‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 10 sur 24 · JUIN · texte numérisé non relu

JUIN

Discours au peuple réuni pour la fête de l'Etre suprême

Le 18 floréal, après le rapjxjit de Robespierre (4), la Convention avait institué le culte de l'Être suprême et décrété qu'il serait célébré, le 20 prai-

(1) Voir ci-dessus, séance du 7 prairial (n° 125).

(2) AuLARD, \^, 157. Mention dans G. Waxter, p. 740.

(3) Mon., XX, 678.

(4) Voir ci-dessus, séance du 18 floréal (n® 121).

rial suivant, une fête en son honneur; David était chargé d'en préparer le plan (1). Le 16 prairial à la séance du soir, Robespierre fut élu président de la Convention à l'unanimité des suffrages (2). C'est à ce titre qu'il présida la fête en l'honneur de l'Être suprême, le décadi 20 prairial, et prononça deux discoiu^.

D'après le plan de David (3), les sections étant assemblées au Jardin national, une députation va annoncer à la Convention que tout est préparé pour célébrer la fête de la Divinité. La Convention se présente, alors, en corps, et occupe un amphithéâtre adossé au pavillon de l'Unité. « Le président, placé à la tribune, fera sentir au peuple les motifs qui ont déterminé cette fête solennelle, et l'invitera à honorer l'auteur de la Nature. Après ce discours, on exécutera une symphonie. Pendant ce temps, le président armé du flambeau de la Vérité, descendra de l'amphithéâtre, s'approchera d'un monument élevé sur le bassin circulaire, et représentant le monstre de l'athéisme. Du milieu de ce monument, incendié par le président, apparaîtra la Sagesse. Après cette cérémonie, le président remontera à la tribune, et parlera de nouveau au peuple qui lui répondra par des chants et des cris d'allégresse » (4).

Les deux discours de Robespierre furent imprimés et envoyés aux autorités constituées et avix Sociétés populaires en vertu d'un arrêté de la Commission d'instruction publique, signé Payan, commissaire, et Fourcade, adjoint.

(1) Mon,, XX, 411.

(2) D'après le Mercure universel (XL, 283) il fut élu par 216 voix sur 220 votants. Mêmes chiffres dans Annales patriotiques, n° 521, p. 2293; Journal du soir, nP 619, p. 1 ; Journal de Perlet, t. XI, n° 622, p. 41 qui ajoute ce commentaire : « Il étoit juste que celui qui le premier a eu le courage de dénoncer l'athéisme, mis en pratique, comme un crime anti-social; que celui qui a rendu, aux malheureux, cette pensée consolante de l'immortalité, dont l'espérance les aide à supporter le fardeau de cette vie; que celui qui a relevé l'homme à ses propres yeux, en lui rappellant qu'il n'étoit pas le méprisable ouvrage du hazard, destiné à se dissoudre après quelques jours traînés sur ce globe, reçut la récomi>ense de ce grand service envers l'humanité.

La Convention vient de la décerner à Robespierre en le portant à la présidence pour le jour où, debout avec le peuple français en présence de l'Étemel, elle lui présentera un hommage digne de lui, dégagé de toute sup)erstition, et expiera le scandale de tant de blasphèmes lancés contre son existence par des misérables qui, pour mieux bouleverser le monde, et tourmenter plus sûrement le genre humain, avoient résolu de lui ravir jusqu'à l'idée d'une vie meilleure où il respireroit délivré des maux dont ils auroient inondé la terre, si leurs affreux systèmes n'avoient trouvé une entière réfutation, et dans le cœur de l'honune de bien, et dans les remords du méchant, et dans le magnifique concert de toute la nature.

Robespierre avait opposé sa voix aux clameurs impies de ces nouveaux Titans. La Convention lui en a témoigné sa reconnoissance par les applaudissemens unanimes qui l'ont suivi au fauteuil. »

Mention dans Gazette de France, n° 157, p. 627; Gazette historique, n° 158, p. 4; Feuille de la République, n° 338, p. 1; Journal universel, n° 1655, p. 7824; Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n° 259 (Mon., XX, 656). Les secrétaires étaient Briez, Michaud et Cambacérès (voir E. Hamel, III, 537).

(3) Voir ce plan, décrété par la Convention et imprimé par son ordre; broch. in-80, Impr. nat., 2 p. (Bibl. Sorbonne, H Fr 140) Reproduit dans Mon., XX, 653. Bûchez et Roux, XXXIII, 151.

(4) Cf. compte rendu de la fête dans Mon., XX, 701; et E. Hamel, III, 538-541.

FÊTE DE l'Être suprême : 20 prairial 481

Premier discours de Maximilien Robespierre, président de la Convention nationale, au peuple réuni dans le Jardin national.,. (I).

« Françms républicains, il est enfin arrivé, ce jour à jamais fortuné que le peuple français consacre à l'Etre suprême : jamais le monde, qu'il a créé, ne lui offrit un spectacle aussi digne de ses regards. Il a vu régner sur la terre, la tyrannie, le crime et l'imposture; il voit dans ce moment une nation entière aux prises avec tous les oppresseurs du genre humain, suspendre le cours de ses travaux héroïques, pour élever sa pensée et ses vœux vers le grand Etre qui lui donna la mission de les entreprendre et la force de les exécuter.

« N'est-ce pas lui dont la m£iin immortelle, en gravant dans le cœur de l'homme le code de la justice et de l'égalité, y traça la sentence de mort des tyrans? N'est-ce pas lui qui, dès le commencement des temps, décréta la République, et mit à l'ordre du jour pour tous les siècles et pour tous les peuples, la liberté, la bonne-foi et la justice?

« Il n'a point créé les rois pour dévorer l'espèce humaine; il n'a point créé les prêtres pour nous atteler comme de vils animaux au char des rois, et pour donner au monde l'exemple de la bassesse, de l'orgueil, de la perfidie, de l'avarice, de la débauche et du mensonge; mais il a créé l'univers pour publier sa puissance; il a créé les hommes pour s'eiider, pour s'aimer mutuellement, et pour arriver au bonheur par la route de la vertu.

« C'est lui qui plaça dans le sein de l'oppresseur triomphant le remords et l'épouvante, et dans le cœur de l'innocent opprimé le calme et la fierté : c'est lui qui force l'homme juste à haïr le méchant, et le méchant à respecter l'homme juste; c'est lui qui orne de pudeur le front de la beauté pour l'embellir encore; c'est lui qui fait palpiter les entrciilles maternelles de tendresse et de joie; c'est lui qui baigne de

(1) Broch. in-S», 6 p. Paris, Impr. nat., s. d. {B. X., 8" Le»» 814; Arch. nat., AD X\^IIC, t. 299, p. 8; Bibl. Sorbonne, H Fr 140; Bibl. Ch. des Députés, coll. Portiez de l'Oise, t. 81, n° 122; Bibl. V. de P., n»» 31503, 131520 et 952986. In-foL, impr. de Chadrillé (B. A'., fol. Lb^* 3901). Reproduit dans Journal de la Montagne, t. m, p. 362-364; Gazette nationale, ou le Moniteur umversel, n° 262 (Mon., XX, 683); Bull, de la Convention, à la date; Courrier républicmn, nP 223, p. 323 et 325; Sans culotte, n° 481, p. 1931-1932; Abréviateur universel, n° 528, p. 2111; Gazette de France, n» 162, p. 647-648; Annales patriotiques, n» 529, p, 2328; Journal de Perlet, nP 626, p. 78-80, n° 627, p. 88; Courrier universel, n° 892, p. 2391-2392; Courrier de V Égalité, n» 661, p. 573-575; Atidxteur national, n9 625, p. 5-7; Mercure universel, XL, 341-343; Feuille de la République, n» 343, p. 1-2; Annales patriotiques..., n° 527, p. 2319-2320; Journal universel, nP 1660, p. 7861-7864; Nouvelles politiques..., n» 204, p. 807-808, n» 204, p. 814-815; GazetU historique..., n®" 162 et 164, p. 2-3; Courrier historique et politique..., nP 252; Mercure français, n° 25, p. 326-329; Messager du soir, n° 662, p. 1-2; Journal du soir, nP 623, p. 3-4; Journal de Sablier, n° 1370, p. 3-4; Décade philosophique, n° 30, p. 341-344; Affiches d'Angers, n° 85, p. 447; Journal de Paris, n" 527, p. 2128-2129. Reproduit dans Laponneraye, in, 655 et 657; Bûchez et Roux, XXXHI, 178.

larmes délicieuses les yeux du fils pressé contre le sein de sa mère; c'est lui qui fait taire les passions les plus impérieuses et les plus tendres devant l'amour sublime de la patrie; c'est lui qui a couvert la nature de charmes, de richesses et de majesté : tout ce qui est bon est son ouvrage ou c'est lui-même; le mal appartient à l'homme dépravé qui opprime ou qui laisse opprimer ses semblables.

« L'auteur de la nature avoit lié tous les mortels par une chaîne immense d'amour et de félicité; périssent les tyrans qui ont osé le briser!

« Français républicains, c'est à vous de purifier la terre qu'ils ont souillée, et d'y rappeller la justice qu'ils en ont bannie. La liberté et la vertu sont sorties ensemble du sein de la divinité, l'une ne peut séjourner sans l'autre parmi les hommes.

« Peuple généreux, veux-tu triompher de tous tes ennemis ? pratique la justice et rends à la divinité le seul culte digne d'elle. Peuple, livronsnous aujourd'hui, sous ses auspices, aux transports d'une pure allégresse; demain nous combattrons encore les vices et les tyrans : nous donnerons au monde l'exemple des vertus républicaines, et ce sera l'honorer encore. »

Second discours du président de la Convention nationale, au moment où r athéisme, consumé par les flammes, a disparu, et où la Sagesse apparoît à sa place aux regards du peuple.

« Il est entré dans le néant, ce monstre que le génie des rois avoit vomi sur la France; qu'avec lui disparoissent tous les crimes et tous les malheurs du monde! Armés tour-à-tour des poignards du fanatisme et des poisons de l'athéisme, les rois conspirent toujours pour assassiner l'humanité; s'ils ne peuvent plus défigurer la divinité par la superstition, pour l'associer à leurs forfaits, ils s'efforcent de la bannir de la terre pour y régner seuls avec le crime.

« Peuple, ne crains plus leurs complots sacrilèges; ils ne peuvent pas plus arracher le monde du sein de son auteur, que le remords de leurs propres cœurs. Infortunés, redressez vos fronts abattus; vous pouvez encore impunément lever les yeux vers le ciel. Héros de la patrie, votre généreux dévouement n'est point une brillante folie; si les satellites de la tyrannie peuvent vous assassiner, il n'est plus en leur pouvoir de vous anéantir tout entiers. Homme, qui que tu sois, tu peux concevoir encore de hautes pensées de toi-même; tu peux lier ta vie passagère à Dieu même et à l'immortalité. Que la nature reprenne donc tout son éclat, et la Sagesse tout son empire; l'Etre suprême n'est point anéanti.

« C'est sur-tout la sagesse que nos coupables ennemis vouloient chasser de la République; c'est à la sagesse seule qu'il appartient d'affermir la prospérité des empires; c'est à elle de nous garantir les fruits de notre courage; associons-la donc à toutes nos entreprises; soyons graves et discrets dans nos délibérations, comme des hommes

FÊTE DE l'Être suprême : 20 prairial 483

qui stipulent les intérêts du monde; soyons ardens et opiniâtres dans notre colère contre les tyrans conjurés, imperturbables dans les dangers, patiens dans les travaux, terribles dans les revers, modestes et vigilans dans les succès; soyons généreux envers les bons, compatissans envers les malheureux, inexorables envers les méchans, justes envers tout le monde. Ne comptons point sur une prospérité sans mélange, et sur des triomphes sans obstacles, ni sur tout ce qui dépend de la fortune ou de la perversité d'autrui. Ne nous reposons que sur notre constance et sur notre vertu, seuls, mais infaillibles garans de notre indépendance ; écrasons la ligue impie des rois par la grandeur de notre caractère, plus encore que par la force de nos armes.

« Français, vous combattez les rois, vous êtes donc dignes d'honorer la divinité! Être des êtres, auteur de la nature, l'esclave abruti, le vil suppôt du despotisme, l'aristocrate perfide et cruel, t'outragent en t'invoquant; mais les défenseurs de la liberté peuvent s'abandonner avec confiance dans ton sein paternel.

« Etre des Êtres, nous n'avons point à t'adresser d'injustes prières : tu connois les créatures sorties de tes mains; leurs besoins n'échappent pas plus à tes regards que leurs plus secrètes pensées. La haine de la mauvaise foi et de la tyrannie brûle dans nos cœurs avec l'amour de la justice et de la patrie; notre sang coule pour la cause de l'humanité : voilà notre prière ; voilà nos sacrifices ; voilà le culte que nous t'offrons. »

Correspondance politique, n" 100, p. 414, et n° 107, p. 440.

« Le Président Robespierre s'avançant du milieu de ses séraphins tous dégoutans de sang, vint expliquer au peuple les motifs de cette fête solennelle, et l'inviter à honorer le Dieu auquel il consacrait un nouveau culte. »

« J'observerai simplement que le discours que Robespierre adressa au peuple du haut de l'amphithéâtre dressé dans les Tuilleries, roulait sur l'obligation et le mérite d'assassiner les rois. »

Contre tout ajournement du projet de loi présenté par couthon

Les tentatives d'assassinat contre Robespierre et CoUot-d'Herbois, les 3 et 4 prairial, déclenchèrent une poussée terroriste (1). EUes accentuèrent la crainte, déjà ancienne, de voir le complot aristocratique recourir au meurtre et pMDrtèrent à son paroxysme, une fois encore, la volonté punitive. En ce sens, la crise de prairial est la dernière manifestation spectaculaire d'un

(1) Voir ci-dessus, 6 prairial (n® 124), l'« intervention.

des traits qui dominaient la mentalité révolutionnaire depuis 1789, En particulier, les membres des Comités de gouvernement s'exaspérèrent parce que, les événements de ventôse et de germinal leur ayant conféré la suprématie, ils se sentaient personnellement visés (1).

Le 22 prairial, au nom du Comité de salut public, Couthon présenta son rapport sur la réorganisation du Tribunal révolutionnaire et l'accélération de la répression. « Le délai pour punir les ennemis de la patrie ne doit être que le temps de les reconnaître. Il s'agit moins de les punir que de les anéantir... Il n'est pas question de donner quelques exemples, mais d'exterminer les implacables satellites de la tyrannie, ou de périr avec la République » (2). Aussitôt après la lecture de ce rapport, Ruamps, représentant de la Charente- Inférieure, demanda l'impression du projet de décret et l'ajournement. Lecointre (de Versailles) insista sur r« ajournement indéfini », puis accepta un ajournement de deux jours, sur les trois que proposa Barère. Robespierre qui présidait quitta le fauteuil pour la tribune ; il s'opposa à tout ajournement; sa proposition fut adoptée.

Dans la suite de la discussion, à propos de l'article XIII (3), un représentant demanda, par amendement, que l'accusé ait dans tous les cas la faculté d'appeler des témoins en sa faveur. Robespierre s'y opposa; l'article fut adopté.

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n«» 264, p. 1075 (4); Conservateur des principes républicains, t. II, n»» 12 et 13, p. 341-345 et 348.

« Robespierre. Il n'est pas de circonstance si délicate; il n'est pas de situation si embarrassante où l'on veuille mettre les défenseurs de la liberté, qui puisse les condamner à dissimuler la vérité; je dirai donc que, quoique la liberté de demander un ajournement soit incontestable, quoiqu'on la couvre de motifs spécieux peut-être, cependant elle n'en compromettrait pas moins évidemment le salut de la Patrie.

Deux opinions fortement prononcées se manifestent dans la République; citoyens, l'une est celle qui tend à punir d'une manière sévère et inévitable les crimes commis contre la liberté; c'est l'opinion de ceux qui sont effrayés de l'obstination coupable avec laquelle on cherche à ranimer les anciens complots et à en inventer de nouveaux en raison des efforts que font les représentans du peuple pour les étouffer.

L'autre, est cette opinion lâche et criminelle de l'aristocratie, qui depuis le commencement de la révolution n'a cessé de demander, soit directement soit indirectement, une amnistie pour les conspirateurs et les ennemis de la Patrie.

(1) Voir H. Cal VET, « Une interprétation nouvelle de la loi de Prairial » (A.H.R.F., 1950, p. 305) ; et G. Lefebvre, « Sur la loi du 22 prairial an II » (A.H.R.F. 1961, p. 225). Voir aussi E. Hamel, III, 545-549 et G. Walter, p. 411.

(2) Mon., XX, 695.

(3) « Art. XIII. S'il existe des preuves, soit matérielles, soit morales, indépendamment de la preuve testimoniale, il ne sera point entendu de témoins, à moins que cette formalité ne paraisse nécessaire, soit pour découvrir des complices, soit pour d'autres considérations majeures d'intérêt public. »

(4) Mon., XX, 697-698; Laponneraye, III, 660; Bûchez et Roux, XXXIII, 199. Mention dans G. Walter, p. 740. Voir E. Hamel, III, 552-558.

Depuis deux mois vous avez demandé au Comité de salut public une loi plus étendue que celle qu'il vous présente aujourd'hui. Depuis deux mois, la Convention nationale est sous le glaive des assassins; et le moment où la liberté parait obtenir un triomphe éclatant, est celui où les ennemis de la patrie conspirent avec plus d'audace. Depuis plus de deux mois, le Tribunal révolutionnaire vous dénonce les entraves qui arrêtent la marche de la justice nationale. La République entière vous dénonce de nouvelles conspirations, et cette multitude innombrable d'agens étrangers qui abondent sur sa surface, c'est dans cette circonstance que le Comité de salut public vous présente le projet de loi dont vous venez d'entendre la lecture; qu'on l'examine cette loi, et au premier aspect on verra qu'elle ne renferme aucune disposition qui ne soit adoptée d'avance par tous les amis de la liberté; qu'il n'y en a pas un article qui ne soit fondé sur la justice et sur la raison; qu'il n'est aucune de ses parties qui ne soit rédigée pour le salut des patriotes et pour la terreur de l'aristocratie, conjurée contre la liberté.

De plus, il n'est personne qui ne sache qu'à chaque séance le Tribunal révolutionnaire passe quelques heures sans pouvoir remplir ses fonctions, parce que le nombre des jurés n'est pas complet. Nous venons vous proposer de compléter ce nombre; nous venons vous proposer de réformer deux ou trois abus reconnus dans l'institution de ce Tribunal et dénoncés de toutes parts; et on nous arrête par un ajournement! je soutiens qu'il n'est personne ici qui ne soit en état de prononcer sur cette loi aussi facilement que sur tant d'autres et de la plus grande importance, qui ont été adoptées avec enthousiasme par la Convention nationale.

Pourquoi fais-je ces réflexions? Est-ce pour empêcher l'ajournement? Non. J'ai uniquement voulu rendre hommage à la vérité, avertir la Convention des dangers qu'elle court; car soyez en sûr, Citoyens, partout où il s'établit une ligne de démarcation, partout où se prononce une division, là il y a quelque chose qui tient au salut de la Patrie. Il n'est pas naturel qu'il y ait une séparation entre des hommes également épris de l'amour du bien public (On applaudit). Il n'est pas naturel qu'il s'élève une sorte de coalition contre le gouvernement qui se dévoue pour le salut de la Patrie. Citoyens, on veut vous diviser (Non, non, s'écrie-t-on de toutes parts, on ne nous divisera pas). Citoyens on veut vous épouvanter. Eh bien! qu'on se rappelle que c'est nous qui avons défendu une partie de cette Assemblée contre les poignards que la scélératesse et un faux zèle voulaient aiguiser contre vous. Nous nous exposons aux assassins particuliers pour poursuivre les assassins publics. Nous voulons bien mourir, mais que la Convention et la Patrie soient sauvées (Vifs applaudissemens) . Nous braverons les insinuations perfides par lesquelles on voudrait taxer de sévérité outrée les mesures que prescrit l'intérêt public. Cette sévérité n'est redoutable que pour les conspirateurs, que pour les ennemis de la liberté, et de l'humanité (Applaudissemens) .

Bourdon (de VOise). Il y a dans la discussion qui vient de s'élever un point autour duquel tous les esprits se rallieront. Dans son discours, Robespierre nous a dit qu'il manquait de jurés. Eh bien! comme aucun de nous ne veut ralentir la marche de la justice nationale, ni exposer la liberté publique, divisons la proposition, adoptons la liste que nous présente le Comité pour compléter le nombre des juges et des jurés, et ajournons le reste.

Robespierre. Je demande que le projet soit discuté article par article, et séance tenante. Je motive ma demande par un seul mot : d'abord cette loi n'est ni plus obscure, ni plus compliquée que celles que le Comité vous a déjà soumises pour le salut de la Patrie. J'observe d'ailleurs que depuis long-tems la Convention nationale discute et décrète sur le champ, parce que depuis long-tems elle n'est plus asservie à l'empire des factions; parce que depuis long-tems il y a dans sa très-grande majorité un assentiment prononcé pour le bien public (Vifs applaudissemens) . Je dirai donc que des demandes d'attermoiement de la fortune de la République, sont affectées dans ce moment; que quand on est bien pénétré des dangers de la Patrie et de ceux que courent ses défenseurs, dans quelque lieu qu'ils se trouvent, quelque poste qu'ils occupent, on est plus enclin à porter des coups rapides contre ses ennemis, que provoquer des lenteurs qui ne sont que des délais pour l'aristocratie qui les emploie à corrompre l'opinion et à former de nouvelles conspirations.

On se trompe si l'on croit que la bonne foi des patriotes a trop de force contre les efforts des tyrans de l'Europe et de leurs vils agens, dont la rage se manifeste par les calomnies et les crimes qu'ils ne cessent de vomir sur cette enceinte, qui ne vous laisseront aucun repos, et qui ne vous épargneront ni artifices, ni conspirations impies, que quand ils n'existeront plus. Quiconque est embrasé de l'amour de la Patrie, accueillera avec transport les moyens d'atteindre et de frapper ses ennemis.

Je demande que, sans s'arrêter à la proposition de l'ajournement, la Convention discute, jusqu'à neuf heures du soir, s'il le faut, le projet de loi qui lui est soumis (Vifs applaudissemens).

La proposition de Robespierre est décrétée. »

Le rapporteur lit l'article XIII. On demande, par amendement, que l'accusé ait dans tous les cas la faculté d'appeler des témoins en sa faveur.

« Robespierre. L'article est tout en faveur des patriotes. Le jury est la conscience de la République. Un homme est traduit au Tribunal révolutionnaire : si sa conduite est ignorée et qu'il y ait des preuves matérielles contre lui, il est condamné; s'il n'y a pas de preuves matérielles, dans ce cas, on appelle des témoins. »

Journal de la Montagne, t. III, p. 358.

« Robespierre quitte le fauteuil, s'élance à la tribune, et combat avec son énergie ordinaire la proposition de rajournement ; il démontre que dans les circonstances actuelles, renvoyer cette discussion, ce seroit compromettre évidemment le salut de la patrie. Chaque jour le Tribunal se trouve arrêté par des entraves, qui anéantissent une partie des heureux efïets que promettoit son institution. Chaque jour on dénonce au Comité de salut public des conspirateurs à punir. Deux opinions sont aujourd'hui fortement prononcées, poursuit-il; l'une, et c'est heureusement celle du plus grand nombre, tend à punir les ennemis de la chose publique; l'autre, à leur procurer une amnistie perfide. Sans doute il seroit difficile de regarder comme désintéressées, les suggestions de ceux qui se déclarent pour la dernière. Ce ne sont pas les véritables amis de la Révolution qui s'efîrMent des recherches dirigées contre les conspirateurs. L'orateur, couvert d'applaudissemens à chaque phrase, termine par demander que la discussion soit ouverte, article par article. »

Correspondance politique, n* 101, p. 417; Courrier de V Égalité, n® 661, p. 571 (1).

« Robespierre dit avec sa perfidie ordinéiire : « Depuis deux mois, la Convention a décrété que le Comité de seJut public lui présentât une loi plus étendue pour completter l'organisation du Tribunal révolutionnaire; nous vous présentons aujourdhuy cette loi; elle n'est pas plus difficile que beaucoup d'autres que la Convention a adoptées par enthousiasme. Je ne combats pas l'ajournement, mais j'observe que le moment où la liberté obtient le triomphe le plus éclatant, est aussi celui où les ennemis de la chose publique redoublent d'activité pour tâcher de nous faire perdre le fruit de nos travaux. Nous consentons à mourir, mais nous voulons que la Convention et la patrie soient sauvées. »

Extraits dans Annales patriotiqaes, n° 526, p. 2316; Feuille de la RépaUiqae, n° 343, p. I : Gaxette dt France, n" 162. p. 648. Mention dans Annales de la Répabliqae française, t. IV, n" 192, p. 4; Sans-calotte, a" 482, p. 1935; Journal It Paris. n° 527. p. 2127; GmzetU historique, n° 163. p. 4; Jtmmd de Franet, 23 prairial, p. 2; Joanud de Perkt. t. XI. n» 626. p. 74.

Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité

129. - SÉANCE DU 23 PRAIRIAL AN II (11 JUIN 1794) Sur les affaires de Nevers et contre Fouché

Le 16 prairial an II, Fouché avait été nommé président de la Société. Sept joiu^ plus tard, le 23 prairial, une députation de la Société populaire

(1) Citation seulement.

de Nevers vint se disculi>er des accusations portées contre elle. Fouché, comme président, répondit et s'en prit à Chaumette. « S'il est vrai que le souflfle impur de Chaumette n'a pu y exercer sa funeste influence pendant son séjour à Nevers, il paraît au moins certain que l'ombre de ce conspirateur y plane aujourd'hui » (1). Robespierre s'étonna que F'ouché et la députation de Nevers n'avançassent que des choses insignifiantes (2).

En fait, le débat portait sur les événements de Nevers au début de l'automne précédent. Le 13 septembre 1793, Chaumette avait obtenu de la Commune de Paris un congé de huit jours pour accompagner sa mère malade dans son pays natal. Le 21, il avait assisté aux côtés de Fouché, représentant en mission, à l'inauguration du buste de Brutus dans la cathédrale de Nevers. Le 26, déjà de retour, il rendait compte de son voyage au Conseil général. Les décisions de Fouché en matière de déchristianisation furent prises après le départ de Chaumette. Le 26 septembre, Fouché déclara à la Société populaire de Moulins, réunie dans l'église Notre-Dame, vouloir substituer « aux cultes superstitieux et hypocrites », celui de la République et de la morale naturelle; le 10 octobre, il prit son arrêté célèbre. Affirmer, dans ces conditions, le rôle primordial de Chaumette dans la déchristianisation de la Nièvre, paraît aventuré. Celui de Fouché avait été primordial (3). Robespierre, pour cette fois, ne poussa cependant pas plus loin son attaque contre lui (4).

Journal de la Montagne, t. III, p. 371-373 (5); Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n° 268, p. 1092 (6); Journal des Hommes libres, 26 prairial, p. 708 (légères variantes); Feuille de la République, n° 345, p. 3-4; Journal de Sablier, n° 1374, p. 3-4; Courrier républicain, t. IV, n.° 226, p. 349-350; Courrier universel, 26 prairial, p. 2403-2405; Mercure universel, XL, 389-390; Messager du soir, n» 664, p. 2-3.

« J'ignore, dit aussi-tôt Robespierre, si la Société a compris quel est le motif et l'objet de la démarche des membres de la Société de Nevers; je demande si la réponse du président peut nous éclairer sur ce point. Pour moi, je vous assure que je n'y comprends rien. Si le président connoît tout ce qui tient à l'affaire des mœurs, il est de son devoir de s'expliquer. Tout le monde sait que Nevers a été un des principaux foyers des conspirations ourdies par Chaumette, de concert avec les partisans de la faction de l'étranger. On doit se rappeller qu'il abandonna son poste d'agent national, près la Commune de Paris où il paroissoit jouer un grand rôle, pour aller, sous un prétexte frivole, complotter dans la commune de Nevers : il est important qu'on nous instruise de ce qu'on a pu découvrir sur un pareil voyage. Je demande que le président nous explique sa réponse, et nous dise franchement ce qu'il pense.

(1) Mon., XX, 730.

(2) Voir ci-dessus, 19 germinal (n° 113).

(3) Voir A. SoBOUL, Les sans-culottes parisiens..., p. 287.

(4) Robespierre devait s'en prendre de nouveau à Fouché le 23 messidor. Voir ci-après, n" 136.

(5) Reproduit dans Aulabd, VI, 172-174; Bûchez et Roux, XXXIII, 227. Mention dans G. Walter. Voir E. Hamel, III, 575.

(6) Mon., XX, 730.

(7) Intervention de Fouché.

Robespierre s'étonne de ce que le président et la députation ne disent que des choses insignifiantes qui ne peuvent éclairer la Société. Il déclare que Chaumette ayant tramé ses complots à Nevers, il n'est pas possible que ni le représentant ni la Société populaire n'aient eu connoissance de quelques-unes des manœuvres qu'il employoit. Il rappelle que dans le moment où la Convention prit une décision vigoureuse contre la trame infernale de Chaumette, la Société de Nevers envoya à la Convention une adresse dans laquelle le décret étoit blâmé (1).

Fouché fait observer que cette adresse n'est pas celle de la Société de Nevers, mais celle de Moulins.

Robespierre répond que cette dernière est voisine de l'autre, que toutes deux correspondoient entre elles et que les lumières dévoient être les mêmes; il continue par soutenir que la Société n'est point instruite par les détails qu'on vient de lui donner, et qu'on n'a pas assez caractérisé les hommes qu'on appelle patriotes, et ceux que l'on annonce comme des aristocrates triomphans.

Il est surpris d'entendre des félicitations sur le décret rendu hier, mêlées aux observations présentées par la Société de Nevers, comme si cette société pouvoit avoir connoissance de ce décret. Ce n'est pas aux phrases, comme il l'observe, mais à la conduite et aux faits qu'il faut juger les hommes : au lieu de s'arrêter au langage de la députation, il faut demander à la Société de Nevers si elle a combattu Chaumette et déjoué ses horribles complots? Très souvent les plus grands ennemis du peuple se servent d'expressions républicaines, pour mieux tromper les citoyens sans défiance.

Il ne s'agit pas, dit-il, de jetter à présent de la boue sur la tombe de Chaumette, lorsque ce monstre a p»éri sur l'échafaud; il falloit lui livrer combat avant sa mort : depuis longtems on a fait le mal tout en parlant le langage des républicains : tel vomit aujourd'hui des imprécations contre Danton, qui nîiguères encore étoit son complice. Il en est d'autres qui paroissent tout de feu pour défendre le Comité de salut public, et qui aiguisent contre lui des poignards. Les ennemis de la liberté ont conservé la même audace, ils n'ont pas changé de système; ils ne veulent point paroître se séparer des patriotes; ils les louent et les flattent; ils leur échappent même des imprécations vagues contre les tyrans, et ils conspirent pour leur cause! C'est aux conspirateurs leurs amis qu'ils donnent le nom de patriotes; et ce sont ces derniers qu'ils désignent par la dénomination d'aristocrates : ils n'entourent le Comité de salut public et les représentans du peuple que pour intriguer auprès d'eux, les égarer et anéantir ainsi la Révolution.

(1) Celle de Nevers décrivit le 9 et le 25 germinal la fête de la Raison, puis remercia le 30 floréal, la Convention de son décret sur les fêtes décadaires (P. V. Convention, t. XXXTV, p. 244; t. XXXV, p. 189; t. XXXVII, p. 298).

