, mais des hommes pour toutes les professions.
Jusqu'à 12 ans l'éducation commune est bonne, parce qu'il s'agit de donner aux enfants les qualités physiques et morales, les habitudes et les connaissances qui, pour tous, ont une commune utilité.
Lorsque l'âge des professions est arrivé, l'éducation commune doit cesser, parce que, pour chacune, l'instruction doit être différente; réunir dans une même école l'apprentissage de toutes, est impossible.
Prolonger l'institution publique jusqu'à la fin de l'adolescence est un beau songe; quelquefois nous l'avons rêvé délicieusement avec Platon; quelquefois nous l'avons lu avec enthousiasme, réalisé dans les fastes de Lacédémone : quelquefois nous en avons retrouvé l'insipide caricature dans nos collèges; mais Platon ne faisait que des philosophes, Lycurgue ne faisait que des soldats, nos professeurs ne faisaient que des écoliers; la République française, dont la splendeur consiste dans le commerce et l'agriculture, a besoin de faire des hommes de tous les états; alors ce n'est plus dans les écoles qu'il faut les renfermer, c'est dans les divers ateliers, c'est sur la surface des campagnes qu'il faut les répandre; toute autre idée est une chimère qui, sous l'apparence trompeuse de la perfection, paralyserait des breis nécessaires, anéantirait l'industrie, amfugrirait le corps social, et bientôt en opérerait la dissolution.
Je propose que, f>our les filles, le terme de l'institution publique soit fixé à 1 1 ans ; leur développement est plus précoce, et d'ailleurs elles peuvent commencer plutôt l'apprentissage des métiers auxquels elles sont propres parce que ces métiers exigent moins de force.
Dans un moment je parlerai de l'éducation supplémentaire, offerte à tous les jeunes citoyens sans exception. Je parlerai aussi de cours d'études auxquels un petit nombre pourra se trouver porté par son goût, ses facultés ou son talent.
Mais tout cela est pour l'adolescence; on n'y sera pas admis avant 12 ans; tout cela est la suite de l'institution publique : il faut d'abord pour tous, que le cours entier de l'institution ait été parcouru.
Je reviens maintenant au mode d'en organiser les établissements.
Dans les villes pour chaque section, pour chaque canton dans les campagnes, d'ordinaire une seule maison d'institution pourra suffire. Il en sera établi plusieurs si la population l'exige; chaque établissement contiendra 400 à 600 élèves.
Je propose cette division, parce qu'elle concilie deux avantages : d'un côté elle diminue les frais qui sont moindres dans une seule grande maison que dans plusieurs maisons séparées; et cependant elle ne met pas une trop grande distance entre les enfants et leurs familles; le plus grand éloignement sera au plus de 2 ou 3 lieues : ainsi, les parents pourront souvent et facilement revoir le dépôt qu'ils auront confié à la patrie, et l'austérité de l'institution républicaine ne coûtera pas un regret à la nature.
Ici s'élève une question bien importante.
L'institution publique- des enfants sera-t-elle d'obligation pour les parents, ou les parents auront-ils seulement la faculté de profiter de ce bienfait national?
D'après les principes, tous doivent y être obligés.
Pour l'intérêt public, tous doivent y être obligés.
Mais dans le moment actuel, il vous semblera peut-être convenable d'accoutumer insensiblement les esprits à la pureté des maximes de notre nouvelle Constitution. Je ne vous le propose qu'à regret; je soumets à votre sagesse une modification que mon désir intime est que vous ne jugiez pas nécessaire. Elle consiste à décréter que d'ici à quatre ans l'institution publique ne sera que facultative pour les parents. Mais ce délai expiré, lorsque nous aurons acquis, si je peux m'exprimer ainsi, la force et la maturité républicaines, je demande que quiconque refusera ses enfants à l'institution commune, soit privé de l'exercice des droits de citoyen pendant tout le temps qu'il se sera soustrait à remplir ce devoir civique, et qu'il paie, en outre, double contribution dans la taxe des enfants, dont je vous parlerai dans la suite.
Il vous sera facile de placer ces établissements dans les édifices appartenant à la nation, maisons religieuses, habitations d'émigrés, et autres propriétés publiques.
Je voudrais encore qu'à défaut de cette ressource, les vieilles citadelles de la féodalité s'ouvrissent pour cette intéressante destination. De toutes parts on murmure et on réclame contre l'existence de ces châteaux et de ces tours, monuments odieux d'oppression. Au lieu de les détruire, employons utilement leur masse antique.
Dans un canton composé communément de six à huit paroisses, la nation pourra choisir entre plusieurs, tout en dédommageant le propriétaire; elle se procurera encore à peu de frais un local étendu; elle fera sortir des mains de simples citoyens, des palais qui offensent l'œil sévère de l'égalité; et ce dernier sacrifice servira, malgré lui peutêtre, le triste châtelain, actuellement oppressé de sa colossale demeure, depuis que l'affranchissement des campagnes a tari la source de son opulence.
D'après les calculs que j'ai faits, il m'a semblé qu'un maître pour 50 enfants suffirait.
D'abord on pourrait croire que c'est une trop forte charge pour une seule personne; mais j'ai imaginé qu'il serait facile de classer les enfants de telle manière que les plus âgés, ceux de 1 0 et de II ans, par exemple, pussent soulager le maître dans ses fonctions, surveiller les plus jeunes, aider pour les répétitions.
Je trouve beaucoup d'avantages à établir dans la petite troupe enfantine ces espèces de grades; ils seront propres à faciliter l'exécution de tous les détails, et à y maintenir une exacte discipline.
Chaque maître aura sous lui un égal nombre d'enfants de difîé-
rents âges. Il sera indépendant des autres maîtres, comme aussi son autorité se bornera aux enfants qui lui seront confiés. Il ne sera responsable qu'aux administrations publiques, et à l'établissement spécial de surveillance, dont je vais parler dans un moment.
Je ne fais qu'indiquer rapidement, je ne développe point le mode de créer et d'organiser les établissements; la nomination, la distribution des instituteurs et institutrices, l'ordre intérieur de la maison, tous ces détails seront l'objet des règlements particuliers.
Je me hâte d'aborder une portion plus intéressante de mon travail, je veux dire le système de l'éducation qui sera suivi dans le cours de l'institution publique.
Ici j'écarte toute théorie arbitraire; j'abandonne les recherches savantes sur la nature de l'homme, sur la perfectibilité morale et physique dont il est susceptible, sur l'origine et les causes de ses affections, de ses passions, de ses vertus, de ses vices. Que des observateurs, que des métaphysiciens méditent ces grandes questions; j'avoue que je n aime que les idées simples et claires. Je cherche une bonne méthode bien usuelle, de bons moyens bien familiers, de bons résultats bien évidents : qu'ici rien ne soit ingénieux, mais que tout soit utile. J'ai toujours f)ensé qu'en politique, en législation, en économie sociale, des conceptions trop fines, trop déliées, et si je peux m'exprimer ainsi, trop parfaites, sont d'un médiocre usage. Il faut opérerjdes effets généraux, il faut produire en masse, et si je parviens à réaliser l'existence d'une somme bien sensible d'avantages pour la société tout entière, et pour les individus en particulier, je croirai avoir bien servi l'humanité et mon pays.
