‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 11 sur 24 · SUITE DE LA SÉANCE · texte numérisé non relu

SUITE DE LA SÉANCE

Le DÉBAT CONCERNANT LE DISCOURS DE ROBESPIERRE

Une sembUble prudence a retenu le» journalistes. Piusieurs ont attendu le n" du 10 thermidor pour reiidre compte de la suite de cette séance ; ils insistent sur les interreotions contre Robespierre, mais ne citent pas ou citent à peine ses réponses.C'est notamment le cas de la Gaxette hisioriqae et politique, n<* 2 1 0 ; des Amales de /■ RépaUtQUefrantmte,

t. IV. n" 238. p. 4.

Annales patriotiques, n° 572, p. 2499.

« Robespierre prononce un long discours sur les factions scélérates, héritières des Hébert, des Chaumette, etc., qui se tourmentent en tous sens pour semer la division parmi les représentants du peuple; il prononce de fortes vérités sur la situation actuelle des choses, et démasque ouvertement les chefs de cette nouvelle trame. Son discours, que nous ne hcizarderons pas d'extraire, est fort applaudi, et la majorité de l'Assemblée en demande l'impression.

Panis appuie vivement cette proposition [de Fréron], et répond avec beaucoup de vivacité à plusieurs articles du discours de Robespierre; il dit que Robespierre est accusé d'avoir demandé trente têtes. Il ne le croit pas; mais il faut, dit-il, qu'il s'explique à ce sujet.

Je demande la parole sur toutes ces infamies, s'écrie Robespierre; tous ces bruits atroces ne sont que l'indice de la conspiration que j'ai dévoilée; suis-je fait pour avoir l'air de marcher de concert avec ceux qui veulent m'assassmer? J'ai bien prévu les conséquences ^ue l'on tireroit de mon discours; mais je n'ai pas pu ne pas le faire, c'étoit une démarche nécessaire à l'innocence opprimée. Il ne me restoit que ce moyen de remplir un devoir sacré, la Convention l'appréciera plus tard. Il n'y a qu'un moyen de sauver la patrie, c'est d'éteindre toutes les querelles particulières. (On applaudit.)

Répare donc tes erreurs, s'écrie-t-on.

Je n'ai calomnié personne, poursuit Robespierre.

Fouché, s'écrie Panis.

Robespierre. On ne tirera pas de moi une rétractation qui n'est pas dans mon cœur; j'ai dit la vérité, j'ai fait mon devoir; que chacun fasse le sien. L'objet de mon discours a été d'engager la Convention à reprendre sa puissance, surtout à l'exercer. Qu'importe que le décret dont on vous parle subsiste ou ne subsiste pas : s'il subsiste, et qu'il y ait une ligue qui s'oppose à son exécution, s'il est rapporté et qu'il soit nécessaire. Les intrigues se croisent d'une manière si effrayante, qu'il n'y a plus que le puissant amour de la patrie qui puisse nous sauver. Mon opinion est indépendante; je ne dépends que de mon devoir et de la justice. Si l'on ne m'a point entendu, je n'ai rien à dire; je me renferme dans mon cœur, et je continuerai de faire mon devoir. »

584 t.ES DISCOURS DE ROBESPIERRE

Journal des hommes libres, n» 220, p. 882-88.

« Robespierre confesse qu'il ne se connoît pas en finances, mais que la seule lumière du bon sens lui a fait voir les funestes effets du plan de finances, qui, dit-il, a ruiné une multitude de familles pauvres.

Robespierre s'élève contre ces demandes; il n'y voit que les moyens de faire triompher ses ennemis, qui depuis si long-temps dirigent le poignard sur lui.

On ne veut pas vous égorger, s'écrie André Dumont, c'est vous qui égorgez l'opinion publique.

C'est dans les deux Comités, continue Robespierre, que sont les hommes que je dénonce : doivent-ils être eux-mêmes mes juges?

Quand on a le courage de la vérité, reprend aussitôt Charlier, on doit avoir celui de nommer les hommes que l'on accuse.

Robespierre s'assied, et Barère obtient la parole : J'aurois lieu de m'étonner, dit-il, si l'on osoit prononcer le mot d'accusé quand il s'agit de deux Comités vieux serviteurs de la liberté : si Robespierre ne s'étoit point éloigné depuis quatre décades du Comité de salut public, il auroit rayé plus d'une phrase de son discours. Quand on nous accusera, nous répondrons par des victoires; et s'il le faut, nous saurons aussi nous défendre par des écrits polémiques.

Après ces débats, dont tant de vérités utiles avoient jailli, que pouvoient alléguer pour le maintien du décret d'envoi aux communes ceux qui l'avoient proposé, comme s'ils avoient voulu, ainsi que l'ont fortement exprimé plusieurs membres, comme s'ils avoient voulu faire revivre l'appel au peuple.

La Convention en a trop bien reconnu les dangers, et elle en a décrété le rapport. Ainsi le discours de Robespierre sera seulement distribué aux députés. »

Ces comptes rendus ont paru avant ceux des grands journaux; c'est pourquoi nous leur avons donné la priorité.

Gazette nationale, ou le Moniteur universel (11 thermidor), n° 311, p. 1271 (1); Journal des Débats et Décrets, n" 676, p. 157 (2).

« Robespierre, qui depuis long-tems n'avait paru à l'Assemblée, monte à la tribune et prend la parole. Il lit un long discours dans lequel il commence par vanter sa vertu. Il se plaint d'être calomnié, et signale comme un ennemi (du) peuple tous ceux qui lui paraissent opposés à ses projets. Il décrie ensuite dans une longue diatribe toutes les opérations du gouvernement; il déclame successivement contre les

(1) Mon., XXI, 329. Reproduit dans Buchkz et Roux, XXXIII, 448.

(2) Ce journal remplace l'analyse du Mon. par cette mention : « Robespierre a prononcé un discours dans lequel il a inculpé divers membres des Comités de sûreté générale et de salut public, leur a fait des imputations calomnieuses qui dévoilent ses projets usurpateurs et contre-révolutionnaires ».

Comités de salut public, de sûreté générale et des finances. Sans se plaindre formellement de l'opposition civique mise par ce dernier Comité à ses projets d'envahissement des finances, il essaye de le comprendre dans la proscription, en l'accusant d'avoir contre-révolutiormé les finances de la République. Il prétend ensuite que les patriotes sont opprimés. « Pourquoi, dit-il, ces discours que l'on vous a faits sur les succès des armées? Le système de Dumouriez est suivi dans la Belgique; on plante des arbres stériles de la liberté; on éloigne les canonniers de Paris, on a formé un camp qui peut être dangereux, etc. » Il ajoute qu'on a voulu donner le change sur la situation de la République; enfin il annonce qu'il proposera les seules mesures propres à sauver la Patrie.

[Interventions de Lecointre (de Versailles), Bourdon (de l'Oise), Barère, Couthon, Vadier.]

Robespierre. Je n'ai pas dit cela.

[Interventions de Cambon et Vadier.]

Robespierre. Je demande la permission de répondre un seul mot à cette inculpation qui me paraît aussi inintelligible qu'extraordinaire. Cambon prétend que je paralyse la volonté de la Convention en matière de finance. S'il est quelque chose qui ne soit pas en mon pouvoir, c'est de paralyser la Convention, et surtout en fait de finance. Jamais je ne me suis mêlé de cette partie; mais par des considérations générales sur les principes, j'ai cru apercevoir que les idées de Cambon en finance ne sont pas aussi favorables au succès de la Révolution qu'il le pense. Voilà mon opinion, j'ai osé la dire, je ne crois pas que ce soit un crime.

Cambon dit que son décret a été attaqué par les agioteurs; cela peut être vrai, je ne sais pas quel parti ils en pourraient tirer, je ne m'en occupe pas. Mais, sans attaquer les intentions de Cambon, je persiste à dire que tel est le résultat de son décret, qu'il désole les citoyens pauvres.

[Interventions de Cambon et Billaud-Varenne.]

Robespierre. Ce n'est pas le Comité en masse que j'attaque. Pour éviter bien des discussions, je demande à la Convention la liberté de dire mon opinion. (Un nombre de membres se levant simultanément : Nous le demandons tous.)

[Interventions de Billaud-Varenne et Panis.]

Robespierre. Je demande la parole. Mon opinion est indépendante : on ne tirera jameiis de moi une rétractation qui n'est pas dans mon cœur; en jetant mon bouclier, je me suis présenté à découvert à mes ennemis : je n'ai flatté personne, je ne crains personne; je n'ai calomnié personne.

Panis. Et Fouché.

Robespierre. On me parie de Fouché ! Je ne veux pas m'en occuper actuellement; je me mets à l'écart de tout ceci; je n'écoute que mon devoir; je ne veux ni l'appui, ni l'amitié de personne; je ne cherche point à me faire un parti; il n'est donc pas question de me demander que je blanchisse tel ou tel. J'ai fait mon devoir, c'est aux autres de faire le leur.

[Interventions de Bentabole, Couthon, Charlier.]

Robespierre. Quoi! j'aurais eu le courage de venir déposer dans le sein de la Convention des vérités que je crois nécessaires au salut de la Patrie, et l'on renverrait mon discours à l'examen des membres que j'accuse! (On murmure.)

Charlier. Quand on se vante d'avoir le courage de la vertu, il faut avoir celui de la vérité. Nommez ceux que vous accusez (On applaudit).

Plusieurs voix : Oui, oui, nommez-les.

Robespierre. Je persiste dans ce que j'ai dit, et je déclare que je ne prends aucune part à ce qu'on pourra décider pour empêcher l'envoi de mon discours. »

Résumé de la discussion dans j4^cAej <{'>4n;er], t. Il, n" 108, p. 541 (Htherm.); Af «rcure /ronçaij, n° 35 ( 1 5 theitn.), p. 211-16 (1); Gazette de Leyde, n° 65, p. 3.

Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité

Robespierre lit le discours qu'il vient de prononcer a la

Convention

La séance de la Convention avait été pour Robespierre une demi défaite. Il avait pu mesurer la force de la coalition qui s'était formée contre lui. Il espérait néanmoins vaincre avec l'appui des Jacobins. Mais « dès le commencement de cette séance, la Société fut agitée d'un tumulte très violent; Billaud-Varenne, CoUot d'Herbois et Robespierre demandaient la parole : un grand nombre de membres la réclamaient avec force pour Collot d'Herbois ; on disait que Robespierre n'avait aucun droit à la préférence. Mais ceux qui voulaient que la parole fût accordée à Collot d'Herbois se trouvant en

(1) Le Mercure reproduit d'abord l'analyse publiée par le Mon., puis résume la discussion selon le compte rendu de ce journal en omettant toutes les réponses de Robespierre.

(2) Le procès-verbal de cette séance a disparu des Archives nationales d'où il avait été extrait pour que Courtois puisse l'examiner (Voir Bûchez et Roux, XXXIV, 2 et AuLARD, VI, 244). Voir E. Hamel, Thermidor, p. 269; G. Walter, éd. définitive, I, 462-64; et G. Michon, « Les séances des 8 et 9 thermidor aux Jacobins » {A.H.R.F., 1924, p. 497-606).

très p>etite minorité, et d'ailleurs ayant contre eux la défaveur et les murmures des tribunes, Robespierre a obtenu la parole d (1). Son discours « est accueilli par des applaudissements nombreux, et la portion de la Société qui ne paraissait point l'approuver ne fait qu'exciter sa colère ». Dumas, président du Tribunal révolutionnaire, puis Couthon, Soutiennent l'opinion de Robespierre, tandis que CoUot d'Herbois, couvert de huées, doit abandonner la tribune où Billaud-Varenne ne peut davantage se faire entendre. Sur la proposition de Couthon, la Société arrêta « l'exclusion immédiate des représentants qui avaient voté [à la Convention] contre l'impression du discours de Robespierre » tandis que BUlaud et Collot étaient chassés par rassistance(2).