Il existe encore deux partis dans la République : d'un côté le patriotisme et la probité; de l'autre, l'esprit contre-révolutionnaire, la fripponnerie et l'improbité qui s'acharnent à la ruine des empires et à la vertu du genre humain. Patriotes, vous qui dans la carrière de la Révolution n'avez cherché que le bien public, vous qui n'y avez pas été jettes pour servir une faction criminelle, soyez plus que jamais sur vos gardes; les hommes pervers emploient tous les artifices imaginables pour anéantir la Convention, et égorger en détail les défenseurs de la patrie : ne vous endormez point dans une fausse sécurité, n'abandonnez pas la Convention et le gouvernement dont elle est le centre : que des voix courageuses s'élèvent pour faire connoître la vérité, étouffez les clameurs des intrigans qui nous entourent journellement, qui changent le patriotisme en aristocratie, et réciproquement l'aristocratie en patriotisme. Ne vous lassez pas de nous instruire, soyez assurés que le vœu de nous sacrifier pour tous les patriotes, est toujours profondément gravé dans nos cœurs, que nous sommes résolus de défendre de tout notre pouvoir la vertu persécutée, et de combattre avec force et constance les ennemis de la liberté et du patriotisme. Tel est le vœu que j'adresse, de la part des représentans, aux patriotes opprimés; il n'est pas naturel que nous restions indifférens sur leur compte : la première des vertus républicaines est de veiller pour l'innocence. Patriotes purs, on vous fait une guerre à mort, sauvez-vous, sauvez avec vous tous les amis de la liberté. Il dit, et son discours est suivi des plus vifs applaudissemens.

Robespierre. Je pense comme les préopinans, qu'il y a des Sociétés trompées, mais je suis loin de croire que les réclamations faites en public, soient des injures adressées au gouvernement; comme il peut arriver qu'il soit induit en erreur par des intrigans, il est nécessaire que les patriotes se fassent entendre pour confondre les imposteurs : l'intrigue peut être facilement dévoilée à cette tribune, et la Société peut faire parvenir sans difficulté les réclamations aux Comités de salut public et de sûreté générale. Les circonstances où nous sommes, sont difficiles; c'est la bonne foi des patriotes; ce sont leurs secours et leurs lumières qui peuvent seuls sauver la chose publique.

L'orateur termine en ajoutant un fait à ce qu'il a dit sur la Société de Nevers : ce fait est qu'à Nevers, le système de Chaumette a été

(1) Ici Fouché fait observer que si la Société populaire de Nevers avait connu Chaumette comme un conspirateur, elle n'eût pas manqué de le dénoncer. Raisson s'en prend alors aux sociétés populaires en général : « les sociétés qui étaient détestables avant le 31 mai prétendent aujourd'hui avoir défendu les principes contre les efforts des fédéralistes, et protestent de leur constante énergie » ; il in\'ite les Jacobins à être circonspects sur les réclamations de ces sociétés. Un membre appuie les observations de Raisson et cite l'exemple de la Société de Langres. Robespierre reprend alors la parole.

proclamé avec impudeur, que le décret qui ordonne la célébration d'une fête à l'Etre suprême a été foulé aux pieds, et qu'en recevcint la nouvelle de cet événement qui a sauvé la liberté en la mettant sous la sauve-garde de la probité, on y a dit : « La Convention a été trompée par le Comité de salut public, par des modérés; pour nous, ne changeons pas de conduite et de sentimens, et professons toujours les mêmes principes. » Et alors, on a continué de prêcher l'athéisme. (L'indignation dont Robespierre lui-même étoit pénétré, en disant ces derniers mots, passe dans tous les cœurs et elle éclatte par de violens murmures). »

Etnhs duts Commet de l'ÉgdiU, a" 665. p. 605-606 ;>LifUi{es it U RépMi^me frmçmitt, t. IV. n* 195. p. 1-2 ; JmmJdePerkt, t. XI. n<> 629. p. 102-104. a» 630. p. 109.

130. - SÉANCE DU 24 PRAIRIAL AN II (12 JUIN 1794) Contre les continuateurs de Danton, d'Hébert et autres

Le 23 prairial, revenant sur le décret adopté la veille. Bourdon (de l'Oise) demande que les représentants du peuple arrêtés svu* l'ordre des Comités de gouvernement ne puissent être traduits au Tribunal révolutionnaire qu'après que la Convention aura porté contre eux im décret d'accusation (1). Après discussion, la Convention retenant la rédaction de MerUn (de Douai), « considérant que le droit exclusif de la représentation nationale de décréter ses membres d'accusation et de les faire mettre au jugement est un droit inaliénable », décréta qu'il n'y avait pas lieu à délibérer.

Le lendemain, 24 prairial, après que diverses critiques eurent été émises à rencontre de la loi du 22 et divers amendements adoptés, Couthon re\'int sur le décret du 23. Mettant en valeur la première partie des considérants (2), il y \it une critique implicite à l'adresse des Comités de gouvernement. Il termina en demandant que la Convention passe simplement à l'ordre du jour siu: toutes les propositions présentées contre la loi du 22 prairial, et « que par là vous les frappiez du juste dédain qu'elles méritent ». Bourdon (de l'Oise) répondit à Couthon qu'il ne mettait pas en cause l'attitude des Comités, mais qu'il n'entendait pas être suspecté et traité conune contre-révolutionnaire pour avoir conçu « des inquiétudes peut-être mal placées »... « J'estime Couthon; j'estime le Comité; j'estime l'inébranlable Montagne qui a sauvé la liberté ». Robespierre prit alors la parole. Après son intervention, Merlin (de Douai), rédacteur du considérant incriminé, se justifia : t ... si mon esprit a erré, il n'en a pas été de même de mon cœur ». Robespierre intervint à nouveau, puis une fois encore après Tallien.

(1) Mon., XX, 699.

(2) « La Convention nationale, sur la proposition d'un membre, tendant à ce qu'il soit décrété que, par le décret d'hier concernant le Tribunal révolutionnaire, elle n'a pas entendu déroger aux lois qui défendent de traduire au Tribunal révolutionnaire aucun représentant du peuple sans qu'au préalable, il ait été rendu contre lui un décret d'accusation... » (Mon., XX, 700).

Après un discours de Barère, la Convention adopta la proposition de Couthon : le considérant en discussion fut rapporté, L'Assemblée passa purement et simplement à l'ordre du jour sur les propositions des 23 et 24 prairial concernant la loi du 22.

Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n" 266, p. 1084-1085 (1); Conservateur des principes républicains..., t. II, n°" 12 et 13, p. 356-364.

« Robespierre. Le discours que vous venez d'entendre prouve la nécessité de donner à ce qu'a dit Couthon des explications plus étendues et plus claires. Si nous avons acquis le droit de ne pas nous dévouer inutilement pour la Patrie, le moment est arrivé de l'exercer (2).

Ce n'est pas par des rétractations éternelles et peut-être concertées ; ce n'est pas par des discours qui, sous les apparences de l'accord et du patriotisme, concourrent toujours au système si souvent interrompu et si souvent repris pour diviser la représentation nationale, que l'on peut justifier ces démarches. Ce qu'a dit Couthon est resté dans toute sa force, et il est bien démontré qu'il n'y avait pas lieu aux plaintes qui ont été faites.

Citoyens, était-ce bien le moment de demander ce que l'on entendait par dépraver les mœurs publiques, quand les plaies faites à la morale publique par les Chabot, les Hébert, les Danton, les Lacroix saignent encore? Et qui donc a sitôt oublié leurs crimes? Qui ne voit pas que leur système est resté organisé? Qui ne sait pas que la Convention a besoin de toute sa sagesse, de toute son énergie, pour extirper les trop profondes racines que la corruption a jetées, pour réparer les maux qu'elle a causés, et pour discerner et frapper ceux qui les répandent, qui trop long-tems ont été impunis.

Quant à l'autre proposition, celle qui fut faite hier; sans doute en l'isolant, elle peut ne paraître qu'absurde; mais il faut la rapprocher de tout ce qui se dit et de tout ce qui se fait chaque jour; son but était de faire croire que le projet présenté par le Comité, attentait aux droits de la représentation nationale, ce qui est évidemment faux.

Le préopinant a cherché, dans la discussion, à séparer le Comité, de la Montagne. La Convention, la Montagne, le Comité, c'est la même chose (Vifs applaudissemens) . Tout représentant du peuple qui aime sincèrement la liberté, tout représentant du peuple qui est déterminé à mourir pour la Patrie, est de la Montagne (De nouveaux applau' dissemens se font entendre, et les membres de la Convention se lèvent en signe d'adhésion et de dévoûment).

Citoyens, lorsque les chefs d'une faction sacrilège, lorsque les Brissot, les Vergniaud, les Gensonné, les Guadet et les autres scélérats

(1) Mon., XX, 716. Laponneraye, III, 664 (à la date du 11 au lieu du 12); Bûchez et Roux, XXXIII, 211. Mention dans G. Walter, p. 740. Voir E. Hamel, III, 556-559.

(2) Le Journal de la Montagne et le Sans-culotte portent ici : « Si j'ai acquis le droit... ».

dont le Peuple français ne prononcera jamais le nom qu'avec horreur, s'étaient mis à la tête d'une portion de cette auguste Assemblée ; quand ils parvinrent, à force d'intrigues, à la tromper sur les hommes, et par une conséquence naturelle, sur les choses, c'était sans doute le moment où la partie de la Convention qui étiiit éclciirée sur ces manœuvres liberticides, devait faire des efforts pour les combattre et les déjouer. Alors le nom de la Montagne, qui leur servait comme d'asile au milieu de cette tempête, devint sacré, parce qu'il désignait la portion des représentans du peuple qui luttaient contre l'erreur. Mais du moment que les intrigues furent dévoilées; du moment que les scélérats qui les tramaient sont tombés sous le glaive de la loi; du moment que la probité, la justice, les mœurs sont mises à l'ordre du jour; du moment que chaque membre de cette Assemblée veut se dévouer pour la Patrie, il ne peut y avoir que deux partis dans la Convention, les bons et les méchans, les patriotes et les contre-révolutionnaires hypocrites (On applaudit).

Il me convient d'autant plus de proclamer cette vérité, que personne ne me soupçonnera ici de partialité; car qui fut le premier objet de l'erreur dont je parle? et qui eût été la première victime des calomnies et des proscriptions, sans une chance heureuse de la Révolution? J'ose dire que c'était moi. Non, je me trompe, ce n'était pas moi; c'était le fantôme imposteur que l'on présentait à ma place, à une partie de nos collègues égarés, à la France, à l'Univers.

Si j'ai le droit de tenir ce langage à la Convention en général, je crois avoir aussi celui de l'adresser à cette Montagne célèbre, à qui je ne suis sans doute pas étranger. Je crois que cet hommage, parti de mon cœur, vaut celui qui sort de la bouche d'un autre.

Oui, Montagnards, vous serez toujours le boulevard de la liberté publique; mais vous n'avez rien de commun avec les mtrigans et les pervers, quels qu'il soient. S'ils s'efforcent de vous tromper, s'ils prétendent s'identifier avec vous, ils n'en sont pas moins étrangers à vos principes. La Montagne n'est autre chose que les hauteurs du patriotisme; un Montagnard n'est autre chose qu'un patriote pur, raisonnable et sublime : ce serait outrager la Patrie, ce serait assassiner le Peuple, que de souffrir que quelques intrigans, plus méprisables que les autres, parce qu'ils sont plus hypocrites, s'efforçassent d'entraîner une portion de cette Montagne et de s'y faire les chefs d'un parti.

Bourdon (de l'Oise) (1). Jamais il n'est entré dans mon intention de vouloir me faire chef d'un parti.

Robespierre. Ce serait l'excès de l'opprobre que quelques-uns de nos collègues, égarés par la calomnie, sur nos intentions et sur le but de nos travaux...

(1) Voir ci-dessus, 21 nivôse (n° 87).

Bourdon (de l'Oise). Je demande qu'on prouve ce qu'on avance; on vient de dire assez clairement que j'étais un scélérat...

Robespierre. Je demande, au nom de la Patrie, que la parole me soit conservée. Je n'ai pas nommé Bourdon; malheur à qui se nomme lui-même.

Bourdon (de l'Oise). Je défie Robespierre de prouver...

Robespierre. Mais s'il veut se reconnaître au portrait général que le devoir m'a forcé de tracer, il n'est pas en mon pouvoir de l'en empêcher. Oui, la Montagne est pure, elle est sublime, et les intrigans ne sont pas de la Montagne. {Une voix. Nommez-les). Je les nommerai quand il le faudra. A chaque instant du jour, à chaque instant de la nuit même, il est des intrigans qui s'appliquent à insinuer dans l'esprit des hommes de bonne foi qui siègent sur la Montagne, les idées les plus fausses, les calomnies les plus atroces; il est des membres purs et respectables auprès desquels des intrigans, épuisent à chaque instant les mêmes artifices par lesquels les Brissot, les Chabot, les Danton et tous les autres chefs adroits de la faction de l'étranger voulaient enlacer la Convention nationale toute entière.

Par exemple, lorsqu'il arrive des départemens des représentans du peuple qui étaient en mission, et dont le rappel a été déterminé par des vues générales d'ordre public, qui n'avaient rien d'injurieux pour eux, on s'en empare, on verse à longs traits dans leur cœur le poison de la calomnie, on excite leur amour propre; et s'il s'en trouve de faibles, d'accessibles à quelqu'un des moyens qui sont mis en usage, on les transforme en ennemis du gouvernement créé par la Convention nationale. S'il en était quelques-uns qui se ressouvinssent encore des anciennes mesures prises contre la liberté, qui tinssent à quelque parti abattu, ce serait ceux-là qu'on chercherait surtout à accaparer. Le parti une fois formé, vous verriez s'y réunir infailliblement tous les intrigans de la République, tout ce qu'il y a de fripons et d'hommes perdus; car, il faut vous le dire encore, il suffirait qu'un seul homme manifestât des principes opposés à ceux de la Convention, pour que tous les ennemis de la liberté se ralliassent à lui.

Au reste, ces intrigans cherchent à dissimuler leurs projets; ils se rétractent quand leurs tentatives n'ont pas réussi, et cherchent à couvrir leurs démarches par des protestations hypocrites d'estime et de dévoûment pour la Convention nationale et pour le Comité de salut public; aussitôt après, ils suivent constamment leur plan, et n'en cherchent pas moins à grossir la boule de neige qu'ils forment, et qui, si elle descendait du sommet de la Montagne, ne grossirait que plus rapidement encore.

Il faut rapporter ici un trait qui prouve que tout ce que nous avons dit n'est point chimérique et imaginaire. Avant-hier, après que vous eûtes porté la loi que l'on avait eu soin de rendre suspecte à quelques membres, et contre laquelle voulaient conspirer ceux qui s'op-

posent à tout ce qui affermit la liberté, il en est qui ne purent dissimuler leur mécontentement : on voulait fdre un esclandre, exciter un mouvement pour briser les efforts du gouvernement en lui ôtant la confiance publique. Au sortir de cette enceinte, on rencontra des patriotes parmi lesquels étaient deux courriers du gouvernement; on crut que l'occasion était favorable, on les insulta : Que faites-vous là, coquins? leur dit-on. — Représentans, je ne vous insulte pas, je suis , patriote. — Tu es un coquin, un espion des Comités de salut public I et de sûreté générale; ils en ont vingt mille à leurs ordres autour de nous. — Représentans, je ne puis employer la défense contre vous, mais je suis patriote autant que vous. — On répondit par des coups : trois cents témoins en peuvent rendre témoignage.

Il est donc prouvé que l'on cherche encore à avilir la Convention nationale; qu'on veut, à quelque prix que ce soit, la troubler. Si les patriotes attaqués s'étaient défendus, vous sentez bien qu'on n'aurait pas manqué d'envenimer cette affaire; on serait venu vous dire le lendemain que des représentans du peuple avaient été insultés par des hommes attachés au Comité de salut public; et peut-être ces inculpations appuyées par des clameurs, n'auraient-elles pas laissé les moyens de se faire entendre. Voilà ce qui s'est passé. Et vous n'en serez pas étonnés, si vous vous rappelez ces étranges discours tenus par quelques membres qui, au sortir de cette enceinte, annonçaient publiquement, à l'exemple de Lacroix, la peur que leur inspirait la seule idée de la justice nationale.

Qui donc a dit à ceux que je désigne que le Comité de salut public avait l'intention de les attaquer? qui leur a dit qu'il existait des preuves contre eux? Le Comité les a-t-il seulement menacés?

A-t-il manqué d'égards dans aucune circonstance envers les membres de la Convention nationale? Si vous connaissiez tout, Citoyens, vous sauriez que l'on aurait plutôt le droit de nous accuser de faiblesse. Quand les mœurs seront plus pures, l'amour de la Patrie plus ardent, des accusateurs généreux s'élèveront contre nous, et nous reprocheront de n'avoir pas montré assez de fermeté contre les ennemis de la Patrie.

C'est à vous de soutenir notre couréige et d'animer notre zèle p<ir votre énergie. Ceux qui cherchent à nous distraire de nos pénibles travaux par des trames continuelles dirigées contre le gouvernement même, font une diversion utile aux tyrans ligués contre nous.

Quant au système de calomnie que l'on a dirigé contre tout ce qui est patriote de bonne foi, il tombera bientôt; car c'est une propriété inséparable du tems, que de découvrir toujours la vérité; et si quelques membres purs, dupes du patriotisme hypocrite de quelques gens que je vous ai désignés, avaient pu se livrer aux idées sinistres qu'on leur a suggérées, ils seront bientôt éddrés; et il en sera d'eux

comme des hommes purs qui avaient été égarés par les scélérats que la justice nationale a frappés.

La Patrie ne court qu'un seul danger, et c'est à vous de l'en garantir. Seulement ne souffrez pas que des intrigues ténébreuses troublent la tranquillité publique et la vôtre, par quelqu'explosion subite. S'il n'y a pas eu de mouvement en effet, ce n'est pas qu'on ne l'ait tenté; mais le Peuple, invariablement attaché à la cause de la liberté, a été sourd aux instigations de ses ennemis; il a su les juger. Aussi leur désespoir est-il porté à son comble. Ils paraissent déterminés à tout hasarder.

A l'égard des dangers qui ne regardent que nous, reposez-vous sur nous du soin de les braver; mais veillez sur la Patrie, et ne souffrez pas qu'on porte atteinte à vos principes : Quand la confiance que vous avez mise en nous sera altérée, évitez à la Patrie des déchiremens. Il vaudrait mieux peut-être encore que les ennemis de la Patrie, que les amis de d'Orléans siégeassent momentanément au timon des affaires publiques, que de voir la Convention avilie et divisée.

Si les vérités que je viens de proférer ont été entendues, nous continuerons nos travaux avec courage. Observez toutefois que nous avons besoin d'encouragemens, qu'on a tout fait pour rendre notre carrière pénible. C'est assez d'avoir à lutter contre les rois conjurés et contre tous les monstres de la Terre, sans trouver à nos côtés des ennemis. Venez donc à notre secours; ne permettez pas que l'on nous sépare de vous, puisque nous ne sommes qu'une partie de vous-mêmes, et que nous ne sommes rien sans vous. Donnez-nous la force de porter le fardeau immense, et presque au dessus des efforts humains, que vous nous avez imposé. Soyons toujours justes et unis, en dépit de nos ennemis communs.

Robespierre. Il est bon de dire que les observations que j ai présentées, sont des observations générales, et non pas des réflexions individuelles; elles ne peuvent regarder Merlin, dont la motion ne tendait qu'à atténuer et à combattre celle de Bourdon. Ceux que cela regarde se nommeront.

Robespierre. Le fait est faux; mais un fait vrai, c est que Tallien est un de ceux qui parlent sans cesse avec effroi, et publiquement de guillotine, comme d'une chose qui les regarde, pour avilir et pour troubler la Convention nationale.

(1) Interventions de Delacroix (d'Eure-et-Loir, et non de la Marne), Couthon et Merlin (de Douai).

(2) Intervention de Tallien qui explique que, se promenant avec deux autres députés, ils auraient été suivis par 5 individus qui auraient déclaré se moquer de leur qualité de représentants du peuple. Voir à propos de Tallien, E. Hamel, III, 563-568.

Tallien. Il ne fut pas du tout question des vingt mille espions...

RobespierTc. Trois cents témoins l'ont entendu. Citoyens, vous pouvez juger de quoi sont capables ceux qui appuient le crime par le mensonge. Il est facile de prononcer entre les assassins et les victimes». (1)

Journal de la Montagne, t. m, p. 374-376.

[Début très proche du texte précédent. Robespierre.]

« Quant à l'autre proposition (celle qui fut faite hier) on peut la regarder comme répréhensible par ses liaisons avec tout ce qui se dit, avec tout ce qui se passe. Elle l'est, parce que ce n'est point un scrupule juste qui l'a dictée à certains membres qui siègent sur la Montagne, et que j'en séparerai tout à l'heure : je prouverai, s'il le faut, que la Montagne et le Comité sont une même chose, et qu'il est abominable de dire : « Nous, le Comité, la Montagne, la Convention. » Citoyens, la Convention nationale, la Montagne, le Comité sont une seule et même chose. Mais il faut ajouter que tout représentant qui aime sincèrement la liberté, qui est déterminé à mourir pour le salut de la patrie, est de la Montagne (Les membres de la Convention se lèvent en signe d* adhésion). »

[Suit un texte très proche du précédent, depuis : « Citoyens..., jusqu'à « à l'univers »!

« Après avoir défendu les victimes que vouloient opprimer les factions d'Hébert, de Chabot, de Danton, je m'applaudis de vivre encore pour rendre un hommage solennel à la justice de la Convention : si j'ai le droit de lui adresser ce langage, je pense que j'ai aussi la faculté de le tenir à cette Montagne célèbre sur laquelle je crois avoir acquis le droit de siéger. Oui, Montagnards, vous serez toujours le boulevard de la liberté, et vous séparerez les scélérats qui prétendent être exclusivement de la Montagne. Ce seroit outrager la patrie, ce seroit assassiner le peuple, que de souffrir que quelques intrigans plus méprisables que les autres, parce qu'ils sont plus hypocrites, veuillent entraîner une portion de cette Montagne, s'y faiire les chefs d'un parti... » [Suit un texte très proche du précédent, puis un simple résumé].

Correspondance politique, n» 101, p. 418.

« Là, le dictateur Robespierre prit la parole, et répliqua que tout représentant qui aimait sa patrie, et qui était prêt à mourir pour elle, était de la Montagne, que Bourdon de l'Oise était un intrigant, un conspirateur, digne successeur de Lacroix et Brissot, etc. qu'on avait

(1) La demièTe intervention de Robespierre est reproduite ainsi dans le Sans-culotte, n° 484, p. 1944 : « Robespierre. Mon indignation est au comble; le mensonge N'ient de soutenir le crime. Je ne dis plus qu'un mot, mais on ne m'en arrachera pas un autre de cette espèce, c'est que Tallien est celui qui a dit : t On veut nous faire guillotiner; mais avant, nous en ferons guillotiner d'autres ».

insulté des courriers du Comité, qu'on avait entendu des représentans du peuple crier : on veut nous guillotiner, mais nous en ferons guillotiner bien d'autres; enfin qu'il vaudrait mieux que les partisans de la faction d'Orléans, siégeassent encore parmi eux, que de voir la Convention partagée entre les amis de la République et la monarchie. Il accusa Tallien d'avoir tenu ce propos dont celui-cy se justifia tant bien que mal. »

Longs extraits dans Journal de Sablier, n" 1374, p. 2-3; Sans-culotte, n° 484, p. 1943-1944; Nouvelles poliligues n» 205, p. 820 et n» 206. p. 824; Journal de Perlet, t. XI. n" 628, p. 92-94; Journal universel, n» 1664, p. 7892. 7895; Journal de France, n° 626, p. 2-3; Journal du soir, n" 625; Abréviateur universel, n" 528, p. 2112, n" 529, p. 2116; Journal de Paris, n" 529. p. 2135-2136; Courrier de l'Égalité, n" 663, p. 587-588; Annales de la République française, t. IV, n° 195. p. 3; Mercure universel, XL, 393-395; Annales patriotiques, rt" 528, p. 2324; Gazette de France, n" 164, p. 655-656; Courrier républicain, t. IV, n" 225, p. 338; Courrier universel, 25 prairial, p. 2402; Auditeur national, n° 627, p. 2-4; Journal des Hommes libres, 25 prairial, p. 702; Affiches d' Angers, n°8(), p. 451 ; Gazette de Let/de, n° 65. p. 2,

Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité

Sur la proclamation du duc d'York concernant le décret relatif aux prisonniers de guerre anglais

Le 7 prairial an II, sur le rapport de Barère, imputant à Pitt les intentions meurtrières d' Admirât et de Cécile Renault, la Convention avait décrété qu'il ne serait plus fait de prisonniers britanniques ou hanovriens (1). L'armée, il est vrai, ne pouvait sans s'exposer à des représailles, se conformer à cet ordre inouï ; il n'en témoigne pas moins du même état d'esprit terroriste que la loi du 22 prairial.

Le duc d'York répondit au décret de la Convention par une proclamation à ses troupes (2). C'est ce texte que Robespierre analyse et stigmatise à la fois, le 3 messidor, aux Jacobins. La Société arrêta l'impression du discours de Robespierre, sa distribution et l'envoi aux armées (3). La manière dont Le Moniteur rapporta ce discours devait donner lieu à une intervention de Robespierre, le 6 messidor, aux Jacobins (4).

Journal de la Montagne, t. III, n° 57, p. 466-467 (5); Journal universel, n" 1672, p. 7956; Mercure français, n° 28, p. 423-426; Mercure universel, XLI, 86-89; Gazette historique..., n° 179, p. 2-3; Courrier de Cahors, n° 1, p. 3-6; Courrier universel.

(1) Voir ci-dessus, séance du 7 prairial (n° 125), discours de Robespierre sur les crimes des rois coalisés.

(2) Le Moniteur ne donne pas le texte de cette proclamation.

(3) « L'impression en a été ordonnée, en invitant Robespierre à le rédiger » (AuLAKD, VI, 185). Le fit-il? En tout cas nous n'avons trouvé aucmie trace de l'imprimé. Voir E. Hamel, III, 616, note 1.

(4) Voir ci-après, 6 messidor (n° 132).

(5) Reproduit dans Aulard, VI, 183; Bûchez et Roux, XXXIII, 260. Mention dans G. Walter, p. 740. Voir E. Hamel, III, 616-617.

6 messidor, p. 2444; Journal des Homme» Kbrea, 5 messidor, p. 751-752; NouoeUe» politiques..., nP 216, p. 862-863; Gazette nationale, ou le Moniteur universel, nP 276, p. 1126-1127 (1); Sans-culotte, n» 495, p. 1986-1987; Annale* de la République française, t. IV, n»" 204 et 205; Courrier républicain, t. IV, n« 236, p. 428-430.

« Robespierre paroît à la tribune. Il est tems, dit-il, que les patriotes fixent leur attention sur les dangers de la patrie, ils ne sont pas encore passés. En vain les armées de la République triompheroient des ennemis du dehors, si nous n'arrachions à leurs émissaires tous les moyens d'assassiner la liberté jusques dans son plus cher asyle. Je ne viens point pour vous peindre tous les dangers qui planent sur la représentation nationale; j'ai à vous entretenir d'un objet plus vaste encore par la profondeur et la perfidie de ses combinaisons.

Je viens pour vous faire connoître et mettre sous vos yeux une espèce de proclamation publiée dans les armées britanniques, par ordre de ce qu'on appelle duc d'Yorck., proclamation faite à l'occasion du rapport de Barère et du décret qui s'en est suivi, et qui porte qu'il ne sera pas fait de prisonniers anglais, ni hanovriens, et publiée dans le dessein de provoquer d'une manière plus forte et plus directe, la haine des soldats contre la Convention nationale,

Robespierre fait lecture de cette proclamation, revêtue de tous les caractères bien distincts et de l'astuce perfide et de la basse scélératesse des tyrans. Quoique bien méprisable en elle-même, continue-t-il, il n'est point hors de propos d'y ajouter un petit commentaire.

Il la reprend aussitôt phrase par phrase et donne à chaque point de vue qu'elle présente, un développement énergique en le couvrant ou de toute l'indignation de la probité courroucée, ou de tout le ridicule que la bassesse mal déguisée entraîne après elle. Chaque mot de l'orateur vaut une phrase, chaque phréise un discours, tant il renferme de sens et d'énergie dans tout ce qu'il dit.

Son Altesse royale rappelle aux troupes britanniques et hanovriennes, que la clémence est le plus beau titre des soldats : elle cite, à ce sujet, des époques d'autrefois : mais qu'y a-t-il donc de commun entre ce qui a existé jadis et ce qui est aujourd'hui? Qu'y a-t-il de commun entre la liberté et le despotisme, entre le crime et la vertu? Que des soldats combattant pour des despotes, aient donné la main à des soldats vaincus pour retourner ensemble à l'hôpital, cela se conçoit ; qu'un esclave transige avec un esclave, un tyran avec un tyran cela se conçoit encore; mais un homme libre composer avec un tyran ou son satelHte, le courage avec la lâcheté, la vertu avec le crime, c'est ce qui ne se conçoit pas, c'est ce qui est impossible.

Un homme libre peut pardonner à son ennemi, s'il ne lui présente que la mort; il ne lui pardonnera jamais s'il ne lui présente que des fers.

(1) Mon., XXI, 44. Voir séance suivante (n» 132).

Yorck parle d'humanité! Quoi! Yorck, un tyran, un soldat de Georges, l'orateur d'un gouvernement qui a rempli l'univers de ses crimes et de ses infamies... Qu'un tyran est donc odieux alors même qu'il parle d'humanité!

Yorck attribue le décret à un prétexte, et il n'entreprend pas de prouver ce prétexte : ce prétexte, ce sont les victimes des tyrans anglais. Nos troupes, ajoute-t-il, ne croiront pas la nation française dans son égarement...

Et que nous importe qu'elles n'y croient pas, pourvu qu'elles croient à la valeur de nos soldats et à la force de leurs boulets?

La nation française est donc égarée; mais cet égarement dure bien long-tems, c'est sans doute au duc d'Yorck qu'il est réservé d'éclairer la nation française.

S.A. fait une comparaison entre la France et l'Angleterre. Que signifie ce parallèle? Qu'a de commun le cœur mort d'un esclave avec celui qui est embrasé du feu sacré de la liberté? L'Angleterre est un méprisable météore qui disparoît devant l'astre républicain; on veut rapprocher le Français de l'Anglois dans les champs de bataille pour corrompre la vertu républicaine; il faut de la distance entre les soldats de la liberté et les esclaves de la tyrannie.

Ne nous étonnons pas que le duc d'Yorck ait été si effrayé de ce décret, car la principale force des tyrans conjurés contre la France consiste dans les points d'appui qu'ils savent se ménager parmi nous; ils voudroient se réserver, après avoir été vaincus, un moyen encore de communication, pour continuer leurs trames perfides.

Le duc d'Yorck en faisant circuler sa proclamation s'imagine peut-être que les armées françaises déféreront plutôt à ses ordres qu'aux décrets de la Convention : mais nous ne sommes plus au tems des Brissot, des Guadet, des Gensonné : la République s'est glissée depuis entre les nombreuses factions, elle les a toutes abattues. Celle d'Orléans n'existe plus, quoique sans doute il lui faille encore quelques crimes; mais la République existe quoiqu'elle n'ait pas été d'abord le but de la Révolution; car je le répète, elle s'est glissée comme furtivement, à travers une trouée révolutionnaire, au milieu des factions rivales qui toutes tendoient à établir un nouveau système de tyrannie : voilà pourquoi les vrais républicains ont été regardés comme des intrus : voilà pourquoi, lorsque la République s'est élevée, toutes les factions se sont agitées à la fois pour l'anéantir elle et ses défenseurs : voilà pourquoi il y a eu si peu de patriotes purs dans l'origine de la Révolution : voilà pourquoi les tyrans et leurs suppôts s'agitent encore dans tous les sens pour semer parmi nous les divisions, les discordes, et la désorganisation ; ils savent trop bien qu'un peuple ne peut combattre avec succès ses ennemis conjurés qu'avec cet accord, cet ensemble, et ce point de ralliement qui seul doit être l'âme de toutes ses victoires et de ses triomphes.

Ce plan de division est donc continuellement suivi dans ses ramifications infinies : ne pouvant attaquer le peuple en masse, on cherche à l'isoler de la Convention nationale, la Convention d'avec ses Comités, et les membres de ses Comités d'avec eux-mêmes. Voilà le but des proclamations du duc d'Yorck : les factions ne sont pas mortes, elles remueront encore.

S.A.R. se flatte que les soldats des deux nations borneront leur ressentiment à la Convention nationale. Le duc d'Yorck compte donc sur des trames ourdies dans l'intérieur, il compte donc encore sur les pièges de l'imposture, sur le système d'immorzilité, et enfin, sur les assassinats et sur tous les crimes.