N'oublions pas quel est l'objet de cette première éducation commune à tous, égale pour tous.
Nous voulons donner aux enfants les aptitudes physiques et morales, qu'il importe à tous de retrouver dans le cours de la vie, quelle que soit la position particulière de chacun. Nous ne les formons pas pour telle ou telle destination déterminée, il faut les douer des avantages dont l'utilité est commune à l'homme de tous les états; en un mot, nous préparons, pour ainsi parler, une matière première, que nous tendons à rendre essentiellement bonne, dont nous élaborons les éléments de telle sorte qu'en sortant de nos mains, elle puisse recevoir la modification spéciale des diverses professions dont se compose la République.
Tel est le problème que nous avons à résoudre. Voici de quelle manière je pense que nous pouvons y procéder utilement.
Nos premiers soins se porteront sur la portion physique de l'éducation.
Former un bon tempérament aux enfants, augmenter leurs forces, favoriser leur croissance, développer en eux vigueur, adresse, agilité; les endurcir contre la fatigue, les intempéries des saisons, la privation momentanée des premiers besoins de la vie : Voilà le but auquel nous
devons tendre; telles sont les habitudes heureuses que nous devons créer en eux; tels sont les avantages physiques qui, pour tous en général, sont un bien précieux.
Les moyens pour remplir cet objet seront faciles dans le système de l'institution publique. Ce qui serait impraticable pour des enfants envoyés à l'école deux heures par jour, quelquefois deux heures seulement par semaine, et tout le reste du temps hors de la dépendance d'une commune discipline, se réalise ici sans effort.
Continuellement sous l'œil et dans la main d'une active surveillance, chaque heure sera marquée pour le sommeil, le repas, le travail, l'exercice, le délassement; tout le régime de vie sera invariablement réglé; les épreuves graduelles et successives seront déterminées; les genres de travaux du corps seront désignés; les exercices de gymnastique seront indiqués; un règlement salutaire et uniforme prescrira tous ces détails, et une exécution constante et facile en assurera les bons effets.
Je désire que pour les besoins ordinaires de la vie, les enfants privés de toute espèce de superfluité, soient restreints à l'absolu nécessaire.
Ils seront couchés durement, leur nourriture sera saine, mais frugale; leur vêtement commode, mais grossier.
Il importe que pour tous, l'habitude de l'enfance soit telle, qu'aucun n'ait à souffrir du passage de l'institution aux divers états de la société. L'enfant qui rentrera dans le sein d'une famille pauvre, retrouvera toujours ce qu'il quitte; il aura été accoutumé à vivre de peu, il n'aura pas changé d'existence; quant à l'enfant du riche, d'autres habitudes plus douces l'attendent, mais celles-là se contractent facilement. Et pour le riche lui-même, il peut exister dans la vie telles circonstances où il bénira l'âpre austérité et la salutaire rudesse de l'éducation de ses premiers ans.
Après la force et la santé, il est un bien que l'institution publique doit à tous, parce que pour tous il est d'un avantage inestimable, je veux dire l'accoutumance au travail.
Je ne parle point ici de telle ou telle industrie particulière; mais j'entends en général ce courage pour entreprendre une tâche pénible, cette action en l'exécutant, cette constance à la suivre, cette persévérance jusqu'à ce qu'elle soit achevée, qui caractérise l'homme laborieux.
Formez de tels hommes, et la République composée bientôt de ces robustes éléments, verra doubler dans son sein les produits de l'agriculture et de l'industrie.
Formez de tels hommes, et vous verrez disparutre presque tous les crimes.
Formez de tels hommes, et l'aspect hideux de la misère n'affligera plus vos regards.
Créez dans vos jeunes élèves ce goût, ce besoin, cette habitude de travail, leur existence est assurée, ils ne dépendent plus que d'eux-mêmes.
J'ai regardé cette partie de l'éducation comme une des plus importantes.
Dans l'emploi de la journée tout le reste sera accessoire, le travail des mains sera la principale occupation.
Un petit nombre d'heures en sera distrait; tous les ressorts qui meuvent les hommes seront dirigés pour activer l'ardeur de notre laborieuse jeunesse.
Les pères de famille, les élèves, les maîtres, tous par la loi que je vous propose, seront intéressés à produire dans les ateliers des enfants la masse la plus considérable de travail qu'il sera possible, tous y seront excités par leur propre avantage.
Les uns, parce qu'ils y trouveront la diminution de la charge commune; les autres, parce qu'ils y verront l'espérance d'être honorés et récompensés; les enfants enfin, parce que le travail sera pour eux la source de quelques douceurs toujours proportionnées à la tâche qu'ils auront remplie.
Il est une foule d'emplois laborieux dont les enfants sont susceptibles.
Je propose que tous soient exercés a. travailler à la terre; c'est la première, c'est la plus nécessaire, c'est la plus générale occupation de l'homme, partout d'ailleurs elle offre du pain.
On peut encore leur faire ramasser et répandre les matériaux sur les routes; les localités, les saisons, les manufactures voisines de la maison d'institution offriront les ressources particulières. Enfin un parti plus général ne serait peut-être pas impraticable.
Je voudrais qu'on établît dans les maisons mêmes d'institution divers genres de travaux auxquels tous les enfants sont propres, et qui, distribués et répartis dans tous ces établissements, grossiraient sensiblement pour la République la masse annuelle des productions manufacturées.
J'appelle sur cette vue importante d'économie politique, l'attention et le génie des citoyens intelligents dans les arts. J'offre un programme à remplir sur cet objet, et je demande que la nation promette une honorable récompense pour tous ceux qui indiqueront un genre d'industrie facile qui soit propre à remplir la destination que je vous propose.
Régler sa vie, se plier au joug d'une exacte discipline, sont encore deux habitudes importantes au bonheur de l'être social. Elles ne peuvent se prendre que dans l'enfance ; acquises à cet âge, elles deviennent une seconde nature.
On calculerait difficilement à quel point une vie réglée et bien ordonnée multiplie l'existence, moralise les actions de l'homme, fait entrer dans sa conduite ce qui est bien et la remplit tellement d'actes utiles, qu'il ne reste plus de place, si je puis parler ainsi, pour tout ce qui est vice ou désordre.
Je n'attache pas un moindre prix à l'habitude d'une austère dis-
cipline. Souvenons-nous que nous élevons des hommes destinés à jouir de la liberté, et qu'il n'existe pas de liberté sans obéissance aux lois. Ployés tous les jours et à tous les instants sous le joug d'une règle exacte, les élèves de la patrie se trouveront tout formés à la sainte dépendance des lois et des autorités légitimes. Voyez ce jeune soldat avant qu'il ne s'engage et retrouvez-le après qu'il a servi quelque temps; ce n'est plus le même homme : ce changement est pourtant l'ouvrage de quelques mois de discipline militaire. Combien ce moyen ne sera-t-il pas plus efficace, étant dirigé sur les organes souples et flexibles de l'enfance, modifié avec philosophie et mis en œuvre avec habileté et intelligence.