Conservateur décadaire des principes républicains, t. II, n» 12, p. 430 (3).

« Aux agitations de cette assemblée, a dit [/Robespierre], il est aisé de s'apercevoir qu'elle n'ignore pas ce qui s'est passé ce matin à la Convention : il est facile de voir que les factieux craignent d'être dévoilés en présence du peuple.

Javogues s'écrie : Nous ne sommes ni factieux, ni conspirateurs; mais nous ne voulons pas de dominateur aux Jacobins.

Au reste, continue Robespierre, je les remercie de s'être signalés d'une manière aussi prononcée, et de m'avoir mieux fait connaître mes ennemis et ceux de la patrie.

Après ce préambule, Robespierre a lu le discours qu'il avait prononcé le matin à la Convention » (4).

(1) Conservateur décadaire..., t. II, n° 12, p. 430. Passage reproduit dans Réponse de Billaud... aux inculpations..., broch. in-8°, 28 p. parue en ventôse an III (B.N., Le^^ 1261). Voir Aulard, VI, 282. Soulignons la contradiction qui existe à propos du nombre des membres favorables à Collot.

(2) Voir Bûchez et Roux, XXXIV, 2 et Aulabd, VI, 289. On dit qu'après la lecture de son discours, Robespierre aurait ajouté qu'il s'agissait de « son testament de mort ». Ayant envisagé sa défaite, il déclara qu'il boirait « la ciguë avec calme », à quoi David aurait ajouté : « Je la boirai avec toi ».

(3) Ce n" parut le 10 fructidor. Aucun des journaux que nous avons dépouillés n'a rapporté cette séance dans son n° du 9 thermidor. Le Journal de Sablier qui la relate dans son n° 1464 (p. 4), paru le matin du 10 thermidor, reste muet à propos du discours de Robespierre. Il ne rend pas davantage compte des séances des 9 et 11 thermidor. On trouvera un résumé de cette dernière dans le Journal de la Montagne (reproduit par Auijoid, VI, 295-300) et dans la Gazette historique et politique..., n° 216 (16 thermidor), p. 3.

(4) D'après le Conservateur décadaire..., n° 13 (20 fructidor), p. 433, Robespierre aurait déposé le manuscrit de son discours sur la tribune des Jacobins. Le Comité de sûreté générale le fit réclamer dès le 9 thermidor et la Société aurait répondu qu'il était entre les mains de l'imprimeur Nicolas (voir G. Michon, « Les séances des 8 et 9 thermidor au club des Jacobins », A.H.R.F., 1924, p. 497 et s.)

144. - SÉANCE DU 9 THERMIDOR AN II (27 JUILLET 1794) Robespierre tente vainement d'obtenir la parole

La séance débuta à onze heures du matin, comme de coutume, par la lecture de la correspondance et l'audition de quelques pétitionnaires (1). Saint-Just monta ensuite vers midi à la tribune. Dès les premières phrases de son discours (2) il fut interrompu par Tallien pour une motion d'ordre, la tactique consistant à l'empêcher de parler et à réduire au silence tous les membres qui tenteraient de défendre Robespierre. Aucun d'eux ne parvint à se faire entendre et la Convention décréta d'arrestation Hanriot, Lavalette (3), Dufresse (4), Sijas (5), Dumas et d'autres, puis les deux Robespierre, Saint-Just, Couthon et Lebas.

Après avoir tenté de résister aux huissiers qui les appréhendaient, les cinq députés furent conduits au Comité de sûreté générale, puis répartis dans des prisons différentes. Robespierre aîné fut emmené au Luxembourg où l'on refusa de l'écrouer, puis à la mairie où l'accueillirent les administrateurs de police. Il ne se rendit que plus tard à l'Hôtel de "Ville (6).

Journal de Sablier, n» 1463 (paru le 9 thermidor au soir), n» 1464 (paru le 10 au matin) (7).

« Saint-Just monte à la tribune, et prend la parole. Je ne suis, dit-il, d'aucune faction; je les combattrai toutes. Elles, elles ne s'éteindront jamais que par des institutions qui feront ployer l'orgueil humain sous le joug de la liberté publique. Cette tribune doit peut-être être la Roche Tarpéïenne pour ceux qui auront le courage de dire la vérité. Mais j'ai cru qu'on ne pouvoit rompre les engagements contractés avec sa conscience. Vos Comités de salut public et de sûreté générale m'avoient chargé de vous présenter un rapport sur la commotion que vient d'éprouver dans ces derniers tems l'opinion publique. On a voulu

(1) Nouvelles politiques, n» 250, p. 1000; Abréviateur universel, t. V, n" 574,

Le Journal de Sablier {n° 1463) qui mentionne une vingtaine d'affaires, ajoute : « et plusieurs décrets rendus » et la Gazette française, n° 939, p. 2581 « lecture d'une lettre du vérificateur des assignats annonçant qu'il en serait brûlé pour 20 millions ».

(2) Le discours de Saint Just a été publié par les Thermidoriens; imp. 19 p. {B.N., 8" Le ^^871) et reproduit dans la suite, notamment par Ch. Vellay, Œuvres de Saint-Just ; H. Calvkt, Saint-Just, p. 252-264, et A. Soboul, Saint-Just. Discours et rapports, Ed. soc, 1957; p. 199-218.

(3) Lavalette (Louis J.-B.) avait été dénoncé par le général Lamarlière, commandant en chef de l'armée du Nord, puis destitué et emprisonné au début de juillet 1794, mais Jeanbon-Saint-André parvint à le faire remettre en liberté. Mis hors la loi avec Robespierre, il fut exécuté le 10 thermidor.

(4) Dufresse (Simon), ancien comédien, commandant de l'armée révolutionnaire lilloise. Voir E. Leleu, « Le général Dufresse et l'armée révolutionnaire du Nord » {Rev. Nord, 1920, p. 102-126) et général Herlaut, « Le général-baron Dufresse » (Rev. Nord, 1927). Cf. aussi R. Cobb, Les armées révolutionnaires..., p. 266.

(5) Sur Sijas, voir ci-dessus, 28 messidor (n» 138), 2^ intervention.

(6) Voir P. Sainte-Claire Deville, La Commune de Van II, p. 242-46.

(7) Il est inexact de dire qu'aucun journal ne donna aussitôt le compte rendu de la séance (E. Hamel, III, 283). Sans doute, le 9 au soir la plupart se bornèrent

répandre que le gouvernement est divisé. Non, il ne l'est pas. Je vais parler de quelques hommes que la jalousie a portés à accroître leur influence pour parvenir à leurs fins. Ces hommes avoient concouru à me charger de faire le rapport dont j'ai parlé. Ils croyoient que je consentirois par respect humain à tout concilier...

Tallien interrompt l'orateur par une motion d'ordre : L'orateur, dit-il, a commencé son discours par dire qu'il n'était d'aucune faction. Je le dis aussi de moi-même; et je vais dire la vérité. Il n'est pas de doute qu'aucun bon citoyen puisse retenir ses larmes sur le sort funeste où semble abandonnée la chose publique. La division est semée partout. Hier, un membre du gouvernement vous a fait un rapport isolé. Aujourd'hui, un autre membre vient vous parler en son propre nom. On vient aggraver les maux de la patrie : je viens moi, demander ici que le rideau soit enfin arraché entièrement (Ici il se fait un long tumulte.) (1)

Billaud-Varenne. Hier, dans la Société des Jacobins, il y eut une foule d'hommes envoyés pour violer la liberté des opinions. Hier, on y développa ouvertement le projet d'égorger la Convention nationale. Je vois encore en ce moment un de ces hommes siéger ici sur la Montagne même, quoiqu'il ne soit pas représentant du peuple. Le voilà! (L'orateur montre alors l'individu qu'il dénonce; il est arrêté sur le champ.)

Le moment de dire la vérité est arrivé. Si les membres des Comités de salut public et de sûreté générale ont des reproches à se faire, c'est d'avoir eu trop de condescendance, c'est d'avoir gardé le silence dans la crainte d'opérer un déchirement funeste. Saint-Just avait promis au Comité de lui communiquer le discours qu'il vient de commencer

à un bref résumé et à l'annonce des arrestations. Ils ne pouvaient d'ailleurs agir autrement étant donné l'heure, et les nécessités du tirage (voir Annales de la République française, a° 239). Mais en dehors du Journal de Sablier qui fit paraître ses deux numéros quotidiens habituels (Journal du matin et Journal du soir), on trouve dès le 10 thermidor des relations de la journée du 9 dans Annales de la République française, n» 238, p. 4; Courrier républicain, t. V, n^ 270, p. 219-20; Annales patriotiques, n° 573, p. 2503; Journal du soir (Feuillant-Chaigneau), n° 672, p. 2; Abréviateur universel, t. V, n° 574, p. 2295-96; Feuille de la République, n° 388, p. 1-2; Gazette historique et politique, n° 210; Messager du soir, t. II, n°707. Tous ces journaux revinrent le lendemain sur cette séance et fournirent davantage de détails; d'autres aussi tel le Journal universel, n° 1708, p. 8241-47; le Courrier de r Égalité, t. IX, n° 708, p. 306; le Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n° 311, p. 1271 ; le Journal des Débats et Décrets, n° 676, p. 167 et s. ; puis le Mercure français, n° 35 (15 thermidor), p. 215. Le Journal des Hommes libres publia un supplément à son n° 220 (p. 875 pour 885). Quant au Journal universel il revint sur cette séance à deux reprises, le 11 thermidor (n° 1708, p. 8241-47) et le 13 (n° 1710, p. 8257-62).

(1) Texte reproduit jusqu'ici par le Messager du soir, n" 708 (11 thermidor).

à cette tribune ; cependant il ne Ta point fait. Tout prouve en ce moment que la Convention nationale est menacée d'être égorgée... (Non, elle ne le sera point, s'écrient plusieurs voix) (1).

Lebas monte à la tribune pour prendre la parole (Tumulte). Le président la maintient à Billaud. Lebas s'obstine à vouloir parler.

Plusieurs voix. Président, rappeliez Lebas à l'ordre.

Le président (2) consulte l'Assemblée et prononce le rappel à l'ordre contre Lebas.

Billaud-Varenne dénonce des individus placés à la tête de la garde nationale comme des hommes dénoncés au Comité de salut public. Il dénonce ensuite Robespierre, pour ne s'être éloigné du Comité de salut public que parce qu'il ne pou voit plus y faire sa volonté. 11 déclare que depuis longtemps il avoit le système d'entamer la Convention. Il accuse Robespierre de parler toujours de vertu, lorsqu'il prend la défense du crime. Il annonce qu'il a soustrait à l'échafaud un scélérat, contre lequel tous les sentiments des membres étoient réunis. Après avoir cité plusieurs autres faits que nous n'avons pas saisis, il déclare qu'il n'est pas un représentant du peuple qui voulût exister sous un tyran... (Non, non, s'écrient les membres en se levant par un mouvement spontané).

Robespierre paraît à la tribune. On entend des cris : A bas le tyran (3).

Tallien prend la parole contre Robespierre, et déclare que cet homme formoit chez lui des listes de proscription contre des membres de la Convention. Il annonce que l'armée du nouveau Cromwell s'organise, et que des manœuvres se trament contre les patriotes. Il déclare qu'il s'est armé d'un poignard pour frapper le tyran, si la Convention n'eût pas été disposée à lui rendre la justice due aux scélérats. Il demande que l'on porte contre lui le décret d'accusation, et que la séance soit permanente.