Que signifie aussi cette préférence que me donne à moi le duc d'Yorck? Je croyois être citoyen français, et il me fait roi de France et de Navarre.

Après avoir chargé de mépris et de ridicule ces astucieuses, perfides et cruelles contextures, j'estime trop, ajoute Robespierre, le titre de citoyen, pour ne pas m'indigner de cette assimilation à un duc d'Yorck. Qu'y a-t-il de préférable pour un ami de la liberté à l'amour de ses concitoyens ; et le peuple français descendroit-il de son plus haut degré de gloire, pour s'abaisser jusqu'au trône?

Le duc d'Yorck ajoute que je suis entouré d'une garde militaire. Vous le voyez, c'est un fait bien constant. Or il rapproche tout cela avec les motions insidieuses, entr-autres celle de donner des gardes militaires aux représentans du peuple. Ainsi, quand les Hébert et les Chaumette prêchoient l'athéisme, on disoit dans l'étranger, que le peuple de France étoit un peuple d'athées foulant aux pieds jusqu'à l'Etre suprême.

Défions-nous de tant de pièges, tenons-nous fortement attachés aux principes. Le système contre la Convention est connu, c est assez dire qu'il est déjoué. On veut nous rendre suspects au peuple, et nous ôter le courage de démasquer et de combattre ses ennemis; il n'y a que les poignards qui le puissent; tant que nous existerons, nous démasquerons, nous combattrons les tyrans, les traîtres, et tous les scélérats !

Ce discours, rempli de si grandes et de si belles vérités, a été entendu avec cet enthousiasme que son intérêt pressant devait nécessairement faire naître. »

Gazette historique et politique, t. II, n» 176, p. 3.

« Robespierre a prononcé un discours éloquent pendant le cours duquel il a commenté de la manière la plus piquante et la plus énergique, la proclamation du duc d'Yorck, dont il a d'abord donné lecture pour en faire connaître toute la perfidie. Nous rendrons compte demain de son discours qui a été souvent interrompu par les plus vifs applaudissemens; nous nous bornerons aujourd'hui à en citer le trait suivant : Que veut donc de moi S.A.R. le duc d'Yorck? moi qui suis placé

au sommet de mes vœux; citoyen français, représentant du peuple, comblé, j'ose le croire, de l'amour de mes concitoyens (Vifs applaudissements)... il voudrait me faire descendre de cette élévation pour me placer... où?... sur un trône! Il voudrait m'affubler de l'infamie royale, etc.. »

Extraits dans Journal de PerUt, t. XI. n" 640, p. 188-190. n» 641. p. 197-198; Bulletin général des armée» et de la Convention, n° 412, p. 2. Mention dans Feuille de la République, n" 354, p. 2; Journal universel, n° 1672, p. 7956; Courrier de l'Égalité, t. IX, n° 674, p. 38.

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132. - SÉANCE DU 6 MESSIDOR AN II (24 JUIN 1794) Sur un compte-rendu du Moniteur

et contre les journalistes INFIDELES

Au cours de la séance, Couthon présente quelques observations sur l'esprit de certains journalistes. Il s'en prend en particulier au rédacteur du Journal de la Montagne, pour la manière dont il rend compte des séances de la Convention. Il termine en invitant les bons citoyens « à surveiller tous nos ennemis et à lire et surveiller aussi les journaux qui les secondent par des perfidies adroites » (1).

Robespierre intervient dans le même sens, critiquant Le Moniteur pour la manière dont il a rendu compte de la séance des Jacobins du 3 messidor (2). En réponse à l'invitation de réparer ses erreurs, le Moniteur du 9 messidor ajouta cette note à son compte rendu de la séance des Jacobins du 6 : « Nous devons faire observer que nous avons tiré littéralement cette séance (du 3 messidor) du Journal de la Montagne, comme nous sommes depuis longtemps dans l'usage de le faire, et que ce n'est que par inadvertance que nous y avons laissé subsister la phrase dont s'est plaint Robespierre » (3).

Journal de la Montagne, t. III, n" 60, p. 490 (4); Abréviateur universel, n" 543, p. 2170; Mercure universel, XLI, 136-137; Courrier universel, 9 messidor, p. 2456- 2457; Courrier de V Égalité, n° 679, p. 678-679; Courrier républicain, t. IV, n» 239, p. 455-456; Feuille de la République, n° 357, p. 3-4; Annales de la République française, n" 208, p. 2; Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n° 279, p. 1187; Courrier de Cahors, 12 messidor, n° 2, p. 16.

« Robespierre ajoute de nouveaux développemens à ces observations vivement applaudies. Quiconque, dit-il, a des idées de la Révolution et de ses ennemis, doit s'appercevoir de leur tactique : ils ont plusieurs

(1) Mon., XXI, 66.

(2) Voir ci-dessus, à la date (n» 181).

(3) Cette affirmation est inexacte : plusieurs comptes rendus du Moniteur diffèrent de ceux du Journal de la Montagne. Voir notamment ci-dessus, séance du 24 prairial (n» 130).

(4) Mon., XXI, 66. Reproduit dans Aulard, VI, 188; Bûchez et Roux, XXXIII, 269. Mention dans G. Waltkr, p. 740. Voir E. Hamel, III, 617.

moyens; mais il en est un de plus simple et de plus puissant, c'est d'égarer l'opinion publique sur les principes et sur les hommes : voilà pourquoi les journaux jouent toujours un rôle dans les Révolutions. Les ennemis ont toujours payé des écrivains; delà ce concours de moyens moraux que les journalistes fournissent aux ennemis de dehors et du dedans, avec les obstacles organisés par les factions.

Depuis que le gouvernement a pris une attitude imposante, les journalistes ont pris une nouvelle tournure en falsifiant ou dissimulant, en appuyant ou évitant, selon que les choses tendent à accréditer les calomnies, à avilir la représentation nationale et favoriser la cause des tyrans de manière quelconque.

Celui dont je vais parler, n'est pas un de ceux sur qui tombe ma censure. Cependant, le Moniteur n'est pas sans reproche, puisqu'il peut avoir une très grande influence sur l'opinion, et qu'on peut lui reprocher d'avoir rapporté des flagorneries et des inexactitudes. Les flagorneries font douter de la véracité des écrivains : un écrivain véridique et patriote, doit aussi rapporter avec exactitude et littéralement, afin que ce qu'il rapporte puisse éclairer l'opinion publique ou qu'elle juge ce qu'il rapporte, s'il est mauvais (1).

Robespierre rappelle une réflexion de rédacteur, insérée dans le Moniteur, sur le commentmre qu'il fit à la dernière séance des Jacobins contre la proclamation du duc d'Yorck aux armées britanniques. Cette réflexion est ainsi conçue : Chaque mot de ce discours vaut une phrase, chaque phrase un discours, tant il y a de sens et d'énergie dans ce que dit Vorateur. Cette phrase est fortement improuvée par Robespierre.

Les inexactitudes qu'il reproche de plus dans le rapport de ce même discours inséré dans le Moniteur, consistent : 1° en ce qu'il y est dit qu'il avoit dit que la faction d'Orléans n existait plus, quoique sans doute il lui fallût encore quelques crimes. Il observe avoir dit au contraire que cette faction existoit encore, qu'elle étoit la faction de l'Angleterre, et qu'elle faisoit des efforts continuels quoiqu'elle ne triomphât pas; 2° En ce qu'il y est dit : Le duc d'Yorck, ajoute l'orateur, dit que je suis entouré d'une garde militaire; vous le voyez, c'est un fait bien constant.

Robespierre réclame sur ce qu'en disant : c'est un fait bien constant, on n'a pas fait entendre que c'étoit par ironie qu'il avoit dit : ce fait est bien constant, et qu'on n'a pas rapporté les réflexions qu'il fît à la suite, et qui en sont la preuve. De sorte, continue-t-il, que c'est accréditer une calomnie, puisqu'il est faux en effet que Robespierre ni aucun représentant du peuple aient de garde militaire. Il invite en conséquence le rédacteur du Moniteur à réparer ces erreurs ».

(1) Les louanges des journalistes étaient cependant fréquentes. A propos des discours de Robespierre pour la fête de l'Etre suprême, le Journal de Perlet {n" 626, p. 78) les compare aux plaidoyers de Démosthène.

Annales de la République française, t. IV, n° 207, p. 1.

« Après un discours prononcé par Couthon, Robespierre observe que le Journal de la Montagne et le Moniteur commettoient quelquefois des fautes d'inexactitude qui, en se répétant dans les autres journaux, induisoient le public en erreur : il cite pour exemple un passage de son commentaire sur la proclamation du duc d'York, lorsqu'il dit, au sujet de la prétendue garde militaire que cet Anglais lui donne : « Vous le voyez : le fait est constant, y^ — A la vérité continue Robespierre, je me suis servi de ces termes; mais chacun s'est apperçu que c'étoit par ironie et pour tourner en ridicule ce duc. Les journalistes n'ayant pas cité cette ironie, ont donné lieu de croire que j'avois une garde militaire. Les journalistes doivent donc s'empresser de désabuser ceux qui auroient pu se méprendre sur mon expression. Ils doivent surtout, ainsi que Couthon vient de l'observer, renoncer à toute flagornerie envers les Comités de salut public et de sûreté générale, car les vrais amis de la liberté n'aiment pas les flatteurs. »

Elxtraits dans Journal universel, n° 1677, p. 7997-7998; Journal des Hommes libres, 9 messidor, p. 749; Patriote républicain..., 8 messidor, p. 403; Journal de Perlet, t. XI, n" 645, p. 230.

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Contre les intrigues et les calomnies DE certains représentants du peuple,

ET sur l'affaire DE CATHERINE ThÉOT

Cette importante intervention de Robespierre ne figure ni au Journal de la Montagne, que reproduit Aulard, ni au Moniteur qui suit le Journal de la Montagne. L'un et l'autre indiquent seulement : « Robespierre monte à la tribune, et prononce un discours que nous donnerons demain » (1). Après le compte rendu de la séance des Jacobins du 13 messidor, le rédacteur du Journal de la Montagne insère la note suivante : « Nous sommes forcés de mettre au prochain numéro le reste de cette intéressante séance. Quant au discours prononcé par Robespierre dans la séance du 9, et que nous avons promis de faire paraître textuellement, comme les notes qu'on nous en a remises n'ont pas tout le mérite de l'exactitude que nous désirons, nous attendrons pour le donner que l'auteur nous ait mis à même de le faire imprimer, conformément au vœu de la Société ». En fait, ce discours ne fut jamais publié par le Journal de la Montagne ni par le Moniteur.

Aulard se fondant sur un bref compte rendu de la Feuille de la République du 14 messidor an II, estime que le discours publié par le Journal de la Montagne et par le Moniteur comme ayant été prononcé par Robes-

(1) Mon., XXI, 107.

pierre à la séance du 13 messidor (1), l'a été, en fait, le 9 : ■ Une analyse courte, mais précise, du discours de Robespierre, placée à la fin du compte rendu de la séance des Jacobins du 9 messidor dans la Feuille de la République nous a permis de rectifier l'erreur de date » (2). Nous ne suivrons pas Aulard : l'analyse de la Feuille de la République ne nous semble en effet nullement concorder avec le texte que le Journal de la Montagne et le Moniteur donnent f)Our le discours du 13 messidor (3); qui plus est, ce texte est confirmé par de nombreux journaux. Contrairement à Aulard, nous distinguerons donc deux interventions de Robespierre : celle du 9 messidor, que ne reproduisent ni le Journal de la Montagne ni le Moniteur, et celle du 13 messidor qu' Aulard date à tort du 9.

Pour comprendre la portée de ce discours, il faut rappeler que, le 27 prairial, Vadier, au nom du Comité de sûreté générale, avait présenté à la Convention son rapport sur l'affaire de Catherine Théot, dite la Mère de Dieu. Cette affaire n'avait pas seulement pour but de jeter le ridicule sur l'idée religieuse et d'empêcher l'apaisement que Robespierre avait cru réaliser par la fête de l'Être suprême, elle était un coup oblique contre la personne même du nouveau « p>ontife » (4).

D'autre part, l'opposition sectionnaire, dénoncée ici par Robespierre sous le terme d'hébertisme, continuait à se manifester particulièrement à l'occasion des questions religieuses. A la fin de floréal, la section Marat avait essayé de relancer le culte de l'Ami du peuple; la fête qu'elle se prop>osait de célébrer fut interdite par les Comités de gouvernement, le 3 prairial. Malgré cette défense, certaines sections s'obstinèrent à vouloir organiser des fêtes partielles, ainsi, celle de Bonne-Nouvelle en l'honneur de l'Être suprême. Le 27 prairial, sur le réquisitoire de Payan, le Conseil général de la Commune mit fin à ces tentatives en interdisant les fêtes sectionnaires. La section du Finistère n'en décida pas moins, le 30 prairial, sous l'inspiration de Bouland, l'ouverture d'un temple à l'Être suprême. Le 5 messidor, elle arrêta que la cérémonie débuterait par la lecture des lois et du rapport de Vadier, du 27 prairial, sur l'affaire de Catherine Théot : l'intention malveillante était é\'idente. La tentative de la section du Finistère parut assez inquiétante à Payan pour que, dans sa lettre du 9 messidor à Robespierre, il lui signalât Bouland parmi ceux » qtii ont profité de cette circonstance pour défigurer la fête de l'Être suprême ». Alertée, la mimicipaUté rapi)ela son arrêté précédent et interdit la fête, donnant un argument de plus à l'opposition sectionnaire (5). C'est sur cet ensemble de faits qiK se fonde Robespierre dans sa dénonciation de Vhébertisme.

(1) Mon., XXI, 129.

(2) Aulard, VI, 193, note 2.

(3) La dernière phrase de l'analyse publiée par la Feuille de la République (« Robespierre, en terminant, adjure la Société de se montrer encore dans cette circonstance, ce qu'elle a toujours été : la terreur des traîtres et la plus ferme colonne de la République ») coïncide avec les comptes-rendus de la séance du 9. Nous sommes ici d'accord avec A. Mathiez qui écrivait : « Il n'y a aucune raison de reporter la date de ce discours [du 18], <X)mme l'a fait M. Aulakd, au 9 messidor » {Autour de Robespierre, p. 161, note 1).

(4) Voir surtout A. Mathxez, Contributions à Vhisioire religieuse de la Récoluiion française (1907), p. 96-142; « Nouveaux témoignages sur Catherine Théot » {Ann. révol., 1919, p. 388-92); « Les divisions dans les Comités de gouvernement à la veille du 9 thermidor » (Revue historique, 1915; repris dans Autour de Robespierre, p. 149-177).

(5) Voir G. MiCHON, Correspondance de Max. et Aug. Robespierre, p. 300.

Gazette française (1), 12 messidor, p. 2467-2470; Courrier républicain, t. IV, n9 242, p. 476-480; Journal de Perlet, n° 645, p. 232, n° 646, p. 240, n» 647, p. 245 à 248, n° 648, p. 252-253; Messager du soir, n» 678, p. 2-3 et n» 679, p. 2-3 (2).

« Après la lecture de la correspondance, Robespierre est monté à la tribune et a dit : Je n'ai point pris la parole, seulement parce que Charleroi est pris (3), c'est un exploit commun pour des républicains français; je n'ai point pris la parole, parce que les troupes de la République ont battu les hordes autrichiennes et hollandaises; mais parce que les soldats français ont déployé la supériorité du caractère moral d'un peuple libre, sur celui des peuples esclaves; parce qu'ils n'ont pas permis à Charleroi de capituler. J'en ai parlé encore parce que l'ivresse de la victoire ne doit point aveugler sur les intérêts de la patrie, un amant passionné de la justice et de la liberté. Or, je le dis ici franchement, les momens où nous écrasons les ennemis extérieurs sont ceux où les ennemis intérieurs étalent le plus impudemment leur bassesse et leur audace; lorsque nous avons remporté une victoire sur les tyrans, nous nous en appercevons la veille aux calomnies sourdes, aux trames perfides qui se développent pour anéantir la représentation nationale, et nous ravir le fruit de nos travaux.

Quels sont les objets de ces noires calomnies; ce sont les patriotes ardens et purs à qui la Convention a imposé l'immense fardeau des affaires, et dont le premier soin, dès qu'ils ont été chargés du gouvernement républicain, a été de venger la Convention nationale; ce sont ces patriotes enfin, qui ont juré de mourir, plutôt que de souffrir que le crime triomphe de la République. Il faut que vous sachiez que dans le moment où la Convention terrasse la clique des tyrans armés contre elle, la Convention est outragée, avilie : on veut imprimer dans l'âme de chacun de ses membres des terreurs dont le crime seul doit être effrayé. Jusques à quand serons-nous donc assaillis par les outrages, précurseurs nombreux de plus grands complots; jusques à quand durera cette lutte interminable des factions contre la liberté.

Depuis deux mois... Depuis plus long-temps des hommes qui se disent représentans du peuple, et que je ne regarde pas comme tels, au moins comme homme, parce que je crois qu'il faut avoir une âme pour être représentant du peuple; une certaine espèce d'hommes, dis-je, déploient toute leur force, tous leurs moyens, toute l'énergie, si le crime étoit susceptible d'énergie, pour jeter le poison dans l'âme pure d'une partie des membres de la Convention. Ils cherchent à réunir, dans des soupers, dans des dîners indignes de républicains, des hommes purs, des hommes que nous embrasserions en frères, et

(1) Nouveau titre du Courrier universel, de Ladevèze.

(2) Rien dans Aulard. G. Waltek, éd. définitive. II, 317, corrige l'erreur d'Aulard.

(3) La prise de Charleroi (25 juin 1794) avait été annoncée par Barère à a Convention le matin du 9 messidor (Mon., XXI, 78).

qui ne connoissent ni ces rej>as, ni les convives. Là, l'objet cie la conversation, échauffée par les circonstances, c'est des calomnies contre vous, contre ceux qu'on regarde comme de vrais f)atriotes, contre les Comités de salut public et de sûreté générale; pourquoi faut-il que nous nous nommions toujours nous-mêmes? pourquoi ne pouvons-nous défendre la chose publique sans nous défendre nous-mêmes? Pourquoi nous a-t-on tellement liés à l'intérêt généraJ, que nous ne puissions plus parler en faveur du gouvernement, des principes de la Convention nationale, sans paroître nous défendre nous-mêmes? Lorsque Brissot nous attaquoit, il suivoit le même système; et quand nous repoussions ses calomnies, il disoit que nous étions sans cesse à faire notre apologie; il vouloit nous rendre ridicules pour nous perdre.

Mais je méprise tous ces insectes, et je veiis droit au but : la vérité, la liberté (1).

Apprenez donc qu'il existe une ligue d'hommes corrompus qui tâchent de faire croire que le Comité de salut public veut attaquer les membres de la Convention en général, et les membres estimables en pcirticulier. Nous tenons cet aveu de quelques-uns de nos collègues mêmes, qui ne couchent pas chez eux, frappés des terreurs que leur ont inspirées ces scélérats.

Rappelez-vous ces scènes atroces où le Comité voulut dénoncer quelques coupables qui s'étoient dénoncés eux-mêmes. Nous fûmes accueillis par un sentiment d'horreur, parce que depuis quelque temps on nous avoit peints comme des tyrans devant qui on devoit trembler; nous parlâmes, nous fîmes briller la vérité dans tout son éclat : eh bien! au commencement de la séance, on nous envisageoit comme des hommes redoutables, et à la fin, comme les sauveurs de la patrie; nous ne mentons ni l'un ni l'autre; nous étions des citoyens qui avoient foiblement rempli le devoir sacré de servir son pays.

Actuellement nous sommes dans la même position, sans avoir eu même l'intention de poursuivre aucun coupable. Non, le Comité de salut public n'a dressé un nouvel acte d'accusation contre personne; mais des hommes qui se disent représentants du peuple, et qui ne le sont pas, j'en jure par la vertu, aigrissent contre vous des députés estimables, des collègues que nous regardons comme de bons citoyens. Prenez garde à vous, leur disent-ils, il existe un nouvel acte d'accusation dressé contre certains membres, vous y serez compris... Assurément vous y serez compris. Les infâmes joignent à ces rapports perfides des circonstances adroites; et on les croit.

Nous tenons, je le répète encore, les détails de ces artifices criminels des députés que le Comité met au rang des meilleurs citoyens, et qui n'osent plus habiter leurs maisons.

(1) G. Walter (EL, 317) reproduit ce passage, depuis : € D faut que vous sachiez... ».

Voyez la déplorable situation du Comité de salut public. Ses ennemis veillent sans cesse autour de lui, et il n'est pas de moyens infâmes qu'ils n'emploient chaque jour pour seconder les projets d'assassinat, que nous méprisons, mais dont nous sommes environnés. Ah! si à travers de tant de périls, de tant de trahisons, la République a triomphé, ce n'est point à nous qu'il faut en rendre grâces; ne l'attribuons qu'au génie de la liberté, et sur-tout aux vertus nationales, qui ont transformé le peuple français en un peuple de héros et de sages.

Mais je reviens à notre situation. Serions-nous donc comme le peuple romain, qui, triomphant des rois au-dehors, étoit toujours opprimé au-dedans par l'aristocratie. Peut-on nous faire croire aujourd'hui que le peuple est respecté quand ses représentans sont outragés; quand on imprime la terreur dans l'âme de la majorité de ces mêmes représentans? Je me trompe, la majorité n'est pas susceptible de terreur : le peuple est-il respecté, quand ceux qu'il a chargés de travailler à son bonheur, sont investis d'ennemis acharnés qui les menacent d'exercer contr'eux le droit des poignards?

On nous suppose donc une âme bien vile, si l'on croit que nous puissions oublier nos devoirs dans l'espoir de conserver la vie... non, qu'on nous assassine, mais que le lendemain on ne nous assimile pas aux scélérats qui auront voulu plonger le poignard dans notre sein.

L'orateur regrette ensuite de ne pouvoir découvrir entièrement ce système de conspiration trop vaste, et qui tient à des fils trop nombreux pour pouvoir être dévoilé par la voix d'un homme; cependant il essaie d'en tracer un foible tableau, et prouve que les armes de ces monstres sont le poison, la calomnie et l'assassinat.

Mais, continue-t-il, comment rendre tant d'horreurs sensibles à ceux qui attendent que la patrie soit au bord de l'abyme pour croire à ses dangers; à ceux qui, adorateurs d'habitude, ont été séduits par les Lameth, les d'Orléans, les Brissot, les Pétion, les Hébert; à ceux qui ne peuvent point croire qu'un homme qui dîne familièrement avec eux, qui parle leur langue, qui vit dans leur sphère, soit un scélérat hypocrite; cependant, combien de factions ont été successivement cachées sous ce masque banal. Pour nous, sans espoir au moins d'échapper à la calomnie, nous continuerons à servir la patrie. Si les scélérats exigent que nous fermions les yeux sur leurs crimes, eh bien, nous ne les verrons pas; s'ils exigent que nous n'en parlions pas, nous garderons le silence : certes, alors, si la République triomphe, elle sera bien heureuse; mais comment enfreindre une loi dictée par Hébert, le vil, le lâche valet des conspirateurs en chef, et dont le crime a fait un personnage fameux.

Hébert disoit à chacun des vrais patriotes : si tu défends les principes, si tu veux assujettir le gouvernement à une marche constante et réglée, nous te déclarons contre-révolutionnaire, modéré; toi et

tes semblables êtes des hommes dangereux; il n'y a dans les bons principes que les Anglais francisés, et les Autrichiens jacobins.

Voilà ce que disoit Hébert. Hébert est mort, et son ombre commande encore aux représentans du peuple.

Permettez-moi de vous rappeler une circonstance récente. Au nom des Comités de sûreté générale et de salut public, un représentant fidèle fit un rapport dont l'objet étoit d'éclairer le peuple sur une nouvelle trame (1). Il s'agissoit de dévoiler une conspiration profonde, cachée sous un vernis de fanatisme et de mysticité; aussi-tôt les auteurs de cette manœuvre se sont emparés de la dénonciation, et ont été les premiers à se porter accusateurs de leurs propres complices.

Robespierre passe en revue tous les petits moyens mis en usage pour perdre les fidèles mandataires du peuple dans son esprit. Il s'appesantit sur la coupable activité qu'ils ont mise pour diminuer l'importance du dernier rapport de Vadier (2) en le faisant disparoître sous une nuée de brochures dans le style du père Duchêne, et qui ne sont qu'une indécente parodie de ce même rapport.

Dans une section de Paris, reprend-il, un des plus zélés partisans d'Hébert, un ci-devant garde-du-corps, proposa de faire un temple de la Raison de la ci-devant église Marcel, et d'y aller commenter le rapport (3).

Avant l'époque où la Convention décréta la fête à l'Etre suprême, dans une autre section, on résolut de parodier cette fête sublime. On proposa de construire une espèce de montagne, placée vis-à-vis un théâtre, et d'y placer trois divinités. C'est de cette même place que la femme Momoro, représentant la Raison, se rendit dans son temple, sous les auspices d'Hébert, et de Chaumette, et de l'infâme Gobel.

Les trois divinités étoient du choix des inventeurs de la fête. On leur donnoît pour acolytes trois puissances : les Jacobins, la Convention et les Cordeliers. Les Cordeliers ressuscites exprès pour cette cérémonie; le club des Cordeliers, dont le nom n'a point encore été réhabilité par des services, depuis les affreux complots dont il a été le théâtre et le prétexte; le club des Cordeliers devoit s'asseoir à côté de la Convention. Peuple, on vouloit éiinsi t'outrager dans la personne de tes représentans; car un des principaux moyens que le crime met en jeu, c'est d'avilir la Convention pour la dissoudre; si ces traits ne suffisoient pas, je vous citerois de nouvelles tentatives, et je suis sûr qu'en rapprochant tous ces faits, vous apprécieriez que le valet Hébert, servile esclave de conspirateurs plus importans, vous conduisoit à l'aristocratie par des moyens aussi sûrs que les modérés.

(1) Allusion à l'affaire Catherine Théot.

(2) Rapport de Vadier du 27 prairial, imp. in-8», 22 p. (B.N., 8» Le ««BIT).

(3) Allusion à l'arrêté de la section du Finistère cité ci-dessus.

Oui, le modérantisme, et l'hébertlsme, je me sers de ce mot, ne trouvant point d'expression moins ignoble, se soutenoient mutuellement et se prêtoient des forces. Quant l'hébertisme conseilloit une mesure imprudente, extravagante, le vrai patriote étoit obligé de la combattre; et alors le modéré étoit là, et il vous disoit : Vous ne voulez pas de l'hébertisme, vous voyez que ces enragés sont nos ennemis, venez donc à nous. Hébert, de son côté, sous une couleur révolutionnaire, nous menoit à l'aristocratie.

Je vais citer un exemple. Que veut le patriote? empêcher les prêtres de conspirer contre la Hberté au nom de la religion. Quelles mesures prend-il? celles qui ne pouvoient que réprimer ceux des prêtres qui abusoient de leur titre et de leur ministère pour inspirer la haine de la République.

Que vouloit l'hébertiste? il croit par-tout qu'il falloit égorger les prêtres, et mettre tous les êtres de cette classe au niveau de ceux qui arrivent de Coblentz. Encore contre qui se déchainoit-il avec tant d'acharnement? contre les moins nuisibles; les autres, il se les associoit, et ces derniers crioient avec lui : il faut faire mourir les prêtres.

Que veulent les patriotes? bannir le fanatisme, et assurer le règne de la liberté et l'empire de la raison.

Les Hébertistes disoient : Vous voulez anéantir la superstition, vous n'en viendrez point à bout tant que subsistera l'idée d'un Etre suprême. Alors ils disoient au peuple étonné, épouvanté : il n'y a point d'Etre suprême, dans ces termes dégoûtans, qui révoltent l'honnêteté publique; et pour mettre en pratique leurs exécrables principes, ils tourmentoient l'honnête artisan, parce qu'il avoit jadis assisté à quelque cérémonie superstitieuse, ils le faisoient incarcérer comme fanatique et contre-révolutionnaire; ils alloient sceller les citoyens, mettre les femmes en réquisition, outrager la pudeur et profaner la beauté. Voilà l'hébertisme; on l'a cru mort, il se continue; il existe dans la conjuration des conspirateurs composés des débris de la faction d'Orléans; ils ont jette en avant, pour conspirer en leur nom, quelques extravagans reconnus et punis comme tels, par la police correctionnelle.

Ils ont fait du style mystique, un style allégorique, à l'aide duquel ils correspondent avec tous leurs complices; ils ont toujours en avance l'assassinat, la famine, une révolte soudoyée pour le temps de désastre. On prévoit que nous serons battus tel jour, et en cas que la conjecture ne s'effectue pas, ils ont une émeute préparée pour culbuter le gouvernement, transiger avec les ennemis de la République, et établir la tyrannie.

Tous les mystiques se cachent sous le manteau de dévotes dangereuses, de peur d'être découverts. Lançant au hasard des femmes ridicules, ils tâchent de se faire oublier eux-mêmes.

Ils veulent faire rire aux dépens d'une femme pour se soustraire au soupçon du crime, caché sous cette écorce. Ils veulent ridiculiser l'Être suprême, persuadés qu'un des plus sûrs moyens de perdre la morale publique, c'est d'effacer l'impression sublime et touchante de la fête de l'Eternel, ces transports fraternels et civiques, par des sarcasmes grossiers et des plaisanteries hébertistes. Ils voudroient que la justice nationale s'arrêtât aux vils instrumens, et les épargnât eux-mêmes.

Robespierre finit par adjurer la Société de se montrer encore dans cette circonstance ce qu'elle a toujours été : la terreur des traîtres et la plus ferme colonne de la République. »

EjctruU dans AbrioiaiazT anioentl, n" 547, p. 2186-2187; Arm(de3 de la RépMiçae francaix, n" 21 i, p. 1-2. Résumé dans Feaille de la Répabliqae, n° 362, p. 2; Journal des Hommes libres, 12 messidor, p. 772.

Sur les calomnies dont il est l'objet et les intrigues au sein des comités de gouvernement

Le compte rendu de la séance des Jacobins par le Journal de la Montagne, suivi par le Moniteur, ne permet pas de replacer exactement ce discours dans le cours de la séance du 13 messidor (1). Ce discours de Robespierre aux Jacobins souligne une étape cruciale dans la crise qui se noue et qui devait aboutir au 9 thermidor. Il est impossible de ne pas y voir un écho très direct des accusations dont Robespierre venait d'être l'objet au sein des Comités de gouvernement. Robespierre s'y plaint qu'on cherche à ressusciter la faction des Indulgents, « à soustraire l'aristocratie à la justice nationale ». Il fait ici allusion aux divisions qui s'étaient affirmées depuis le début de messidor. Billaud-Varenne, qui ne lui pardonnait pas ses hésitations à abandonner Danton, critiquait la loi du 22 prairial. CoUot-d'Herbois, qui avait longtemps protégé Hébert et ses amis cordeUers, se sentait solidaire de Fouché que Robespierre ne ménageait plus (2). Camot s'était heurté à Saint-Just dès floréal. S'adressant à lui et à Robespierre, il se serait écrié : « Vous êtes des dictateurs ridicules ». Surtout, le 11 messidor, une altercation très vive s'était élevée au sein des deux Comités réunies, soit à propos de l'ajournement du procès de Catherine Théot, soit à propos de la loi du 22 prairial : c'est au cours de cette séance que Robespierre aurait été traité de dictateur (3). Robespierre épancha son cœur aux Jacobins, le 13 messidor au soir. Surtout, c'est immédiatement après cette scène du 11 messidor qu'il cessa de prendre part aux délibérations du Comité de salut pubUc, laissant ainsi le champ libre à ses adversaires.

(1) Nous maintenons ce discours à la date du 13, contrairement à Aulard qui le place au 9. Voir ci-dessus, n° 133.

(2) Voir ci-desstis, séance du 23 prairial (n» 129).

(3) Sur tous ces aspects, cf. A. iL^XHiEz, « Les divisions dans les Comités de gouvernement à la veille du 9 thermidor », art. cité.

Journal de la Montagne, t. III, nP 68, p. 553-55 (1); Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n° 287, p. 1173 (2); Conservateur des principes républicains, n°*12 et 13, 10 et 20 fructidor, p. 369-376; Correspondance politique, n° 118, p. 483-84; Feuille de la République, up 364, p. 3-4.