Sans l'éducation commune et nationale, il est également impossible de créer les deux habitudes importantes que je viens de développer. Deux heures d'école ébaucheraient à peine l'ouvrage; l'indépendance du reste du jour en effacerait jusqu'à la trace.
Sans l'éducation nationale, il vous faut aussi renoncer à former ce que j'appelle les mœurs de l'enfant, qui bientôt, par ce plan, vont devenir les mœurs nationales; et par là je veux dire la sociabilité; son caractère, un langage qui ne soit point grossier, l'attitude et le port d'un homme libre, enfin des manières franches, également distantes de la politesse et de la rusticité. Entre citoyens égaux d'une même République, il faut que ces divers avantages de l'éducation soient répartis à tous : car on a beau dire, ces nuances, lorsqu'elles existent, créent d'incalculables différences et établissent de trop réelles inégalités entre les hommes.
Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble que toutes les habitudes dont j'ai présenté jusqu'ici l'énumération, sont une source féconde d'avantages pour les enfants et pour l'Etat; ce sont les vrais fondements d'une salutaire éducation; sans elles il n'existe pas d'éducation. Si dans l'enfance, nous ne les donnons point à tous les citoyens, la nation ne peut pas être profondément régénérée.
De toutes ces habitudes, il n'en est pas une seule dont j'entrevoie la source dans le système du comité.
Créer des habitudes est un objet entièrement étranger à son plan : il offre à tous d'utiles leçons; mais pour former des hommes, des instructions ne suffisent pas.
J'aborde maintenant l'enseignement, cette partie de l'éducation, la seule que le comité ait traitée, et ici je marcherai d'accord avec lui.
Quelles sont les notions, quelles sont les connaissances que nous devons à nos élèves? Toujours celles qui leur sont nécessaires pour l'état de citoyen, et dont l'utilité est commune à toutes les professions.
J'adopte entièrement, pour l'institution publique, la nomenclature que le comité vous a présentée pour le cours des écoles primaires : apprendre à lire, écrire, compter, mesurer, recevoir des principes de morale, une connaissance sommaire de la Constitution, des notions
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d'économie domestique et ruraîe, développer le don' de ïa mémoire en y gravant les plus beaux récits de l'histoire des peuples libres et de la Révolution française; voilà le nécessaire pour chaque citoyen; voilà l'instruction qui est due à tous.
Je me contenterai d'observer que, sans multiplier davantage ces objets d'étude, je désire que l'enseignement en soit un peu plus étendu et plus approfondi que dans le plan du comité, je voudrais reporter quelque chose de l'instruction destinée par le comité, pour les écoles secondaires, dans mon cours d'institution publique.
Le comité dans les écoles primaires n'avait préparé cette substance morale, pour l'enfance, que jusqu'à l'âge de 10 ans. Je prolonge jusqu'à 12 l'institution publique, et ces deux années comportent une nourriture plus solide et plus abondante.
Jusqu'ici j'ai développé le système de diverses habitudes dont la réunion forme le complément d'un bon cours d'éducation; et cependant je n'ai pas encore prononcé le nom de cette habitude morale qui exerce une si souveraine influence sur toute la vie de l'homme; je veux dire, la religion : sur cette matière délicate, il est plus aisé d'exprimer ce qui est mieux que ce qui est possible.
C'est d'après le principe que l'enfance est destinée à recevoir l'impression salutaire de l'habitude, que je voudrais qu'à cet âge, il ne soit point parlé de religion, précisément parce que je n'mme point dans l'homme ce qu'il a toujours eu jusqu'à présent, une religion d'habitude. I
Je regarde ce choix important comme devant être l'acte le plus réfléchi de la raison.
Je désirerais que, pendant le cours entier de l'institution publique, l'enfant ne reçût que les instructions de la morale universelle, et non les enseignements d'aucune croyance particulière.
Je désirerais que ce ne fût qu'à 1 2 ans, lorsqu'il sera rentré dans la société, qu'il adoptât un culte avec réflexion. Il me semble qu'il ne devrait choisir que lorsqu'il pourrait juger.
Cependant, d'après la disposition actuelle des esprits, surtout dans les campagnes, peut-être pourriez-vous craindre de porter le mécontentement et le scandale même au milieu de familles simples et innocentes, si les parents voyaient leurs enfants séparés jusqu'à douze ans de pratiques extérieures de tout culte religieux. Je soumets cette difficulté de circonstances à la sagesse de vos réflexions; mais j'insiste, dans tous les cas, pour que cette partie d'enseignement n'entre point dans le cours de l'éducation nationale, ne soit point confiée aux instituteurs nationaux, et qu'il soit seulement permis, (si vous jugez cette condescendance nécessaire) de conduire à certains jours et à certaines heures les enfants au temple le plus voisin, pour y apprendre et y pratiquer la religion à laquelle ils auront été voués par leurs familles.
Telles sont les bornes dans lesquelles se renferme le plan de l'institution publique.
Je peux le résumer en deux mots.
Donner à tous les habitudes physiques et les habitudes morales, les instructions et les connaissances qui. étant acquises dans l'enfance, influent sur tout le reste de la vie, qu'il importe à tous d'acquérir, 3ui ont une commune utilité pour tous, à quelque profession qu'ils se estinent, et qui doivent produire une masse sensible d'avantages pour la société, lorsqu'elle en aura également pourvu tous les membres qui sont destinés à la composer. Au surplus, ce plan tracé à la hâte a besoin sans doute d'être perfectionné. De meilleurs esprits, des philosophes plus profonds pourront suppléer à ce qu'il a de défectueux. Le temps et l'expérience l'enrichiront. Mais j'observe que ce qu'il a d'utile, que son principal avantage, c'est cette susceptibilité de recevoir un perfectionnement graduel et progressif; c'est un cadre dans lequel toute vue utile, toute institution bienfaitrice à l'enfance peut se placer d'ellemême.
Jamais, dans les écoles primaires, nous ne trouverons qu'une instruction imparfaite. Leur vice radical, c'est de ne s'emparer que de quelques heures et de livrer à l'abandon toutes les autres. On concevra en vain des théories ingénieuses; en vain, pour former, pour instruire l'enfance, établira-t-on des méthodes parfaites : tout cela, avec des écoles primaires, manquera toujours par l'exécution ; avec un tel moyen il est impossible de produire autre chose que des effets, ou nuls, ou partiels, ou profitables à un très petit nombre d'individus.
Dans l'institution publique au contraire, la totalité de l'existence de l'enfant nous appartient; la matière, si je peux m'exprimer ainsi, ne sort jamais du moule; aucun objet extérieur ne vient déformer la modification que vous lui donnez. Prescrivez, l'exécution est certaine; imaginez une bonne méthode, à l'instant elle est suivie; créez une conception utije, elle se pratique complètement, continuement, et sans efforts.
J'ai adopté un moyen que je crois très efficace, pour donner à nos établissements d'institution publique la perfection dont ils sont susceptibles.
C'est de publier des programmes.
Dans mon projet de décret je vous en présente l'aperçu.
Il m'a semblé facile de diviser les différents éléments dont l'ensemble complète notre cours d'éducation. Les uns concernent la formation de l'être physique; les autres ont rapport à la formation de l'être moral.