Il dénonce Hanriot, général de la garde nationale de Paris; Lavalette, officier dans la même garde nationale; Dumas, président au tri-

(1) « Pendant ce temps Lebas a de violentes altercations avec Tallien sur la Montagne; il se précipite à la tribune » {Gazette française, n° 939, p. 2581). « Lebas se précipite à la tribune ; la Convention le rappelle à l'ordre et le force au silence » (Abrémateur universel, n° 574, p. 2296).

(2) Il s'agit de Thuriot.

(3) « Robespierre a voulu répondre à tant de faits, mais Tallien a obtenu la parole » {Gazette française, n° 939, p. 2581). « Robespierre demande la parole. — On n'entend pas les conspirateurs, s'écrie-t-on. — Tallien. Il ne faut pas que l'Assemblée divague. — Robespierre. Je saurai bien la rappeler à .... — A bas le tyran! — - Robespierre. Je réclame; mes ennemis veulent abuser la Convention nationale. — A bas! A bas » {Courrier de V Égalité, t. IX, n» 709, p. 314). « Robespierre monte à la tribune; l'indignation se manifeste et le force à descendre » {Feuille de la République, n° 388). « Robespierre demande la parole; elle lui est refusée {Abrémateur universel, n" 574). « En vain Robespierre veut parler. A bas le roi. A bas le tyran, s'écrie-t-on {Annales patriotiques, nP 573, p. 2508).

bunal révolutionnaire, les agents et les complices du tyran et du Catilina moderne. Il invite les journalistes patriotes à sortir de l'assoupissement où les tenoit la tyrannie de Robespierre. Il termine en demandant l'arrestation d'Hanriot et de Lavalette, ex-noble.

Billaud-Varenne demande également l'arrestation de Boulanger, général de brigade, complice de Robespierre; ainsi que du nommé Dufraisse et de Dumas, président du Tribunal révolutionnaire.

Batelier demande la nomination d'un commandant général provisoire.

Vadier propose pour cette fonction le commandant de la force armée à cheval; il se nomme Hérart.

Billaud pense que l'intérêt de la patrie exige que le commandant de la garde nationale se fasse par alternat entre les commandans de bataillons.

II demande en outre que les Comités de salut public et de sûreté générale soient entendus pour lire une proclamation au peuple, tendante à l'éclairer, et à arracher le masque attaché aux visages des conspirateurs.

Après quelques autres discussions, l'Assemblée décrète l'arrestation de Dumas, président du tribunal révolutionnaire, de Hanriot, chef de la force armée, de Boulanger, Dufrmsse, Lavalette, d'Aubigny et celle des adjudans généraux et des aides de camp d'Henriot.

Barère, organe des deux Comités de salut public et de sûreté générale, présente alors le rapport annoncé par Billaud-Varenne. Il fait sentir que l'activité du gouvernement révolutionnaire qui fait la terreur des rois et des conspirateurs dépend de l'union des deux Comités; il annonce que quelques jurés du Tribunal révolutionnaire ont dévoilé au sein de ces Comités un plan de conspiration tendante à sacrifier les meilleurs patriotes et à sauver plusieurs traîtres d'intelligence avec le chef de ce plan machiavéliste ; il représente combien depuis quelque tems les formes du gouvernement révolutionnaire ont été altérées. Il s'indigne contre le faux patriotisme des scélérats même qui veulent assassiner la liberté.

« Les inquiétudes factices, dit-il à ce sujet, et les dangers réels, » ne peuvent marcher ensemble ; les réputations énormes et les hommes » égaux ne peuvent subsister longtems en commun. »

Le rapporteur appelle ensuite l'attention de l'Assemblée sur la fermentation qu'a produite depuis hier parmi les aristocrates, le discours prononcé hier à la tribune par Robespierre. Il fait sentir les dangers de l'organisation actuelle de la garde nationale, organisation trop semblable à celle des satellites des tyrans. Il s'appuie sur ce qu'il faut rendre en ce moment surtout la Commune responsable de la tranquillité publique. Enfin, il termine par faire décréter ce qui suit :

Art. I. Tout commandement de grades supérieurs à celui de chef de légion dans la garde nationale parisienne, est supprimé, à compter de ce jour.

II. La garde nationale sera rappelée à son organisation primitive. En conséquence, chaque commandant de légion aura alternativement le titre de général de la garde.

III. Le maire de Paris, l'agent national et celui qui commandera la garde nationale, veilleront à la conservation de la Convention nationale; ils répondront sur leur tête de tous les troubles qui pourroient arriver à Paris.

Barère fait ensuite lecture d'une proclamation au peuple français; l'Assemblée en adopte la rédaction à l'unanimité et en décrète l'envoi à toutes les communes et aux armées de la République (1).

Vadier communique à l'Assemblée plusieurs faits à la charge de Robespierre; il annonce que l'accusateur public près le Tribunal révolutionnaire de Paris, ne pouvoit pas mettre la loi à exécution, parce que Robespierre lui en ôtoit le pouvoir.

Bourdon (de l'Oise) accuse Robespierre d'avoir empêché le décret d'accusation contre Lavalette.

Un membre l'accuse d'avoir voulu sacrifier cinq excellents patriotes de la commune de Lille.

Vadier dénonce ensuite six espions de Robespierre, qui suivaient chaque jour les membres de la Convention, les accompagnoient partout, fesoient des bulletins sur ce qu'ils entendoient et en rendoient compte à Robespierre qui fesait ensuite des dénonciations. Il annonce qu'il avoit lui-même un espion nommé Taschereau, qui venoit à côté de lui, prévenoit ses pensées et ses désirs (2).

Il rappelle que Robespierre a dénoncé le Comité de sûreté générale; qu'il a dit que la liberté étoit perdue, que lui seul pouvoit la sauver; il proteste que le Comité de sûreté générale n'a jamais été désuni d'avec celui de salut public, et qu'il travaille avec ardeur au bonheur public, etc. (3).

Suite de la séance du 9 (4)

Tallien ajoute de nouveaux faits aux précédens; il observe que Robespierre se cache toujours dans les grands dangers de la patrie; qu'à l'époque du 10 août, il ne se montra à la Commune que trois jours

(1) Voir cette proclamation dans Mon., XXI, 327.

(2) Taschereau avait été exclu des Jacobins le 11 frim. II (voir ci-dessus, n° 64), mais il fut réadmis le 8 floréal. Le 6 prairial il insista auprès de la Société pour que Geffroy, blessé en arrêtant Admirât qui venait de tenter d'assassiner CoUot-d'Herbois et Robespierre, obtint la carte de Jacobin. Taschereau se prétendait l'ami de Robespierre (voir ci-dessus, n° 124, 2^ intervent.).

(3) En note, ce journal ajoute : « Après quelques débats l'Assemblée a prononcé l'arrestation de Robespierre aîné, de Robespierre jeune, de Couthon, Saint- Just et Lebas. La séance est permanente ».

(4) Le texte suivant est reproduit en entier dans Annales de la République française, n° 239. Le Messager du soir, n" 708, ne copie que la fin, à partir de : « Oui, s'écrie Robespierre.,. ».

après la chute du tyran ; que ce fut pendant que Robespierre fut chargé de la police générale, que l'on vit exercer les plus grands actes arbitraires ; que ce fut par l'autorité de Robespierre seul que le comité révolutionnaire de la section de l'indivisibilité fut mis en arrestation.

Robespierre. Je demande qu'on m'envoie à la mort (1).

Plusieurs voix. Aux voix le décret d'arrestation!

(Il se fait un grand tumulte. Le président se couvre : le calme renaît. Le président veut rappeler les diverses propositions.)

Robespierre. De quel droit, président, soutiens-tu les assassins? (Mouvement d'indignation générale. Un nouveau tumulte oblige le président à se couvrir une seconde fois).

m Billaud- Varenne rappelle que Robespierre a accusé le gouvernement

d'avoir désarmé les citoyens, tandis que c'est lui qui a signé cet arrêté.

(1) « Après bien des efforts pour se faire entendre : « Je demande la mort», s'écrie Robespierre. Puis, se tournant vers la Montagne, il lui lance des regards où se peignaient la fureur et le désespoir. Il prodigue aux membres qui ont parlé contre lui, les épithètes de brigands, de lâches, d'hypocrites. Le tumulte augmente; le président se couvre. Robespierre veut avoir la parole; on s'y oppose. « De quel droit, s'écrie-t-il avec rage, le président protège-t'il les assassins? » Nouveaux cris ; le président se couvre une seconde fois » ( Gazette française, n° 939 ; Courrier républicain, n° 270). « Robespierre. Je demande la mort. Qu'on me délivre du spectacle du crime. — L'arrestation s'écrie-t-on ; aux voix l'arrestation! — Robespierre jeune. Je demande aussi la mort, je veux mourir pour la liberté. Je suis aussi coupable que mon frère; j'ai voulu faire le bien de mon pays; je veux aussi périr de la main du crime. — Ici il s'élève de grands débats. Le président se couvre. Le calme renaît; le président rappelle la question. — ■ Robespierre. De quel droit le président se fait-il l'orateur des assassins? » (Courrier de V Égalité', n° 709, p. 315). « Robespierre, à qui sa conscience agitée arrachait sans doute ce langage, s'écrie qu'on l'envoie à la mort. — Tu la mérites mille fois, lui répond André Dumont. — Robespierre jeune demande à partager le sort de son frère. Les cris de tous deux répandent le trouble. Ils invectivent la Convention; ils insultent à sa dignité. L'agitation s'accroît, le président se couvre et commande le calme. — De quel droit, ose lui crier Robespierre, de quel droit, président, te mets-tu à la tête des assassins? » (Journal des Hommes libres, suppl. au n° 220). « Robespierre interrompt la discussion et s'écrie plusieurs fois qu'on veut l'assassiner » (Feuille de la République, n° 388). « Robespierre voulait parler; il était à la tribune. — A bas le Cromwell, s'écrie Cambon. — Vadier. Je suis le premier qui ai demandé le décret d'accusation contre le tyran couronné. Il m'a coûté pour croire Robespierre un tyran, mais je le crois. Je demande le décret d'accusation contre lui. — Robespierre veut parler. » (Journal du soir, n° 672; Annales de la République française, n° 239). « Roberspierre étoit toujours à la tribune, il demandoit la parole. ■ — • A bas le Cromwell, s'écrie Cambon. — Vadier dévoile l'ambitieux qui vouloit asservir un peuple libre. — Roberspierre vouloit répondre; mais c'est Tallien qui obtient la parole, il dit que tous les actes de ce nouveau tyran déceloient ses intentions infâmes. — Enfin, ne pouvant se faire entendre : je demande la mort, s'écrie Roberspierre. — Le tvunulte augmente; le président se couvre. — Roberspierre veut avoir la parole. « De quel droit, s'écrie-t-il avec rage, le président protège-t-il les assassins? » — Nouveau tumulte. Le président se couvre une seconde fois. » (Abréviateur universel, n° 574, p. 2296).

Il l'a également accusé d'avoir fait disparoître les monumens dédiés à l'Etre suprême, et c'est Couthon qui a signé cet arrêté (1).

(Après quelques débats et d'autres faits cités contre Robespierre, r Assemblée prononce son arrestation) .

Robespierre le jeune s'élance à la tribune.

Elie-Lacoste. Robespierre le jeune est un des premiers qui ait sonné le tocsin aux Jacobins contre le gouvernement ; je demande son arrestation.

(L'assemblée consultée sur cette proposition, l'adopte et la convertit en décret).

Unmembre. La patrie et la liberté viennent de sortir de l'oppression...