« Robespierre. Il est tems peut-être que la vérité fasse entendre dans cette enceinte des accens aussi mâles et aussi libres, que ceux dont cette salle a retenti dans toutes les circonstances où il s'est agi de sauver la patrie.

Quand le crime conspire dans l'ombre la ruine de la liberté, est-il pour des hommes libres, des moyens plus forts que la vérité et la publicité? Irons-nous, comme les conspirateurs, concerter dans des repaires obscurs, les moyens de nous défendre contre leurs efforts perfides? Irons-nous répandre l'or et semer la corruption? En un mot, nous servirons-nous contre nos ennemis des mêmes armes qu'ils emploient pour nous combattre? Non. Les armes de la liberté et de la tyrannie sont aussi différentes, que la liberté et la tyrannie sont opposées. Contre les scélératesses des tyrans et de leurs amis, il ne nous reste d'autre ressource que la vérité, et le tribunal de l'opinion publique, et d'autre appui que les gens de bien. On juge de la prospérité d'un état, moins par les succès de l'extérieur, que par l'heureuse situation de l'intérieur. Quand les factions sont audacieuses, quand l'innocence tremble pour elle-même, la République n'est pas fondée sur des bases durables. Je dénonce ici, aux gens de bien, un système odieux qui tend à soustraire l'aristocratie à la justice nationale, et à perdre la patrie en perdant les patriotes; car la cause de la patrie et celle des patriotes, c'est la même chose. De tous les tems les ennemis de la patrie ont voulu assassiner les patriotes au physique et au moral. Aujourd'hui, comme dans tous les tems, on s'efforce de jetter sur les défenseurs de la République, un vernis d'injustice et de cruauté; on dénonce comme des attentats contre l'humanité, la sévérité employée contre les conspirateurs. Celui qui protège et favorise ainsi les aristocrates, combat par-là même les patriotes; il faut que la Révolution se décide par la ruine des uns ou des autres.

L'homme humain est celui qui se dévoue pour la cause de l'humanité, et qui poursuit avec rigueur et avec justice celui qui s'en montre l'ennemi; on le verra toujours tendre une main secourable à la vertu outragée, et à l'innocence opprimée.

Le barbare est celui qui, sensible pour les conspirateurs, est sans entrailles pour les patriotes vertueux; les mêmes hommes qui se laissent attendrir pour l'aristocratie, sont implacables pour les patriotes. La faction des indulgens, sont des termes par lesquels on a cherché à

(1 ) Reproduit dans Aulabd, VI, 192; Laponneraye, III, 672; Bûchez et Roux, XXXIII, 320. Extrait dans G. Walter, éd. définitive. II, 319, à la date du 18. Voir E. Hamel, III, 617.

(2) Mon., XXI, 129.

caractériser les anthropophages, dont l'humanité consiste à parer les coups portés aux ennemis de l'humanité, pour leur donner la facilité d'en porter de nouveaux aux patriotes. Ce système ne doit avoir d'autre nom que celui de contre-révolutionnaire, parce qu'il tend à égorger les défenseurs de la patrie, et à jetter sur eux une teinte affreuse de cruauté. La faction des indulgens est confondue avec les autres; elle en est l'appui et le soutien. Le premier devoir d'un bon citoyen est donc de la dénoncer en public. Je ne prendrois pas aujourd'hui la parole contre elle, si elle n'étoit pas devenue assez puissante pour essayer de mettre des entraves à la marche du gouvernement.

Tandis qu'un petit nombre d'hommes s'occupe avec un zèle infatigable aux travaux qui leur sont imposés par le peuple, une multitude de frippons et d'agens de l'étranger, ourdit dans le silence une combinaison de calomnies et de persécutions contre les gens de bien. Déjà sans doute on s'est apperçu, que tel patriote qui veut venger la liberté et l'affermir, est sans cesse arrêté dans ses opérations, par la calomnie, qui le présente aux yeux du peuple comme un homme redoutable et dangereux. Elle sait donner à la vertu l'apparence du crime, et à la bassesse du crime la gloire due à la vertu.

Chaque jour elle invente de nouveaux forfaits pour réussir dans ses affreux complots; ce sont les indulgens qui ne cessent de s'en servir comme une arme terrible. Cette faction grossie des débris de toutes les autres, réunit par le même lien, tout ce qui a conspiré depuis la Révolution : elle a profité de l'expérience, pour renouer ses trames avec plus de perfidie ; aujourd'hui elle met en œuvre les mêmes moyens employés jadis par les Brissot, les Danton, les Hébert, les Chabot et tant d'autres scélérats.

Plusieurs fois on a vu les Comités de salut public ou de sûreté générale attaqués en masse; aujourd'hui on aime mieux attaquer les membres en particulier, pour parvenir à briser le faisceau : autrefois on n'osoit pas diriger ses coups contre la justice nationale; aujourd'hui on se croit assez fort pour calomnier le Tribunal révolutionnaire, et le décret de la Convention concernant son organisation; l'on va même jusqu'à révoquer en doute sa légitimité. Vous sentez toute l'importance de cette machination, car détruisez la confiance accordée aux patriotes, et alors le gouvernement révolutionnaire est nul, ou il est la victime des ennemis du bien public, et alors l'aristocratie triomphe. Détruisez le Tribunal révolutionnaire, ou composez-le de membres agréables aux factieux; comment pourrez- vous espérer de rompre les fils des conspirations, si la justice est exercée par les conjurés aux-mêmes?

Les despotes et leurs satellites savent bien que, lorsqu'un patriote succombe, d'autres patriotes succombent aussi, et la cause du patriotisme éprouve le même sort. Ils croient pouvoir nous amener à nous détruire les uns les autres, par la défiance qu'ils veulent exciter parmi nous.

Ils affectent de présenter aux citoyens les travaux de la Convention nationale, comme ceux de quelque individu. On a osé répandre dans la Convention, que le tribunal révolutionnaire n'avoit été organisé que pour égorger la Convention elle-même : malheureusement cette idée a obtenu trop de consistance; en un mot, je le répète, aujourd'hui les premières tentatives sont faites pour détruire la liberté, sont renouvellées avec des formes plus respectables. Le plus haut degré du courage républicain est de s'élever au-dessus des considérations personnelles, et de faire connoître, au péril de sa vie et même de sa réputation, les perfidies de nos ennemis. Quant à moi, quelque effort que l'on fasse pour me fermer la bouche, je crois avoir autant de droit de parler, que du tems des Hébert, des Danton, etc. Si la providence a bien voulu m'arracher des mains des assassins, c'est pour m'engager à employer utilement les momens qui me restent encore.

Les défenseurs de la patrie ont à combattre ordinairement les assassins et les calomniateurs, mais il est affreux d'avoir à répondre en même-tems et aux uns et aux autres. Qu'un homme arrange dans un cercle des actes d'accusation contre les patriotes, c'est un phénomène qui se réalise aujourd'hui. Les assassins et les calomniateurs sont les mêmes hommes envoyés ici par le tyran de Londres. On lit dans les papiers, payés par l'Angleterre, les mêmes choses que disent chaque jour des Français que je dénonce comme agens de l'Angleterre et de la tyrannie.

Qu'il me soit permis de parler de moi, dans une affaire qui n'est pas bien importante pour moi, du côté de l'intérêt personnel. A Londres on me dénonce à l'armée française comme un dictateur; les mêmes calomnies ont été répétées à Paris : vous frémiriez si je vous disois dans quel lieu. A Londres on a dit qu'en France la calomnie avoit réussi, et que les patriotes étoient divisés; à Londres on fait des caricatures, on me dépeint comme l'assassin des honnêtes gens ; des libelles imprimés dans les presses fournies par la nation elle-même, me dépeignent sous les mêmes traits. A Paris on dit que c'est moi qui ai organisé le Tribunal révolutionnaire, que ce Tribunal a été organisé pour égorger les patriotes et les membres de la Convention; je suis dépeint comme un tyran et un oppresseur de la représentation nationale. A Londres on dit qu'en France on imagine de prétendus assassinats pour me faire entourer d'une garde militaire. Ici l'on me dit, en parlant de la Regnault (1), que c'est sûrement une affaire d'amourette, et qu'il faut bien croire que j'ai fait guillotiner son amant. C'est ainsi que l'on absout les tyrans, en attaquant un patriote isolé qui n'a pour lui que son courage et sa vertu...

(1) Il s'agit de Cécile Renault.

(Robespierre, s'écrie un citoyen des tribunes, tu as tous les Français pour toi) (1).

La vérité est mon seul asy\e contre le crime; je ne veux ni de partisans ni d'éloges : ma défense est dans ma conscience. Je prie les citoyens qui m'entendent, de se rappeller que les démarches les plus innocentes et les plus pures sont exposées à la calomnie, et qu'ils ne peuvent rien féiire que les tyrans ne cherchent à le tourner contre eux.

Quelle doit être la conduite des amis de la liberté, lorsqu'ils se trouvent dans la misérable alternative ou de trahir la patrie, ou d'être traités de tyrans, d'oppresseurs, d'hommes injustes et avides de sang, s'ils ont le courage de remplir leurs devoirs et la tâche que leur impose la Convention, et de préférer l'innocence opprimée à la horde exécrable des scélérats qui conspirent contre la liberté? Trahissez la patrie d'une manière adroite, bientôt les ennemis du peuple sont à votre secours. Défendez la cause de la justice, vous ne pourrez pas dire une parole sans être appelle tyran et despote; vous ne pourrez pas invoquer l'opinion publique, sans être désigné comme un dictateur. Ceux qui défendent courageusement la patrie, sont exposés comme ils l'étoient du tems de Brissot; mais je préférerois encore au moment actuel, celui où je fus dénoncé par Louvet, sous le rapport de ma satisfaction personnelle; les ennemis des patriotes étoient alors moins perfides et moins atroces qu'aujourd'hui.

L'accusation de Louvet est renouvellée dans un acte trouvé parmi les papiers du secrétaire de Camille Desmoulins, ami du conspirateur Danton; cet acte étoit près de paroître, lorsque le Comité de sûreté générale l'a découvert et l'a renvoyé au Comité de salut public. Les conjurés y citent tout ce qui s'est passé dans la Révolution, à l'appui de leur dénonciation contre un prétendu système de dictature, A examiner l'absurdité de la dénonciation il seroit inutile d'en parler; des calomnies aussi grossières ne sont pas faites pour séduire les citoyens, mais on verra qu'elles n'étoient préparées que comme un manifeste qui devoit précéder un coup de main contre les patriotes. Que direzvous si je vous apprends que ces atrocités n'ont pas semblé révoltantes à des hommes revêtus d'un caractère sacré, si parmi nos collègues eux-mêmes il s'en est trouvé qui les ont colportées!

Robespierre, après avoir fait observer que toutes les calomnies des tyrans et de leurs stipendiés, peuvent jetter une sorte de découragement dans l'âme des patriotes, déclare qu'il est indécis sur la conduite qu'il doit tenir dans les circonstances; il invoque pour appui, la vertu de la Convention nationale, vertu qui donne la force de résistance, et l'obligation de mettre sous ses pieds les intérêts de l'amour-

(1) Phrase extraite de la Correspondance politique^ n* 118, p. 484.

propre, et de ne pas se laisser ébranler par les efforts redoublés des calomniateurs ; il invoque aussi le patriotisme et la fermeté des membres des Comités de salut public et de sûreté générale, ainsi que la vertu des citoyens zélés pour les intérêts de la République; il représente que ce ne sont pas des applaudissemens et des éloges qui sauveront la liberté, mais une vigilance infatigable; il invite donc les bons citoyens à dénoncer les actes d'oppression, à observer et dévoiler les intrigues étrangères.

Quand les circonstances se développeront, continue-t-il, je m'expliquerai plus au long; aujourd'hui j'en ai dit assez pour ceux qui sentent : il ne sera jamais au pouvoir de personne de m'empêcher de déposer la vérité dans le sein de la représentation nationale et des républicains. Il n'est pas au pouvoir des tyrans et de leurs valets de faire échouer mon courage : qu'on répande des libelles contre moi, je n'en serai pas moins toujours le même, et je défendrai la liberté et l'égalité avec la même ardeur; si l'on me forçoit de renoncer à une partie des fonctions dont je suis chargé (1), il me resteroit encore ma qualité de représentant du peuple, et je ferois une guerre à mort aux tyrans et aux conspirateurs. »

Gazette française, 16 messidor, p. 2484-85, 17 messidor, p. 2488; Messager du soir, n° 683, p. 1, et n° 686, p. 2-3; Courrier extraordinaire de V Europe, n° 15, p. 3; Gazette historique, n" 190, p. 2-3; Courrier républicain, t. V, n° 246, p. 29-81; Mercure universel, XLI, 258-262; Journal des Hommes libres, 17 mess., p. 791-92.

« A la dernière séance, Robespierre a pris la parole, et a dit : Il est temps, peut-être, que cette tribune redevienne le théâtre de la vérité, et que cette voûte retentisse d'accens aussi mâles et aussi libres que ceux qui ont tant de fois sauvé la patrie. Lorsque le crime conspire dans les ténèbres, quelle autre ressource reste-t-il à l'innocence que la publicité? Irons-nous dans des repaires ténébreux, dans des conciliabules de banquiers et d'étrangers, concerter les moyens de nous défendre contre nos ennemis; reprendrons-nous l'or, et semerons-nous la corruption; enfin, nous servirons-nous contre le crime, des mêmes armes qu'il emploie contre nous? Non : les armes de la liberté et celles de la tyrannie sont aussi différentes que la tyrannie et la liberté sont différentes elles-mêmes.

Ici l'orateur dévoile toutes ces intrigues d'autant plus criminelles et d'autant plus dangereuses qu'elles sont plus cachées; mais il pense que ce seroit en quelque sorte autoriser ces manœuvres coupables que de les imiter pour les détruire.

Oui, a-t-il continué, je dénonce ici à tous les gens de bien, ces hommes qui, à l'exemple des Guadet, des Danton, des Hébert, tra-

(1) Robespierre envisage donc qu'il pourrait être mis dans l'obligation de démissionner du Comité de salut public.

vaillent à réveiller l'espoir de raristocratie, et à porter la terreur dans l'âme des patriotes, en un mot à perdre la République; car les patriotes et la patrie c'est la même chose. Nos ennemis le sentent et ils se sont efforcés de répandre des torrens de calomnies et d'injures contre les défenseurs de la République.

Ils ont dénoncé, comme des attentats à l'humanité, les actes d'une sévérité répressive, de cette sévérité surveillante avec laquelle on poursuit les factieux : sans doute il faudroit fermer sur leurs trames des yeux indulgens; qu'ils ne s'y attendent pas. Ces hommes ont été trop long-tems les tyrans des patriotes; il faut enfin que la Révolution se décide par la ruine des uns ou des autres. {Vifs applaudissemens).

L'homme humain, ce me semble, est celui qui se dévoue pour la patrie, celui qui tend une main secourable à l'honnête homme opprimé, qui préfère la vertu infortunée au crime superbe, et le peuple, quelque malheureux qu'il soit, à ses tyrans, quelqu'élevés qu'ils puissent être.

L'homme barbare est celui qui, sensible aux conspirateurs, est sans entrailles pour les amis de la liberté et de la patrie.

La faction des indulgens est un terme par lequel on a tâché de caractériser cette espèce d'anthropophages qui s'attachent à parer les coups qu'on porte aux ennemis de la liberté, pour leur laisser le temps d'en porter de mortels aux défenseurs des droits les plus sacrés; leur système est doublement criminel; d'abord ils veulent perdre les amis de l'égalité, ensuite ils veulent les couvrir d'un vernis d'humiliation, tandis qu'ils jettent un voile officieux sur les intrigues aristocratiques. Si cette faction étoit confondue avec toutes les autres, et restoit ensevelie dans un silence commun, je ne vous en parlerois pas; mais elle se réveille, et j'ai cru qu'il étoit du devoir de tout citoyen de la dénoncer; dans tout autre circonstance, je ne la dévoilerois pas, je m'en rapporterois à des mesures plus calmes; mais elle se croit assez puissante, pour oser lever sur sa patrie un poignard liberticide.

Je vous ai dit que cette faction des indulgens, le plus terrible fléau de la patrie, s'est grossie du reste de toutes les factions assemblées : tout ce qui a existé de conspirateurs depuis la Révolution, s'est rendu à ce centre commun; ils sont parfaitement unis, et ils ont renoué des trames vingt fois rompues, et employé les mêmes moyens tentés par Brissot, Louvet, etc.. Déjà on a attaqué le Comité de salut public; bientôt vous n'entendrez plus ces plaintes; bientôt le crime se découvrira lui-même... On l'a attaqué en masse ainsi que le Comité de sûreté générale; mais aujourd'hui on sent qu'au lieu d'attaquer en masse, il faut poursuivre chaque membre individuellement pour briser le faisceau.

Tandis qu'un très-petit nombre d'hommes est accablé du poids des affaires que leur ont imposé leurs concitoyens, une multitude de

scélérats conspirent dans les ténèbres, et ourdit un système d'assassinat, de calomnie et de persécution. Déjà tout ami de la patrie sent malgré lui que le patriote qui veut remplir ses devoirs, est arrêté par mille obstacles; que la calomnie le presse, le poursuit, le dénigre, et donne au courage de la vertu la bassesse du crime, et à la bassesse du crime la gloire de la vertu.

Autrefois on n'osoit pas attaquer la justice nationale dans son sanctuaire, aujourd'hui on déclame hautement contre le Tribunal révolutionnaire, on calomnie le décret de la Convention à ce sujet; et pour révoquer en doute la légitimité de cette institution, on remet en jeu, sous de nouvelles couleurs, les calomnies d'Hébert, Danton et Brissot. Vous sentez l'importance de ce système qui tend à détruire la confiance du peuple ; si on y parvient, le gouvernement révolutionnaire est nul ou victime de ses ennemis, et l'aristocratie triomphe. Attaquez la justice nationale dans le tribunal révolutionnaire, vous détruisez aussi la confiance; vous ouvrez la porte aux factions, et l'aristocratie triomphe. »

[Suit le même texte que ci-dessus, à partir de : « Les despotes et leurs satellites...»!

Correspondance politique, n° 117, p. 482.

« Robespierre pérorant l'autre jour aux Jacobins contre les indulgens, épuisa sa féroce éloquence sans recevoir un applaudissement. Il menaça de quitter le comité, pas une parole pour le retenir. »

Extraits dans AbréoiateuT univerael, n" 551, p. 2201-2202; CourrieT de l'Égalili, n" 685, p. 126-127; Journal de Perlel. n» 651. p. 276-279, n" 652. p. 285-286; Nouvelle» poliliques.... n» 226, p. 902-903, n» 227. p. 906-907.

Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité

135. - SÉANCE DU 21 MESSIDOR AN II (9 JUILLET 1794) Sur les intrigues contre le gouvernement révolutionnaire

Depuis le milieu de messidor, la crise est patente. Elle affecte non seulement les rapports du Gouvernement révolutionnaire et du mouvement populaire, mais encore ceux du Gouvernement révolutionnaire et de la Convention, ceux des deux Comités de gouvernement. Dans la Convention, impatiente du joug, l'opposition s'était regroupée autour des représentants rappelés de mission, en particulier des terroristes de proie qui se tentaient menacés : Carrier, Fouché et surtout les prévaricateurs, Barras, Fréron, Tallien. Elle prit appui sur les nouveaux Indulgents qui tiraient parti de la victoire, (celle de Fleurus date du 26 juin 1794) pour demander la fin de la Terreur, sur la Plaine qui n'avait accepté le Gouvernement révolutionnaire que comme un expédient temporaire. N'ayant plus à redouter une journée, maintenant que le mouvement populaire a été domestiqué, quelle raison pouvait avoir la Convention de supporter plus longtemps la tutelle des Comités? C'est ce sourd climat d'opposition et d'intrigues que Robespierre dénonce dans Son discours.

Journal de la Montagne, t. III, n" 79, p. 641-43 (1); Gaaette française, 26 messidor, p. 2524-25; Mercure universel, XLI, 438-43; Courrier républicain, t. V, n» 256, p. 108-109; Conservateur des principes républicains, n°* 12 et 13, p. 376-383; Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n» 300, p. 1228 (2).

« Robespierre. Toutes les injustices particulières qui vous sont dénoncées méritent de votre part une sérieuse attention. Le premier devoir d'un patriote est de secourir les opprimés : quiconque manque à ce devoir, n'a pas même le sentiment du patriotisme. De toutes les vertus qui ont servi de base à la Révolution, la plus belle et la plus véritable est la plus négligée. Rien de si commun que les beaux discours insignifians, rien de plus rare que la défense généreuse des opprimés, quand on n'en attend aucun profit; rien de si commun que le ménagement pour les aristocrates, rien de si rare qu'une sincère humanité envers les bons citoyens dans le malheur.

De tous les décrets qui ont sauvé la République, le plus sublime, le seul qui lait arrachée à la corruption, et qui mt affranchi les peuples de la tyrannie, c'est celui qui met la probité et la vertu à l'ordre du jour (3). Si ce décret étoit exécuté, la liberté seroit parfaitement établie, .^ et nous n'aurions plus besoin de faire retentir les tribunes populaires *y^«etG^ de notre voix; mais les hommes qui n'ont que le masque de la vertu, mettent les plus grandes entraves à l'exécution des lois de la vertu même : ils veulent se faire de ce masque un moyen de parvenic.au pouvoir. rt^'-fft w'

Il est peu d'hommes généreux qui eiiment la vertu pour elle-même, et qui désirent avec ardeur le bonheur du peuple. Tous les scélérats ont abusé de la loi qui a sauvé la liberté et le peuple français. Ils ont femt d'ignorer que c'étoit la justice suprême que la Convention avoit mise à l'ordre du jour, c'est-à-dire le devoir de confondre les hypocrites, de soulager les malheureux et les opprimés et de combattre les tyrans; ils ont laissé à l'écart ces grands devoirs, et s'en sont fait un instrument pour tourmenter le peuple et perdre les patriotes.

Il existe un comité révolutionneiire dans la République : vous allez croire peut-être qu'il s'est imaginé qu'il falloit anéantir l'aristocratie? Point du tout, il a cru qu'il falloit arrêter tous les citoyens qui dans un jour de fêtes se seroient trouvés ivres. Grâce à cette heureuse application de la loi, tous les contre-révolutionnaires sont restés tranquilles et en pleine sécurité, tandis que les artisans et les bons

(1) Reproduit dans Aulabd, VI, 210-15; Laponnekayk, m, 680; Bûchez et Roux, XXXIII, 332. Mention dans G. Waltek, p. 740 et p. 418. Voir E. Hajœl, m, 621.

(2) Af on., XXI, 239.

(3) Décret du 18 floréal. Cf. ci-dessus, n« 121.

citoyens qui s'étoient par hasard livrés à un mouvement de gaieté, ont été impitoyablement incarcérés.

Sans doute nous sommes plus ennemis de toute espèce de vice que ces inquisiteurs médians et hypocrites; nous savons que l'ivresse est une maladie dont il faut guérir les hommes, mais nous savons aussi distinguer les faux patriotes qui persécutent le peuple, tandis qu'ils sont indulgens pour les aristocrates.

La ligue de toutes les factions a par-tout le même système. S'il est parmi elles quelqu'apparence de vertu, ce n'est qu'un masque imposteur; les scélérats qui se l'adaptent, n'exigent jamais une soumission réelle aux lois de la République, ils ne voyent dans les nobles que des cultivateurs paisibles, de bons maris, et ils ne s'informent pas s'ils sont amis de la justice et du peuple.

Le décret qui met la vertu à l'ordre du jour est fécond en grandes conséquences. Nous avions prévu qu'on en abuseroit, mais en même tems nous avions pensé que ce décret, porté contre les oppresseurs, imposeroit aux fonctionnaires publics le devoir d'exercer la vertu, et de ne jamais s'écarter des obligations qui les lient à la patrie; mais ces obligations ne les forcent point à s'appesantir avec une inquisition sévère sur les actions des bons citoyens, pour détourner les yeux de dessus les crimes des frippons. Ces frippons qui ont cessé d'attirer leur attention, sont ceux-là même qui oppriment l'humanité et sont de vrais tyrans. Si les fonctionnaires publics avoient fait ces réflexions, ils auroient trouvé peu de coupables à punir, car le peuple est bon, et la classe des méchans est la plus petite.

C'est en vain que Roland me vante ses vertus et me présente le tableau de sa vie privée : sans examiner ni cette apologie fastidieuse, ni l'histoire scandaleuse de la vie privée d'un Barbaroux, je demande à un homme : Qu'as-tu fait pour la prospérité de ton pays? Quels travaux as-tu entrepris pour arracher le peuple français au joug odieux de la servitude? S'il me répond à cette question d'une manière satisfaisante, alors je le crois vertueux.

Necker fut dans le sein de sa famille un véritable tyran : n'en soyez pas étonné; un homme qui manque des vertus publiques, ne peut avoir les vertus privées. Cette vertu de Necker et de Roland, que les intrigans ont voulu faire résulter du décret dont je vous parlois, il n'y a qu'un instant, est diamétralement opposée à l'héroïsme et à l'humanité. Si je voulois suivre le système perfide de ces hommes qui ne connoissent pas la vertu, vous verriez les hommes de bien opprimés et les intrigans relevant leur tête altière. Nos ennemis disent dans leurs assemblées secrettes : faisons en sorte qu'il n'y ait que des frippons, persécutons les patriotes, et ne cessons d'appuyer ceux qui, comme Hébert, veulent détruire sourdement la liberté de la France, ainsi que ceux qui, par leur modérantisme, veulent la ramener à l'esclavage; poursuivons tous ceux qui aspirent à la liberté du genre humain.

Ces monstres dévouent en conséquence à l'opprobre et aux tourmens tout homme dont ils redoutent l'austérité des mœurs et la sévère probité.

Le devoir du gouvernement est de remédier à ces abus. Pour remplir cet objet, il faut qu'il ait beaucoup d'unité, de sagesse et d'action. Quiconque veux cabaler contre le gouvernement est un traître, et je dénonce ici tous ceux qui se sont rendus coupables de ce crime. On veut calomnier le gouvernement révolutionnaire, pour le dissoudre; on veut flétrir le Tribunal révolutionnaire, pour que les conspirateurs respirent en paix; les artifices les plus infâmes sont inventés pour persécuter les patriotes énergiques, et sauver leurs mortels ennemis.

Il n'est qu'un seul remède à tant de maux, et il consiste dans l'exécution des lois de la nature qui veulent que tout homme soit juste, et dans la vertu qui est la base fondamentale de toute société. Autant vaudroit retourner dans les bois que de nous disputer les honneurs, la réputation, les richesses; il ne résulteroit de cette lutte que des tyrans et des esclaves. Après 50 ans d'agitations, de troubles et de carnage, le résultat seroit l'établissement d'un nouveau despote.

Il est naturel de s'endormir après la victoire : nos ennemis qui le savent bien, ne manquent pas de faire des efforts, pour détourner notre attention de dessus leurs crimes. La véritable victoire est celle que les amis de la liberté remportent sur les factions; c'est cette victoire qui appelle chez les peuples la paix, la justice et le bonheur. Une Nation n'est pas illustrée pour avoir abattu des tyrans ou enchaîné des peuples; ce fut le sort des Roméiins et de quelques autres nations : notre destinée beaucoup plus sublime est de fonder sur la terre l'empire de la sagesse, de la justice et de la vertu.

Nous ne pourrons atteindre ce but que par des institutions sages qui ne peuvent être fondées que sur la ruine des ennemis incorrigibles de la liberté. Voyez ce qui arrive à chaque effort du patriotisme contre la vertu : les factions redoublent d'artifice à mesure que nous déployons notre énergie; et si cette même énergie vient à se ralentir, elles en profitent pour prendre de nouvelles forces; elles disputeront le terrain, et donneront aux conspirateurs le tems de se rallier; à tout moment elles cherchent à diviser et à se faiire des partisans; si l'on n'y prenoit garde, il se formeroit bientôt des factions en assez grand nombre pour lutter contre la liberté, et égorger ses amis.

En vous présentant ces réflexions, je dénonce les efforts de nos ennemis sans prédire leurs succès; je sais que tout ce qui est criminel sur la terre doit disparoître, mais il n'est pas moins vrai que le crime fit de tout tems jusqu'à nous, le malheur du monde.

Il faut une excessive légèreté pour s'endormir sur les conjurations, et pour perdre un instant ce courage ardent qui nous porte à dénoncer les conspirateurs : ce n'est pas pour provoquer aucune mesure sévère

contre les coupables, que j'ai pris ici la parole : que m'importe leur vie ou leur mort, pourvu que le peuple et la Convention soient éclairés?

Mon but est de prémunir tous les citoyens contre les pièges qui leur sont tendus, et d'éteindre la nouvelle torche de discorde qu'on cherche à allumer dans la Convention. Ce qu'on voit tous les jours, ce qu'on ne peut se cacher, c'est qu'on veut avilir et anéantir la Convention par un système de terreur; il existe tous les jours des rassemblemens qui ont pour but de répandre ces funestes idées ; on cherche à persuader à chaque membre que le Comité de salut public l'a proscrit; peut-on se dissimuler que si l'on trouve quelque part ces représentans, on cherche à leur inspirer des craintes, des soupçons et à les attirer sous la bannière de ces hommes hypocrites qui ne comptent pour rien le bonheur du peuple? (I).

Ce complot existe, mais puisqu'on le connoît, tous les bons citoyens doivent se rallier pour l'étouffer. C'est ici, que dans tous les tems, les députés patriotes se sont réunis pour faire triompher la vertu : si la tribune des Jacobins devient muette depuis quelque tems, ce n'est pas qu'il ne leur reste rien à dire : mais le profond silence qui y règne est l'effet d'un sommeil léthargique qui ne permet pas d'ouvrir les yeux sur les dangers de la patrie : on veut donc forcer la Convention à trembler; on veut la prévenir contre le Tribunal révolutionnaire, et rétablir le système des Danton, des Camille Desmoulins; on a semé par-tout des germes de division; on a substitué la défiance à la franchise, le calcul des âmes foibles au sentiment généreux des fondateurs de la République : il faut toujours en revenir à ces principes, la vertu publique et la justice suprême sont les deux lois souveraines sous lesquelles doivent ployer tous ceux qui sont chargés des intérêts de la patrie.

Il n'y a qu'un moyen pour un peuple qui ne peut pénétrer par lui-même à chaque instant dans les replis de l'intrigue; c'est de conserver ses droits et de faire en sorte que son courage ne puisse échouer contre la perfidie; c'est de comparer avec la justice tout ce qui n'en a que l'apparence. Tout ce qui tend à un résultat dangereux est dicté par la perfidie. Il est un sentiment gravé dans le cœur de tous les patriotes, et qui est la pierre de touche pour reconnoître leurs amis : quand un homme se tait au moment où il faut parler, il est suspect. Quand il s'enveloppe de ténèbres, ou qu'il montre pendant quelques instans une énergie qui disparoît aussitôt; quand il se borne à de vaines tirades, contre les tyrans, sans s'occuper des mœurs publiques et du bonheur de tous ses concitoyens, il est suspect.

Quand on voit des hommes ne sacrifier des aristocrates que pour la forme, il faut porter un examen sévère sur leurs personnes. Quand

(1) Phrase depuis : « Peut-on se dissimuler... » omise au Moniteur.

on entend citer des lieux communs contre Pitt et les ennemis du genre humain, et que l'on voit les mêmes hommes attaquer sourdement le gouvernement révolutionnaire; quand on voit des hommes tantôt modérés, tantôt hors de toute mesure, déclamant toujours, et toujours s'opposant aux moyens utiles qu'on propose, il est tems de se mettre en garde contre les complots.

La Révolution se termineroit d'une manière bien simple, et sans être inquiétée par les factieux, si tous les hommes étoient également amis de la patrie et des lois. Mais nous sommes bien éloignés d'en être arrivés à ce point. J'en atteste les hommes probes; qu'ils déclarent, si lorsqu'ils veulent défendre un patriote tout criblé des blessures de l'aristocratie, et qu'un aristocrate doucereux se présente, il ne se groupe pas aussitôt autour de ce dernier beaucoup d'hommes qui cherchent à le soutenir. Mms les gémissemens d'un patriote opprimé ont-ils donc plus de peine à se faire entendre dans de certaines âmes, que les plaintes hypocrites de l'aristocratie?