Sur chacun de ces programmes, les citoyens seront invités à travailler et à concourir.
Ouvrez vos trésors pour récompenser sur chaque partie les meilleurs ouvrages ; et cette munificence même enrichira la République.
Je pousserai encore plus loin cette idée, et j'ose attester que la
siANCE DU 29 JUILLET 1793 25
société et l'humanité pourraient recueillir d'importants avantages de l'établissement permanent de prix annuels proposés à quiconque aura conçu une pensée utile sur l'éducation, et ajouté un bon article au code de l'enfance.
Jusqu'ici je n'ai considéré le sujet que je traite, que sous le rapport de l'éducation : maintenant je vais vous le présenter sous un autre aspect bien important, celui de l'économie politique.
Diminuer les nécessités de l'indigence, diminuer le superflu de la richesse, c'est un but auquel doivent tendre toutes nos institutions; mais il faut que la justice comme la prudence règlent notre marche. On ne peut s'avancer que pas à pas; tout moyen convulsif est inadmissible, la propriété est sacrée, et ce droit a reçu de votre premier décret une nouvelle et authentique garantie.
La mesure la plus douce comme la plus efficace de rapprocher l'immense distance des fortunes, et de corriger la bizarre disparité que le hasard de la propriété jette entre les citoyens, se trouve dans le mode de répartir les charges publiques. Soulager celui qui a peu, que le poids porte principalement sur le riche; voilà toute la théorie, et j'en trouve une bien heureuse et bien facile application dans la nouvelle charge qui va résulter de l'établissement de l'institution publique.
En deux mots, l'enfant du pauvre sera élevé aux dépens du riche, tous contribuant pourtant dans une juste proportion, de manière à ne pas laisser à l'indigent même l'humiliation de recevoir un bienfait.
Un calcul simple va établir ce résultat jusqu'à l'évidence.
Je propose que, dans chaque canton, la dépense de la maison d'institution publique, nourriture, habillement, entretien des enfants, soit payée par tous les citoyens du canton, au prorata de sa contribution directe. Pour rendre la proportion plus sensible, je prends l'exemple de trois citoyens.
Je suppose l'un ayant tout juste les facultés requises autrefois pour être citoyen actif, c'est-à-dire, payant la valeur de trois journées de travail, que j'évalue 3 livres.
Je suppose à l'autre un revenu de 1 000 livres, qui lui produit 200 livres d'imposition.
Enfin, je donne à l'autre 1 00 000 livres de rente, pour lesquelles il paie une contribution de 20 000 livres.
Maintenant j'évalue par aperçu la taxe pour l'éducation commune des enfants à une moitié en sus de la contribution directe.
Quelle sera la portion contributive de ces 3 citoyens?
L'homme aux trois journées de travail paiera pour U taxe des des enfants I livre 10 sous.
Le citoyen qui a 1 000 livres de revenu, y contribuera pour 1 00 livres.
Et celui qui est riche de 1 00 000 livres de rente, mettra pour sa part dans la taxe 1 0 000 livres.
Comme vous voyez, c'est un dépôt commun qui se forme de la réunion de plusieurs mises inégales : le pauvre met très peu, le riche met beaucoup; mais lorsque le dépôt est formé, il se partage ensuite également entre tous; chacun en retire même avantage, l'éducation de ses enfants.
L'homme aux trois journées de travail moyennant la surtaxe de 30 sous, se verra affranchi du poids d'une famille souvent nombreuse; tous ses enfants seront nourris aux dépens dé l'Etat; avec ce faible sacrifice de 30 sous, il pourra avoir jusqu'à 7 enfants à la fois, élevés aux frais de la République.
J'ai cité l'homme aux trois journées, et cependant ce citoyen était dans la classe ci-devant privilégiée, il était doué de l'activité : quelle foule innombrable ne profitera pas, d'une manière encore plus sensible, de la bienfaisance de cette loi; puisque toute la classe des citoyens ci-devant inactifs, au moyen d'une taxe moindre que 30 sous, jouira du même avantage.
Il est de toute évidence que, depuis la classe des citoyens ci-devant inactifs, en remontant jusqu'au propriétaire de 1 000 livres de rente, tout ce qui se trouve dans l'intervalle a intérêt à la loi.
Même pour le propriétaire de 1 000 livres de rente, elle est utile; car il n'est aucun citoyen qui, jouissant de ce revenu, ne s'abonne volontiers à 100 livres par an pour la dépense de l'éducation de tous ses enfants. Ainsi tout le poids de la surcharge portera uniquement sur ceux qui possèdent plus de 1 000 livres de rente.
Ainsi, plus des dix-neuf vingtièmes de la France sont intéressés à la loi ; car certainement il n'y a pas plus d'un vingtième des citoyens dont le revenu excède 100 pistoles.
Dans toute cette partie nombreuse de la nation, je ne vois de lésés que les célibataires ou les personnes mariées et sans enfants; car ils mettent comme les autres à la masse commune, et ils retirent zéro. Mais je doute que leurs plaintes vous touchent; ceux-ci ont moins de charge que le reste des citoyens.
D'après ce système, vous voyez qu'il n'y a que le riche dont la taxe se trouverait plus forte que ce qui lui en coûterait pour élever sa famille. Mais dans sa surcharge même, j'aperçois un double avantage : celui de retrancher une portion du superflu de l'opulence, celui de faire tourner cette surabondance maladive au soulagement des citoyens peu fortunés, j'ose dire au profit de la société tout entière, puisqu'elle lui fournit les moyens de fonder une institution vraiment digne d'une République et d'ouvrir la source la plus féconde de prospérité, de splendeur et de régénération.
J'ose le demander, où sera maintenant l'indigence? Une seule loi bienfaitrice l'aura fait disparaître du sol de la France.
Jetez les yeux sur les campagnes; portez vos regards dans l'intérieur de ses chaumières; pénétrez dans les extrémités des villes où une
immense population fourmille couverte à peine de haillons; connaissez les détails de ces utiles familles : là même le travail apporterait l'aisance; mais la fécondité y ramène encore le besoin. Le père et la mère, tous deux laborieux, trouveraient facilement dans leur industrie ce qu'il leur faut pour vivre; mais ce pain gagné péniblement n'est pas pour eux seuls, des enfants nombreux leur en arrachent une partie, et la richesse même qu'ils donnent à l'Etat repousse sur eux toutes les horreurs de la misère.
Là, par l'injustice vraiment odieuse de notre économie sociale, tous les sentiments naturels se trouvent dépravés et anéantis.
La naissance d'un enfant est un accident. Les soins que la mère lui prodigue sont mêlés de regrets et du mcil-être de l'inquiétude. A peme les premières nécessités sont-elles accordées à cette malheureuse créature; car il faut que le besoin qui partage soit parcimonieux : l'enfant est mal nourri, mal soigné, mal traité; et souvent parce qu'il souffre il ne se développe point ou il se développe mal; et, à défaut de la plus grossière culture, cette jeune plante est avortée.
Quelquefois même, le dirai-je, un spectacle plus déchirant m'a navré; je vois une famille affligée; j'approche : un enfant venait d expirer : il était là... et d'abord la nature arrachait à ce couple infortuné quelques pleurs; mais bientôt l'affreuse indigence lui présentait cette consolation plus amère encore que ses larmes : ... c'est une charge de moins.