Oui, s'écrie Robespierre, car les brigands triomphent (2). (Mouvemens d'indignation et d'horreur.)

Fréron (3). Un tyran avoit rappelé parmi nous les proscriptions d'Auguste, de Néron, de Cromwell. Le chef d'une grande conspiration est abattu, mais il a encore des complices ; ce sont Couthon et Saint-Just ; je demande leur arrestation.

Elie Lacoste communique de nouveaux faits à la charge de Couthon et Saint-Just. Il parle d'un triumvirat formé entre ses membres et Robespierre l'aîné. Quand j'en ai parlé, dit-il, à Saint-Just lui-même, il a pâli, il a failli se trouver mal. Un autre fait important qui prouve le nouveau plan de conspiration, c'est qu'un officier suisse, fait prisonnier, a dit en propre termes : « La Convention a beau faire, il se prépare une scission dans le gouvernement, et quel que soit le parti qui triomphe, nous aurons la paix par son moyen. »

Un membre dénonce Lebas, comme le bras droit de Robespierre; il demande qu'il soit joint à Couthon et Saint-Just dans le décret d'arrestation. L'Assemblée décrète l'arrestation de Couthon, Saint-Just et Lebas.

Collot-d' Herbois demande que Saint-Just dépose sur le bureau le discours qu'il devoit prononcer. (Adopté).

Le président annonce que les huissiers ayant intimé à ceux qui viennent d'être mis en état d'arrestation l'ordre de la Convention nationale, ceux-ci ont refusé de s'y soumettre. Il ordonne une seconde fois aux huissiers de mettre l'ordre à exécution; il est exécuté, les individus arrêtés sont conduits à la barre.

Collot-d' Herbois déclare que la liberté est sauvée par ce qui s'est passé, et que l'insurrection que les scélérats méditoient n'aura pas lieu. Après avoir parlé des succès de la République, il attire l'attention de la Convention sur le système qui tendoit à dissoudre la représenta-

(1) « Robespierre. Écoutez tous les scélérats qui ont égorgé les citoyens » {Courrier de VEgalité, n° 709, p. 315).

(2) Id. (Courrier de VEgalité, n° 709, p. 315).

(3) D'après le Mon., XXI, 885.

tion nationale et à allumer le flambeau de la guerre civile; il se plaint de ce que dans une Société où les représentants étoient honorés autrefois, les patriotes étoient hier oppressés de douleur; il annonce qu'on le menaçoit et qu'on lui rioit au nez, lorsqu'il parloit de l'assassinat commis dans sa personne par le scélérat Lamiral; il dénonce la motion qui fût faite dans cette même Société par Couthon, et qui tendoit à faire un nouveau scrutin des membres de la Convention; il dénonce le propos qu'il a tenu, et qui consistoit à dire qu'il ne savoit pas s'il n'y avoit pas dans les Comités des membres corrompus. Il fait part qu'après être sorti des Jacobins, il fut entouré de scélérats qui lui fesoient beaucoup de menaces horribles, et que ces individus étoient accoutumés à parler à Robespierre. Etant ensuite revenu au Comité, il y trouva Saint-Just qui étoit de marbre, et qui annonçoit froidement qu'il feroit aujourd'hui un rapport.

Après avoir réfuté des calomnies répandues contre lui, l'orateur déclare que si le discours de Saint-Just eût été lu aujourd'hui, le jour de demain eût été un jour de deuil pour les patriotes : il proteste que le système des conspirateurs n'étoit pas de féiire triompher la justice et la vertu, en parlant toujours de leurs avantages, mais de terrasser tous ceux qui ne vouloient pas leur obéir. Il fciit observer que Robespierre n'a jamais aimé Marat et Chalier quoiqu'il en parle souvent. Il rappelle que le jour de la cérémonie célébrée en l'honneur du premier après sa mort, il prononça un discours dans lequel on n'entendit pas sortir de sa bouche le nom de Marat, etc. »

Commune de Paris

145. — NUIT DU 9 AU 10 THERMIDOR AN II Derniers efforts et tentative de suicide de Robespierre

Plutôt que de résumer les événements d'après les travaux bien connus des historiens qui ont étudié cette journée (1), il nous a semblé intéressant de verser au dossier deux documents publiés par plusieurs journaux.

(1) Voir notamment E. Hamkl, Thermidor, 1" éd. 1891, 2« éd. 1897, chap. Vil; L. Barthou, Le neuf thermidor, 1926; et surtout A. Mathtez, t Robespierre à la Commune le 9 thermidor» {A.H.R.F., 1924, p. 289-314); P. Sainte-Clatbb Devblue, La Commune de Van II; A. Soboui., Les sans-culottes parisiens..., p. 989- 1035. Nombreux sont sur ces événements les écrits des Thermidoriens, dont le Rapport de Courtois... sur le 9 thermidor, ouvr. cité, et Faits recueillis aux derniers instants de Robespierre et de sa faction, du 9 au 10 thermidor, 1794 {B.N., 8° Lb "1149); Derniers instants de Robespierre et de sa faction, du 9 au 10 thermidor, s.d. (B.N. 8° Lb *i3965); Détails de Vhorrible conspiration formée par Robespierre, Couthon..., 8.d. (B.N. Lb "3968).

Des cinq représentants décrétés d'arrestation, envoyés dans des prisons différentes et qui s'évadent ou sont délivrés par les forces de la Commune, Robespierre jeune arriva le premier à l'Hôtel de Ville. Ce fut lui qui harangua le Conseil général (1). Quant à son frère qui se trouvait encore, vers 10 heures du Soir, à l'administration de police, près de la mairie, il suggéra quelques mesures à prendre (2) mais ne se rendit que plus tard, après bien des hésitations, au comité d'exécution qui venait d'être créé (3), puis à la séance de la Commune. C'est là seulement qu'il aurait prononcé quelques paroles, les dernières avant sa tentative de suicide et son exécution.

Récit de ce qui s'est passé dans la séance du Conseil général de la Commune de Paris, dans la nuit du 9 au 10 thermidor (Journal de Sablier, n° 1489, du 22 thermidor) (4).

Le Conseil général, rassemblé et présidé par le maire, ouvre sa séance sur les six heures du soir (5).

Le maire prend la parole et dit : « Citoyens, c'est ici que la patrie a été sauvée au 10 août, au 31 mai; elle est plus que jamais en danger; c est encore ici qu'elle sera sauvée. Que tous les citoyens se réunissent donc à la Commune, que l'entrée de ses séances soit libre à tout le monde, sans qu'on exige d'exhibition des cartes ». Le maire demande en outre que tous les membres fassent le serment de mourir à leur poste. Le conseil se lève spontanément, et prête ce serment avec enthousiasme. Le maire propose ensuite d'inviter tous les membres de la commune du 10 août à venir signer au conseil (Adopté).

L'agent national parle dans le même sens; il fait sentir les dangers qu'il prétend que court la liberté et pour appuyer ce qu'il avance, il dit que déjà les meilleurs patriotes, les amis constans du peuple sont jetés dans les fers, et que lui-même, il y a quelques instants, n'est échappé aux coups des assassins que par le prompt secours que lui a donné le commandant-général.

Plusieurs membres observent que les tribunes ne se remplissent pas, et demandent que deux membres soient invités à aller sur la place haranguer le peuple et lui montrer les dangers qu'il court (Arrêté).

Le maire prend alors le tableau qui renferme les droits de l'homme, et le présentant au peuple, il dit : « Quand le gouvernement viole les

(1) Et non son frère comme on l'admit longtemps, avec E. Hahkl. G. Walter reprend la même version (éd. définitive, I, 476).

(2) Voir lettre à l'agent national Payan qui se termine par : « C'est l'avis de Robespierre et le nôtre » (Rapport de Courtois sur les événements du 9 thermidor, floréal an IV, in-8°, 210 p.; B.N., Le '^1767). Texte reproduit par A. Mattoez, art. cité, p. 303.

(3) Il comprenait : Châtelet, Cofflnhal, Lerebours, Grenard, Legrand, Desboisseaux, Arthur, Payan, Louvet (voir sur ces personnages P. Sainte-Claire Deville, ouvr. cité).

(4) E. Hamel (III, 763-65) a utilisé ce même document, conservé dans la collection Beuchot.

(5) « Cinq heures et demie du soir », d'après le p.-v. du Conseil général de la Commune (Bûchez et Roux, XXXIV, 45-46).

droits du peuple, l'insurrection est pour le peuple, et pour chaque portion du peuple, le plus sacré et le plus indispensable de ses devoirs».

On s'apperçoit que la feuille sur laquelle une moitié des membres s'étoit déjà inscrite, avoit été soustraite, et il est arrêté que les membres s'inscriront de nouveau.

Plusieurs membres demandent alors qu'on fasse sonner le tocsin (Arrêté).

On se plaint que Lubin, substitut de l'agent national, ne paroît pas encore, mais il se présente à l'instant même, et annonce qu'il vient de la Convention où il a été témoin de tous les débats qui ont eu lieu, et du décret d'arrestation lancé contre les deux Robespierre, Couthon, Lebas et Saint-Just.

Sur la proposition du premier substitut de l'agent national, il est arrêté qu'une députation sera envoyée aux Jacobini pour les inviter à fraterniser avec le conseil. On arrête également que les sections correspondront de deux heures en deux heures avec la Commune. Quelques membres observent que le tems est précieux, qu'il ne faut pas le perdre en vains discours, mais agir. D'après ces réflexions, le conseil arrête que des commissaires pris dans son sein iront, accompagnés de la force armée, arracher des fers Robespierre et autres.

Un instant après, paroît, au milieu des applaudissements du conseil, Robespierre jeune, qui reçoit l'accolade du maire et des agens nationaux. 11 prend alors la parole et dit, entr'autres choses, que les membres du Comité de salut public, qu'il assimile à la Commission des Douze, ont résolu d'anéantir tous ceux qui avoient fait la révolution du 31 mai.

Dans ce moment paroît un individu, porteur d'un gros portefeuille noir, qu'il dit contenir des papiers très intéressans pour le peuple, et qu'il a sauvé de la main des traîtres; il le baise avec enthousiasme, et ajoute qu'il ne le quittera qu'à la mort.

On fait ensuite la motion d'aller mettre en liberté Hanriot, détenu au Comité de sûreté générale; Cofîinhal se charge de l'exécution.

On annonce que Robespierre l'aîné est en sûreté à l'administration de police. Quelques membres demandent qu'une députation aille à l'instant l'inviter à se rendre au sein du conseil. 11 se refuse à cette première invitation; une seconde est envoyée, et bientôt on le voit paroître au milieu des acclamations de tout le conseil, et des démonstrations de la plus grande joie : de nombreuses accolades lui sont données (I).

(1) D'après un extrait du p.-v. de la section de l'Arsenal (publié par Courtois dans son Rapport sut le 9 thermidor, nP XXXIV, p. 196), E. Hamel (III, 784) signale que Robespierre aurait pris la parole à ce moment pour remercier la Commune.

Des députés des prétendus Jacobins se présentent pour fraterniser, et demandent si l'on a pris des mesures pour la fermeture des barrières. Le conseil leur répond qu'on s'en est occupé, et applaudit à leur zèle (1).

Des commissaires de différentes sections paroissent aussi; on profite de l'occasion pour en exiger le serment de fidélité à la Commune (2).

On veut aussi exiger ce même serment des employés au secrétariat qui, dès le commencement de la séance, avoient été consignés, et qui désiroient aller prendre alors quelque nourriture. Mais ces employés ayant répondu unanimement qu'ils avoient prêté le serment de défendre la liberté, d'être fidèles à la République française une et indivisible, et qu'un nouveau serment ne diminueroit ni ajouteroit rien à leurs dispositions, ils sont à l'instant consignés de nouveau, menacés de la bayonnette, s'ils essayoient seulement de quitter leurs postes.