Concluons de là que le gouvernement républicain n'est pas encore bien assis, et qu'il y a des factions qui contrarient ses effets. Le gouvernement révolutionnaire a deux objets, la protection du patriotisme, et l'anéantissement de l'aristocratie. Jamais il ne pourra parvenir à ce but tant qu'il sera combattu par les factions. Assurer la liberté sur des bases inébranlables, sera pour lui une chose impossible tant que chaque individu pourra se dire : « Si aujourd'hui l'aristocratie triomphe, je suis perdu». Il y aura toujours dans le sein du peuple une grande réaction contre les intrigues, et il en résultera peut-être beaucoup de déchirements.

Mais les scélérats ne triompheront pas, car il est impossible que les hommes qui ont épousé le système profond de la justice et de la liberté, consentent jamais à laisser à de si vils ennemis un triomphe qui seroit à-la-fois la honte et la perte de l'humanité entière. Il faut que ces lâches conspirateurs, ou renoncent à leurs complots infâmes, ou qu'ils nous arrachent la vie. Je sais qu'ils le tenteront, ils le tentent même tous les jours, mms le génie de la patrie veille sur les patriotes.

J'aurois voulu donner plus d'ordre et de précision à ces réflexions, mais j'ai suivi le sentiment de mon âme. Je cherche à étouffer les germes de division et à empêcher qu'il ne se forme deux partis dans la Convention : j'invite tous les membres à se mettre en garde contre les insinuations perfides de certains personnages qui, craignant pour eux-mêmes, veulent faire partager leurs craintes. Tant que la terreur durera parmi les représentans, ils seront incapables de remplir leur mission glorieuse. Qu'ils se rallient à la justice étemelle, qu'ils déjouent les complots par leur surveillance; que le fruit de nos victoires soient la liberté, la paix, le bonheur et la vertu ; et que nos frères, après avoir versé leur sang pour nous assurer tant d'avantages, soient eux-mêmes

assurés que leurs familles jouiront du fruit immortel que doit leur garantir leur généreux dévouement. »

Extraits dan» Feuille de la République, n° 374, p. 3, n° 375, p. 1-3. Brève analyse dan» Journal de Perlet, t. XI, n» 660, p. 351 ; Courrier de l'EgaliU, n» 695. p. 204; Feuille de la République, n" 372, p. 3 ; Annales de la République française, n" 224, p. I; Abrioiateur universel, n° 557, p. 2226; Journal des Hommes libres, 23 messidor, p. 815; Courrier républicain, t. V, n' 254, p. 92; Mercure universel, XL, 373; Gazelle française, 24 messidor, p. 2516.

Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité

Sur l'affaire de Commune-Affranchie ET contre Dubois-Crancé et Fouché

Peu après le début de la séance, un membre annonce que Commune- Affranchie est régénérée, que c'est aux constants efforts des amis de Chalier que l'on doit cet heureux changement; il donne lecture d'une adresse de Commune-Affranchie à la Convention. Couthon et Dumas prennent tour à tour la parole sur le même sujet : « les menées qui ont successivement froissé les patriotes de Commune- Affranchie, tous dignes amis de Chalier » (1). Robespierre intervient alors.

A la suite de ce débat, Dubois-Crancé, à la demande de Couthon, fut rayé de la liste des membres de la Société (2); à celle de Robespierre, Fouché fut invité à se disculper, devant les Jacobins, des reproches qui lui avaient été adressés (3).

Journal de la Montagne, t. III, 25 messidor, p. 624-25 (4); Mercure français, n9 32, p. 120-122; Feuille de la République, n° 376, p. 3-4; Gazette française, 27 et 28 messidor, p, 2529 et 2533 ; Mercure universel, XLI, p. 407-408 ; Courrier de VEgalité, t. IX, n° 695, p. 205; Journal des Hommes libres, 27 mess., p. 831-32; Annales de la République française, n° 225, p. 1-2; Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n» 296, p. 1209 (5); Courrier républicain, n° 257, p. 116-17.

« Robespierre. L'exemple de Commune-Affranchie peut expliquer une théorie que j'ai déjà remarquée. Les patriotes défendent de tous

(1) Mon., XXI, 201.

(2) C'est l'épilogue de l'opposition de Dubois-Crancé et de Couthon, l'un et l'autre représentants en mission lors du siège de Lyon, le 1^'' partisan de la conciliation. Pressé d'en finir avec ce siège, le Comité de salut public obtenait le 6 octobre 1793, le rappel de Dubois-Crancé et chargeait Couthon de réduire la ville rebelle. Exclu des Jacobins le 23 messidor, Dubois-Crancé justifia sa conduite devant Lyon, à la Convention, le 7 thermidor (Mon., XXI, 301). Voir ci-dessus, séance du 11 germinal (n° 108), 2^ intervent.

(3) Voir à propos de Fouché, ci-dessus séances des 19 germinal (n° 113) et 23 prairial (n° 129), et ci-après, du 26 messidor (n° 137).

(4) Reproduit dans Aulard, VI, 216; Bûchez et Roux, XXXIII, 340. Mention dans G. Walter, p. 740, qui l'omet dans son éd. définitive (II, 319). Voir E. Hamel, III, 624-25.

(5) Mon., XXI, 201.

leurs moyens les patriotes; ils ne laissent prendre aucun repos aux întrigans et aux traîtres, sans cesse ils les harcèlent et les combattent; les aristocrates font précisément tout le contraire.

J'ai connu Chalier au moment où les représentans du peuple patriotes étoient eux-mêmes persécutés. Ce fut lui qui le premier découvrit la perfidie de Roland, et me le dénonça pour tenir chez lui un immense magasin de libelles, dirigés contre la Montagne et contre moi. Chalier n'eut pas plutôt connu ce ministre conspirateur, qu'il l'abandonna et renonça à la justice qu'il venoit réclamer auprès de lui, ne voulant rien devoir à un traître qui cherchoit à allumer la guerre civile en France.

L'orateur ajoute que depuis ce moment il n'a plus connu Chalier que par les actes d'héroïsme et de vertu qui ont immortalisé son nom. Les ennemis du peuple n'ont pu établir leur triomphe que par l'assassinat de cet homme également patriote et intrépide. Il rappelle ici le courage de ce républicain au moment de son supplice, prolongé par la scélératesse des aristocrates de Lyon qui firent quatre fois tomber la hache sur sa tête qu'il soulevoit à chaque fois, en criant d'une voix mourante : Vive la République, attachez-moi la cocarde.

Après ce récit attendrissant, Robespierre entre dans le détail des services rendus par les amis de Chalier; il les connoît tous, il connoît aussi ses persécuteurs. Le sort des premiers a été d'être opprimés par toutes les factions qui se sont succédées. Ils ont opposé à ces vexations tyranniques et inouïes un calme et une patience dont il est impossible de trouver un exemple dans l'histoire d'aucun peuple.

Le siège trop prolongé de Lyon, une fois terminé, et lorsque cette commune fut rentrée sous le pouvoir de la République, les amis de Chalier ne furent point rendus au bonheur qu'ils avoient si bien mérité par leur constante vertu. On avoit eu soin de faire évader Précy et tous les autres conspirateurs (1), quoiqu'on ait poussé l'astuce jusqu'à envoyer au Comité de prétendues dépouilles de ce monstre.

La porte de Lyon leur fut ouverte au moment même où l'armée républicaine entroit, et ils sortirent par la porte où étoit le corps d'armée que commandoit Dubois-Crancé qui resta immobile.

Il est une autre cause de l'impunité des conspirateurs, c'est que la justice nationale n'a pas été exercée avec le degré de force et d'action qu'exigent et que commandent les intérêts d'un grand peuple. La commission temporaire déploya d'abord de l'énergie, mais bientôt elle céda à la foiblesse humaine qui se lasse trop tôt de servir la patrie, et elle perdit avec tout son courage, son dévouement et sa pureté. Après avoir cédé aux insinuations des aristocrates pervers, la persécution fut établie contre les patriotes eux-mêmes : la cause de ce changement si criminel, peut se trouver dans la séduction de certaines

(1) Voir Ed. Hekriot, Li/on n'««f p/t«, t. m.

femmes, et c'est à ces effroyables manœuvres qu'on peut attribuer le désespoir qui a porté Gaillard à se donner la mort.

Réduits à fuir, les patriotes viennent déposer leurs plaintes au Comité de salut public, qui les arrache à la persécution, et comprime par l'effroi leurs odieux persécuteurs. Ainsi donc la vertu sera éternellement en butte aux traits de deux factions qui, opposées en apparence, se rallient toujours pour sacrifier les patriotes. Ici l'orateur jure de venger Chalier, Gaillard (1) et toutes les victimes de l'infâme aristocratie.

Les principes de l'orateur sont d'arrêter l'effusion du sang humain, versé par le crime : les auteurs des complots dénoncés n'aspirent au contraire qu'à immoler tous les patriotes et sur-tout la Convention nationale, depuis que le Comité a indiqué les vices dont elle devoit se purger. Quels sont ceux qui sans cesse ont distingué l'erreur du crime, et qui ont défendu les patriotes égarés? Ne sont-ce pas les membres du Comité? Ceux qui réclament la justice ne peuvent être redoutables qu'aux chefs des factions, et ceux qui veulent perdre dans l'opinion les membres du Comité, ne peuvent avoir d'autre intention que de servir les projets des tyrans intéressés à la chute d'un Comité qui les déconcerte et les anéantira bientôt.

Robespierre termine par dénoncer l'auteur de toutes ces manœuvres qui est le même qui a persécuté les patriotes à Commune-Affranchie, avec une astuce, une perfidie aussi lâche que cruelle : le Comité de salut public ne fut pas sa dupe. Nous demandons, enfin, que la justice et la vertu triomphent, que l'innocence soit paisible et le peuple victorieux de tous ses ennemis, et que la Convention mette sous ses pieds toutes les petites intrigues.

Sur la motion de Robespierre, Fouché sera invité à venir se disculper à la Société des reproches qui lui ont été adressés.»

Extraits dans AbrioiateuT unioersel, n" 561, p. 2242; Journal du matin, 27 messidor, p. 3; Journal de PerUt, n° 660, p. 351-352, n» 661, p. 357.

Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité

Contre Fouché

Lors de la séance précédente, Fouché avait été invité à venir se disculper devant la Société (3). Le 26 messidor, il fut donné lecture d'une lettre

(1) Voir ci-dessus, l^r germinal (n" 106), 8« intervent.

(2) Couthon cite ici des faits à la charge de Dubois-Crancé. (8) Voir ci-dessus, séance du 28 messidor (n° 136).

de lui, par laquelle il priait les Jacobins de suspendre leur jugement jusqu'à ce que les Comités de salut public et de sûreté générale aient fait leur rapport sur sa conduite publique et privée. Robespierre prend aussitôt la parole. Après lui, un citoyen de Commune- Affranchie rapporta contre Fouché quelques faits graves; la Société les renvoya au Comité de salut public. Fouché fut finalement exclu des Jacobins. Deux citoyens, Tolède et Dess\Tier (1), qui se trouvaient à Commune- Affranchie du temps de Fouché, et qui se prétendent inculpés, montent à la tribune. Robespierre reprend la parole et des membres de la Société rendent justice au patriotisme de ces deux citoyens.

Journal de la Montagne, n» 80, p. 649-50 (2); Courrier républicain, n" 258, p. 126, n° 259, p. 135; Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n° 303, p. 1239 (3); Messager du soir, nP 696, p. 2; Courrier de V Egalité, t. IX, n*»» 697 et 698, p. 224, 231, 232; Gazette française, 29 messidor, p. 2536-37; Nouvelles politiques..., t. IV, n° 239, p. 954-55; Mercure universel, XLI, 457-59; Journal des Hommes libres, 29 messidor, p. 804, 30 messidor, p. 843-44; Abréviateur universel, nP 563, p. 2250.

« Robespierre. Je commence par faire la déclaration que l'individu Fouché ne m'intéresse nullement. J'ai pu être lié avec lui parce que je l'ai cru patriote; quand je l'ai dénoncé ici, c'étoit moins à cause de ses crimes passés que parce qu'il se cachoit pour en commettre d'autres, et parce que je le regarde comme le chef de la conspiration que nous avons à dévoiler.

J'examine la lettre qui vient d'être lue, et je vois qu'elle est écrite par un homme qui, étant accusé pour des crimes, refuse de se justifier devant ses concitoyens. C'est le commencement d'un système de tyrannie; celui qui refuse de répondre à une Société populaire dont il est membre, est un homme qui attaque l'institution des Sociétés populaires.

Ce mépris pour la Société des Jacobins est d'autant plus inexcusable, que Fouché lui-même n'a point refusé son suffrage, lorsqu'il fut dénoncé par les patriotes de Nevers, et que même il se réfugia au fauteuil des Jacobins (4). Il y fut placé, parce qu'il avoit des agens dans cette Société, lesquels avoient été à Commune- Affranchie. Il vous débite un grand discours sur sa conduite dans la mission dont il avoit été chargé. Je ne chercherai pas à analyser ce discours ; la Société a jugé que Fouché ne veut rien dire, puisque ses réflexions sont insignifiantes.

Il est étonnant que celui qui, à l'époque dont je parle, briguoit l'approbation de la Société, la néglige lorsqu'il est dénoncé, et qu'il

(1) Tolède (Jean), peintre en décors, membre du Comité révolutiomiaire de la section parisienne du Faubourg-du-Nord, adjudant-major du 5* bataillon de l'armée révolutionnaire parisienne, secrétaire de ColIot-d'Herbois, à Lyon. Dessv-rier, prote-imprimeur de la section de la Cité, caporal des canonniers de cette Section. Voir à leur propos R. Cobb, Les armées révolutionnaires, p. 90-91 et 206.

(2) Reproduit dans Aulard, VI, 219; Bûchez et Roux, XXXIII, 345. Mention dans G. Wai^ter, p. 740.

(3) Mon., XXI, 261.

(4) Voir ci-dessus, séance du 23 prairial (n"> 129).

semble implorer, pour ainsi dire, le secours de la Convention contre les Jacobins. Craint-il les yeux et les oreilles du peuple? Craint-il que sa triste figure ne présente visiblement le crime, que six mille regards fixés sur lui ne découvrent dans ses yeux son âme toute entière, et qu'en dépit de la nature qui les a cachés, on y lise ses pensées? Craint-il que son langage ne décèle l'embarras et les contradictions d'un coupable ?

Un homme sensé doit juger que la crainte est le seul motif de la conduite de Fouché : or l'homme qui craint les regards de ses concitoyens, est un coupable. Il prend pour prétexte que sa dénonciation est renvoyée au Comité de salut public; mais oublie-t-il que le tribunal de la conscience publique est le plus infaillible? Pourquoi refuse-t-il de s'y présenter?

L'obligation de rendre compte de sa mission aux Comités de salut public et de sûreté générale qui sont le gouvernement, et à la Convention qui en est la source, ou plutôt qui est le gouvernement par essence, cette obligation, dis-je, ne détruit pas celle de paroître aux yeux d'une Société respectable, et ne l'excuse pas d'avoir l'air de la mettre en contradiction avec la Convention. Un représentant est responsable à la Convention de ses actions; mais un bon citoyen ne balance pas à paroître devant ses concitoyens.

Si le système de Fouché pouvoit dominer, il s'ensuivroit que ceux qui ont dénoncé des complots hors de la Convention ont commis un crime; telle fut la marche de tous les conjurés, qui dès le moment où on a voulu les juger, ont fui cette Société, et l'ont dénoncée aux différentes assemblées nationales comme un rassemblement de factieux.

J'appelle ici Fouché en jugement, qu'il réponde et qu'il dise qui de lui ou de nous a soutenu plus dignement les droits de représentans du peuple, et foudroyé avec plus de courage toutes les factions? Est-ce lui qui dévoila les Hébert et les Chaumette lorsqu'ils tramoient des projets d'assassinats, et qu'ils vouloient avilir la Convention? Non. C'est nous, qui, dans cette tribune, lorsque les Hébertistes prétendoient être plus patriotes que nous, les avons fait voir à découvert; c'est nous qui avons fait taire les fausses dénonciations.

Qu'ils disent s'ils auroient été écoutés ici, ces hommes qui n'avoient servi la révolution que pour la déshonorer et la faire tourner au profit de l'étranger et de l'aristocratie. Tous les vils agens qui conspiroient, n'ont pas plutôt vu leurs pareils dévoilés et punis, qu'ils ont paru abandonner leur cause et parce que nous avions écarté les calomnies perfidement combinées contre la Convention, ils ont étendu ce principe sur eux-mêmes de manière à le rendre tyrannique. Les moindres paroles contre cette espèce d'hommes, ont été regardées par eux comme des crimes, la terreur étoit le moyen dont ils se servoient pour forcer les patriotes au silence ; ils plongeoient dans les cachots ceux qui avoient le courage de le rompre, et voilà le crime que je reproche à Fouché.

Il ne dira pas que ce sont les principes de la Convention qu'il a professés; l'intention de la Convention n'est pas de jetter la terreur dans l'âme des patriotes, ni d'opérer la dissolution des Sociétés populaires. Quelle ressource nous resteroit-il, si, tandis que des conjurés conspirent et préparent des poignards pour nous assassiner, nous ne pouvions parler en présence des amis de la liberté.

Robespierre déclare ensuite que Fouché est un imposteur vil et méprisable, que sa démarche est l'aveu de ses crimes, et que la conduite qu'il tient est semblable à celle des Brissot et des autres scélérats, qui calomnient la Société dès qu'ils en sont chassés; il assure que jamais la vertu ne sera sacrifiée à la bassesse, ni la liberté à des hommes dont les mains sont pleines de rapines et de crimes.

Je ne veux rien ajouter, dit-il en terminant; Fouché s'est assez caractérisé lui-même. J'ai fait toutes ces observations, afin que les conspirateurs sachent une bonne fois que jamais ils ne doivent espérer d'échapper à la surveillance du peuple.

(Tolède et Dessyrier montent à la tribune).

Robespierre fait observer que ces deux citoyens détournent, sans le vouloir, l'attention de dessus Fouché, et que sa cause ne doit pas être commune avec la leur. Il rappelle que toujours les conspirateurs ont cherché à se sauver, en s'accostant des patriotes purs; il invite en conséquence Tolède et Dessyrier à ne pas interrompre une discussion dans laquelle ils ne sont pour rien. »

Gazette de Leyde, nP 63, p. 3.

« La manière dont Robespierre s'est expliqué dans une des dernières séances des Jacobins contre le représentant Fouché, donne lieu de penser qu'on verra placé parmi les accusés ce législateur, qui s'est signalé par sa mission dans la Vendée, par les mesures qu'il a adoptées à l'égard des Royalistes faits prisonniers et par les comptes qu'il en a rendus de loin en loin à la Convention. Dénoncé depuis peu aux Jacobins par Robespierre, il avoit écrit de Nantes à cette Société, pour la prier de suspendre son jugement, jusqu'à ce que les Comités de la Convention eussent fait leur rapport sur sa conduite politique et privée : Mais à la séance où sa lettre fut lue, Robespierre en prit occéision de s'élever encore plus fortement contre lui. Il se plaignit de ce que Fouché avoit l'air d'implorer le secours de la Convention contre les Jacobins : Il prétendit trouver dans sa marche de la ressemblance avec la conduite des Hébert & des Chaumette. « Craint-il, ajouta Robespierre, les yeux et les oreilles du Peuple? Craint-il, que sa triste » figure ne présente visiblement le crime; que six mille regards fixés

(1) Sur la motion d'un membre, Fouché est exclu.

» sur lui ne découvrent dans ses yeux son âme toute entière; & qu'en » dépit de la nature, qui les a cachés, on n'y lise ses pensées? Un homme » sensé doit juger que la crainte est le seul motif de la conduite de » Fouché; or l'homme qui craint les regards de ses concitoyens est » un coupable. » Robespierre termina son discours par affirmer que Fouché étoit un imposteur vil & méprisable ; & Fouché fut presque aussitôt exclu de la Société des Jacobins. On regarde cette exclusion comme un présage certain que Fouché sera du nombre des représentans que l'opinion publique désigne comme devant être bientôt envoyés au Tribunal révolutionnaire. »

Extraits dans FeailU de la République, n» 377, p. 3-4; Annales de la RépuUique française, t. IV, n" 227, p. 1-2; Journal du matin, t. IV, 1" thermidor, p. 3; Journal de Perlet, t. XI, n» 662, p. 368, n" 663, p. 375-376,

Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité 138. - SÉANCE DU 28 MESSIDOR AN II (16 JUILLET 1794)

V^ intervention: Sur l'abus des principes par les Sociétés populaires.

Au début de la séance, il est donné lecture de la correspondance, émanant en particulier des Sociétés affiliées. Celle de Bayonne annonce qu'elle a exclu de son sein tous les faillis. Robespierre prend alors la parole. Il propose que le comité de correspondance écrive à cette Société dans le sens des observations qu'il vient de présenter; sa proposition est adoptée à l'iuianimité (1).

Journal de la Montagne, t. III, n° 83, p. 673-74 (2); Gazette française, 2 thermidor, p. 2548-49; Courrier républicain, t. V, n" 262, p. 157-160; Messager du soir, n"> 699, p. 1-2; Abréviateur universel, n° 566, p. 2262.

« Robespierre. Citoyens, il faut saisir tous les exemples qui se présentent de l'abus que l'on fait des principes, et cet abus se manifeste dans l'adresse que l'on vient de vous lire. Voyez la direction que prend le zèle révolutionnaire de la Société de Bayonne ; elle s'occupe d'exclure de son sein, qui? les conspirateurs, les nobles, les Hébertistes? Non, mais ceux qui n'ont pas été assez riches dans un moment de Révolution pour pouvoir payer leurs dettes. Ainsi ce ne sont pas les crimes que l'on veut punir, mais l'infortune. Une sévérité plus grande est exercée contre un négociant qui aura été malheureux, que contre l'aristocratie elle-même. Vous devez appercevoir l'intention de cette démarche : je parierois qu'il y avoit à Bayonne quelque négociant patriote à persécuter.

(1) Le compte rendu de cette séance ne figure pas au Moniteur.

(2) AuLARD, VI, 222. Mention dans G. Waltkr, p. 740.

Lorsque la vertu a été mise solennellement à l'ordre du jour, les ennemis de la République n'ont pas attaché à ce mot, l'idée des devoirs sacrés et sublimes de tout homme et de tout citoyen envers la patrie et l'humanité; mais celle d'une certaine décence extérieure et tout au plus d'une probité équivoque, qui consiste à ne pas briser le coffrefort d'autrui, mais qui n'empêche pcis de conspirer contre la liberté. Ils ont tout au plus entendu par ce mot, la fidélité à certaines obligations privées et domestiques, mais jameiis les vertus publiques, jamais le dévouement généreux à la cause du peuple qui est l'héroïsme de la vertu et le seul appui de la République, le seul gage de la félicité du genre humain.

Qu'importe qu'un homme ait lâchement servi la tyrannie, qu'il ait fait couler à grands flots le sang des citoyens, s'il cultive son champ, s'il présente l'aumône avec une générosité insolente au sans-culotte vertueux, il obtiendra le titre de patriote, tandis que le vrai patriote s'il a commis quelqu'erreur ou faute légère, est dégradé du titre de bon citoyen, et qu'on le rend responsable des caprices et des injustices de la fortune; il semble qu'il y ait quelque chose de cet esprit machiavélique dans l'arrêté de la Société populaire de Bayonne. Ne connoissant pas les individus, ni les circonstances particulières qui l'ont motivé, je ne puis fixer mon opinion sur ce point, mais il n'étoit pas inutile de saisir cette occasion, pour vous offrir des réflexions qui ne sont pas étrangères à l'ordre du jour.

Je demande que le Comité de correspondance soit tenu d'écrire à Bayonne, dans le sens des observations que je viens de vous présenter. Cette proposition est adoptée à l'unanimité. »

2® intervention : Sur la dénonciation de Pille par Sijas.

Sijas, ancien adjoint à la 4® division de la Guerre, adjoint de Pille, commissaire de rorganisation et du mouvement des armées, dénonce celui-ci « comme un homme qui fait tout en secret et qui ne j>ermet pas que ses deux adjoints portent rien à la connaissance du Comité de salut public » (1). Un membre de la Société soutient la dénonciation de Sijas. Le Bas, représentant du Pas-de-Calais, demande des commissaires pour accompagner Sijas au Comité de salut public; ce dernier déclare qu'il n'en a pas besoin. Robespierre prend alors la parole (2).

(1) AuLARD, VI, 223. Voir ci-dessus, séance du 11 pluviôse (n® 91).

(2) La dénonciation de Sijas contre Pille reflète les di\Tsions au sein du Comité de salut public. Pille était le collaborateur de Camot et l'une de ses créatures, tandis que Sijas fut enveloppé dans la proscription anti-robespierriste et périt sur l'échafuid le 10 thermidor. Voir A. iLvxHiEZ, « Les séances des 4 et 5 thermidor aux Comités de salut public et de sûreté générale » (A.HJi.F., 1927, p. 213); M. Reinhard, Le Qrand Camot, t. II, p. 145; C^ Heklaut, Le colonel Bouchotte, ministre de la Chterre en Van II.

Journal de la Montagne, t. III, n" 83, p. 674 (1); Mercure universel, XLII, p. 22-24; Gazette française, 2 thermidor, p. 2548; Courrier républicain, t. V, n" 262, p. 159; Journal de Perlet, t. XI, n» 667, p. 406-407.

« Robespierre. Le Comité est instruit de la dénonciation; son opinion est même déjà formée : Pille avoit deux surveillans, il a détruit cette surveillance que la Convention avoit établie : lorsqu'il a été question de cette affaire en ma présence, il m'a paru que le Comité de salut public avoit reconnu la vérité, c'est assez en dire pour tranquilliser les patriotes.

Je crois utile maintenant de fixer l'attention de la Société sur les observations de mon collègue Lebas; rien de plus digne d'exciter la sollicitude des bons citoyens que le choix des officiers militaires; nous étions vainqueurs du tems de Dumouriez, et nous étions trahis. L'époque la plus brillante de nos succès contre les tyrans, pensa devenir celle de la ruine de la liberté. Je ne connois pas maintenant parmi nous de Dumouriez, je connois des généraux qui ont bien servi la patrie. Je crois que nos succès sont dus à l'énergie des Français, au caractère imposant que la Convention a déployé depuis le 31 mai, à la vigilance et à la fermeté du Comité de salut public qui a déconcerté les traîtres; à la fidélité des généraux patriotes qui ont guidé nos légions républicaines, et au courage de nos armées, à cette valeur sublime qui ne souffre pas de comparaison avec celle de Sparte et de Rome; non, nos triomphes ne sont pas dus à un commissaire, ni à toute autre homme, quel qu'il soit.

Que devons-nous faire maintenant? Faire en sorte que les tyrans ne puissent respirer un moment, et qu'il ne leur reste aucun espoir de transiger avec une faction (car tant que nous existerons, ils ne transigeront pas). Nous devons nous prémunir contre l'ambition qui conspire avec plus de succès au milieu des triomphes : enfin nous devons anéantir l'intrigue souterraine qui, comme un ver rongeur, flétrit les plus beaux fruits de la victoire et de la liberté, et tourner nos exploits guerriers au profit du peuple et de l'humanité.

Il faut empêcher qu'on ne parvienne à substituer aux généraux fidèles et aux guerriers patriotes des ci-devant nobles et des intrigans qui rôdent autour de certains d'entre nous. Il faut nous mettre en garde contre le gouvernement militaire qui doit toujours échouer contre la puissance de la Convention nationale tant qu'elle restera unie et inébranlable dans ses principes. Si on la divisoit, si on l'énervoit, si elle cessoit de rallier à elle le peuple par la vertu même du peuple, elle ouvriroit une puissance rivale de la sienne. Cette puissance seroit

(1) Rien au Mon. Reproduit dans Aulakd, VI, 223. Mention dans G. Walteb, p. 740. Voir E. Hamel, III, 712.

le gouvernement militaire, auquel vous verriez se rallier les hommes corrompus qu'elle pourroit renfermer dans son sein.

La conduite du commiss£ure Pille mérite la plus sérieuse attention. Ce n'est pas sans raison qu'on s'enveloppe du voile du mystère : il est à craindre qu'on ne veuille protéger des militaires aristocrates, et perdre ceux qui se sont bien conduits, mms tous les complots se briseront contre la Convention nationale et contre le Comité de salut public qui saura triompher des intrigans qui cherchent à le diviser.

Je n'en dirai pas davantage; le développement de ces vérités sera peut-être un jour le salut de la République. »

Mention dans Coarrier de VEgaliti, t. iX, n" 700, p. 246.

3® intervention : Contre les banquets patriotiques.

La campagne des banquets fraternels, nouvelle forme de ropposition populaire au Gouvernement révolutionnaire, s'est développée dans Paris vers le milieu de messidor. La victoire s'affirmant et toute initiative politique leur étant interdite, les sections parisiennes, j>our fêter la victoire et manifester leur existence politique, organisèrent des repas civiques ou banquets fraternels (1). Que les modérés aient trouvé dans cette initiative populaire, une occasion de reparaître, le fait est certain. En buvant à la victoire et à la paix prochaine, les assistants souhaitaient implicitement la fin du Gouvernement révolutionnaire et des mesiu*es d'exception : il y avait là de quoi satisfaire à la fois les sans-culottes et les modérés. Les banquets patriotiques se multiplièrent dans Paris, à l'occasion de la victoire de Fleurus, le 8 messidor, et plus encore de l'anniversaire de la prise de la Bastille, le 26. En prenant de l'ampleur, le mouvement fut détourné de sa signification première : le 22 messidor, section des Amis de la Patrie, les organisateurs du banquet patriotique étaient des modérés. Le Gouvernement révolutionnaire ne le pouvait permettre. Dès le 24, Payan intervenait au Conseil général de la Commime. Ses arguments furent repris par Barère, à la tribune de la Convention, le 28. Mettant cette nouvelle intrigue au compte « des exécuteurs testamentaires d'Hébert et de Chaumette », Barère marqua fortement que les repas sectionnaires, détournés de leur but primitif, n'étaient plus « qu'ime amnistie prématurée, ime proclamation précoce de paix et une fusion dangereuse de sentiments purs et d'intentions perfides, d'actions républicaines et de principes contre-révolutionnaires ». La Convention ne prit aucun décret, Barère ayant déclaré : « La défense civique est le meilleur article de décret pour proscrire ces banquets prétendus fraternels, et dans ce moment la Convention nationale renvoie l'exécution de ce décret moral au tribunal révolutionnaire de l'opinion publique » (2).

Le soir aux Jacobins, Barère donna lecture de son rapport. Robespierre intervint et renchérit encore. Le coup d'arrêt était donné, le mouvement déclina rapidement.

(1) Voir A. SoBOUL, Les sans-culottes parisiens..., p. 980-85.

(2) Mon., XXI, 233. Le rapport de Barère fut imprimé par ordre de la Convention, in-8«>, 14 p. {B.N., 8° Le '«859).

Journal de la Montagne, t. III, n° 88, p. 674 (1); Mercure universel, XLII, 24; Gazette française, 2 thermidor, p. 2549; Courrier républicain, t. V, n" 262, p. 158 (2).

« Robespierre. La Convention a rendu ce matin un décret dont l'objet est d'extirper un abus coloré du vernis patriotique, je veux parler des prétendus banquets fraternels. Il ne faut pas que l'aristocratie puisse accuser la Convention de ne pas aimer la fraternité, il est donc utile d'exposer, ici, les vérités qui ont été la base de ce sage décret, et de montrer que les aristocrates savent abuser contre nous de nos vertus même : un des secrets les plus dangereux de l'aristocratie, est de faire dans un tems ce qui n'est bon à faire que dans un autre. Voulezvous que la Révolution n'arrive pas à un terme heureux et désirable, fraternisez avec le crime; jamais la fraternité ne peut exister que pour les amis de la vertu, il n'est pas possible que les gens de bien s'unissent avec leurs ennemis et leurs assassins : étouffons tous les germes de discorde, soyons justes envers tout le monde et même envers le crime, mais prenons garde de nous compromettre par des démarches indiscrettes. La fraternité est l'union des cœurs, c'est l'union des principes : le patriote ne peut s'allier qu'à un patriote ; s'il s'unit à d'autres, il perd ses forces au lieu de les augmenter.