Utiles et malheureux citoyens, bientôt peut-être cette charge ne sera plus pour vous un fardeau; la République bienfaisante viendra l'alléger un jour; peut-être rendus à l'aisance et aux douces impulsions de la nature, vous pourrez donner sans regret des enfants à la patrie. La patrie les recevra tous également, les élèvera tous également, sur les fonds du superflu de la richesse, les nourrira tous également, les vêtira tous également; et lorsque vous les reprendrez tout formés de ses mains, ils feront rentrer dans vos familles une nouvelle source d'abondance, puisqu'ils y apporteront la force, la santé, l'amour et l'habitude du travail.
Quelque considérable que dût être la taxe des enfants, ce ne serait pas un motif suffisant pour se priver des avantages d'une aussi belle institution, puisque cette taxe ne grèverait que le riche; tandis que les parents dont la fortune est médiocre paieraient au-dessous de ce qui leur en coûterait chez eux pour élever leurs enfants.
Mciis cette charge ne sera pas énorme, si vous adoptez quelques autres dispositions que je vous propose. * ■ •" ^' ***'^' ^ "
D'abord, le produit du travail des enfants viendra au soulagement de la dépense de la maison; tout enfant au-dessus de 8 ans, c'est-à-dire plus de la moitié des élèves peut gagner sa nourriture. 11 n'y aura que les enfants de 5, 6 et 7 ans qui seront en pure charge; ceux-là recevront sans rien mettre. Quiconque a vu des lieux où fleurit l'industrie sait
qu'on connaît l'art d'employer fort utilement des enfants de 8 ans et au-dessus.
Tout consiste k établir un ordre sage et k bien monter la machine.
Ici tous les intérêts concourront à multiplier auprès des maisons nationales d'institution des objets de travaux à la convenance des enfants.
Les citoyens du canton s'occuperont, s'empresseront d'en appeler les occasions, puisque la masse des produits diminuera d'autant la charge qu'ils supportent.
L'ardeur des enfants sera animée par des encouragements qu'un règlement sage présentera à leur émulation.
Les maîtres eux-mêmes recevront des récompenses, lorsque les enfants confiés à leurs soins auront emporté le prix du travail.
Je crois qu'il est encore une autre ressource dont nous pourrons grossir les fonds destinés à nos établissements.
Quelques enfants auront des revenus personnels.
Tant qu'ils seront au nombre des élèves de la nation, toute dépense cesse pour eux : qu'est-il besoin que ces revenus épargnés chaque année grossissent leurs capitaux pour le moment où ils seront en âge de jouir de leur bien? n'est-il pas plus naturel que, pendant le temps où la nation prend soin d'eux, leurs revenus soient appliqués à la dépense commune?
Notre droit positif se joint ici à la raison pour indiquer cet emploi.
Les pères et mères, par droit de garde, jouissaient des revenus de leurs enfants mineurs ; mais l'entretien des enfants en était la condition et la charge : alors la charge passerait à la patrie; il paraît juste et convenable qu'elle jouisse aussi des avantages.
Voici donc comme je propose de doter nos établissements d'institution nationale :
1° Le produit du travail des enfants;
2° Les revenus personnels des enfants qui y seront élevés pendant tout le temps de leur éducation;
3° Le surplus sera fourni par les produits d'une taxe imposée sur tous les citoyens du canton, chacun dans la proportion de ses facultés.
Je n'ajoute plus qu'une observation pour terminer cet aperçu; c est que les intéressés devant eux-mêmes administrer, ainsi que je vais le développer dans un instant, la plus sévère économie sera apportée dans les dépenses.
Les dépenses se borneront au juste nécessaire.
Aucun domestique ne sera employé dans les maisons d'institution : les enfants les plus âgés donneront aux plus jeunes les secours dont ils pourront avoir besoin; ils feront, chacun à leur tour, le service
commun; ils apprendront, tout à la fois, à se suffire à eux-mêmes et k se rendre utiles aux autres.
Il n'existera donc à proprement parler que 3 articles de déj)ensc.
Les appointements des instituteurs et institutrices, le vêtement, la nourriture des enfants.
Je propose de fixer les appointements des instituteurs à 400 livres, et ceux des institutrices à 300, en leur donnant, pour leur nourriture, double portion de celle des enfants les plus âgés.
Quant aux vêtements, les étoffes les plus communes y seront employées, et vous pouvez concevoir que les frais n'en seront pas considérables.
Tous les citoyens du canton ayant un intérêt commun à l'économie, chacun y mettra un peu du sien; l'un y mettra son étoffe, l'autre le métier qu'il fait, les mères de famille leur traveùl; tous se partageront la tâche à l'envi, et ainsi la charge deviendra plus légère pour tous.
A l'égard de la nourriture, les aliments les plus simples et les plus communs à raison de leur abondance, seront préférés.
Il sera fait un état de ceux qui conviennent à la santé des enfants; et dans le nombre déterminé, on choisira toujours celui que le climat et la saison offrent à moins de frais. Je crois que le vin et la viande en doivent être exclus; l'usage n'en est point nécessaire à l'enfance; et pour vous présenter un aperçu de l'utile parcimonie qu'on peut apporter dans les frais de nourriture des jeunes élèves, je vous citerai un fait que tous les journaux du temps ont publié. Dans le grand hiver de 1 788, le curé de Sainte-Marguerite à Paris employa, avec le plus grand succès, une recette composée d'un mélange de plusieurs espèces d'aliments; il fit vivre fort sainement une multitude immense de malheureux, et la portion d'un homme fait n'allait pwis à 3 sous par jour.
Maintenant il ne me reste plus qu'à vous exposer de quelle manière je conçois que doit être organisée l'administration des nouveaux établissements d'institution publique.
Quels autres que les pères de famille du canton pourraient recevoir cette marque honorable de la confiance publique?
Qui pourrait y apporter un intérêt plus direct?
Où trouverions-nous une surveillance plus éclairée?
Les pères de famille ont, tout à la fois, et le droit et le devoir de couver continuellement des regards de la tendresse et de la sollicitude ces mtéressants dépôts de leur plus douce espérance.
Mais aussi aux pères de famille seuls est dû cet honneur... Le célibataire ne l'a pas encore mérité.
Je propose que, tous les ans, les pères de famille du canton réunis choisissent, pour chaque maison d'éducation nationale qui y sera établie, un conseil de 52 pères pris dans leur sein.
Chacun des membres du conseil sera obligé de donner, dans tout le cours de l'année, sept jours de son temps, et chacun fera sa semaine
de résidence dans la maison d'institution, pour suivre la conduite,; et des enfants, et des maîtres.
De cette manière, il y aura pour tous les jours de l'année un père de famille chargé de la surveillance; ainsi l'œil de la paternité ne perdra pas de vue l'enfance d'un seul instant.
Le père de famille surveillant aura pour fonction de s'assurer de la bonne qualité et de la juste distribution des aliments, de maintenir l'exécution des règlements pour l'emploi des différentes heures de la journée, d'activer le travail des mains, de dresser l'état des tâches que chaque enfant aura remplies, d'entretenir la propreté si nécessaire à la bonne santé des élèves, de les faire soigner s'ils sont malades, enfin de tenir constamment les enfants et les maîtres dans la ligne étroite des devoirs qui seront tracés aux uns et aux autres.