Un membre demande qu'il soit créé à l'instant une commission d'exécution.

Arrive le geôlier de la Force, traîné avec inhumanité, et qui, parvenu au bureau, a été chargé d'invectives par le maire, traité de coquin, de scélérat, et renvoyé à la commission d'exécution.

Des émissaires parcourent le secrétariat et les galeries pour examiner ce que l'on disoit : différentes arrestations sont faites par ce moyen.

Il est arrêté qu'on iroit à l'instant chercher le commandant de la force armée de la section des Droits de l'Homme qui avoit refusé d'envoyer ses canons à la Commune. On l'amène au conseil, et après lui avoir fait éprouver les traitemens les plus durs, il est envoyé à la commission d'exécution.

Un officier, porteur d'un ordre de la Convention nationale se présente au conseil; l'agent national le lui arrache des mains, sans vouloir qu'on en fasse lecture : il traite cet officier de scélérat, et demande qu'il soit à l'instant dégradé et conduit en prison, ce qui s'exécute.

Peu de temps après on aperçoit au coin de la rue de la Vannerie donnant sur la place de Grève, des commissaires de la section des Arcis, qui font la proclamation de la Convention nationale. Aussitôt plusieurs membres se lèvent et offrent d'aller arrêter les proclamateurs ; ils partent en effet et reparoissent bientôt amenant avec eux les deux commissaires de ladite section, sur lesquels le maire et l'agent national semblent vouloir épuiser toute leur rage; ils sont également renvoyés

(1) Sur le rôle des Jacobins, voir même Rapport..., de Courtois; et G. Michov, art. cité.

(2) Voir A. SoBOUL, Les sans-culottes..., p. 1002, et E. Hamel, III, 774-78.

à la commission d'exécution : on dépose alors sur le bureau la proclamation de la Convention nationale. Le maire remarque qu'entr'autres signatures il y apperçoit celle de David; et dit que c'est une scélératesse de plus de la part des intrigans, parce qu'il est d'autant plus sûr que David ne l'a pas signée, qu'il est chez lui malade.

Il se fait alors un instant de calme, méiis qui est bientôt troublé par un coup de pistolet qui part du couloir entre la salle du conseil général et celle du corps municipal. Le maire quitte alors le fauteuil, court vers l'endroit d'où est parti le coup; il revient aussitôt pâle et tremblant, et l'on entend crier de toutes parts : Robespierre s'est brûlé la cervelle, etc. (1).

(Ici finissent les renseignements que peuvent donner les employés au secrétariat.)

Récit de ce qui s'est passé dans la Maison Commune de Paris, dans la nuit €lu 9 thermidor {Journal de Sablier, dP 1481, du 18 thermidor; Gazette historique et politique de la France et de VEurope, a9 218, du 18 thermidor).

Robespierre et ses complices, à l'aide de quelques scélérats, s'étoient soustraits au décret de la Convention qui les mettoit en arrestation. Ils avaient trouvé un asyle dans la Commune, occupée par des hommes qui leur étoient vendus.

Cette perfide Commune envoie des commissaires dans les diverses sections pour les engager à la révolte contre la Convention nationale; la plupart de ces commissaires sont mis en arrestation par les sections. La Commune fait battre un rappel général, fait sonner le tocsin et parvient à réunir autour d'elle un nombre considérable de citoyens qui ignoroient ses vues perfides.

Cependant les représentans du peuple nommés par la Convention pour instruire les citoyens et diriger la force armée, se répandent dans toute la Commune : deux d'entr'eux, Léonard Bourdon avec Camboulas, arrivent à la section des Gravilliers, vers les 1 1 heures du soir (2). Là six mille citoyens, fidèles à la représentation nationale, attendoient

(1) La thèse du smcide est généralement admise dans les témoignages contemporains. Voir séance suivante, p. 610 note. Ainsi que le fait remarquer A. Mathiez, Courtois lui-même l'avait adoptée. Le rôle du gendarme Merda (ou Méda) fut amplifié après l'événement. Voir à ce propos P. Sainte-Claike Deville, ouvr. cité, p. 296-98. G. Waxter (éd. définitive, I, 478) considère, sans s'expliquer davantage, qu'il s'agit d'un attentat. Il aurait donc été perpétré avant l'entrée des troupes conventionnelles dans la Maison Commime. Quant à son auteur, il ne fait aucun doute qu'il eut été trop heureux de se faire connaître afin de profiter des grâces thermidoriennes. Il semble, par contre, qu'on n'ait pas suffisamment insisté sur l'importance du décret de mise hors la loi qui fiit rendu contre la municipalité et Robespierre et que la Commune aurait connu vers 10 heures et demie. C'était l'exécution sommaire sans jugement pour Robespierre et ses amis; cette nouvelle ne manqua pas d'influencer leur comportement.

(2) Voir A. SoBOUi., Les sans-culottes..., p. 1015.

SOUS les armes qu'on leur indiquât où il falloit marcher. L'un des représentans, membre de cette section, Léonard Bourdon, s'écrie :

« Citoyens, c'est dans la Maison Commune qu'est le repaire des conspirateurs; c'est là qu'il faut marcher. »

Tous les citoyens se mettent en marche, précédés de leurs canons. Un détachement de l'Ecole des jeunes Français (I) marche avec eux, guidés par leurs instituteurs; les plus jeunes restent au poste, où ils ont fait le service jour et nuit, tant que la patrie a été en danger. Les représentans du peuple envoient plusieurs citoyens en avant pour s'assurer des dispositions des troupes qui étoient sur la place pour se rendre à la Convention nationale; les autres annoncent qu'ils exécuteroient tous les ordres qui leur seroient donnés au nom de la Convention.

Cependant la troupe, qui s'étoit renforcée de deux canons de la section des Lombards qui venoient de la Maison Commune, s'assura de toutes les rues qui y aboutissoient, et bientôt après se rangea en bataille sur la place (2). On s'empara des canons qui s'y trouvèrent, et ils furent pointés avec les nôtres. Toutes les issues de la Maison furent occupées. Au profond silence qui avoit accompagné toutes ces dispositions, succède bientôt le cri unanime de tous les bons citoyens : Vive la Convention nationale! Ces cris qui retentirent dans toutes les salles de la Maison Commune, avertirent les conspirateurs qu'ils étoient seuls avec leurs crimes.

Les représentans du peuple, à la tête de cinquante fusiliers, montent à la Maison Commune; au même moment un citoyen, qui marchoit à côté de Léonard Bourdon, tombe sous le poids du corps de Robespierre le jeune, qui s'étoit précipité par la fenêtre (ce citoyen s'appelle Claude Chabru). Nous traversons la grande salle, d'où les conspirateurs avoient fui en entrant dans celle du secrétariat. Robespierre l'aîné se donne un coup de pistolet dans la bouche, et en reçoit un en même tems d'un gendarme, (c'est le gendarme que Léonard Bourdon a présenté à la Convention) (3). Le tyran tombe baigné dans son sang; un sans-culotte s'approche de lui et lui dit, avec sang froid, ces paroles : « Il est un Etre suprême. » Tous les autres conjurés, aussi lâches dans leurs derniers momens qu'ils étoient insolens la veille, s'étoient cachés dans les endroits les plus obscurs. L'un est arraché d'une cheminée, l'autre s'est réfugié dans une armoire; Lebas étoit percé de coups dans un bûcher ; Couthon est trouvé au bas du bureau.

(1) Voir A. Chuquet, L'École de Mars, 1899; et J. Palou, « Sur les élèves de l'École de Mars » [au 9 thermidor] {A.H.R.F., 1958, n" 4, p. 47).

(2) Voir M. BouLOisEAU, « Une tentative du représentant Pénières dans la nuit du 9 thermidor » (A.H.R.F., 1965, p. 90-92).

(3) Il le fit dans la séance du 10. Voir P.V. Convention, XLII, 214, 242; et BucHKZ et Roux, XXXIV, 45. Voir aussi sur Méda : Arch. Guerre, Célébrités, carton 15.

blessé de plusieurs coups qu'il s'étoit donné. Tous les conspirateurs, en un mot, qui étoient dans la Maison Commune ont été arrêtés; ils l'ont été dans le plus grand calme, et l'humanité n'a point eu à gémir du triomphe de la justice nationale. Un poinçon marqué d'une fleur-delys a été trouvé au greffe et déposé sur-le-champ à la Convention nationale, témoignage irrécusable des desseins liberticides de ces royalistes populaires. Les citoyens ont veillé eux-mêmes à la sûreté et à la conservation des papiers et des dépôts renfermés dans la Maison Commune, tels que ces propriétaires qui rentrent dans leurs foyers après en avoir chassé les brigands qui s'en étoient emparés.

Le tyran et ses principaux complices ne sont déjà plus; les circonstances qui ont accompagné leur arrestation ne dévoient point être perdues ; elles serviront en même temps de leçon au peuple trop confiant, et aux ambitieux qui voudroient profiter de ses vertus pour l'asservir.

Les jeunes orphelins annoncent à la Convention que le citoyen blessé par Robespierre jeune, est soigné parmi eux, et qu'ils se glorifient de remplir à son égard ce devoir de fraternité. »

Lettre de H. G. Dtdae, au Comité de sûreté générale, 6 frimaire an III (1).

« Les deux Robespierre étciient [dans la salle des séances], l'un à côté du président Lescot-Fleuriot et l'autre auprès de Payan, agent national. Couthon y fut porté un instant après; et, ce qui est à remarquer, c'est qu'il était encore suivi de son gendarme. En arrivant il fut embrassé par Robespierre, etc. et ils passèrent dans la chambre à côté, où je pénétrai. Ce fut là où le premier mot que j'entendis de Couthon fut : « Il faut de suite écrire aux armées ». Robespierre dit : « Au nom de qui?». Couthon répondit :« Mais au nom de la Convention; n'est-elle pas toujours où nous sommes? Le reste n'est qu'une poignée de factieux que la force armée que nous avons va dissiper, et dont elle fera justice. » Ici Robespierre l'aîné sembla réfléchir un peu; il se baissa à l'oreille de son frère; ensuite il dit : « Mon avis est qu'on écrive au nom du peuple français ». Il prit aussi, dans cet instant, la main du gendarme entré avec Couthon et il lui dit :« Brave gendarme, j'ai toujours ciimé et estimé votre corps; soyez-nous toujours fidèles; allez sur la porte et faites en sorte de continuer à aigrir le peuple contre les factieux ».

(1 ) Arch. nat., F '4432; et Rapport de Courtois sur les événements du 9 thermidor, p. 207. Reproduit par A. Mathdez, art. cité, p. 309. Ce témoignage est corroboré par ceux des gendarmes Muron et Javois qui accompagnaient Coutiion (Arch. nat., F '4432) également utilisés par A. Mathiez.

Arrestation et exécution de Robespierre

L'Assemblée s'étant déclarée en permanence, la séance qui avait été suspendue à cinq heures et demie, reprend à sept heures du soir. Au fur et à mesure que les nouvelles parviennent de l'extérieur, diverses mesures sont adoptées, dont la mise hors la loi de Robespierre et des quatre autres députés décrétés d'arrestation, d'Hanriot et de tous les membres de la Commune. En même temps, la Convention et les Comités rallient leurs partisans et les sections parisiennes, qui marchent sur l'Hôtel de Ville où se trouvent réunis Robespierre et ses amis (1).