Lorsqu'un peuple a établi sa liberté et sa tranquillité sur des lois sages, lorsque ses ennemis sont réduits à l'impuissance de lui nuire, le moment de la fraternité est arrivé; mais tant qu'il existe des ennemis de la liberté, que les aristocrates fraternisent entre eux, et les patriotes avec les patriotes.

Le succès momentané des prétendus banquets patriotiques a eu sa source dans le sentiment général de civisme qui anime le peuple entier. Les premières tentatives sont venues de la perversité des intrigans qui ont des vues perfides, telles que celle d'amolir l'opinion publique, et d'endormir les amis de la liberté; comment en effet pourroiton se défier d'un homme avec qui l'on a bu dans la même coupe, sur les lèvres duquel on a trouvé le langage du patriotisme, et dont les regards ne présentoient que l'image de l'amitié?

Les calomnies contre le gouvernement révolutionnaire, et aussi contre le Tribunal révolutionnaire, les persécutions dirigées contre les patriotes énergiques et probes, ont un rapport intime avec ces banquets : des intrigans adroits vouloient s'y glisser et amener, s'il eût été possible, une amnistie pour les conspirateurs. Le peuple ne se montre dans une attitude vraiment digne de lui, que lorsqu'il est séparé de ses ennemis; il étoit grand et sublime le jour de la fête de l'Être suprême; le crime n'osoit alors se montrer, les intrigans n'y étoient pas, ou ils étoient si

(1) Reproduit dans Aulard, VI, 224. Mention dans G. Walteb, p. 740. Voir E. Hamel, III, 640 qui cite une lettre de Gamier-Launay à Robespierre {Papiera inédits..., 1,231).

(2) Rien au Moniteur.

petits, qu'on ne pouvoit pas même les appercevoir : mais si nous le divisons par tables, ce n'est plus le peuple; ce ne sont que des cotteries, des mélanges de patriotes et d'aristocrates : soyons moins unis avec ces derniers, et nous serons beaucoup plus amis entre nous.

Séparons-nous des fourbes et des intrigans, et ils ne pourront nous diviser; ce sera le charme divin de la vertu et de l'amitié qui nous unira. Tel est l'instinct sublime du peuple français, qu'il avoit les yeux fixés sur les principes qui ont dicté le décret de la Convention, avant même que ce décret eût été présenté. Beaucoup de patriotes ont témoigné des inquiétudes sur les banquets sectionnaires : le vœu du peuple avoit prévenu les intentions de la Convention. Que ce qui s'est passé soit une leçon; que les patriotes sachent bien que leur union constitue leur force, que leurs ennemis ne sont pas encore vaincus, et que la vertu, la vigilance et le courage peuvent seuls affermir la République. »

MentMO dans Jaami Je Palet, t. XI. wf 668. p. 416; Aanales de la RipMiqae françmûe, t. IV, n* 229. p. 2.

Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité

139. - SÉANCE DU 1«^ THERMIDOR AN II (19 JUILLET 1794) Prend la défense du représentant Prost

Après la lecture de la corresjxjndance et répuration de plusieurs membres, un citoyen du Jura lit la pétition qu'il doit présenter à la Convention contre le représentant Prost dénoncé pour avoir commis, au cours de sa mission dans le département, des abus de pouvoir (1). Après l'intervention de Robespierre cette pétition est renvoyée au Comité de salut public.

Dumas instruit la Société de la présence à Paris d'ennemis acharnés des patriotes jurassiens. Sur sa demande, le même Comité est invité à examiner la situation politique dans cette région.

Journal de la Montagne, t. III, n» 85, p. 690 (2); Courrier républicain, t. V, n» 265; p. 181 ; Abréviateur universel, t. V, n° 568, p. 2270; Mercure universel, XLII, 53-54 Gazette française, 5 thermidor, p. 2561 ; Journal des Hommes libres, 4 thermidor, p. 856-57; Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n» 306, p. 1251 (3).

« Robespierre. Je ne prétends pas prononcer aucune opinion sur cette affaire, parce que je ne la connois point assez : mais ce qui vient d'être dit donne lieu à des réflexions fâcheuses que je ne saurois m'empêcher de vous communiquer.

(1) Voir P. LiBOis, Les représentants Prost et Lejeune dans le Jura en Van II, 1937, 1 vol. in-8°.

(2) Reproduit dans Aulard, VI, 231; Bûchez et Roux, XXXni, 351. Mention dans G. Walter. Voir E. Hamkt. m, 638.

(3) Mon., XXI, 285.

Lorsque j'ai pris à cette tribune la parole contre ceux qui cherchent à étoutfer les plaintes de l'innocence et du patriotisme opprimés, je m'attendois bien que l'on abuseroit de mes réclamations, et que ceux qui les avoient rendues nécessaires, chercheroient à les faire tourner au profit de leur perversité. Ceci s'applique uniquement à ceux qui veulent s'identifier à la Convention, et la remplir de leurs propres inquiétudes, pour conspirer impunément contre elle. Ceux-là voudroient voir prodiguer des dénonciations hasardées contre les représentans du peuple, exempts de reproches, ou qui n'ont failli que par erreur, pour donner de la consistance à leur système de terreur.

Je suis loin d'imputer aucune intention pareille aux citoyens qui viennent de parler et de croire que leurs plaintes soient sans fondement : j'ai même lieu de penser que des contre-révolutionnaires hypocrites ont pu tromper la religion du représentant du peuple, et opprimer les bons citoyens. C'est une injustice que le gouvernement aura à réparer : mais je dis que le citoyen Prost ne porte pas le caractère d'un conspirateur et d'un chef de parti.

Rien n'est plus facile que de rendre justice à des citoyens qui ont des réclamations à faire, sans trouver des coupables dans les représentans qui n'ont été que trompés. Il faut savoir distinguer les mesures dictées dans un moment d'erreur d'avec celles qui ont été méditées par une malice profonde.

Loin de vouloir repousser par ces réflexions les plamtes des patriotes opprimés, j'ai voulu seulement appeller leur attention sur les précautions que leur impose quelquefois la méchanceté de leurs ennemis. Ceux-ci voudroient voir accuser les hommes purs, ou dénoncer, sans mesure, l'erreur comme le crime même, pour accréditer par là ce principe affreux et tyrannique, inventé par les coupables, que dénoncer un représentant infidèle, c'est conspirer contre la représentation nationale.

Vous voyez entre quels écueils leur perfidie nous force à marcher : mais nous éviterons le naufrage. La Convention est pure, en général : elle est au-dessus de la crainte, comme du crime. Elle n'a rien de commun avec une poignée de conjurés. Pour moi, quoiqu'il puisse arriver, je déclare aux contre-révolutionnaires qui ne veulent chercher leur salut que dans la ruine de la patrie, qu'en dépit de toutes les trames dirigées contre moi, je continuerai de démasquer les traîtres et de défendre les opprimés. »

Mention d«ns FeailU de la République. n° 383, p. 2; CouTuer de l'Égalili, t. IX, n<> 702, p. 261.

séance du 3 thermidor an ii 537

Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité

Contre l'octroi de défenseurs officieux au citoyen Nollin (I)

détenu

L'épouse du citoyen Nollin, détenu, demande que la Société accorde à son mari des défenseurs officieux qui l'aideraient à faire la preuve de son innocence. Sur la demande de Robespierre, on passa à l'ordre du jour.

Journal de la Montagne, t. HI, n« 90, p. 728 (2); Gazette natiomUe, ou le Moniteur universel, n° 309.

« Robespierre aîné s'oppose à ce que les défenseurs soient accordés et, sans vouloir juger Nollin, il ne voit dans la demande que l'on fait à la Société, qu'un piège dont elle doit savoir se garantir en passant à l'ordre du jour sur cet objet. »

Mentioa duu FtmUe Je la Riftabliqae, n" 387. p. 3.

1** intervention : Contre la publication d'une lettre écrite de Constantinople

Gouly, représentant de l'Ain, donne lecture de la correspondance. Une première lettre, écrite par un Français résidant à Constantinople, signalait que les canonniers du Sultan manœuvraient à la française, et qu'ils étaient autorisés à porter la cocarde tricolore (3). La Société arrête la mention civique et l'insertion de cette lettre au Journal de la Montagne, mais elle revient sur sa décision à la suite de l'intervention de Robespierre.

Annales de la République française, nP 238, p. 2; Abréoiateur unioersel, t. V, n» 572, p. 2286; Correspondance de Paris et des départemens, t. m, n« 88, p. 2 (4).

« Robespierre a dit : Cette lettre n'a point assez d'authenticité pour mériter l'honneur que lui fait la Société; si elle est fausse, c'est un

(1) Un Nollin avait subi le scrutin épuratoire le 16 pluviôse (Aulard, V, 640).

(2) Reproduit dans Aui^bd, VI, 233. Mention dans G. Walter. (8) D'après les Annales de la République française.

(4) Rien dans Avlard. Extrait reproduit par G. Walteb, éd. définitive, II, 322.

charlatanisme coupable qui l'a dictée; dans tous les cas, la Société des Jacobins ne doit point s'exposer à une méprise de ce genre. Je demande le rapport de l'arrêté. »

2® intervention : Pour quon fasse un choix dans la correspondance à lire à la tribune.

Une autre lettre relate le trait d'uii jeune soldat de 19 ans qui, ayant eu l'avant-bras fracassé au cours d'un combat, déclara vouloir conserver l'un des os dont on l'avait amputé « pour faire un manche à son couteau ». On applaudit. Malgré l'intervention de Robespierre qui interrompit la lectiure de cette lettre, le président (Léonard Bourdon) (1) invita à en achever l'audition. La Société se rangea à l'avis de Robespierre.

Annales de la République française, n.o 238, p. 2; Abréviateur universel, t. V, n° 572, p. 2286; Correspondance politique..., t. III, n° 88, p. 2 (2).

« Robespierre a pris la parole : Il est évident, a-t-il dit, que le mot que vous venez d'applaudir est controuvé; il doit plutôt exciter l'horreur que l'admiration; ces paroles font frémir, elles ne sont donc jamais sorties de la bouche d'un héros républicain. On ne met point assez de choix dans les pièces de la correspondance qui vous sont présentées, & des lectures fastidieuses & rebutantes consument un temps précieux. Je demande que la correspondance soit à l'avenir triée avec plus de soin (Adopté). »

[Intervention du président.]

« La Société, s'écrie Robespierre, a adopté mon observation; il est donc étonnant que le président dise avec un ton de mépris de continuer la lecture. Je prie la Société de vouloir bien maintenir ma proposition ( Applaudissemens) . »

Courrier de V Egalité, t. IX, n» 707, p. 300; Feuille de la République, nP 886, p. 2; Journal de la Montagne, t. III, n» 92 (3).

« La correspondance ofïroit deux lettres dont le contenu devoit faire douter de la vérité; Robespierre en a fait sentir le ridicule, et il a demandé que la Société invitât le lecteur (4) à mettre plus de choix dans les passages qu'il lui communiquera désormais, et qu'elle ne permît plus que l'on occupe ses momens les plus précieux et les plus intéressans, par des lectures fastidieuses et souvent contraires à l'esprit public. Ces observations ont été accueillies. »

Mention dans Journal de Perlet, t. XI, n° 672, p. 448.

(1) On sait quel rôle joua Léonard Bourdon dans la chute des Robespierristes.

(2) Extrait dans G. Walter, éd. définitive, II, 822.

(3) Reproduit dans Aulard, VI, 237; et Bûchez et Roux, XXXIII, 886.

(4) Il s'agit du secrétaire de séance chargé de cette lecture.

3® intervention : Pour que Von arrête tout individu qui oserait insulter la Convention.

Depuis l'avant-veille, les séances de la Convention étaient troublées par des manifestations du public des tribunes, notamment des femmes. On accusait les Jacobins d'en être les instigateurs. Robespierre dénonce ces manœuvres. Il est appuyé par Couthon qui lui succède à la tribune. La Société décida que ses membres arrêteraient sur le champ quiconque insulterait la Convention.

AbréviateuT universel, t. V, n<> 572, p. 2286 (1).

« Robespierre demande la parole. C'est une charge f)énible, dit-il, que celle qui nous est imposée de découvrir & de déconcerter tant de conspirations sans cesse renmssantes ; les trames ourdies par les brissotins & les girondins se renouent aujourd'hui, & les mêmes moyens qu'ils employoient pour égarer la Convention nationale & le peuple françois, sont remis en usage par leurs coupables successeurs. Aujourd'hui des femmes contre-révolutionnaires apostées dans les tribunes de la Convention ont insulté l'assemblée, et lui ont reproché avec insolence de lever trop tôt sa séance. Ce fait horrible a réveillé les fureurs de la calomnie : les hypocrites ont dit qu'on préparoit sans doute une insurrection, qu'on vouloit exposer la Convention à la colère du peuple. C'est ainsi que Brissot apostoit aux portes de l'assemblée des hommes à qui il donnoit la mission d'insulter les représentans du peuple; c'est par cet odieux système, qu'il est parvenu à tromper une partie d'ailleurs honnête & probe de la Convention, & à entraîner dans ses plans des citoyens vertueux & des hommes respectables. Si la représentation nationale tomboit dans quelqu'erreur, on ne pourroit attribuer son égarement qu'à ce système réchauffé de calomnie contre les meilleurs patriotes. Le moment est venu de frapper les dernières têtes de l'hydre : les factieux ne doivent plus espérer de grâce. L'intérêt de la patrie & de la liberté nous commande de redoubler d'énergie. C'est au nom de ce même intérêt, que j'adjure les Jacobins & tous les bons citoyens de saisir & d'arrêter sur-le-champ quiconque oseroit insulter la Convention nationale. »

Journal de Perlet, t. XI, n° 672, p. 448; Feuille de la République, n» 386, p. 2; Gazette française, 10 thermidor, p. 2579.

« Quelques momens après, Robespierre a repris la parole pour dénoncer à la Société un fait qui est lié aux intrigues des ennemis de la patrie. Il annonce que des scélérats apostés dans les tribunes de

(1) Rien dans Actlabx). Mention dans G. Walteb (éd. définitive, H, 322) qui reproduit la phrase : « Le moment est venu de frapper les dernières têtes de l'hydre ». Ce passage montre que Robespierre était décidé à agir. Voir E. Hakel, III, 713 d'après Journal de la Montagne, 10 thermidor, et le discours de Barère du 7 thermidor à la Convention.

la Convention, l'ont insultée audacieusement, et ont trouvé mauvais que la séance fut levée à cette heure. Il demande que les bons citoyens qui seront témoins de pareils délits, les dénoncent et arrêtent leurs auteurs. »

Extrait* dans Correspondance politique..., t. III, n° 88, p. 3.

4® intervention ; Contre Magenthies (1)

Dumas dénonce les pétitions incessantes dont Magenthies, créancier de Magon La Balue (2), a inondé les législatures successives (8); Bentabole demande son arrestation. Robespierre intervient. La Société arrête qu'une députation se rendra au Comité de salut public et à la Convention pour leur faire connaître toutes ces intrigues (4).

Abréviateur universel, t. V, n" 572, p. 2286 (5).

« Je prie la Convention, continue Robespierre, de fixer son attention sur un nouveau trait qui lui peindra toute la perfidie & toute la noirceur de nos ennemis. Il n'est rien qu'ils ne tentent pour ridiculiser et pour neutraliser les plus belles loix de la Convention nationale. Sa déclaration sublime de l'existence d'un Etre suprême & de l'immortalité de l'âme a particulièrement servi de texte à leurs plaisanteries contrerévolutionnaires. La conspiration dont la mère de Dieu n'étoit que l'instrument, a été transformée en une farce ridicule, le public n'y a plus vu qu'une folle entêtée de visions, & ses conspirateurs ont disparu. C'est ainsi que nos ennemis parviennent à leurs fins. Je tiens entre mes mains un imprimé ayant pour titre, Pétition à la Convention nationale, & signé Majenki- Le pétitionnaire débute par de belles phrases sur la divinité & l'immortalité de l'âme, &, après toutes ses déclamations, finit par demander à l'assemblée la peine de mort contre quiconque oseroit dire : sacré nom de Dieu (6). Il frémit, dit-il lui-même, d'avoir écrit ces quatre mots, etc. Il est facile de sentir qu'elle est l'intention

(1) Magenthies (J. Fr.) négociant qui commerçait avec l'Autriche et la Russie avant la Révolution. Il fit faillite à plusieurs reprises et fut emprisonné à Fiume en 1782.

(2) Banquier à Paris, il lui devrait la somme de 6 millions de livres. Mais sa créance n'avait pas été reconnue valable par le Châtelet, en 1787.

(3) Il présenta notamment des pétitions à la Convention le 14 octobre 1792 et le 18 avril 1793. Le 22 pluviôse an II, il réclama contre Magon la Balue. Voir Arch. pari., LXXXIV, 536 et 551 où l'on reproduit le rapport du Comité de Législation sur cette affaire (B.N., 8° Le 38692).

(4) Cette adresse a été lue le 7 thermidor à la barre de la Convention. Le texte est reproduit par Aulard (VI, 242-43) d'après le Journal de la Montagne et le Mon. (XXI, 301). On la trouve aussi dans Journal des Débats et Décrets, n° 673.

(5) Rien dans le Mon., ni dans Aulard, ni dans G. Walter. Voir E. Hambl, III, 639 et 716.

(6) Voir AuLAKD, Le culte de la Raison, p. 361.

de récrivain. La pétition n*a pas été présentée à la Convention, mais elle a été distribuée avec profusion; elle inondera peut-être nos armées; elle parviendra dans les pays étrangers & par-tout où les écrits patriotes ne peuvent pénétrer. Elle nous y fera passer pour un peuple d'insensés, à la raison & aux principes desquels il n'est plus possible d'ajouter foi. L'intention de l'écrivain perfide a été d'appeller la peine de mort sur la tête de ceux qui, dans l'Ancien régime, n'étoient point décorés du titre d'honnêtes gens, sur la tête des héros de la patrie parmi lesquels il n'en est peut-être pas un qui n'ait prononcé ce mot. Je demande que la Société envoyé une députation au Comité de salut public pour lui dénoncer cet écrit, & que demain elle se rende à la Convention pour lui faire la même dénonciation. »

Journal de Perlet, t. XI, n» 672, p. 448; Gazette française, 10 thermidor, p. 2580; Courrier de V Egalité, t. IX, n° 707, p. 300; Feuille de la République, n» 386, p. 2.

[Robespierre] dénonce ensuite un nommé Magenthies, auteur d'une pétition imprimée dans laquelle il demande une loi qui punisse de mort ceux qui prononceroient le serment de sacré nom d'un Dieu.

Après avoir développé quelques observations, il demande, et la Société arrête l'envoi d'une députation au Comité de Scilut public et à la Convention pour fciire arrêter Magenthies, et dénoncer le système actuel des conspirateurs. »

5® intervention : Contre la denumde de Gouly pour une séance extraordinaire le lendemain.

A la fin de la séance, Gk>uly, représentant de l'île de France, et secrétaire provisoire, propose que Robespierre et Couthon développent « les grandes vérités qu'ils ont à faire connaître au peuple... et s'expliquent nettement sur les complots qui se trament contre la Patrie ». En conséquence, U demande que la Société consacre une séance extraordinaire à cet effet, dès le lendemain. Robespierre et Couthon s'y opposèrent et t la question préalable passa aux applaudissements unanimes » (1).

Relation de Gouly publiée après Thermidor (2).

« Après m'avoir lancé un regard foudroyant qui fut répété par Couthon, placé au bureau à mes côtés, Robespierre s'élança à la tribune pour demander la question préalable et m'invectiver ».

(1) Voir G. Waltkr, éd. définitive, I, 457.

(2) B.N., 8° Ln *'8972. Aucune trace dans les journaux de l'époque.

142. - SÉANCE DU 8 THERMIDOR AN II (26 JUILLET 1794) Contre les factions nouvelles et les députés corrompus

Robespierre qui n'avait pas parlé à la Convention depuis le 24 prairial et qui était également demeuré à l'écart des séances du Comité de salut public (1), était malgré tout averti des menées qui se tramaient contre lui et qu'il dénonçait aux Jacobins depuis deux semaines. Le discours qu'il va prononcer le 8 thermidor constitue à la fois sa réponse et son « testament ».

Aussitôt après la lecture de la correspondance, « de bonne heure », il parait à la tribune où il parle pendant « environ deux heures ». L'Assemblée l'applaudit très vivement (2). Lecointre (de Versailles), puisBarère demandent l'impression du discours contre laquelle s'élève Bourdon (de l'Oise) considérant qu'un examen par les Comités de salut public et de sûreté générale, nxis en cause, s'impose du fait même de son importance. Mais Couthon s'oppose au renvoi. Plus encore, il propose qu'on le diffuse dans toute la République, souhaitant ainsi obliger les députés à se prononcer nettement et les intrigants à se dénoncer. Sa proposition est adoptée (3).

Mais les représentants visés par le discours de Robespierre interviennent successivement. Vadier d'abord, souligne la gravité de l'affaire Catherine Théot (4) qu'il a dévoilée et justifie le Comité de sûreté générale auquel il appartient. Puis Cambon se plaint des accusations portées contre les décrets qu'il a fait voter, notamment celui qui concerne les rentes viagères (5) ; il s'en prend à Robespierre « qui paralyse la volonté de la Convention ».

La discussion « devient bruyante ». Après Billaud-Varenne qui se défend d'avoir éloigné les canonniers de la capitale (6), Fréron demande « le rapport du décret qui autorise les Comités à faire arrêter les membres de la Convention » (7). Il est appuyé par Panis qui insiste pour que la liberté des opinions

(1) Voir A. Mathikz, « Les séances des 4 et 5 thermidor an II aux deux Comités de salut public et de sûreté générale » {A.H.R.F., 1927, p. 193) repris dans Girondins et Montagnards, p. 139-170; et E. Hamel, III, 708-12. Cf. également lettre de Voulland du 9 therm. II, dans Girondins et Montagnards, p. 177-78.

(2) Voir notamment le Sans-culotte, n° 528, p. 2119.

(3) La majorité paraissait encore favorable à Robespierre, mais, comme le remarque Buonarroti (A. Mathiez, « La politique de Robespierre et le 9 thermidor expliqués par Buonarroti » dans Ann. révol., oct.-déc. 1910, repris dans Autour de Robespierre, p. 249-94. Voir p. 274) « on put remarquer une grande incertitude dans l'esprit des députés ». Voir aussi A. Mathiez, « Les divisions dans les comités de gouvernement à la veille du 9 thermidor » {Revue historique, 1915).

(4) Voir rapport de Vadier du 27 prair. II dans Mon., XX, 737-42; et A. Mathiez, Contributions à l'histoire religieuse de la Révolution française (Paris, 1907), p. 96-142; Nouveaux témoignages sur Catherine Théot {Ann. révol., 1919, p. 388-92) repris dans Autour de Robespierre, p. 130-36. Cf. également ci-dessus, no 1.33, p. 504.

(5) Séances des l^r et 2 germ. II. Voir Arch. pari., LXXXVII, à la date : l»' germ., n" 78; 2 germ., n° 40.

(6) Voir Gai Herlaut « Camot et les compagnies de canonniers des sections de Paris au 9 thermidor » {A.H.R.F., 1951, p. 9); et A. Soboul, L€S «ana-cutottes parisiens..., p. 1003.

(7) Il s'agit du décret du 22 prairial, dans lequel cette clause ne figure d'ailleurs pas, mais qui provoqua les craintes des députés. Voir G. Lefebvre, « Sur la loi du 22 prairial an II » {A.H.R.F., 1951, p. 225; repris dans Études sur la Révolution française, p. 67-89. Cf. p. 84-86).

soit respectée et pour que Couthon nomme les six représentants qu'il semble vouloir proscrire. Mais ce dernier déclare « qu'il donne sa démission de membre du Comité de salut public plutôt que d'être soupçonné de prendre part à des mesures d'arrestation contre ses collègues »(1). Robespierre ne consent pas davantage à désigner ceux qu'il suspecte.

Le débat ayant repris sur l'envoi du discours aux communes, Bentabole, Charlier, Amar, Thirion et Bréard s'y opposèrent. La Convention écarta toutes les autres projwsitions par l'ordre du jour et décréta que le discours de Robespierre serait seulement distribué à ses membres.

Discours prononcé par Robespierre, à la Convention nationale, dans la séance du 8 thermidor... trouvé parmi ses papiers par la commission chargée de les examiner (2).

Citoyens, Que d'autres vous tracent des tableaux flatteurs; je viens vous dire des vérités utiles. Je ne viens point réaliser des terreurs ridicules répandues par la perfidie; mais je veux étouffer, s'il est possible, les flambeaux de la discorde par la seule force de la vérité. Je vais dévoiler des abus qui tendent à la ruine de la patrie et que votre probité seule peut

(1) Cf. Gazette historique..., n» 210; AnTudes de la République française, t. IV, n° 238, p. 4.

(2) L'impression fut décidée par un nouveau décret du 30 thermidor an II. « La Commission chargée de l'examen des papiers des conspirateurs, après avoir entendu la lecture et coUationné la copie qu'un de ses membres a faite du discours de Robespierre arrête qu'elle sera livrée à l'impression... Paris 11 fructidor... Signé : Guffroy (président), Lecointre, Clauzel, Calés, Massieu, J. Esprit » (note manuscrite en tête de l'édition de la Sorbonne). Il existe en effet deux éditions in-8» connues de ce discours, l'ime de 44 p. (B.N., 8° Le '^BôO; Arch. nat., AD^ 109; Bibl. Ch. des Députés, coU. Portiez de l'Oise, t. 199, n» 1 et t. 362, n» 18; Bibl. V. de P., n°' 22 518, 601 296, 968 425, 968 766, n» 7), l'autre de 49 pages (Bibl. Sorbonne, HFr 140). Cette dernière comprend deux pages de titre écrite» sur une feuille du manuscrit de Robespierre portant le passage suivant : t toute l'autorité étoit tombée dans quelques mains qui ont voulu la conserver et l'augmenter par la ruine de tout ce qui pouvait réprimer la puissance arbitraire. Je ne conclus pas contre ceux que j'ais nommés; je désire qu'ils se justifient et que nous devenions plus sages ». Elle est constituée par im jeu d'épreuves sur lequel la Commission a reproduit à la main les corrections qui figuraient sur le brouillon de la main de Robespierre. Ce brouillon couvert de ratures et de renvois fut remis, d'après Hamel (III, 720-21 et 733) qui l'a examiné, à la famille Duplay après Thermidor. Voir à ce propos, séance suivante (n° 143). Dans l'édition de la B.N. les corrections ont été imprimées en notes au texte primitif. Nous avons adopté le même procédé, mais nous signalons en même temps les variantes par rapport à l'édition de la Sorbonne (Sorb.)

Le discours du 8 thermidor a été reproduit dans Conservateur décadaire..., t. II, n»» 12 et 13, p. 380-430, puis par Laponîœraye, III, 689; par Bûchez et Roux, t. XXXIII, p. 406-448; dans Choix de rapports, opinions et discours, t. XIX, p. 266-309; dans Mémoires de René Lev.\sseur, t. III, p. 285-352; par Ch. Veixay, p. 379-427; par Aulahd, VI, 246-281. Extraits dans J. Poperen, t. III, p. 181; M. BouLOiSEAU, p. 287 et s. E. Hamel analyse ce discours d'après le manuscrit de Robespierre (III, 720-733) en mettant en italique les passages omis par Courtois. Nous avons sm\i sa méthode.

réprimer (1). Je vais défendre devant vous votre autorité outragée, et la liberté violée. Si je vous dis aussi quelque chose des persécutions dont je suis V objet, vous ne rn en ferez point un crime ; vous n'avez rien de commun avec les tyrans que vous combattez (2). Les cris de l'innocence outragée n'importunent point votre oreille, et vous n'ignorez pas que cette cause ne vous est point étrangère.

Les révolutions qui jusqu'à nous ont changé la face des empires n'ont eu pour objet qu'un changement de dynastie, ou le passage du pouvoir d'un seul à celui de plusieurs (3). La Révolution française est la première qui ait été fondée sur la théorie des droits de l'humanité, et sur les principes de la justice (4). Les autres révolutions n'exigeaient que de l'ambition; la nôtre impose des vertus. L'ignorance et la force

(1) Manque dans l'imprimé, mais relevé dans le manuscrit par Ham£L.

(2) Au lieu de : « Je me défendrai aussi moi-même; vous n'en serez point surpris; vous ne ressemblez point aux tyrans que vous combattez » (Ms., cité par Hamel).

(3) Detix lignes effacées : « Elles ont pris leur source ou dans l'ambition ou dans la lassitude d'une espèce particulière de tyrannie. » (Note orig.)

(4) Suivent deux pages effacées : « Si des ambitions particulières lui ont donné le branle ou hâté son mouvement, elle n'a dû son origine et sa direction qu'à l'amour éclairé et profond de la justice et de la liberté; ce caractère a détenniné à la fois ses moyens et les attaques de ses ennemis. Pour atteindre le but des autres, il ne fallait que courir à la fortune sous les auspices d'une puissance nouvelle; la nôtre, au contraire, exige le sacrifice des intérêts privés à l'intérêt général; elle seule impose la vertu. Les autres étaient terminées par le triomphe d'une faction; la nôtre ne peut l'être que par la victoire de la justice sur toutes les factions; émanée de la justice, elle ne peut se reposer que dans son sein ; elle a pour ennemis tous les vices.

« Les factions sont la coalition des intérêts privés contre le bien général. Le concert des amis de la liberté, les plaintes des opprimés, l'ascendant naturel de la raison, la force de l'opinion publique ne constituent point une faction : ce n'est que le rappel du pouvoir aux principes de la liberté, et les effets naturels du développement de l'esprit public chez un peuple éclairé.

a Ailleurs, l'ignorance et la force ont absorbé les révolutions dans un despotisme nouveau : la nôtre émane de la justice, ne peut se reposer que dans son sein. Tous les efforts des intérêts privés contre le droit du peuple ne peuvent qu'agiter la nation entre deux écueils, les abus de l'ancienne tyrannie, et les systèmes monstrueux qui dénaturaient l'égalité même pour ramener sous son nom la tyrannie.

« La cause de tous nos maux a été dans cette lutte perpétuelle des factions contre l'intérêt public. Celle d'Autriche et celle d'Orléans, toutes deux puissantes, l'une, parce qu'elle régnait au commencement de la Révolution; l'autre, parce qu'elle avait puissamment contribué à la préparer pour régner à son tour, ont arrêté jusqu'ici les destinées de la République. Ajoutez à cela les intrigues de l'Angleterre, coalisée avec la faction d'Orléans, et l'influence des cours étrangères, et vous vous ferez quelque idée des germes de discorde, de corruption vt de dissolution que les ennemis de la liberté ont jetés au milieu de nous. La faction d'Orléans surtout avait acquis une influence d'autant plus grande qu'elle avait arboré la première l'étendard du patriotisme pour renverser la cour, et que kts partisans, cachés sous ce masque, avaient usurpé la confiance des patriotes, »'t s'étaient introduits dans toutes les fonctions publiques. » (Note orig.)

les ont absorbées dans un despotisme nouveau; la nôtre, émanée de la justice, ne peut se reposer que dans son sein. La République, amenée insensiblement par la force des choses et par la lutte des amis de la liberté contre des conspirations toujours renaissantes, s'est glissée pour éiinsi dire à travers toutes les factions ; mais elle a trouvé leur puissance organisée autour d'elle, et tous les moyens d'influence dans leurs mains; aussi n'a-t-elle cessé d'être persécutée dès sa naissance dans la personne de tous les hommes de bonne foi qui combattaient pour elle. C'est que, pour conserver l'avantage de leur position, les chefs des factions et leurs agents ont été obligés de se cacher sous la forme de la République; Précy à Lyon et Brissot à Paris, criaient Vive la République! Tous les conjurés ont même adopté, avec plus d'empressement qu'aucun autre, toutes les formules, tous les mots de ralliement du patriotisme. L'Autrichien, dont le métier était de combattre la révolution; l'Orléanais, dont le rôle étéiit de jouer le patriotisme, se trouvèrent sur la même ligne, et l'un et l'autre ne pouvaient plus être distingués du républicain. Ils ne combattirent pas nos principes, ils les corrompirent; ils ne blasphémèrent point contre la révolution, ils tâchèrent de la déshonorer sous le prétexte de la servir; ils déclamèrent contre les tyrans, et conspirèrent pour la tyrannie; ils louèrent la République, et calomnièrent les républicains (1). Les amis de la liberté cherchent à renverser la puissance des tyrans par la force de la vérité; les tyrans cherchent à détruire les défenseurs de la liberté par la calomnie; ils donnent le nom de tyrannie à l'ascendant même des principes de la vérité. Quand ce système a pu prévaloir, la liberté est perdue; il n'y a de légitime que la perfidie et de criminel que la vertu (2), car il est dans la nature même des choses qu'il existe une influence partout où il y a des hommes rassemblés.