Une fois tous les mois, le conseil des 52 pères de famille s'assemblera, et chacun y rendra compte de ses observations, des plaintes, ou des éloges dont sa semaine de surveillance lui aura fourni l'occasion.
Je crois utile que quelques membres des autorités constituées soient présents à cette séance, pour qu'ils puissent sans délai porter remède aux abus dont ils acquerraient la connaissance.
Pour l'administration pécuniaire, pour la recette et pour la dépense, le conseil des 52 pères formera un comité de 4 membres pris dans son sein, dont les fonctions seront de régler tous les achats pour le vêtement, la nourriture et l'entretien de la maison, de prescrire, suivant les saisons, la nature des aliments qui seront fournis aux enfants ; de déterminer les genres de travaux corporels auxquels ils seront employés; de fixer le prix de leurs tâches; enfin de tenir tous les registres.
Chaque mois ils présenteront leurs comptes au conseil des 52 pères de famille, et le double en sera adressé aux autorités constituées.
Telle est l'administration, tout à la fois simple et active, que je propose pour chaque établissement d'éducation. Avec ces précautions, avec cette surveillance, avec cette économie de l'intérêt personnel, nous pouvons être assurés que la taxe toujours légère pour le pauvre et pour le propriétaire d'une fortune médiocre, ne sera jamais excessive, même pour le riche. Au surplus, en fait de taxe publique, c'est moins sa mesure qui appauvrit et énerve un État, que sa mauvaise répartition ou son emploi; or, ici les caractères les plus heureux d'une saine économie politique se réunissent; puisque la taxe proposée n'a d'autres effets que de placer une somme du superflu, pour la verser sur le besoin. La somme d'une dépense qui existait auparavant, celle de la nourriture et entretien des enfants est changée : mais alors tous mettaient également, c'était une charge supportée par tête; aujourd'hui, dans mon système, elle devient proportionnelle aux facultés. La pauvreté n'y met presque rien, la médiocrité reste à peu près au même point, l'opulence y met presque tout.
En Angleterre, la seule taxe des pauvres monte à 60 millions;
en Angleterre, dont le territoire et la population ne formeraient qu'un tiers de la France.
Là, une contribution aussi énorme est employée pour guérir une maladie du corps politique. En France, la taxe des enfants opérera des effets plus généraux et plus salutaires, puisqu'elle renouvellera tous les éléments de l'Etat, quelle épurera pour ainsi parler, tous les germes nationaux, et qu'elle portera dans la République les principes impérissables d'une vigueur et dune santé toute nouvelle.
Ce mot de taxe des pauvres me fait concevoir une pensée à laquelle je crois quelque moralité.
Nous regardons comme une dette de la société l'obligation de nourrir les vieillards et les infirmes hors d'état de gagner leur vie; déjà vous en avez reconnu le principe, et vous vous occupez des moyens d'exécution. Pourquoi élever dispendieusement de nouveaux édifices? Formons une réunion doublement utile : je voudrais que les vieillards à la charge des communes d'un canton trouvassent leur asile dans une partie des établissements destinés à l'institution publique.
Là, presque sans frais, ils partageraient une frugale nourriture; là, presque sans frais, ils recevraient les assistances journalières qui leur sont nécessaires : les enfants les plus âgés et les plus forts seraient successivement employés à l'honneur de les servir.
Quelle utile institution! quelle leçon vivante des devoirs sociaux!
Il me semble qu'il existe quelque chose de touchant et de religieux dans le rapprochement du premier et du dernier âge, de l'infirmité caduque et de la vigueur de l'enfance.
Ainsi le saint respect pour la vieillesse, la compassion pour le malheur, la bienfaisante humanité, pénétreront dans l'âme de nos élèves avec leurs premières sensations, s'y graveront profondément; leurs habitudes mêmes deviendront en eux des vertus.
Tel est, représentants, l'aperçu rapide du plan que je vous soumets.
Jusqu'ici il me semble que tous ceux qui ont traité cette matière se sont appliqués uniquement à former un système d'instruction publique; moi, j'ai cru qu'avant l'instruction, il fallait fonder l'institution publique.
L'une est profitable à plusieurs, l'autre est le bien de tous.
Celle-là propage des connaissances utiles; celle-ci crée et multiplie des habitudes nécessaires.
Bientôt dans mon plan l'instruction publique aura sa place désignée, c'est une décoration partielle de l'édifice; mais l'institution publique est la base fondamentale sur laquelle l'édifice entier est assis.
L'institution publique, comme je la conçois, sans nuire aux arts ni à l'agriculture, leur prépare au contraire une nouvelle prospérité; elle leur emprunte quelques années de l'enfance, mais pour leur rendre bientôt des bras plus vigoureux et doués encore de toute la flexibilité du premier âge.
Ainsi la population recevra de puissants encouragements.
Ainsi, les mères, par leur propre intérêt, seront ramenées au plus doux des devoirs, à celui d'allaiter elles-mêmes leurs enfants.
Ainsi jusqu'à 5 ans l'enfance sera moins abandonnée à une pernicieuse incurie; des encouragements et quelques lumières conserveront à la République une foule innombrable de ces êtres malheureux que la nature constitua pour vivre et que la négligence condamne chaque année à périr.
Ainsi, depuis 3 ans jusqu'à 1 2, c'est-à-dire dans cette portion de la vie si décisive pour donner à l'être physique et moral la modification, l'impression, l'habitude qu'il conservera toujours, tout ce qui doit composer la République, sera jeté dans un moule républicain.
Là, traités tous également, nourris également, vêtus également, enseignés également, l'égalité sera, pour les jeunes élèves, non une spécieuse théorie, mais une pratique continuellement effective.
Ainsi se formera une race renouvelée, forte, laborieuse, réglée, disciplinée, et qu'une barrière impénétrable aura séparée du contact impur des préjugés de notre espèce vieillie.
Ainsi, réunis tous ensemble, tous indépendants du besoin par la munificence nationale, la même instruction, les mêmes connaissances leur seront données à tous également; et les circonstances particulières de l'éloignement du domicile, de l'indigence des parents, ne rendront illusoire pour aucun le bienfait de la patrie.
Ainsi la pauvreté est secourue dans ce qui lui manque : ainsi la richesse est dépouillée d'une portion de son superflu; et sans crise ni convulsion, ces deux maladies du corps politique s'atténuent insensiblement.
Depuis longtemps elle est attendue, cette occasion de secourir une portion nombreuse et intéressante de la société; les révolutions qui se sont passées depuis trois ans ont tout fait pour les autres classes de citoyens, presque rien encore pour la plus nécessaire peut-être, pour les citoyens prolétaires dont la seule propriété est dans le travail.
La féodalité est détruite, mais ce n'est pas pour eux; car ils ne possèdent rien dans les campagnes affranchies.
Les contributions sont plus justement réparties; mais, par leur pauvreté même ils étaient presque inaccessibles à la charge : pour eux le soulagement est aussi presque insensible.