Tandis que se dispersent les troupes seetionnaires qui leur restaient fidèles, les forces de la Convention, ayant à leur tète Léonard Bourdon, y pénètrent vers deux heures et demie du matin (2). Lebas s'est suicidé, Robespierre jevme s'est jeté par une fenêtre, tandis que son frère était blessé d'un coup de pistolet à la mâchoire (3). Placé sur un brancard il fut amené à la Convention qui refusa de le recevoir. Transporté au Comité de salut public, puis à la Conciergerie, presque sans connaissance, il fut exécuté sans jugement, place de la Révolution, avec 21 « Robespierristes » (4) qu'on ensevelit, avec lui, dans ime fosse commune, au cimetière des Errancis (5).

La relation des faits parut dans les journaux du 11 thermidor; elle nous renseignera sur leur déroulement. Néanmoins leurs comptes rendus diffèrent sensiblement ou se complètent. Nous indiquerons ces variantes en note à l'extrait du Journal de sablier que nous prendrons pour base.

Journal de Sablier, n" 1464 (paru le 10 thermidor au matin), p. 2, 3; n° 1465 (paru le 10 au soir).

« Bourdon (de l'Oise). Il se répand un bruit que la Commune de Paris et les Jacobins se sont ligués pour rester en permanence et se mettre en insurrection. Je demande que la Commune soit mandée sur-le-champ à la barre pour y recevoir les ordres de la Convention (6).

(1) Voir A. SoBOUL, Les sans-culottes..., p. 1003 à 1005.

(2) P. Saintk-Clairk Deville, ouvr. cité, p. 306.

(3) Voir séance précédente, p. 599, note 1.

(4) 71 autres furent décapités le lendemain, puis 12 le 12 thermidor, soit au total 108 victimes, plus Lebas qui s'était suicidé à l'Hôtel de Ville et Coffinhal exécuté le 18 thermidor (Sainte-Claire Deville, ouvr. cité, p. 338-342).

(5) Ce cimetière, dont le nom viendrait de « éreinté, estropié » (J. Michelet, « Les tombes de la Révolution » dans Revue Bleue, 2 juin 1888) avait été ouvert en mars 1794 dans une portion du domaine de Mousseaux ou Monceau, ayant appartenu au duc d'Orléans, entre l'actuel boulevard de Courcelles, les rues de Miromesnil, de Monceau et du Rocher (G. Walter, éd. définitive, II, 9-10). Il fut désaffecté sous le Directoire. Après la Révolution de 1830, on y fit vainement des fouilles. Depuis, en perçant le boulevard Malesherbes, on découvrit des ossements (E. Hamel, III, 803, note 2), S'agissait-il bien des victimes de Thermidor?

(6) Voir Mon., XXI, 338. Gazette historique et politique..., n° 211; Abréviateur ^ universel, t. V, n° 274, p. 2296; Nouvelles politiques, n» 251, p. 1002, *

Merlin (de Thionville). Si quelques citoyens sont encore aveuglés, le fait suivant est bien capable de leur désiller les yeux. Je me rendois ce soir à la Convention. Hanriot se présente avec 40 forcenés (car je n'ose dire des gendarmes). Il étoit de plus accompagné d'un ci-devant garde-du-corps du tyran. Hanriot me reconnaît, fond sur moi, me présente le pistolet sous la gorge, et me menace avec les termes les plus outrageans pour la représentation nationale. Les 40 scélérats qui l'accompagnoient m'entourent, le sabre à la main. Je leur présente ma poitrine, en leur reprochant leur scélératesse; alors ils me traînent ignominieusement au corps de garde de la maison Egeilité. Je requis la garde de faire son devoir, de faire respecter la représentation nationale. La garde fidelle à son devoir, m'a mis en liberté. (Applaudi.) Je suis venu faire mon rapport au Comité de salut public. J'apprends en ce moment qu'un brave citoyen, secondé de cinq patriotes intrépides, a fondu sur Hanriot, et l'a fait prisonnier. A l'instcmt où je parle, Hanriot et ses complices sont arrêtés. En appuyant la proposition de Bourdon (de l'Oise), je demande que le Département de Paris soit également mandé à la barre de la Convention nationale, pour y recevoir ses ordres. (La proposition de Merlin et celle de Bourdon sont adoptées) (I).

Amar. Hanriot a été amené au Comité de sûreté générale. Cet asyle sacré a été violé. Un huissier de la Convention a été blessé à la main d'un coup de sabre; mais la garde nationale fidelle a fait son devoir. Hanriot et plusieurs de ses complices sont en lieu de sûreté, et le Comité a ordonné que si l'un d'eux osoit s'insurger, il pérît à l'instant. (Applaudi et approuvé)

Amar ajoute que la force armée est sur pied, qu'il a parlé au peuple, et que le peuple a applaudi à la sagesse et à l'énergie de la Convention nationale. En un mot, l'ordre règne dans Paris (2).

Tallien annonce qu'un homme vient de monter à la tribune des Jacobins, et s'est dit envoyé par la Commune pour annoncer à la Société qu'elle se déclaroit en insurrection, qu'elle invitoit les Jacobins à l'imiter, et qu'elle alloit faire arrêter les chefs de la garde nationale nommés par la Convention. Je dem«mde que la Commune soit interpellée de répondre sur ce fait. (Adopté) (3)

Legendre prononce un discours énergique, dans lequel il fait connoître les bonnes dispositions du peuple pour la représentation nationale. (4)

(1) Nouvelles politiques, n° 251, p. 1002. Voir aussi Mon., XXI, 338.

(2) Nouvelles politiques, d9 251, p. 1002; Mon., XXI, 338. Rien dans les autres journaux.

(3) « Tallien dit qu'un individu a déclaré aux Jacobins que la Commune de Paris allait faire arrêter les chefis de la garde nationale. » {Nouvelles politique*, p. 1002). Rien ailleurs.

(4) Voir son intervention dans Mon., XXI, 338. Rien ailleurs.

Poultier instruit l'Assemblée qu'il a été interpellé par un individu de dire son sentiment sur Robespierre; que cet individu l'a insulté, mais que le peuple a crié : Vive la République, Vive la Convention nationale, A bas Robespierre et tous les factieux.

Poultier ajoute qu'il a arrêté lui-même cet individu, et qu'il l'a traduit au Comité de sûreté générale. (Applaudi) (1)

Lequinio rend le même témoignage au patriotisme ardent qui se manifeste dans Paris. Partout, dit-il, malgré les factieux et les efforts d'Hanriot, pour soulever les hommes crédules, le peuple fait éclater son amour et sa reconnoissance pour la Convention (2).

Un membre (3) annonce qu'il vient de lire une adresse rédigée par Payan, agent national, dans laquelle respire le fédéralisme le plus furieux.

Merlin interrompt l'opinant pour observer que Payan est arrêté (4).

Goupilleau (5) annonce qu'il vient de faire arrêter un officier de la garde (6) qui amenoit un canon, et vouloit forcer les avant-postes du Carrousel. Il dénonce Louvet, substitut de Dumas au Tribunal révolutionnaire, pour avoir dit qu'il falloit cette nuit porter les grands coups, et qu'il y avoit rien de plus vil qu'un député (7).

Un membre demande l'arrestation de Louvet, ainsi que de Fleuriot (8), maire de la Commune de Paris, et qui est l'un des valets de Robespierre.

Billaud. Avant vingt minutes, la Commune qui a levé l'étendart de la révolte, va être investie. Les satellites d'Hanriot ont parcouru les rues, le sabre à la main; il n'est qu'une manière d'exister, c'est de rester debout. Sijas, l'éternel machinateur de complots avoit égaré une compagnie de canonniers et lui avoit persuadé de tourner ses canons contre la Convention nationale; mais la garde nationale a su résister

(1) « ... et que le peuple a fait entendre les cris : Vive la République, Vive la Convention, A bas Robespierre et tous les factieux » {Nouvelles politiques, p. 1002). Mention dans Mon., XXI, 338. Rien ailleurs.

(2) Rien dans les autres journaux.

(3) Le Mon. seul cite le nom de Rovère. D'après les autres journaux, Payan aurait été dénoncé par plusieurs membres. Il semble que l'on ait confondu l'agent national de la Commune avec son frère.

(4) D'après le Messager du soir (n° 708, p. 2) Billaud et non Merlin aurait annoncé cette arrestation.

(5) (îoupilleau de Montaigu. Auparavant se place l'intervention de Brival concernant la séance des Jacobins {Mon., XXXI, 389; Messager du soir, n° 708, p. 2). Voir AuLARD, VI, 291.

(6) Il s'agirait de Coffinhal (P. Sainte-Claire Deville, ouxrr. cité, p. 250).

(7) Mais cet auteur semble confondre comme le Moniteur et VAbréviaieur universel, les deux parties de l'intervention de Goupilleau. D'après les Nouvelles politiques et la Gazette historique, il aurait lui-même dénoncé Louvet.

(8) Fleuriot-Lescot. L'intervention de Fréron, demandant le décret d'arrestation contre lui, ne figure qu'au Moniteur.

à ces manœuvres perfides (1). Les deux Comités réunis vont vous présenter un rapport contenant les mesures propres à sauver la patrie (2).

Collot-d' Herbois (3). Citoyens, le moment de mourir à notre poste ou de sauver la patrie est arrivé. Le Comité de salut public est investi à cette heure même par une troupe de scélérats armés qui s'en sont emparés. (L'Assemblée se lève en masse pour se porter au Comité) (4).

Le Département paroît à la barre et demande les ordres de la Convention (5).

L'Assemblée, après avoir entendu un discours de Thuriot (6) à ce sujet, décrète que le Département sera conduit au Comité de salut public pour recevoir et exécuter ses ordres.

Elie Lacoste. Plusieurs des conspirateurs mis ce matin en état d'arrestation, par un décret, ont été mis en liberté. Robespierre, contre le vœu du Comité, a été conduit au Luxembourg. L'officier de police n'a pas voulu le recevoir. Il a été conduit à la Commune qui a accueilli Robespierre, et a juré de le protéger. Je demande que les officiers municipaux soient mis hors de la loi. (Adopté) (7)

Plusieurs membres s'écrient qu'Hanriot est en liberté, qu'il est en ce moment sur le Carrousel à la tête de sa cavalerie (8) (U Assemblée le met hors de la loi).

(1) « BiUaud-Varenne rassure l'Assemblée en lui annonçant que Payan est arrêté depuis 4 heures, et que si le maire ne l'est pas, son sort n'est pas plus heureux- Sous six minutes, la Commune, qui a osé lever retendait de la rébellion, va être investie et mise sous le glaive de la loi. Sijas cherche à soulever le peuple et une compagnie de canonniers a voulu emporter ses pièces pour les diriger contre la Convention, mais la force armée s'y est opposée. Billaud continue : Cet homme astucieux, que la loi a frappé, est maintenant à la Commune, au sein du parti qu'il s'y était ménagé » {Abrânaieur universel, t. V, n" 574, p. 2296; Gazette historique..., n° 211). En comparant ce texte avec celui du Mon. (XXI, 339), on remarquera combien la précipitation des journalistes i>eut altérer les faits. Les dernières paroles de Billaud concernent non Sijas, mais Robespierre. D'après le Messager du soir, Sijas se serait rendu, non à la Conunune, mais aux Jacobins.

(2) Voir ci-après, l'intervention de Barère.

(3) Il reprend le fauteuil que Bréard avait occupé jusque-là. D'après le Messager du soir, « il est onze heures. »

(4) Nouvelles politiques, p. 1003. « Tous les membres se lèvent d'un mouvement spontané. Allons-y. AUons-y! » (Gazette historique..., n» 211.)

(5) Il avait été précédemment convoqué.