(1) Lignes raturées : « Chaque crise nouvelle excitée par leurs intrigues ténébreuses ne fit que les forcer à adapter leurs moyens de nuire aux circonstances nouvelles, et à décrire un nouveau circuit pour arriver au même but. Voulezvous savoir si les factions existent encore? Demandez-vous si cette multitude d'intrigants dangereux, qui naguère désolaient la République avec autant d'audace que de perfidie, a disparu du sol de la liberté ; demandez-vous si une foule de chefs et d'agents fameux des factions diverses ne \'ivent point encore impunis et même protégés : demandez-vous si le système de contre-révolution, organisé au milieu de nous, pendant plusieurs années, par une politique profonde, a pu être détruit, et quel plan sage est constamment suivi pour le déraciner; demandez- vous si on a cessé un seul instant d'entraver, de corrompre ou de calomnier les mesures que le salut public a commandées; si les patriotes ne sont plus proscrits, calomniés, les fripons ouvertement protégés, les conspirateurs défendus, les principes de la morale pubUque proclamés seulement pour la forme, éludés dans la pratique, faussés dans l'application, et tournés contre ceux seuls qui les professent de bonne foi; demandez- vous enfin si les factions ont fait autre chose que nuancer suivant les circonstances du moment leurs principaux moyens de conspiration, la corruption, la division et surtout la calomnie. » (Note orig.)

(2) Les 21 lignes qui suivent se trouvent sur une feuille sans chifte, écrite de la main de Robespierre, dont le sens ne paraît devoir se rapporter qu'à la page 4 de la copie de son discours, après ces mots : et de criminel que la vertu (Note orig.)

celle de la tyrannie ou celle de la raison. Lorsque celle-ci est proscrite comme un crime, la tyrannie règne; quand les bons citoyens sont condamnés au silence, il faut bien que les scélérats dominent.

Ici j'ai besoin d'épancher mon cœur; vous avez besoin aussi d'entendre la vérité. Ne croyez pas que je vienne ici intenter aucune accusation; un besoin plus pressant m'occupe, et je ne me charge pas des devoirs d'autrui; il est tant de dangers imminents que cet objet n'a plus qu'une importance secondaire. Je viens, s'il est possible, dissiper de cruelles erreurs; je viens étouffer les horribles ferments de discorde dont on veut embraser ce temple de la liberté et la République entière; je viens dévoiler des abus qui tendent à la ruine de la patrie, et que votre probité seule peut réprimer. Si je vous dis aussi quelque chose des persécutions dont je suis l'objet, vous ne m'en ferez pas un crime ; vous n'avez rien de commun avec les tyrans qui me poursuivent : les cris de l'innocence opprimée ne sont point étrangers à vos cœurs; vous ne méprisez point la justice et l'humanité, et vous n'ignorez pas que ces trames ne sont point étrangères à votre cause et à celle de la patrie (1).

Eh! quel est donc le fondement de cet odieux système de terreur et de calomnies? A qui devons-nous être redoutables, ou des ennemis ou des amis de la République? Est-ce aux tyrans et aux fripons qu'il appartient de nous craindre, ou bien aux gens de bien et aux patriotes? Nous redoutables aux patriotes! nous qui les avons arrachés des mains de toutes les factions conjurées contre eux! nous qui tous les jours (2) les disputons pour ainsi dire aux intrigants hypocrites qui osent les opprimer encore! nous qui poursuivons les scélérats qui cherchent à prolonger leurs malheurs en nous trompant par d'inextricables impostures! Nous redoutables à la Convention nationale! Et que sommes-nous sans elle? et qui a défendu la Convention nationale au péril de sa vie? qui s'est dévoué pour sa conservation, quand des factions exécrables conspiraient sa ruine à la face de la France? qui s'est dévoué pour sa gloire, quand les vils suppôts de la tyrannie prêchaient en son nom

(1) Lignes raturées : « Ils cherchent à détruire la liberté en calomniant ses défenseurs, c'est-à-dire les hommes qui veulent fonder l'ordre social sur les principes de la morale publique et de l'égalité, dans le sens raisonnable attaché à ce mot. Ils savent quel est l'empire des principes et de la vérité; ils cherchent à détraire son influence sur le cœur des hommes en la présentant comme l'influence personnelle de ceux qui ont le courage de la dire; ils dorment à cette influence le nom de tyrannie; ils placent toujours les amis de la patrie entre leur devoir et la calomnie; ils accusent d'ambition ceux qu'ils ne peuvent accuser d'aucim crime; s'ils réclament contre l'oppression, on leur répond par de nouveaux outrages; s'ils opposent l'énergie des principes à la persécution, on donne à cette énergie le nom de sédition; l'impression de l'opinion publique indignée est citée comme la preuve de leur ambition. Quand on en est arrivé à ce point, la liberté est perdue. » (Note orig.)

(2) Sorb. : « toujours ».

l'athéisme et l'immoralité; quand tant d'autres gardaient un silence criminel sur les forfaits de leurs complices, et semblaient attendre le signal du carnage pour se baigner dans le sang des représentants du peuple; quand la vertu même se taisait, épouvantée de l'horrible ascendant qu'avait pris le crime audacieux ? Et à qui étment destinés les premiers coups des conjurés? Contre qui Simond conspirait-il au Luxembourg? Quelles étaient les victimes désignées par Chaumette et par Ronsin? Dans quels lieux la bande des assassins devciit-elle marcher d'abord en ouvrant les prisons? Quels sont les objets des calomnies et des attentats des tyrans armés contre la République? N'y a-t-il aucun poignard pour nous dans les cargaisons que l'Angleterre envoie à ses complices en France et à Paris? C'est nous qu'on assassine, et c'est nous qu'on peint redoutables! Et quels sont donc ces grands actes de sévérité qu'on nous reproche? Quelles ont été les victimes? Hébert, Ronsin, Chabot, Danton, Delacroix, Fabre d'Églantine, et quelques autres complices. Elst-ce leur punition qu'on nous reproche? Aucun n'oserait les défendre. Meiis, si nous n'avons fait que dénoncer des monstres dont la mort a sauvé la Convention nationale et la République, qui peut craindre nos principes, qui peut nous accuser d'avance d'injustice et de tyrannie, si ce n'est ceux qui leur ressemblent? Non, nous n'avons pas été trop sévères : j'en atteste la République, qui respire! j'en atteste la Représentation nationale environnée du respect dû à la représentation d'un grand peuple! j'en atteste les patriotes qui gémissent encore dans les cachots que les scélérats leur ont ouverts! j'en atteste les nouveaux crimes des ennemis de notre liberté, et la coupable persévérance des tyrans ligués contre nous! On parle de notre rigueur, et la patrie nous reproche notre faiblesse.

E^t-ce nous qui avons plongé dans les cachots les patriotes, et porté la terreur dans toutes les conditions? Ce sont les monstres qui nous ont accusés. Elst-ce nous qui, oubliant les crimes de l'aristocratie et protégeant les traîtres, avons déclaré la guerre aux citoyens paisibles, érigé en crimes ou des préjugés incurables, ou des choses indifférentes, pour trouver partout des coupables, et rendre la Révolution redoutable au peuple même? Ce sont les monstres que nous avons accusés. Est-ce nous qui, recherchant des opinions anciennes, fruit de l'obsession des traîtres, avons promené le glaive sur la plus grande partie de la Convention nationale, demandions dans les Sociétés populaires la tête de six cents représentants du peuple? Ce sont les monstres que nous avons accusés. Aurmt-on déjà oublié que nous nous sommes jetés entre eux et leurs perfides adversaires dans un temps où l'on... (1).

Vous connaissez la marche de vos ennemis. Ils ont attaqué la Convention nationale en masse; ce projet a échoué. Ils ont attaqué le

(1) D existe ici, dans le manuscrit, une lacune qui laisse cette phrase imparfaite. (Note orig.)

Comité de salut public; ce projet a échoué (1). Depuis quelque temps, ils déclarent la guerre à certains membres du Comité de salut public; ils semblent ne prétendre qu'à accabler un seul homme; ils marchent toujours au même but. Que les tyrans de l'Europe osent proscrire un représentant du peuple français, c'est sans doute l'excès de l'insolence; mais que les Français qui se disent républicains travaillent à exécuter l'arrêt de mort prononcé par les tyrans, c'est l'excès du scandale et de l'opprobre (2)! Est-il vrai qu'on ait colporté des listes odieuses, où l'on désignait pour victimes un certain nombre de membres de la Convention, et qu'on prétendait être l'ouvrage du Comité de salut public, et ensuite le mien? Est-il vrai qu'on ait osé supposer des séances du Comité, des arrêtés rigoureux qui n'ont jamais existé, des arrestations non moins chimériques? Est-il vrai qu'on ait cherché à persuader à un certain nombre de représentants irréprochables que leur perte était résolue? à tous ceux qui par quelque erreur avaient payé un tribut inévitable à la fatalité des circonstances et à la faiblesse humaine, qu'ils étaient voués au sort des conjurés? Est-il vrai que l'imposture ait été répandue avec tant d'art et d'audace qu'un grand nombre de membres n'osaient plus habiter la nuit leur domicile? Oui, les faits sont constants et les preuves de ces deux manœuvres sont au Comité de salut public. Vous pourriez nous en révéler beaucoup d'autres, vous, députés revenus d'une mission dans les départements; vous, suppléants appelés aux fonctions de représentants du peuple, vous pourriez nous dire ce que l'intrigue a fait pour vous tromper, pour vous aigrir, pour vous entraîner dans une coalition funeste (3)! Que disait-on, que faisait-on dans ces coteries suspectes, dans ces rassemblements nocturnes, dans ces repas où la perfidie distribuait aux convives les poisons de la haine et de la calomnie? Que voulaient-ils, les auteurs de ces machinations? Etait-ce le salut de la patrie, la dignité et l'union de la Convention nationale? Qui étaient-ils (4)? Quels faits justifient l'horrible idée qu'on a voulu donner de nous? Quels hommes avaient été accusés par les Comités,

(1) Phrase omise dans Sorb.

(2) Lignes raturées : « Naguère, on accusait le Comité de salut public de vouloir usurper l'autorité de la Convention, on l'accusait de vouloir anéantir la représentation nationale. Rappelez-vous quels moyens odieux, quels lâches artifices furent épuisés pour accréditer cette funeste idée. » (Note orig.)

(3) Lignes raturées : « Vous pourriez nous le dire, vous tous hommes probes, à qui on a fait la proposition formelle de vous liguer contre le Comité de salut public. » (Note orig.)

(4) Lignes raturées : « Étaient-ce ceux dont la conscience était paisible? Étaient-ce ces hommes dont la France estime le plus la probité, la franchise et le dévouement? Quels crimes faisaient jadis les conjurés que vous avez frappés? Ils s'agitaient, ils calomniaient, ils caressaient bassement tous leurs collègues, en qui ils ne voyaient déjà plus que des juges; ils prophétisaient eux-mêmes leur punition et faisaient retentir ces voûtes sacrées de leurs sinistres prédictions. » (Note orig.)

si ce n'est les Chaumette, les Hébert, les Danton, les Chabot, les Delacroix? Est-ce donc la mémoire des conjurés qu'on veut défendre? Est-ce la mort des conjurés qu'on veut venger (1)? Si l'on nous accuse d'avoir dénoncé quelques traîtres, qu'on accuse donc la Convention qui les a accusés; qu'on accuse la justice qui les a frappés; qu'on accuse le peuple qui a applaudi à leur châtiment. Quel est celui qui attente à la représentation nationale, de celui qui poursuit ses ennemis, ou de celui qui les protège ? Et depuis quand la punition du crime épouvantet-elle la vertu?

Telle est cependant la base de ces projets de dictature et d'attentats contre la liberté nationale, imputés d'abord au Comité de salut public en général. Par quelle fatalité cette grande accusation a-t-elle été transportée tout à coup sur la tête d'un seul de ses membres? Etrange projet d'un homme, d'engager la Convention nationale à s'égorger elle-même en détail de ses propres meiins pour lui frayer le chemin du pouvoir absolu! Que d'autres aperçoivent le côté ridicule de ces inculpations ; c'est à moi de n'en voir que l'atrocité. Vous rendrez au moins compte (2) à l'opinion publique de votre affreuse persévérance à poursuivre le projet d'égorger tous les amis de la patrie, monstres qui cherchez à me ravir l'estime de la Convention nationale, le prix le plus glorieux des travaux d'un mortel, que je n'ai ni usurpé, ni surpris, mais que j'ai été forcé de conquérir! Paraître un objet de terreur aux yeux de ce qu'on révère et de ce qu'on aime, c'est pour un homme sensible et probe le plus affreux des supplices; le lui faire subir, c'est le plus grand des forfaits. Mais j'appelle toute votre indignation sur les manœuvres atroces employées pour étayer ces extravagantes calomnies.

Partout les actes d'oppression avaient été multipliés pour étendre le système de terreur et de calomnie; des agents impurs prodiguaient les arrestations injustes; des projets de finance destructeurs menaçaient toutes les fortunes modiques, et portaient le désespoir dans une multitude innombrable de familles attachées à la Révolution; on épouvantait les nobles et les prêtres par des motions concertées; les paiements des créanciers de l'État et des fonctionnaires publics étaient suspendus; on surprenait au Comité de salut public un arrêté qui renouvelait les poursuites contre les membres de la Commune du 10 août, sous le prétexte d'une reddition des comptes. Au sem de la Convention on prétendait que la Montagne était menacée, parce que

(1) Lignes raturées : « Il est bon de remarquer que, depuis leur punition, les Comités qui les ont dénoncés, loin d'être agresseurs, ont toujours été sur la défensive. Depuis quand est-ce donc la punition du crime qui épouvante la vertu? Est-ce attenter à la représentation nationale que de lui nommer les ennemis de la patrie et les siens? » (Xote orig.)

(2) Le mot souligné ne se trouve pas dans le manuscrit; il paraît avoir été oublié. (Note orig.)

quelques membres siégeant en cette partie de la salle se croyaient en danger; et, pour intéresser à la même cause la Convention nationale tout entière, on réveillait subitement l'affaire des soixante-treize députés détenus, et l'on m'imputait tous ces événements, qui m'étaient absolument étrangers; on disait que je voulais immoler la Montagne; on disait que je voulais perdre l'autre portion de la Convention nationale; on me peignait ici comme le persécuteur des soixante-deux (1) députés détenus; là on m'accusait de les défendre; on disait que je soutenais le Marais (c'était l'expression de mes calomniateurs). Il est à remarquer que le plus puissant argument qu'ait employé la faction hébertiste, pour prouver que j'étais modéré, était l'opposition que j'avais apportée à la proscription d'une grande partie de la Convention nationale, et particulièrement mon opinion sur la proposition de décréter d'accusation les soixante-deux (2) détenus sans un rapport préalable.

Ah! certes, lorsqu'au risque de blesser l'opinion publique, ne consultant que les intérêts sacrés de la patrie, j'arrachais seul à une décision précipitée ceux dont les opinions m'auraient conduit à l'échafaud, si elles avaient triomphé; quand (3), dans d'autres occasions, je m'exposais à toutes les fureurs d'une faction hypocrite pour réclamer les principes de la stricte équité envers ceux qui m'avaient jugé avec plus de précipitation, j'étais loin sans doute de penser que l'on dût me tenir compte d'une pareille conduite; j'aurais trop mal présumé d'un pays où elle aurait été remarquée, et où l'on aurait donné des noms pompeux aux devoirs les plus indispensables de la probité; mais j'étais encore plus loin de penser qu'un jour on m'accuserait d'être le bourreau de ceux envers qui je les ai remplis, et l'ennemi de la représentation nationale, que j'avais servie avec dévoûment; je m'attendais bien moins encore qu'on m'accuserait à la fois de vouloir la défendre et de vouloir l'égorger! Quoi qu'il en soit, rien ne pourra jamais changer ni mes sentiments ni mes principes. A l'égard des députés détenus, je déclare que, loin d'avoir eu aucune part au décret qui les concerne, je l'ai trouvé au moins très extraordinaire dans les circonstances; que je ne me suis occupé d'eux en aucune manière depuis le moment où j'ai fait envers eux tout ce que ma conscience m'a dicté. A l'égard des autres, je me suis expliqué sur quelques-uns avec franchise; j'ai cru remplir mon devoir. Le reste est un tissu d'impostures atroces. Quant à la Convention nationale, mon premier devoir, comme mon premier penchant, est un respect sans bornes pour elle. Sans vouloir absoudre le crime, sans vouloir justifier en elles-mêmes les erreurs funestes de plusieurs, sans vouloir ternir la gloire des défenseurs énergiques de la liberté, ni affaiblir l'illusion d'un nom sacré

(1) Sorb. : « soixante-treize ».

(2) Sorb. : « soixante-treize ».

(8) Sorb. : « lorsque ».

dans les annales de la Révolution, je dis que tous les représentants du peuple dont le cœur est pur doivent reprendre la confiance et la dignité qui leur convient. Je ne connais que deux partis, celui des bons et celui des mauvais citoyens; que (I) le patriotisme n'est point une affaire de parti, mais une affaire de cœur; qu'il ne consiste ni dans l'insolence, ni dans une fougue passagère qui ne respecte ni les principes, ni le bon sens, ni la morale; encore moins dans le dévoûment aux intérêts d'une faction. Le cœur flétri par l'expérience de tant de trahisons, je crois à la nécessité d'appeler surtout la probité et tous les sentiments généreux au secours de la République, Je sais que, partout où l'on rencontre un homme de bien, en quelque lieu qu'il soit assis, il faut lui tendre la main et le serrer contre son cœur. Je croîs à des circonstances fatales dans la Révolution, qui n'ont rien de commun avec les desseins criminels; je crois à la détestable influence de l'intrigue, et surtout à la puissance smistre de la calomnie. Je vois le monde peuplé de dupes et de fripons; mais le nombre des fripons est le plus petit; ce sont eux qu'il faut punir des crimes et des malheurs du monde. Je n'imputerai donc p>oint les forfaits de Brissot et de la Gironde aux hommes de bonne foi qu'ils ont trompés quelquefois (2), je n'imputerai point à tous ceux qui crurent à Danton les crimes de

(1) Ce CMC, n'est pas reproduit par Hamkl, III, 724. Sorb. : « Je sais que ».

(2) Lignes raturées : « Je les imputerai à ces personnages dangereux, et même à d'autres fripons qui, en combattant quelquefois contre eux avec les ennemis de la liberté, rendaient quelquefois la bonne cause douteuse aux yeux des hommes placés dans un point de vue moins avantageux pour la discerner. » (Les tirades suivantes, jusqu'à ces mots inclusivement : la corruption qu'ils avaient établie, sont extraites d'un livret de Robespierre écrit au crayon, et qui n'ont pas été lues à la tribune : nous avons cru devoir les adapter à cet endroit de lignes raturées). «J'en accuse la faiblesse humaine et ce fatal ascendant de l'intrigue contre la vérité lorsqu'elle plaide contre elle dans les ténèbres et au tribunal de l'amour-propre ; j'en accuse les hommes f>ervers que je démasquerai; j'en accuse tme horde de fripons qui ont usurpé une confiance funeste sous le nom de commis du Comité de sûreté générale. Les commis de sûreté générale sont une puissance, et ime puissance supérieure par ses funestes influences au Comité même. Je les ai dénoncés depuis longtemps au Comité de salut public et à celui qui les emploie, qui est convenu du mal sans oser appliquer le remède : je les dénonce aujourd'hui à la Convention, ces funestes artisans de discorde, qui trahissent à la fois le Comité qui les emploie et la patrie, qui déshonorent la Révolution, compromettent la gloire de la Convention nationale, protecteurs impudents du crime et oppresseurs hj'pocrites de la vertu. C'est en vain qu'on voudrait environner des fripons d'un prestige religieux; je ne partage pas cette superstition, et je veux briser les ressorts d'une surveillance corrompue qui va contre son but, pour la rattacher à des principes purs et salutaires. J'ai un double titre pour oser remplir ce devoir, puisqu'il faut aujourd'hui de l'audace pour oser attaquer des scélérats subalternes : l'intérêt de la patrie et mon propre honneur. Ce sont ces hommes qui réalisent cet affreux système de calonmier et de poursuivre tous les patriotes suspects de probité, en même temps qu'ils protègent leurs pareils, et qu'ils justifient leurs crimes par ce mot, qui est le cri de ralliement de tous les ennemis de la patrie : Cest Robespierre qui Va ordonné. C'était aussi le langage de tous les complices d'Hébert, dont je demande en vain

ce conspirateur; je n'imputerai point ceux d'Hébert aux citoyens dont le patriotisme sincère fut entraîné quelquefois au-delà des exactes limites de la raison. Les conspirateurs ne seraient point des conspirateurs, s'ils n'avaient l'art de dissimuler assez habilement pour usurper pendant quelque temps la confiance des gens de bien; mais il est des signes certains auxquels on peut discerner les dupes des complices, et l'erreur du crime. Qui fera donc cette distinction? Le bon sens et la justice. Ah! combien le bon sens et la justice sont nécessaires dans les affaires humaines! Les hommes pervers nous appellent des hommes de sang, parce que nous avons fait la guerre aux oppresseurs du monde; nous serions donc humains si nous (1) étions réunis à leur ligue sacrilège pour égorger le peuple et pour perdre la patrie ! Au reste, s'il est des conspirateurs privilégiés, s'il est des ennemis inviolables de la République, je consens à m'imposer sur leur compte un éternel silence. J'ai rempli ma tâche (2) (je ne me charge point de remplir les devoirs d'autrui, un soin plus pressant m'agite en ce moment); il s'agit de sauver la morale publique et les principes conservateurs de la liberté, il s'agit d'arracher à l'oppression tous les amis généreux de la patrie.

la punition. Eh! qu'importe, comme on l'a dit, qu'ils aient quelquefois dénoncé et arrêté des aristocrates prononcés, s'ils vendent aux autres l'impunité, et s'ils se font de ces services faciles un titre pour trahir et pour opprimer ? Que m'importe qu'ils poursuivent l'aristocratie, s'ils assassinent le patriotisme et la vertu afin qu'il ne reste plus sur la terre que des fripons et leurs protecteurs? Que dis-je! les fripons ne sont-ils pas une espèce d'aristocratie? Tout aristocrate est corrompu, et tout homme corrompu est aristocrate. Mais cherchez sous ce masque de patriotisme, vous y trouverez des nobles, des émigrés, peut-être des hommes qui, après avoir professé ouvertement le royalisme pendant plusieurs années, se sont fait attacher au Comité de sûreté générale, comme jadis les prostituées à l'Opéra, pour exercer leur métier impunément, et se venger patriotiquement sur les patriotes de la puissance et des succès de la République.

« Amar et Jagot, s'étant emparés de la police, ont plus d'influence seuls que tous les membres du Comité de sûreté générale; leur puissance s'appuie encore sur cette armée de commis dont ils sont les patrons et les généraux; ce sont ceux qui sont les principaux artisans du système de division et de calomnie. Il existe une correspondance d'intrigues entre eux et certains membres du Comité de salut public, et les autres ennemis du gouvernement républicain ou de la morale publique, car c'est la même chose; aussi ceux qui nous font la guerre sont-ils les apôtres de l'athéisme et de l'immoralité. Une circonstance remarquable et décisive, c'est que les persécutions ont été renouvelées avec une nouvelle chaleur après la célébration de la fête de l'Être suprême.

« Nos ennemis ont senti la nécessité de réparer cette défaite décisive à force de crimes, et de ressusciter à quelque prix que ce fût la corruption qu'ils avaient établie. » (Note origin.) Voir ce livret de Robespierre aux Arch. nat., F^ 4486. Extraits dans H. Welschinger, Le roman de Dumouriez, Paris, 1890, in-12, p. 71-126.

(1) Sorh. : « Si nous nous étions ».

(2) Les mots entre parenthèses ont déjà été lus page 4 et se trouvent répétés en ces deux endroits dans le manuscrit. (Note orig.)

Ce sont eux qu'on accuse d'attenter à la représentation nationale! Et où chercheraient-ils un autre appui? Après avoir combattu tous vos ennemis, après s'être dévoués à la fureur de toutes les factions pour défendre et votre existence et votre dignité, où chercheraient-ils un asile, s'ils ne le trouvaient pas dans votre sein?

Ils aspirent, dit-on, au pouvoir suprême; ils l'exercent déjà... La Convention nationale n'existe donc pas! Le peuple français est donc anéanti! Stupides calomniateurs! Vous êtes-vous aperçus que vos ridicules déclamations ne sont pas une injure faite à un individu, mais à une nation invincible, qui dompte et qui punit les rois? Pour moi, j'aurais une répugnance extrême à me défendre personnellement devant vous contre la plus lâche de toutes les (I) tyrannies, si vous n'étiez pas convaincus que vous êtes les véritables objets des attaques de tous les ennemis de la République. Eh! que suis-je pour mériter leurs persécutions, si elles n'entraient dans le système général de leur conspiration (2) contre la Convention nationale? N'avez-vous pas remarqué que, pour vous isoler de la nation, ils ont publié à la face de l'univers que vous étiez des dictateurs régnant par la terreur, et désavoués par le vœu tacite des Français? N'ont-ils pas appelé nos armées les hordes conventionnelles? la Révolution française, le Jacobinisme? Et, lorsqu'ils affectent de donner à un faible individu en butte aux outrages de toutes les factions une importance gigantesque et ridicule, quel peut être leur but, si ce n'est de vous diviser, de vous avilir en niant votre existence même, semblables à l'impie qui nie l'existence de la Divinité qu'il redoute?

Cependant ce mot de dictature a des effets magiques; il flétrit la liberté; il avilit le gouvernement, il détruit la République; il dégrade toutes les institutions révolutionnaires, qu'on présente comme l'ouvrage d'un seul homme; il rend odieuse la justice nationale, qu'il présente comme instituée par l'ambition d'un seul homme; il dirige sur ce point toutes les haines et tous les poignards du fanatisme et de l'aristocratie.

Quel terrible usage les ennemis de la République ont fait du seul nom d'une magistrature romaine! Et si leur érudition nous est si fatale, que sera-ce de leurs trésors et de leurs intrigues? Je ne parle point de leurs armées; mais qu'il me soit permis de renvoyer au duc d'York et à tous les écrivains royaux les patentes de cette dignité ridicule, qu'ils m'ont expédiée les premiers. Il y a trop d'insolence à des rois, qui ne sont pas sûrs de conserver leurs couronnes, de s'arroger le droit d'en distribuer à d'autres! Je conçois qu'un prince ridicule, que cette espèce d'animaux immondes et sacrés qu'on appelle encore rois, puissent se complaire dans leur bassesse et s'honorer de leur

(1) Hamel : « la plus lâche des tyrannies ».

(2) Hamel : « de conspiration ».

ignominie; je conçois que le fils de Georges, par exemple, puisse avoir regret à ce sceptre français qu'on le soupçonne violemment d'avoir convoité, et je plains sincèrement ce moderne Tantale. J'avouerai même à la honte, non de ma patrie, mais des traitres qu'elle a punis, que j'ai vu d'indignes mandataires du peuple qui auraient échangé ce titre glorieux pour celui de valet de chambre de Georges ou de d'Orléans. Mais qu'un représentant du peuple qui sent la dignité de ce caractère sacré, qu'un citoyen français digne de ce nom puisse abaisser ses vœux jusqu'aux grandeurs coupables et ridicules qu'il a contribué à foudroyer, qu'il se soumette à la dégradation civique pour descendre à l'infamie du trône, c'est ce qui ne paraîtra vraisemblable qu'à ces êtres pervers qui n'ont pas même le droit de croire à la vertu! Que dis-je, vertu! C'est une passion naturelle, sans doute; mais comment la connaîtraient-elles, ces âmes vénales qui ne s'ouvrirent jamais qu'à des passions lâches et féroces; ces misérables intrigants qui ne lièrent jamais le patriotisme à aucune idée morale, qui marchèrent dans la Révolution à la suite de quelque personnage important et ambitieux, de je ne sais quel prince méprisé, comme jadis nos laquais sur les pas de leurs maîtres? Mais elle existe, je vous en atteste, âmes sensibles et pures; elle existe, cette passion tendre, impérieuse et irrésistible, tourment et délice des cœurs magnanimes; cette horreur profonde de la tyrannie, ce zèle compatissant pour les opprimés, cet amour sacré de la patrie, cet amour plus sublime et plus saint de l'humanité, sans lequel une grande révolution n'est qu'un crime éclatant qui détruit un autre crime; elle existe, cette ambition généreuse de fonder sur la terre la première République du monde. Cet égoïsme des hommes non dégradés, qui trouve une volupté céleste dans le calme d'une conscience pure et dans le spectacle ravissant du bonheur public, vous le sentez en ce moment qui brûle dans vos âmes; je le sens dans la mienne. Mais comment nos vils calomniateurs la devineraient-ils? Comment l'aveugle-né aurait-il l'idée de la lumière? La nature leur a refusé une âme; ils ont quelque droit de douter, non seulement de l'immortalité de l'âme, mais de son existence (1).

Ils m'appellent tyran... Si je l'étais, ils ramperaient à mes pieds, je les gorgerais d'or, je leur assurerais le droit de commettre tous les crimes, et ils seraient reconnaissants. Si je l'étais, les rois que nous avons vaincus, loin de me dénoncer (quel tendre intérêt ils prennent à notre liberté!) me prêteraient leur coupable appui; je transigerais avec eux. Dans leur détresse, qu'attendent-ils, si ce n'est le secours d'une faction protégée par eux, qui leur vende la gloire

(1) Lignes raturées : « Quant à l'existence de la Divinité, ils en fournissent eux-mêmes un argument irrésistible : ce sont leurs propres crimes. » (Note orig.)

et la liberté de notre pays? (1) On arrive à la tyrannie par le secours des fripons; où courent ceux qui les combattent? Au tombeau et à l'immortalité. Quel est le tyran qui me protège? Quelle est la faction à qui j'appartiens? C'est vous-mêmes. Quelle est cette faction qui depuis le commencement de la Révolution a terrassé les factions, a fait disparaître tant de trmtres accrédités? C'est vous, c'est le peuple, ce sont les principes. Voilà la faction à laquelle je suis voué, et contre laquelle tous les crimes sont ligués.

C'est vous qu'on persécute, c'est la patrie, ce sont tous les amis de la patrie. Je me défends encore. Combien d'autres ont été opprimés dans les ténèbres? Qui osera jamais servir la patrie, quand je suis obligé ici de répondre à de telles calomnies? Ils citent comme la preuve d'un dessein ambitieux les effets les plus naturels du civisme et de la liberté; l'influence morale des anciens athlètes de la Révolution est aujourd'hui assimilée par eux à la tyrannie. Vous êtes vousmêmes les plus lâches de tous les tyrans, vous qui calomniez la puissance de la vérité ! Que prétendez-vous, vous qui voulez que la vérité soit sans force dans la bouche des représentants du peuple français? La vérité, sans doute, a sa puissance, elle a sa colère, son despotisme; elle a des accents touchants, terribles, qui retentissent avec force dans les cœurs purs comme dans les consciences coupables, et qu'il n'est pas plus donné au mensonge d'imiter qu'à Salomé d'imiter les foudres du ciel; mais accusez-en la nature, accusez-en le peuple, qui la veut et qui l'aime (2).