L'égalité civile est rétablie, mais l'instruction et l'éducation leur manquent; ils supportent tout le poids du titre de citoyens; ont-ils vraiment aptitude aux honneurs auxquels le citoyen peut prétendre?
Jusqu'ici l'abolition de la gabelle est le seul bien qui ait pu les atteindre, car la corvée n'existait déjà plus, et momentanément ils ont souffert par la cherté des denrées, par le ralentissement du travail et par l'agitation inséparable des tempêtes politiques.
Ici est la révolution du pauvre... mais révolution douce et paisible,
révolution qui s'opère sans alarmer la propriété et sans offenser la justice. Adoptez les enfants des citoyens sans propriété et il n'existe plus pour eux d'indigence. Adoptez leurs enfants, et vous les secourez dans la portion la plus chère de leur être. Que ces jeunes arbres soient transplantés dans la pépinière nationale; qu'un même sol leur fournisse ses sucs nutritifs, qu'une culture vigoureuse les façonne; que, pressés les uns contre les autres, vivifiés comme par les rayons d'un astre bienfaisant, ils croissent, se développent, s'élancent tous ensemble et à l'envi sous les regards et sous la douce influence de la patrie.
L'enfant est parvenu à 1 2 ans ; à cet âge finit pour lui l'institution publique : il est temps de le rendre aux divers travaux de l'mdustrie.
L'en séparer davantage ce serait nuire à la société.
Mais jusque-là la société a payé sa dette rigoureuse envers lui, elle lui a conservé tout ce qu'il reçut de la nature, elle en a même perfectionné les dons dans sa personne : il est susceptible de tout, le sol est fertilisé pour toute espèce de productions. Le jeune élève a les habitudes physiques et morales nécessaires dans tous les états, il a les connaissances d'une commune utilité aux citoyens de toutes les professions : en un mot, il a la préparation, la modification générale qu'il lui importe d'avoir reçue, soit pour le bien-être particulier de sa vie, soit pour constituer utilement une des portions élémentaires destinées à composer la République.
Cependant à cet âge placé entre la jeunesse et l'enfance, la patrie ne peut pas cesser toute surveillance : des soins sont encore dus à l'adolescence, parce qu'ils lui sont encore nécessaires; et ici se présentent à nous des questions, dont l'intérêt est vraiment digne de l'attention du législateur.
Au sortir de l'institution publique, l'agriculture et les arts mécaniques vont appeler la plus grande partie de nos élèves, car ces deux classes constituent la presque totalité de la nation.
Une très petite portion, mais choisie, sera destinée à la culture des arts agréables et aux études qui tiennent à l'esprit. Voyons quels sont les devoirs de la société envers les uns et les autres.
Quant aux premiers, l'apprentissage de leurs divers métiers n'est pas du ressort de la loi. Le meilleur maître, c'est l'intérêt; la leçon la plus persuasive, c'est le besoin. Les champs, les ateliers sont ouverts, ce n'est point à la République à instruire chaque cultivateur et chaque artisan en particulier : tout ce qu'elle peut faire, c'est de surveiller en général le perfectionnement de l'agriculture et des arts, surtout d'en développer les progrès par des encouragements efficaces et par les lois d'une saine économie.
Laisserons-nous pourtant à un abandon absolu ces deux classes nombreuses des jeunes citoyens devenus artisans et laboureurs? ou plutôt la société ne doit-elle pas continuer encore envers eux les soins de quelque culture morale?
Voici ce qui m'a paru utile et en même temps praticable.
La semaine appartient au travail, les en détourner serait absurde et impossible; mais aux jours de délassement, à certaines époques qui seront déterminées, il est bon, il est convenable que la jeunesse retrouve des exercices du corps. Quelques leçons, des fêtes, des rassemblements qui appellent son attention, intéressent sa curiosité, excitent son émulation. Ainsi les heureuses impressions qu'aura reçues l'enfance ne s'effaceront point; et sans rien dérober du temps nécessaire aux travaux, le repos cessera d'être oisif et le plaisir lui-même présentera des instructions.
Vos comités, dans un travail vraiment philosophique, vous ont offerts des moyens d'appeler dans des solennités civiques la jeunesse sortie des premières écoles.
Ici donc s'achève mon plan par celui de vos comités ; je n'ajouterai rien de neuf et vos moments sont précieux (1).
[Suit le projet de décret] (2).
(1) Broch. in-80, 52 p., Paris, Impr, nat., s. d. B. N., 8° L^ ^ 835 Ms, S» R 7251 (10); Musée pédagog. de Paris, n» 11823; Bibl. V. de P., n° 602709; Bibl. Ch. des Dép., coll. Portiez de l'Oise, t. 93, nP 35, 435, n° 15; Bibl. Sorbonne, HFr 140, 2» vol., n» 17. De son côté, Félix Lepeletier lut le 19 juillet, ce même plan à la tribune des Jacobins qui en ordonnèrent l'impression (Paris, chez Baudouin, s. d., B. JV., Le 38335; Bibl. Ch. des Députés, coll. Portiez, t. 435, n" 16; Bibl. Musée pédagogique, n° 11771). Il est précédé des paroles prononcées à cette occasion par Félix Liep)eletier :
« Frères et amis
« Le machiavélisme des vizirs des plus fameux des]pote8 a été consigné, après leur mort, dans des ouvrages connus sous le nom de leurs testaments politiques.
« Michel Lepeletier est mort; il a laissé un ouvrage sur l'éducation publique, que l'on peut appeler aussi son testament politique.
« Le contraste entre les maximes des suppôts du despotisme et celles qui sont la base de l'ouvrage posthume du martyr de la liberté, ce contraste, dis-je, est piquant. Il plaît autant à l'âme d'un ami de l'humanité et du républicanisme, qu'il inspire d'horreur pour les fauteurs du despotisme : vous allez en juger. »
Voir Journal des Jacobins, n°* 452 et 453; et Discours... 4» part., p. 621, note 8. En ce qui concerne le Plan et le projet de décret, les deux brochures sont identiques. Texte reproduit dans J. Guillaume, oux}r. cité, II, 157 et s; Arch. pari., LXVIII 662-675 et pour le décret : LXIX, 659-663. Textes choisis..., présentés par J. Poperen, Paris 1957, II, 157-196.
(2) Les variantes par rapport au projet de Lepeletier sont indiquées en note, pour chaque article.
séance du 29 juillet 1793 35
Projet de décret sur l'éducation nationale, PAR le citoyen Robespierre (1).
Art, I. Tous les enfants seront élevés aux dépens de la République, depuis l'âge de cinq ans jusqu'à douze pour les garçons, & depuis cinq ans jusqu'à onze pour les filles.
II. L'éducation nationale sera égale pour tous; tous recevront même nourriture, mêmes vêtements, même instruction, mêmes soins.
III. L'éducation nationale étant la dette de la République envers tous, tous les enfans ont droit de la recevoir, & les parens ne pourront se soustraire à l'obligation de les faire jouir de ses avantages (2).