(6) Voir le texte dans Mon., XXI, 339. « Thuriot, après un long discours, demande que le Départenient soit admis dans la salle, et se transporte ensuite aux Comités réunis de salut public et de sûreté générale. » (Gazette historique..., n° 211.)

(7) Nouvelles politiques, n° 251; Gazette historique..., n» 211; Mon., XXI, 340.

(8) « ... Un citoyen vient annoncer qu'Henriot a fait descendre d'un fiacre deux gendarmes qui conduisaient un nommé Vaillant, et il a mené les gendarmes à la Force. En passant sur le quai Peletier, Quesnei, agent d'Henriot, a dit au même citoyen qu'ils allaient conduire à la municipalité les deux Robespierre et Couthon, pour qu'ils fussent plus en sûreté. Etmann (?) prévient l'assemblée qu'Hanriot est aux portes de la salle à la tête d'hommes armés. Toutes les voix demandent la mise hors la loi. Cette proposition est décrétée. » (Gazette historique..., n° 211.)

Féraud annonce que les canonniers de poste ont refusé d'obéir à Tordre du scélérat Hanriot, qui vouloit faire tourner les canons contre la Convention (1).

Le capitaine des canonniers vient à la barre, confirmer la même chose (2).

Voulland (3) propose de nommer pour commandant général, dans ce moment de crise, le citoyen Barras, membre de la Convention nationale. Barras accepte cet honneur, et demande six de ses collègues pour adjoints. L'Assemblée les lui accorde. Ce sont les citoyens Ferraud, Rovère, Bonnet, Delmas, Léonard Bourdon (4).

Un membre de la Commune (5) vient protester contre ce qu'ont fait ses collègues. 11 est applaudi et reçu dans l'intérieur de la salle.

Billaud-Varenne (6) fait décréter que ceux de ses membres qu'elle vient d'investir de sa confiance auprès de la force armée ont les mêmes pouvoirs que les représentans du peuple auprès des armées.

En ce moment les canonniers de garde près de la Convention défilent dans son sein, et assurent l'Assemblée de leur dévouement à ses décrets (Vifs applaudissements).

Suite de la séance permanente.

Une députation de la section de l'Unité vient témoigner à la Convention sa sollicitude, et lui voue un attachement inviolable. (Applaudissements) .

Barère (7), organe des Comités de salut public et de sûreté générale, prend la parole :

« Elle a donc éclaté, dit-il, cette affreuse conjuration, tramée sous le manteau du patriotisme. Elle avoit des ramifications immenses. Les événements de cette journée viennent d'en dévoiler toute la profondeur.

(1) « Féraud, essoufflé, s'élance à la tribune... » {Gazette historique..., n9 211.)

(2) « Un officier de canonniers se présente. Hanriot, dit-il, vient de m'ordonner de faire conduire mes pièces contre la Convention; je lui ai répondu que, préposé à la garde de la représentation nationale pour le moment, je ne recevais pas ses ordres; je viens demander si je dois lui obéir. — ■ Il est hors la loi, lui dit-on. — C'est assez, répondit-il en s'élançant hors de la salle; je vais marcher contre lui. » {Gazette historique..., n" 211.)

(3) Selon le Mon., Amar serait intervenu avant lui pour signaler qu'il venait d'échapper aux menaces d'un aide de camp d'Hanriot.

(4) Et Bourdon (de l'Oise), d'après le Mon., la Gazette historique... « Il prend un sabre et des pistolets et jure de périr ou de faire triompher la Liberté. » {Abréviateur univ., p. 2296). Il y en aurait 12 d'après les Nouvelles politiques, qui ajoutent Goupilleau et Merlin de Thionville.

(5) D'après la Gazette historique..., ce serait Quenet. Mais cet administrateur de police, arrêté à la mairie, fut exécuté le 10 thermidor. Il s'agit de Devèze {Mon., XXI, 841).

(6) Le nom de Billaud ne figure pas au Mon. qui relate le fait (p. 840).

(7) Voir cette intervention dans Mon., XXI, 840.

Pendant que vous rendiez ce matin des décrets salutaires, Hanriot publioit que Robespierre avoit été assassiné; il faisoit distribuer des cartouches, et des soldats fidèles sont venus les déposer, il n'y a pas une demi-heure, au Comité de salut public. L'administration de police, contre laquelle le Comité vient de sévir, faisoit d'après un mandat du maire, élargir Lavalette, Villate et Boulanger, trois des conspirateurs que vous aviez fait arrêter. Hanriot faiisoit traduire à la Force le gendarme fidèle, porteur de vos décrets. Il fîiisoit battre la générale dans plusieurs sections, et sonner le tocsin dans d'autres; il crioit en pleines rues : Aux armes! Aux armes! Mais le peuple, éclairé sur ses véritables intérêts, a commandé aux gendarmes de l'arrêter.

Des scélérats sont parvenus depuis à l'élargir. Pendant ce tems-là, la Commune se constituoit, non en insurrection, mais en révolte ouverte. Le comité révolutionnaire du Temple nous apprend que la Commune avoit ordonné de fermer les barrières, et convoqué les sections sous prétexte de délibérer sur les dangers de la patrie. Mais le peuple sait que le point de ralliement, c'est la Convention nationale.

La municipeilité a défendu l'entrée de ses séances aux agens du Comité de salut public. Cependant le gendarme porteur du décret qui la mande à la barre s'y est introduit; la municipalité a répondu : « Oui, nous irons, mais accompagnés du peuple » (1). La plupart des sections se déclarent pour la Convention; quelques autres ne sont point encore éclairées. En attendant que leurs yeux soient ouverts, prenons des mesures contre ceux qui se sont soustraits à la loi. Nous, restons à notre poste, et le peuple sera fidèle. Les citoyens se souviendront de la République à qui ils appartiennent. Quelques-uns des conspirateurs, arrêtés par vos décrets, se sont évadés et réfugiés au sein d'une Commune conspiratrice. La patrie observe Paris, et la Convention saura juger quels sont les vrais enfans de la liberté. En attendant, le Comité vous propose le décret suivant :

« La Convention nationale compte sur le zèle des sections de Paris ; elle leur défend d'obéir à une Commune conspiratrice qu'elle a mise expressément hors de la loi. »

L'Assemblée adopte ce projet à l'unanimité (2). Elle déclare pareillement hors de la loi Robespierre et tous ceux qui se sont soustraits à la loi (3).

L'Assemblée charge ensuite deux de ses membres de se transporter à l'Ecole de Mars pour en prémunir les jeunes élèves contre

(1) € Ces mots ont été accompagnés d'un geste que le peuple eût désavoué. » (Gazette historique..., n° 211.)

(2) Voir le texte du décret dans Mon., XXI, 341. Suit la proclamation « au nom du j>euple français ». Voir Gazette française, n" 940, p. 2583.

(3) Sur la proposition de Voulland.

les suggestions perfides que les conspirateurs pourroient essayer de leur insinuer (I).

L'Assemblée décrète encore la suspension de la fête qui doit avoir lieu demain décadi, pour ôter aux conspirateurs toute espérance de réunion (2).

Les sections du Panthéon, de la Halle-au-Bled, de la Fontaine- Grenelle, de Mutius-Scœvola, des Arcis, de la Maison Commune, de l'Homme-Armé, de Marat, de Lepelletier, de Guillaume-Tell, de Bonne-Nouvelle, de Chalier, des Marchés, de la Cité, et plusieurs autres viennent offrir les secours de leur courage contre les traîtres qui voudroient l'anéantir (3). Le comité révolutionnaire de la section de Mutius-Scœvola dénonce un arrêté que lui a envoyé le conseilgénéral de la Commune de Paris, tendant à inviter les autorités constituées à venir prêter serment de fidélité dans le sein du conseil. Il annonce ensuite que la Commune fait en ce moment sonner le tocsin (Mouvement d'horreur) (4).

Les représentans du peuple chargés de diriger la force armée (5) rendent compte de leurs opérations; le succès en a été très heureux : partout ils ont trouvé le peuple de Paris digne de lui-même. Plusieurs gendarmes ont été arrêtés et envoyés au Comité de sûreté générale avec leurs dépêches. Les uns étoient chargés d'ordres pour Labretêche, les autres de dépêches adressées par Lebas, directement aux jeunes élèves de l'Ecole de Mars.

Les représentans annoncent que tous les postes importans sont bien gardés, qu'ils vont marcher contre la Maison Commune, ce repaire des scélérats, et que si on refuse de leur livrer les traîtres, rien ne sera épargné (6).

La majeure partie des sections de Paris vient féliciter la Convention (7).

Billaud-Varenne. La Convention ne peut trop applaudir aux sentimens que viennent manifester les sections de Paris. Cependant des conspirateurs s'occupent à aigrir les esprits contre la Convention. Déjà plusieurs pièces de canon sont en marche contre cette enceinte. Pas un seul républicain ne doit exister lorsque le soleil éclairera la

(1) Brival et Bentabole sont adjoints à Peyssard, repr. auprès du camp des Sablons (Mon., p. 341). Prieur et Bentabole (Gazette historique..., n" 211). Brival (Messager du soir, n» 708).

(2) Voir à ce sujet Mon., XXI, 341, interventions d'Élie Lacoste et de Billaud- Varenne.

(3) VoirA.SoBOUL, Les sans-CM/o«es..., p. 1006-1012. Le Mon. y fait participer toutes les sections.

(4) Renvoi au C. de S. Gie (Gazette historique..., n° 211).

(5) Interventions de Barras et Ferrand (Mon., XXI, 341).

(6) Tallien prend alors la présidence.

(7) Même texte dans Gazette historique...,n'> 211. Voir d&i\sle Mon. les mesures de défense prises par les Comités.

terre, si les conspirateurs existent encore. Je demande que la Convention prenne des mesures sévères pour que leur tête tombe avant une heure (1).

Bourdon (de l'Oise) expose qu'avant de marcher à la Commune, ses collègues ont jugé à propos de passer au faubourg Germain (2).

Billaud-Varenne annonce que Robespierre a dit qu'il espéroit marcher, sous deux heures, contre la Convention. Il faut le prévenir, dit-il, et exterminer ce scélérat (3).

Soudain, les cris de : Aux armes, se font entendre. Le président mvite les Comités de sûreté générale et de salut public à s'assembler à l'instant, les autres représentans à rester à leur poste et tous les citoyens à aller contre l'ennemi commun (4).

Un citoyen, chargé par Bourdon d'aller reconnoître la situation de la place de Grève, rend un compte on ne peut pas plus satisfaisant. Dès qu'on eut dit aux gendarmes que la Convention les appeloit autour d'elle, ils ont volé à ce poste précieux; la place de Grève est vuide; la Commune sonne le tocsin, mais il ne produira que du son.

Legendre vient instruire l'Assemblée qu'il a été dans la section d'Hanriot, éclairer le peuple séduit; il y est parvenu. En chemin, on lui a présenté un officier municipal arrêté par la section de la Montagne. Legendre, emporté par une juste fureur, veut lui plonger son sabre dans le ventre, et blesse un patriote. Ce scélérat est amené à la barre, et renvoyé aux Comités pour l'exécution du décret (5).

Un gendarme (6) annonce que les représentans sont maîtres de la Maison Commune, Robespierre jeune s'est jeté par une fenêtre; plusieurs autres scélérats se sont brûlé la cervelle, et Robespierre l'aîné, blessé, est prisonnier; son sort est entre les mains de la Convention. Les autres sont enfermés dans des chambres, et on fait d'exactes perquisitions (7).

On annonce que Robespierre est à la porte (8) et on consulte l'Assemblée pour savoir s'il sera introduit (9).