IV. L'objet de l'éducation nationale sera de fortifier le corps des enfans, de le développer par des exercices de gymnastique, de les accoutumer au travail des mains, de les endurcir à toute espèce de fatigue (3), de former leur cœur & leur esprit par des instructions utiles, & de leur donner les connoissances qui sont nécessaires à tout citoyen, quelle que soit sa profession.
V. Lorsque les enfants seront parvenus au terme de l'éducation nationale, ils seront remis entre les mains de leurs parens ou tuteurs, & rendus [aux diverses professions utiles de la société] (4), aux travaux des divers métiers & de l'agriculture; sauf les exceptions qui seront spécifiées ci-après (5), à l'égard de ceux destinés à parcourir les cours d'étude dont il sera parlé ci-après.
VI. Le dépôt des connmssances humaines & de tous les beauxarts sera conservé & enrichi par les soins de la République : leur étude sera enseignée publiquement & gratuitement par des maîtres salariés par la Nation,
Leurs cours seront partagés en deux degrés d'instruction : les instituts, les lycées (6).
VII. Les enfans ne seront admis à ces cours qu'après avoir parcouru celui de l'éducation nationale (7).
(1) Broch, in-8°, 14 p., impr. par ordre de la Conv., Impr, Nat., s. d., B. N.y 8° Le« 350 et 8° R 7351 (11); Bibl. Sorhonne, H Fr 140, 2 vol., n» 18; BiU. Ch. de» Dép., coll. Portiez de l'Oise, t. 93, n° 40 et E^" 1366».
(2) Art. conformes à I, II, III du projet Lepeletier.
(3) Art. IV, avec cette suppression, après « fatigue > : c de les plier au joug d'une discipline salutaire ».
(4) Add. de Robespierre.
(5) Art. V, avec cette modification après « spécifiées ci-après » : « en faveur de ceux qui annonceraient des talens et des dispositions particulières. »
(6) Art. VI, la dernière phrase était : c Les cours seront partagés en trois degrés d'instruction : les écoles publiques, les instituts, les lycées ».
(7) Art. VII, avec cette suppression après « nationale » : < Ils ne pourront être reçus avant l'âge de douze ans aux écoles publiques. Le cours d'étude y sera de quatre années ; il sera de cinq ans dans les Instituts et de quatre dans les Lycées ».
VIII. Pour l'étude des belles-lettres, des sciences & des beauxarts, il en sera choisi un sur cinquante. Les enfans qui auront été choisis, seront entretenus aux frais de la République auprès des instituts (I).
IX. Parmi ceux-ci, après qu'ils auront achevé ce premier cours, il en sera choisi la moitié (2), qui sera entretenue aux dépens de la République, auprès des lycées, pendant les cinq années du second cours d'étude (3).
X (4). Le nombre & l'emplacement des écoles publiques, des instituts & des lycées, le nombre des maîtres & le mode de l'instruction, seront déterminés ci-après (5).
DE UÉDUCATION NATIONALE
Art. I. Il sera formé dans chaque canton un ou plusieurs établissements d'éducation nationale, où seront élevés les enfants de l'un & l'autre sexe, dont les pères & mères, ou s'ils sont orphelins, dont les tuteurs seront domiciliés dans le canton.
Pour les villes, les enfants de plusieurs sections pourront être réunis dans le même établissement.
II. Lorsqu'un enfant aura atteint l'âge de cinq ans accomplis, ses père & mère, ou, s'il est orphelin, son tuteur, seront tenus de le conduire à la maison d'éducation nationale du canton, & de le remettre entre les mains des personnes qui y sont préposées.
III. Les père & mère ou tuteur qui négligeroient de remplir ce devoir, perdront les droits de citoyens, & seront soumis à une double imposition directe pendant tout le temps qu'ils soustrairont l'enfant à l'éducation commune.
IV. Lorsqu'une femme conduira un enfant âgé de cinq ans à l'établissement de l'éducation nationale, elle recevra de la République, pour chacun des quatre premiers enfans qu'elle aura élevés jusqu'à
(1) Art. VIII, avec cette suppression, après « de la République » : « auprès des écoles publiques, pendant le cours d'étude de quatre ans ». Robespierre substitue le terme « instituts » à « écoles publiques ».
(2) Suppression : « c'est-à-dire ceux dont les talents se sont développés davantage ».
(3) Art. IX, avec cette suppression après « cours d'étude » : « Enfin la moitié des pensionnaires de la République qui auront parcouru avec plus de distinction le degré d'instruction des Instituts, sera choisie pour être entretenue auprès du Lycée, et y suivre le cours d'étude pendant quatre années ».
(4) C'est l'article XII du projet.
(5) Suivait dans le projet, un art. X ainsi conçu : « Le mode de ces élections sera déterminé ci-après ».
Puis un article XI ainsi conçu : « Ne f)Ourront être admis à concourir ceux qui, par leurs facultés personnelles, ou celles de leurs parents, seraient en état de suivre, sans les secours de la République, ces trois degrés d'instruction ».
cet âge, la somme de 100 liv., le double pour chaque enfant qui excédera le nombre de quatre jusqu'à huit, & enfin 300 livres pour chaque enfant qui excédera ce dernier nombre.
Aucune mère ne pourra refuser l'honneur de cette récompense; elle n'y aura droit qu'autant qu'elle justifiera par une attestation de la municipalité qu'elle a allaité son enfant.
V. Il sera rédigé avec simplicité, brièveté & clarté, une instruction indicative des attentions, du régime & des soins qui peuvent contribuer à la conservation & à la bonne santé des enfans pendant la grossesse des mères, le temps de la nourriture, du sevrage, & jusqu'à ce qu'ils aient atteint l'âge de cinq ans.
VI. La Convention invite les citoyens à concourir à la rédaction de cette instruction, à adresser leur ouvreige à son comité d'instruction publique.
L'auteur de l'instruction qui aura été iugée la meilleure, & adoptée par la Gsnvention, aura bien mérité de la patrie, & recevra une récompense de vingt-quatre mille livres.
VII. A la tête de cette instruction, sera imprimé l'article ci-après.
VIII. Les officiers publics, chargés de recevoir les déclarations des mariages & des naissances, seront tenus de remettre un exemplaire de cette mstruction à chaque personne qui se présentera devant eux pour déclarer son mariage.
IX. Tous les enfans d'un canton ou d'une section seront, autant qu'il sera possible, réunis dans un seul établissement; il y aura pour cinquante garçons un instituteur, & pour pareil nombre de filles une institutrice.
Dans chacune de ces divisions, les enfans seront classés, de manière que les plus âgés seront chargés de surveiller & de faire répéter les plus jeunes, sous les ordres de l'inspecteur, de l'instituteur ou de l'institutrice, ainsi qu'il sera expliqué par le règlement.
X. Durant le cours de l'éducation nationale, le temps des enfans sera partagé entre l'étude, le travail des mains, & les exercices de la gymnastique.
XI. Les garçons apprendront à lire, écrire, compter, & il leur sera donné les premières notions du mesurage & de l'arpentage.
Leur mémoire sera cultivée & développée; on leur fera apprendre par cœur quelques chants civiques, & le récit des traits les plus frappans de l'histoire des peuples libres & de celle de la révolution française.
Ils recevront aussi des notions de la constitution de leur pays, de la morale universelle, & de l'économie rurale & domestique.