Thuriot observe que le corps d'un tyran empeste tous les lieux où il passe, et que la place de lui et de ses complices est à la barrière du Trône (Renvoyé aux Comités pour l'exécution de la loi).

(1) Voir texte très proche dans Mon., XXI, 342; Gazette historique..., n» 211.

(2) Rien dans les autres journaux.

(3) Voir Mon., XXI, 342; Gazette historique..., n° 211.

(4) « Il ne reste dans les tribunes que les femmes » (Mon., XXI, 342).

(5) Le texte du Mon. diffère sensiblement de celui-ci. Suite des faits identique dans Abréviateur universel, n° 574, p. 2296.

(6) « A 3 heures » (Messager du soir, n" 708).

(7) Même texte dans ^br«7ta/«urttnioer»«Z,n» 574, p. 2296; Gazette historique..., n» 211.

(8) Chariier prend la présidence.

(9) c Non, non, s'écrie-t-on de toutes parts » (Messager du soir, n» 708).

Hanrîot s'est échappé, Couthon s'est tué; Dumas, Saint-Just, Lebas, Payan, sont pris vivans (1).

Reprise de la séance permanente du 10 (2).

Le Département de Paris est admis à la barre pour féliciter la Convention sur ce qu'elle a encore une fois sauvé la patrie contre les intrigues des scélérats qui vouloient la perdre.

Le président répond. Au premier signal de la Convention vous vous êtes rendus à la barre; vous y avez fait cette déclaration, que vous étiez tout entiers à la Patrie. Qu'ils étoient scélérats ces hommes qui, après avoir été mis hors de la loi, conspiroient encore contre la liberté, d'accord avec les traîtres qui s'étoient emparés de la Maison Commune de cette grande cité. Les hommes que nous avions mis en arrestation bien loin de s'occuper des moyens de justification, brisoient leurs fers, fesoient sonner le toscin, conjuroient le peuple de prendre les armes et cherchoient à faire naître la guerre civile. Ils prononçoient des discours affreux, et vouloient faire regarder les représentans du peuple comme des tyrans. Non, citoyens, le nouveau tyran c'étoit Robespierre, cet infâme, qui dans une Société fameuse opprimoit le patriotisme et persécutbit la vertu. Les charlatans politiques ont disparu, et la patrie est encore une fois sauvée.

Vous avez bien mérité d'elle, votre conduite vous honore et votre zèle sera connu dans l'histoire.

La Convention décrète l'impression de l'adresse du département, ainsi que de la réponse du président.

Un militaire blessé sollicite des secours, pour lui servir d'indemnité et de récompense.

Sur la proposition d'un membre, la Convention accorde un secours provisoire de 300 livres à ce militaire. La pétition est renvoyée au Comité de liquidation pour fixer la pension à laquelle il a droit de prétendre.

(1) La fin de cette partie semble avoir échappé au journaliste, pressé de remettre sa copie. Voir Mon., XXI, 342-43. Sur le rôle d'Esmart (et non Esnard) au 9 thermidor, cf. A. BiREMBAUT, daus ^./f.K.F., 1959, p. 315-21. Quant à la présentation du gendarme Médal (sic) par Léonard Bourdon, telle qu'elle figure dans le Mon. (p. 343), elle est pour le moins curieuse. Robespierre aîné fut trouvé « armé d'un couteau » que Méda lui aurait arraché. « Il a aussi frappé Couthon qui était aussi armé d'un couteau. » Voici, par contre, la version du Messager du soir, n° 708 (paru le 11, alors que le Mon. parut le 12) : « Léonard Bourdon. Représentans, nous sommes entrés le pistolet à la main dans la Maison commune. Robespierre a été saisi au moment où il venait de se frapper; Robespierre jeune s'est jeté par la fenêtre... Le brave gendarme qui avait arrêté Robespierre, a reçu du président l'accolade fraternelle : son nom est Charles André Méda. » Enfin, selon la même source, les papiers saisis à la Maison commune et sur les proscrits auraient été remis à la Convention par des C'«' de la section des Gravilliers. Quanta l'intervention de Legendre qui suit dans le Mon., elle se trouve dans la Gazette historique..., n° 211, parue le 11, donc avant le Moniteur.

(2) La séance suspendue à 6 heures du matin, aurait été reprise à 9 heures. (P. Sainte-Claire Devilub, ouvr. cité, p. 816.)

Un secrétaire fait lecture de la correspondance, qui offre beaucoup d'adresses de félicitation et de reconnoissance. Elles seront insérées au procès-verbal et au bulletin.

Le Tribunal révolutionnaire est admis à la barre. Représentans, dit l'orateur, vous venez de vous couvrir de gloire par votre constance infatigable. Des scélérats ont osé conspirer contre vous, ils se promettoient de grands succès, mais l'Etre suprême veille sur la France libre. Les monstres qui vouloient perdre la liberté tomberont bientôt sous le glaive de la loi. Le Tribunal révolutionnaire, qui a résisté aux sollicitations de la Commune de Paris, qui vouloit l'engager à se réunir à elle contre la Convention, vient protester de son attachement et attendre vos ordres pour concourir au salut de la patrie.

L'accusateur public, après avoir fait observer qu'il existe une loi qui exige la présence de deux officiers municipaux pour juger les individus mis hors de la loi, consulte la Convention pour savoir ce qu'il doit faire relativement aux officiers municipaux, qui ont tous été mis hors de la loi, et dont aucun par conséquent ne peut exécuter la loi qui ordonne la présence de deux officiers municipaux.

Thuriot, après quelques observations, demande que le Tribunal se retire par devers les Comités de salut public et de sûreté générale, pour y recevoir des ordres et se retirer ensuite à son poste (Adopté).

Un membre déclare qu'il y a 3 officiers municipaux qui sont restés fidèles, et qu'en conséquence la difficulté de l'accusateur public est levée.

Un membre annonce que le traître Sijas, décrété d'arrestation, s'est soustrait à la loi, et qu'il a passé toute la nuit aux Jacobins qu'il a excités à la révolte contre la Convention nationale. L'Assemblée met Sijas hors de la loi. Elle décrète aussi l'arrestation de sa femme.

Poultier. Aussitôt que les jeunes élèves de l'Ecole de Mars eurent appris cette nuit les dangers de la patrie, ils ont demandé à grands cris de voler au secours de la représentation nationale; ils ont versé des larmes de fureur et de courage, en écoutant le récit des forfaits de Robespierre (Mention honorable et insertion au bulletin).

Le tribunal de cassation vient féliciter la Convention sur l'énergie qu'elle a déployée cette nuit contre les conspirateurs, et jure un attachement inviolable à l'unité et à l'indivisibilité de la République.

Un membre avoit sollicité l'Assemblée de déterminer le lieu de l'exécution où les conspirateurs Robespierre, Couthon, Saint-Just, Lebas, Hanriot et autres, doivent payer leurs forfaits de leur tête. Cette proposition avoit été renvoyée au Comité de salut public.

Le Comité communique en ce moment l'arrêté qu'il a pris pour fixer le lieu de l'exécution, ce jour même, dans la place de la Révolution (Approuvé) (1).

(1) Depuis la reprise de la séance, ce texte est plus complet que celui du ': Moniteur.

La commune de Bercy, près Paris, dépose sur le bureau l'arrêté de la Commune de Paris, par lequel cette commune rebelle, après avoir ordonné la fermeture des barrières, a osé exhorter la commune de Bercy à venir en armes protéger les conspirateurs réfugiés cette nuit à la Maison Commune. La commune de Bercy, toujours fidelle, a refusé d'obéir à cet arrêté liberticide et a renouvelle en masse son serment de demeurer éternellement attachée à la Convention nationale, qui seule est le centre de ralliement auquel doivent se réunir tous les bons citoyens.

La Section révolutionnaire rend compte des événements dont elle a été témoin cette nuit. Des administrateurs de police, scélérats dévoués à Robespierre, sont venus lui imposer silence au moment où elle renouvelloit le serment de fidélité à la Convention nationale; ils ont même osé arracher de son sein deux patriotes zélés pour le triomphe de la liberté. Mais bientôt la section, instruite des décrets de la Convention et des arrêtés des Comités de salut public et de sûreté générale, a requis sa force armée, et s'est portée au repaire où les administrateurs de police conspirateurs tramoient encore leur affreux complot. Sur leur visage étoit peint l'abattement du crime qui tremble. Ils ont été tous arrêtés au nombre de dix, et les deux patriotes qu'ils avoient enchaînés, ont été délivrés. On les avoit confinés dans un grenier avec les administrateurs de police qui avoient refusé de partager le crime de leurs indignes collègues. Ce sont les citoyens Michel et Benoît. La section termine en jurant la mort des Catilina, et en promettant de ne plus accorder à aucun individu, une réputation d'autant plus ridicule, qu'elle est énorme. (Applaudi.)

La section des Quinze Vingts vient exprimer les mêmes sentiments.

L'Assemblée ordonne la mention honorable et l'insertion au Bulletin.

Duharran, organe des Comités de salut public et de sûreté générale, annonce que tous les arrêtés liberticides de la Commune conspiratrice sont déposés aux Comités. Aucun des coupables n'échappera, mais on ne peut pas prudemment faire exécuter aujourd'hui l'arrêt de mort contre tous les membres de la Commune; plusieurs ont protesté de leur innocence, et assuré que la force seule les avoit subjugués. Les Comités examineront les circonstances qui peuvent avoir influé sur leur conduite. En attendant le rapport qui aura lieu à ce sujet, les Comités font décréter ce qui suit :

« Art. I. Le Tribunal révolutionnaire fera exécuter sans délai le décret porté hier contre les députés déclarés traîtres à la patrie et mis hors de la loi; ainsi que contre Fleuriot, le maire de la Commune, Payan, agent national, Dumas, président du Tribunal révolutionnaire, qui s'est soustrait au décret d'arrestation pour se réfugier au sein d une Commune rebelle. Sont aussi compris dans le présent décret : Vivier, président des Jacobins, Sijas, Coffinhal, Lavalette et Boulanger.

II. L'exécution des conspirateurs ci-dessus nommés aura lieu aujourd'hui sur la place de la Révolution.

III. Le présent décret sera expédié sur-le-champ et envoyé à l'accusateur public ». (Applaudi.)

On accueille par la mention honorable et l'insertion au bulletin, l'ofîrande civique d'un citoyen, consistante en 4 000 livres, pour l'armement d'un vaisseau nommé « le Vengeur », et mille livres pour le volontaire qui abordera le premier sur le territoire anglais. Cette offrande a été déposée sur le bureau par l'organe de Dubois-Crancé.

Le gendarme qui a été blessé hier par le scélérat Hanriot, en conduisant le moderne Catilina dans la maison d'arrêt, se présente à la barre, et jure de verser tout son sang pour la patrie. — Le président lui donne l'accolade civique, au nom de la Convention nationale, et le Comité est chargé de pourvoir à son avancement.

Les jeunes élèves de l'École de Mars défilent dans l'enceinte de la salle. Ils expriment leur indignation contre le monstre qui, sur les degrés de la popularité, vouloit arriver à la tyrannie. Ils jurent un attachement inviolable à la République une et indivisible.

Nota. Le conspirateur Hanriot est arrêté » (1).

(1) D'après la Gazette française, nP 940, p. 2583, « les deux Robespierre et leurs principaux complices ont été condanmés à 4 heures et demie du soir. A 5 heures et demie ils sont sortis de la Conciergerie pour aller à la place de la Révolution où était dressé l'échafaud. Toutes les rues retentissaient sur leur passage des cris : Vive la République et la Convention; Périssent les conspirateurs et les traîtres. A 7 heures et demie ils avaient cessé de vivre ».

Page 1