Il y a deux puissances sur la terre, celle de la raison et celle de la tyrannie; partout où l'une domme, l'autre en est bannie. Ceux qui dénoncent comme un crime la force morale de la raison cherchent donc à rappeler la tyrannie. Si vous ne voulez pas que les défenseurs des principes obtiennent quelque influence dans cette lutte difficile de la liberté contre l'intrigue, vous voulez donc que la victoire demeure à l'intrigue (3). Si les représentants du peuple qui défendent sa cause ne peuvent pas obtenir impunément son estime, quelle sera la conséquence de ce système, si ce n'est qu'il n'est plus permis de servir le

(1) Lignes raturées : « Qui suis-je? un esclave de la patrie, un martyr vivant de la République, la victime et le fléau du crime. Tous les fripons m'outragent : les actions les plus indifférentes sont pour moi des crimes : il suffit de me connaître pour être calomnié; on pardonne aux autres leurs forfaits. On me fait un crime de mon zèle pour la patrie. Otez-moi ma conscience, je suis le plus malheureux de tous les hommes. » Plusieurs de ces pensées, exprimées dans les mêmes termes se retrouvent plus loin dans le texte à la page 19. (Note orig.) (Cf. ci-après, p. 556).

(2) Lignes raturées : « Sans elle quel obstacle s'opposait au triomphe de l'imposture et d- l'intrigue? » (Note orig.)

(3) Lignes raiurtes : « Plus le peuple est éclairé et juste, plus la justice et les principes ont d'empire sur lui, et plus ceux qui les défendent obtiennent cette sorte de confiance attachée à la probité; ceux qui s'indignent de cette confiance veulent la donner. » (Note orig.)

peuple, que la République est proscrite et la tyrannie rétablie? Et quelle tyrannie plus odieuse que celle qui punit le peuple dans la personne de ses défenseurs? Car la chose la plus libre qui soit dans le monde, même sous le règne du despotisme, n'est-ce pas l'amitié? Mais vous, qui nous en faites un crime, en êtes-vous jaloux? Non, vous ne prisez que l'or et les biens périssables que les tyrans prodiguent à ceux qui les servent. Vous les servez, vous qui corrompez la morale publique et protégez tous les crimes; la garantie des conspirateurs est dans l'oubli des principes et dans la corruption; celle des défenseurs de la liberté est dans la conscience publique. Vous les servez, vous qui, toujours en deçà ou delà de la vérité, prêchez tout à tour la perfide modération de l'aristocratie, et tantôt la fureur des faux démocrates. Vous les servez, prédicateurs obstinés de l'athéisme et du vice. Vous voulez détruire la représentation, vous qui la dégradez par votre conduite ou qui la troublez par vos intrigues. Lequel est le plus coupable, de celui qui attente à sa sûreté par la violence, ou de celui qui attente à sa justice par la séduction et par la perfidie? La tromper, c'est la trahir ; la pousser à des actes contraires à ses intentions et à ses principes, c'est tendre à sa destruction; car sa puissance est fondée sur la vertu même et sur la confiance nationale. Nous la chérissons, nous qui, après avoir combattu pour sa sûreté physique, défendons aujourd'hui sa gloire et ses principes! Est-ce ainsi que l'on marche au despotisme? Mais quelle dérision cruelle d'ériger en despotes des citoyens toujours proscrits! Et que sont autre chose ceux qui ont constamment défendu les intérêts de leur pays? La République a triomphé, jamais ses défenseurs. Qui suis-je, moi qu'on accuse? Un esclave de la liberté, un martyr vivant de la République, la victime autant que l'ennemi du crime. Tous les fripons m'outragent; les actions les plus indifférentes, les plus légitimes de la part des autres, sont des crimes pour moi. Un homme est calomnié dès qu'il me connaît. On pardonne à d'autres leurs forfaits; on me fait un crime de mon zèle. Otez-moi ma conscience, je suis le plus malheureux de tous les hommes; je ne jouis pas même des droits du citoyen. Que dis-je? il ne m'est pas même permis de remplir les devoirs d'un représentant du peuple.

C'est ici que je dois laisser échapper la vérité et dévoiler les véritables plaies de la République. Les affaires publiques reprennent une marche perfide et alarmante; le système combiné des Hébert et des Fabre d'Eglantine est poursuivi maintenant avec une audace inouïe; les contre-révolutionnaires sont protégés; ceux qui déshonorent la Révolution avec les formes de l'hébertisme le font ouvertement; les autres, avec plus de réserve. Le patriotisme et la liberté sont proscrits par les uns et par les autres. On veut détruire le gouvernement révolutionnaire pour immoler la patrie aux scélérats qui la déchirent, et on marche à ce but odieux par deux routes différentes : ici, on calomnie ouvertement les institutions révolutionnaires; là, on cherche

à les rendre odieuses par des excès; on tourmente les hommes nuls ou paisibles; on plonge chaque jour les patriotes dans les cachots, et l'on favorise l'aristocratie de tout son pouvoir; c'est là ce qu'on appelle indulgence, humanité. Est-ce là le gouvernement révolutionnaire que nous avons institué et défendu? Non, ce gouvernement est la marche rapide et sûre de la justice, c'est la foudre lancée par la main de la liberté contre le crime; ce n'est pas le despotisme des fripons et de l'aristocratie; ce n'est pas l'indépendance du crime, de toutes les lois divines et humaines. Sans le gouvernement révolutionnaire, la République ne peut s'affermir, et les factions l'étoufferont dans son berceau; mais, s'il tombe en des mains perfides, il devient lui-même l'instrument de la contre-révolution. Or, on cherche à le dénaturer pour le détruire. Ceux qui le calomnient et ceux qui le compromettent par des actes d'oppression sont les mêmes hommes. Je ne développerai point toutes les causes de ces abus; mais je vous en indiquerai une seule, qui suffira pour vous expliquer tous ces funestes effets : elle existe dans l'excessive perversité des agents subalternes d'une autorité respectable constituée dans votre sein. Il est dans ce Comité (1) des hommes dont il est impossible de ne pas chérir et respecter les vertus civiques; c'est une raison de plus de détruire un abus qui s'est commis à leur insu, et qu'ils seront les premiers à combattre. En vain une funeste politique prétendrait-elle environner les agents dont je parle d'un certain prestige superstitieux; je ne sais pas respecter des fripons; j'adopte bien moins encore cette maxime royale, qu'il est utile de les employer; les armes de la liberté ne doivent être touchées que par des mciins pures; épurons la surveillance nationale au lieu d'en pallier (2) les vices. La vérité n'est un écueil que pour les gouvernements corrompus; elle est l'appui du nôtre. Pour moi, je frémis quand je songe que des ennemis de la Révolution, que d'anciens professeurs de royalisme, que des ex-nobles, des émigrés peut-être, se sont tout à coup faits révolutionnaires et transformés en commis du Comité de sûreté générale pour se venger sur les amis de la patrie de la naissance et des succès de la République. Il serait assez étrange que nous eussions la bonté de payer des espions de Londres ou de Vienne pour nous aider à faire la police de la République. Or, je ne doute pas que ce cas-là ne soit souvent arrivé. Ce n'est pas que ces gens-là ne se soient fait des titres de patriotisme en arrêtant des aristocrates prononcés; qu'importe à l'étranger de sacrifier quelques Français coupables envers leur patrie, pourvu qu'ils immolent les patriotes et détruisent la République?

A ces puissants motifs, qui m'aveiient déjà déterminé à dénoncer ces hommes, mais inutilement, j'en joins un autre, qui tient à la trame

(1) Il s'agit du Comité de sûreté générale.

(2) Hamel (III, 726) : « A' empailler les vices ». C'est une erreur évidente qui est corrigée dans Sorb.

que j'avais commencé à développer. Nous sommes instruits qu'ils sont payés par les ennemis de la Révolution pour déshonorer le gouvernement révolutionnaire en lui-même et pour calomnier les représentants du peuple dont les tyrans ont ordonné la perte. Par exemple, quand les victimes de leur perversité se plaignent, ils s'excusent en leur disant : C'est Robespierre qui le veut; nous ne pouvons pas nous en dispenser. Les infâmes disciples d'Hébert tenaient jadis le même langage dans le temps où je les dénonçais; ils se disaient mes amis; ensuite, ils m'ont déclaré convaincu de modérantisme ; c'est encore la même espèce de contre-révolutionnaires qui persécute le patriotisme. Jusqu'à quand l'honneur des citoyens et la dignité de la Convention seront-ils à la merci de ces hommes-là? Mais le trait que je viens de citer n'est qu'une branche du système de persécution plus vaste dont je suis l'objet. En développant cette accusation de dictature mise à l'ordre du jour par les tyrans, on s'est attaché à me charger de toutes leurs iniquités, de tous les torts de la fortune ou de toutes les rigueurs commandées par le salut de la patrie (1). On disait aux nobles : C'est lui seul qui vous a proscrits; on disait en même temps aux patriotes : // veut sauver les nobles; on disait aux prêtres : C'est lui seul qui vous poursuit; sans lui vous seriez paisibles et triomphants; on disait aux fanatiques : C'est lui qui détruit la religion; on disait aux patriotes persécutés : C'est lui qui l'a ordonné ou qui ne veut pas l'empêcher. On me renvoyait toutes les plaintes dont je ne pouvais faire cesser les causes, en disant : Votre sort dépend de lui seul. Des hommes apostés dans les lieux publics propageaient chaque jour ce système; il y en avait dans le lieu des séances du Tribunal révolutionnaire, dans les lieux où les ennemis de la patrie expient leurs forfaits; ils disaient : Voilà des malheureux condamnés; qui est-ce qui en est la cause? Robespierre. On s'est attaché particulièrement à prouver que le Tribunal révolutionnaire était un tribunal de sang, créé par moi seul, et que je maîtrisais absolument pour faire égorger tous les gens de bien et même tous les fripons, car on voulait me susciter des ennemis de tous les genres. Ce cri retentissait dans toutes les prisons; ce plan de proscription était exécuté à la fois dans tous les départements par les émissaires de la tyrannie. Ce n'est pas tout; on a proposé dans ces derniers temps des projets de finance qui m'ont paru calculés pour désoler

(1) Lignes raturées : « La liberté publique est violée, quand les ennemis du peuple français peuvent réduire ses représentants à l'impuissance de défendre ses intérêts; or je déclare en votre présence que je me suis vu réduit à cette impuissance; je déclare que je me suis vu forcé depuis quelque temps à abandonner les fonctions que la Convention nationale m'avait confiées. Je demande que chacun de mes collègues se rende compte à lui-même de la manière dont il serait affecté, si le gouvernement se liguait avec tous les ennemis de la Révolution pour le rendre seul responsable de tous les crimes et de toutes les erreurs qui se commettent dans la République et de tous les maux qui affligent les individus. » (Note orig).

les citoyens peu fortunés et pour multiplier les mécontents. J'avais souvent inutilement appelé l'attention du Comité de salut public sur cet objet; eh bien! croirait-on qu'on a répandu le bruit qu'ils étaient encore mon ouvrage, et que pour l'accréditer on a imaginé de dire qu'il existait au Comité de salut public une commission des finances et que j'en étais le président? Mais comme on voulait me perdre, surtout dans l'opinion de la Convention nationéde, on prétendit que moi seul avais osé croire qu'elle pouvait renfermer dans son sein quelques hommes indignes d'elle. On dit à chaque député revenu d'une mission dans les départements que moi seul avais provoqué son rappel. Je fus accusé par des hommes très officieux et très insinuants de tout le bien et de tout le mal qui avéïit été fait. On rapportait fidèlement à mes collègues et tout ce que j'avais dit, et surtout ce que je n'avais pas dit. On écartait avec soin le soupçon qu'on eût contribué à un acte qui pût déplaire à quelqu'un; j'avais tout fait, tout exigé, tout commandé ; car il ne faut pas oublier mon titre de dictateur. Quand on eut formé cet orage de haines, de vengeances, de terreur, d'amourpropre irrités, on crut qu'il était temps d'éclater. Ceux qui avaient des raisons de me redouter se flattaient hautement que ma perte certaine allait assurer leur salut et leur triomphe. Tandis que les papiers anglais et allemands annonçaient mon arrestation, des colporteurs de journaux la criaient à Paris. Mes collègues, devant qui je parle, savent le reste beaucoup mieux que moi; ils connaissent toutes les tentatives qu'on a faites auprès d'eux pour préparer le succès d'un roman qui paraissait une nouvelle édition de celui de Louvet. Plusieurs pourraient rendre compte des visites imprévues qui leur ont été rendues pour les disposer à me proscrire. Enfin, on assure que l'on était prévenu généralement dans la Convention nationale qu'un acte d'accusation allait être porté contre moi (1). On a sondé les esprits à ce sujet, et tout prouve que la probité de la Convention nationale a forcé les calomniateurs à abandonner ou du moins à ajourner leur crime. Mais qui étaient-ils, ces calomniateurs? Ce que je puis répondre d'abord, c'est que, dans un manifeste royaliste trouvé dans les papiers d'un conspirateur connu qui a déjà subi la peine due à ses forfaits, et qui paraît être le texte de toutes les calomnies renouvelées en ce moment, on lit en propres termes cette conclusion, adressée à toutes les espèces d'ennemis publics : Si cet astucieux démagogue n'existait plus, s'il eût payé de sa tête ses manœuvres ambitieuses, la nation serait libre; chacun pourrait publier ses pensées; Paris n'aurait jamais vu dans son sein cette multitude d'assassinats vulgairement connus

(1) Lignes raturées : « Je ne suis point assez éclairé sur les manœuvres ténébreuses pour assurer si cette nouvelle est vraie ou fausse; mais, si elle n'était pas dénuée de fondement, j'aurais droit d'en conclure que la probité de la majorité de la Convention nationale a repoussé, etc. » (Note orig.)

SOUS le faux nom de jugements du Tribunal révolutionnaire. Je puis ajouter que ce passage est l'analyse des proclamations faites par les princes coalisés et les journaux étrangers à la solde des rois, qui par cette voie semblent donner tous les jours le mot d'ordre à tous les conjurés de l'intérieur. Je ne citerai que ce passage de l'un des plus accrédités de ces écrivains (I).

Je puis donc répondre que les auteurs de ce plan de calomnies sont d'abord le duc d'York, M. Pitt, et tous les tyrans armés contre nous. Qui ensuite?... Ah! je n'ose les nommer dans ce moment et dans ce lieu; je ne puis me résoudre à déchirer entièrement le voile qui couvre ce profond mystère d'iniquités; mais ce que je puis affirmer positivement, c'est que, parmi les auteurs de cette trame, sont les agents de ce système de corruption et d'extravagance, le plus puissant de tous les moyens inventés par l'étranger pour perdre la République, sont les apôtres impurs de l'athéisme et de l'immoralité dont il est la base.

C'est une circonstance bien remarquable que votre décret du ... (2), qui raffermit les bases ébranlées de la morale publique, fut le signal d'un accès de fureur des ennemis de la République; c'est de cette époque que datent les assassinats et les nouvelles calomnies, plus criminelles que les assassinats. Les tyrans sentaient qu'ils avaient une défaite décisive à réparer. La proclamation solennelle de vos véritables principes détruisit en un jour les fruits de plusieurs années d'intrigues. Les tyrans triomphaient, le peuple français était placé entre la famine et l'athéisme, plus odieux que la famine. Le peuple peut supporter la faim, mais non le crime; le peuple sait tout sacrifier, excepté ses vertus. La tyrannie n'avait pas encore fait cet outrage à la nature humaine, de lui faire une honte de la morale et un devoir de la dépravation; les plus vils des conspirateurs l'avaient réservé au peuple français dans sa gloire et dans sa puissance. La tyrannie n'avait demandé aux hommes que leurs biens et leur vie; ceux-ci nous demandaient jusqu'à nos consciences; d'une main ils nous présentaient tous les maux, et de l'autre ils nous arrachaient l'espérance. L'athéisme, escorté de tous les crimes, versait sur le peuple le deuil et le désespoir, et sur la représentation nationale les soupçons, le mépris et l'opprobre. Une juste indignation, comprimée par la terreur, fermentait sourdement dans tous les cœurs; une éruption terrible, inévitable, bouillonnait dans les entrailles du volcan, tandis que de petits philosophes jouaient stupidement sur sa cime avec de grands scélérats. Telle était la situation de la République, que, soit

(1) La Commission a cherché inutilement dans les papiers de Robespierre le journal dont il cite un passage. (Note orig.)

(2) En blanc dans le texte. Il s'agit du décret du 18 floréal.

que le peuple consentît à souffrir la tyrannie, soit qu'il en secouât violemment le joug, la liberté était également perdue; car par sa réaction il eût blessé à mort la République, et par sa patience il s'en serait rendu indigne. Aussi, de tous les prodiges de notre révolution, celui que notre postérité concevra le moins, c'est que nous ayons pu échapper à ce danger. Grâces immortelles vous soient rendues! Vous avez sauvé la patrie; votre décret du ... (1) est lui seul une révolution; vous avez frappé du même coup l'athéisme et le despotisme sacerdotal; vous avez avancé d'un demi-siècle l'heure fatale des tyrans; vous avez rattaché à la cause de la Révolution tous les cœurs purs et généreux; vous l'avez montrée au monde dans tout l'éclat de sa beauté céleste. O jour à jamais fortuné, où le peuple français tout entier s'éleva pour rendre à l'auteur de la nature le seul hommage digne de lui! Quel touchant assemblage de tous les objets qui peuvent enchanter les regards et le cœur des hommes! 0 vieillesse honorée! 0 généreuse ardeur des enfants de la patrie! 0 joie naïve et pure des jeunes citoyens! 0 larmes délicieuses des mères attendries! O charme divin de l'innocence et de la beauté! 0 majesté d'un grand peuple heureux par le seul sentiment de sa force, de sa gloire et de sa vertu! Etre des êtres! le jour où l'univers sortit de tes méiins toutes puissantes brilla-t-il d'une lumière plus agréable à tes yeux que ce jour où, brisant le joug du crime et de l'erreur, il parut devant toi digne de tes regards et de ses destinées?

Ce jour avait laissé sur la France une impression profonde de calme, de bonheur, de sagesse et de bonté. A la vue de cette réunion sublime du premier peuple du monde, qui aurait cru que le crime existait encore sur la terre (2)? Mais quand le peuple, en présence duquel tous les vices privés disparaissent, est rentré dans ses foyers domestiques, les intrigants reparaissent et le rôle des charlatans recommence. C'est depuis cette époque qu'on les a vus s'agiter avec une nouvelle audace et chercher à punir tous ceux qui avaient déconcerté le plus dangereux de tous les complots. Croirait-on qu'au sein de l'allégresse publique des hommes aient répondu par des signes de fureur aux touchantes acclamations du peuple? Croira-t-on que le président de la Convention nationale, parlant au peuple assemblé, fut insulté par eux, et que ces hommes étaient des représentants du

(1) Eln blanc dans le texte. Il s'agit du décret 18 floréal.

(2) Lignes raturées : t Quel homme n'a pas été pénétré du charme touchant qu'il portait dans tous les cœurs? Quel est le représentant du peuple qui dans ce moment n'a pas cru recueillir la plus douce récompense de son dévoûment à la patrie? Quiconque aurait vu ce spectacle avec des yeux secs ou une âme indifférente est un monstre. Le silence du sentiment imprimait plus éloquemment que les discours les émotions douces et profondes dont tous les cœurs étaient lemplis, et ce cri échappait de tous les cœurs, que quiconque avait ru ce grand tpectacle pouvait quitter la xne sans regret. » (Note orig.)

peuple? Ce seul trait explique tout ce qui s'est passé depuis (1). La première tentative que firent les malveillants fut de chercher à avilir les grands principes que vous aviez proclamés et à effacer le souvenir touchant de la fête nationale. Tel fut le but du caractère et de la solennité qu'on donna à ce qu'on appelait l'affaire de Catherine Théot. La malveillance a bien su tirer parti de la conspiration politique, cachée sous le nom de quelques dévotes imbéciles, et on ne présenta à l'attention publique qu'une farce mystique et un sujet inépuisable de sarcasmes indécents ou puérils. Les véritables conjurés les (sic) échappèrent, et on faisait retentir Paris et toute la France du nom de la mère de Dieu. Au même instant, on vit éclore une multitude de pamphlets dégoûtants, dignes du père Duchesne, dont le but était d'avilir la Convention nationale, le Tribunal révolutionnaire; de renouveler les querelles religieuses, d'ouvrir une persécution aussi atroce qu'impolitique contre les esprits faibles ou crédules, imbus de quelque ressouvenir superstitieux (2). En effet, une multitude de citoyens paisibles et même de patriotes ont été arrêtés à l'occasion de cette affaire; et les coupables conspirent encore en liberté; car le plan est de les sauver, de tourmenter le peuple et de multiplier les mécontents (3).

(1) Lignes raturées : « A considérer la nature de leur colère, les moyens et l'objet de la ligue, on eût cru voir les pygmées renouveler la conspiration des Titans. C'est depuis cette époque que les manœuvres dont j'ai parlé se sont développées. Si le trait dont j'ai à parler n'était pas propre à répandre la plus vive lumière sur les vues de la coalition, je me garderais bien de rappeler certains faits scandaleux arrivés au sein même de la fête de l'Être suprême, car un sentiment impérieux de pudeur ne me permettrait pas d'avouer que des représentants du peuple ont répondu par les cris de la fureur aux touchantes acclamations du peuple ; que le président de la Convention nationale parlant au peuple, fut insulté par des injures grossières et les grossiers sarcasmes de quelques autres, et les courses de ceux qui, cherchant des crimes à celui qu'ils voulaient perdre dans les signes de l'allégresse publique, allaient répandre le poison de la terreur et les soupçons en disant : Voyez-vous comme on V applaudit?

« On n'oublia rien pour effacer les impressions salutaires qu'avait produites la fête de l'Être suprême. La première tentative fut le rapport de Vadier, rapport où une conspiration politique profonde a été déguisée sous le récit d'une farce mystique et sous des plaisanteries assez déplacées. » (Note orig.)

(2) Lignes raturées : « Enfin, de multiplier les chances des assassins en réveillant le fanatisme, tandis que l'on détournait l'attention publique des véritables conspirateurs qui conduisaient eux-mêmes toute cette trame. » (Note orig.)

(3) Lignes raturées : « L'affection insolente avec laquelle l'aristocratie cherchait à précipiter le jugement de ce procès, et à en faire l'objet d'un scandale public ou d'une comédie ridicule, eût suffi seule pour dévoiler ce projet; mais il est encore prouvé par les faits les plus positifs et les plus multipliés. Cependant l'agent national de la Commune, pour avoir fait arrêter, d'après le vœu du Comité de salut public, quelques agents de ces manœuvres, a été réprimandé et menacé par le Comité de sûreté générale. Ce dernier Comité a encore dénoncé l'accusateur public pour avoir remis les pièces de cette affaire au Comité de salut public, qui avait senti la nécessité de l'approfondir avec plus de sagacité. On a voulu surtout dans ces derniers temps multiplier les mécontents, et toujours les vexations ont

Que n*a-t-on pas fait pour parvenir à ce but? Prédication ouverte de l'athéisme, violences inopinées contre le culte, excitations commises sous les formes les plus indécentes, persécutions dirigées contre le peuple sous prétexte de superstition; système de famine, d'abord par les accaparements, ensuite par la guerre suscitée à tout commerce licite sous prétexte d'accaparement; incarcérations des patriotes : tout tendait à ce but. Dans le même temps, la Trésorerie nationale suspendait les pciiements; on réduisait au désespoir, par des projets machiavéliques, les petits créanciers de l'Etat; on employait la violence et la ruse pour leur faire souscrire des engagements funestes à leurs intérêts, au nom de la loi même qui désavoue cette manœuvre. Toute occasion de vexer un citoyen est saisie avec avidité, et toutes vexations étaient déguisées, selon l'usage, sous des prétextes de bien public. On servmt l'aristocratie, mais on l'inquiétait, on l'épouvantait à dessein pour grossir le nombre des mécontents, et la pousser à quelque acte de désespoir contre le gouvernement révolutionnaire (I). On publiait

été déguisées sous le prétexte du bien public, les persécutions suscitées au peuple sous le prétexte du faïiatisme; les apôtres de l'athéisme et de l'inimoralité étaient sans doute le plus fécond et le plus sûr moyen de parvenir à ce but. » (Note orig.) (1) Lignes raturées : « On incarcérait, on persécutait les patriotes, on prodiguait les attentats pour en accuser le Comité de salut public. Ceux qui déclament contre le gouvernement et ceux qui commettent les excès qu'on lui impute sont les mêmes hommes. La conjuration contre le gouvernement a commencé au moment de sa naissance, et elle continue actuellement avec une nouv^elle acti\ité. Les conjurés l'avaient d'abord attaqué collectivement; ils le poursuivent maintenant en détail dans les membres qui le composent, et Us appellent sur une seule tête cette masse de mécontentement et de haine qu'ils s'efforcent de grossir pour en écraser ensuite tous les autres. Qui peut leur contester qu'il y a de l'habileté dans cette tactique? Ils savent qu'il est plus facile de perdre un homme que de détruire une puissance, et ils croient bien plus à l'empire des petites passions qu'à celui de la raison et des sentiments généreux. On disait il y a peu de jours dans les prisons : // est temps de se montrer : le Comité de sûreté générale s^est déclaré contre le Comité de salut public. On le disait dans la nuit même où se passa la fameuse séance des deux Comités dont j'ai rendu compte, et il fallut des précautions actives et extraordinaires pour maintenir l'ordre. On arrêta peu de jours auparavant des colporteurs de journaux qui criaient à perdre haleine : Grande arrestation de Robespierre. On répandait le bruit que Saint-Just était noble, et qu'il voulait sauver les nobles; on répandait en même temps que je voulais les proscrire. Des fripons, apostés aux Ueux où les conspirateurs expient leurs forfaits, cherchaient à apitoyer le |>euple et disaient : C'est Robespierre qui égorge les innocents. C'était le cri de ralliement des contre-révolutionnaires détenus, c'était celui de tous mes ennemis, qui me renvoyaient les plaintes de tous les citoyens comme à l'arbitre de toutes les destinées. C'était le moment où l'on attaquait le Tribunal révolutionnaire, où l'on m'identifiait avec cette institution et avec tout le gouvernement révolutionnaire; c'était le tenips où le Comité de sûreté générale prêtait lui-même son nom et son appui à toutes ces manœu\Tes. Des libelles insidieux, de véritables manifestes étaient près d'éclore; on devait invoquer la déclaration des droits, demander l'exécution actuelle et littérale de la Constitution, la hberté indéfinie de la presse, l'anéantissement du Tribunal révolutionnaire et la liberté des détenus. » (Note orig.)

qu'Hérault, Danton et Hébert étaient des victimes du Comité de salut public, et qu'il fallait les venger par la perte de ce Comité. On voulait ménager les chefs de la force armée; on persécutait les magistrats de la Commune, (et on parlait de rappeler Pache aux fonctions de maire). Tandis que des représentants du peuple (tenaient hautement ce langage, tandis qu'ils) (1) s'efforçaient de persuader à leurs collègues qu'ils ne pouvaient trouver de salut que dans la perte des membres du Comité, tandis que des jurés du Tribunal révolutionnaire, qui avaient cabale scandaleusement en faveur des conjurés accusés par la Convention, disaient partout qu'il fallait résister à l'oppression, et qu'il y avait vingt-neuf mille patriotes déterminés à renverser le gouvernement actuel, voici le langage que tenaient les journaux étrangers qui, dans tous les moments de crise, ont toujours annoncé fidèlement les complots près de s'exécuter au milieu de nous, et dont les auteurs semblent avoir des relations avec les conjurés. Il faut une émeute aux criminels; en conséquence, ils ont rassemblé à Paris, en ce moment, de toutes les parties de la République, les scélérats qui la désolaient au temps de Chaumette et d'Hébert; ceux que vous avez ordonné par votre décret de faire traduire au Tribunal révolutionnaire. On rendait odieux le gouvernement révolutionnaire pour préparer sa destruction. Après en avoir accumulé tous les ordres et en avoir dirigé tout le blâme sur ceux qu'on voulait perdre par un système sourd et universel de calomnies, on devait détruire le Tribunal révolutionnaire ou le composer de conjurés; appeler à soi l'aristocratie; présenter à tous les ennemis de la patrie l'impunité, et montrer au peuple ses plus zélés défenseurs comme les auteurs de tous les maux passés. Si nous réussissons, disaient les conjurés, il faudra contraster par une extrême indulgence avec Vétat présent des choses. Ce mot renferme toute la conspiration. Quels étaient les crimes reprochés à Danton, à Fabre, à Desmoulins? De prêcher la clémence pour les ennemis de la patrie, et de conspirer pour leur assurer une amnistie fatale à la liberté. Que dirait-on, si les auteurs du complot, dont je viens de parler, étaient du nombre de ceux qui ont conduit Danton, Fabre et Desmoulins à l'échafaud? Que faisaient les premiers conjurés? Hébert, Chaumette et Ronsin s'appliquaient à rendre le gouvernement révolutionnaire insupportable et ridicule, tandis que Camille Desmoulins l'attaquait dans des écrits satiriques, et que Fabre et Danton intriguaient pour le défendre. Les uns calomniaient, les autres préparaient les prétextes de la calomnie. Le même système est aujourd'hui continué ouvertement. Par quelle fatalité ceux qui déclamaient jadis contre Hébert défendent-ils ses complices? Comment ceux qui se déclaraient les ennemis de Danton sont-ils devenus ses imitateurs? Comment ceux qui, jadis, accusaient hautement certains memb

(1) Les deux passages entre () sont rayés dans Sorb.

de la Convention, se trouvent-ils ligués avec eux contre les patriotes qu'on veut perdre? Les lâches! ils voulaient donc me faire descendre au tombeau avec ignominie! Et je n'aurais laissé sur la terre que la mémoire d'un tyran! Avec quelle perfidie ils abusaient de ma bonne foi! Comme ils semblaient adopter les principes de tous les bons citoyens ! Comme leur feinte amitié ét£iit naïve et caressante ! Tout à coup leurs visages se sont couverts des plus sombres nuages; une joie féroce brillait dans leurs yeux ; c'était le moment où ils croyaient leurs mesures bien prises pour m'accabler. Aujourd'hui, ils me caressent de nouveau; leur langage est plus affectueux que jamais; il y a trois jours, ils étaient prêts à me dénoncer comme un Catilina; aujourd'hui, ils me prêtent les vertus de Caton. Il leur faut du temps pour renouer leurs trames criminelles. Que leur but est atroce ! mais que leurs moyens sont méprisables! Jugez-en par un seul trait. J'ai été chargé momentanément, en l'absence d'un de mes collègues, de surveiller un bureau de police générale, récemment et faiblement organisé au Comité de salut public. Ma courte gestion s'est bornée à provoquer une trentaine d'arrêtés, soit pour mettre en liberté des patriotes persécutés, soit pour s'assurer de quelques ennemis de la Révolution. Eh bien! croira-t-on que ce seul mot de police générale a servi de prétexte pour mettre sur ma tête la responsabilité de toutes les opérations du Comité de sûreté générale, des erreurs de toutes les autorités constituées, des crimes de tous nos ennemis (1 ) ? Il n'y a peut-être pas un individu arrêté, pas un citoyen vexé à qui l'on n'ait dit de moi : Voilà l'auteur de tes maux ; tu serais heureux et libre, s'il n'existait plus (2). Comment pourrais-je ou raconter ou deviner toutes les espèces d'impostures qui ont été clandestinement insinuées soit dans la Convention nationale, soit ailleurs, pour me rendre odieux ou redoutable? Je me bornerai à dire que depuis plus de six semaines, la nature et la force de la calomnie, l'impuissance de faire le bien et d'arrêter le mal, m'ont forcé à abandonner absolument mes fonctions de membre du Comité de salut public, et je jure qu'en cela même je n'ai consulté que ma raison et ma patrie. Je préfère ma qualité de représentant du peuple à celle de membre du Comité de salut public, et je mets ma qualité d'homme et de citoyen français avant tout.

Quoi qu'il en soit, voilà au moins six semaines que ma dictature est expirée, et que je n'ai aucune espèce d'influence sur le gouvernement. Le patriotisme a-t-il été plus protégé? les factions plus timides, la patrie plus heureuse? Je le souhaite. Mais cette influence s'est bornée dans tous les temps à plaider la cause de la patrie devant la représentation nationale et au tribunal de la raison publique; il m'a été permis de combattre les factions qui vous menaçaient; j'ai voulu

(1) Sorb. : « mes ennemis ».

(2) La suite, jusqu'à : < avant tout » ne figure pas dans l'ex. de la Sorbonne.

déraciner le système de corruption et de désordre qu'elles avaient établi, et que je regarde comme le seul obstacle à l'affermissement de la République; j'ai pensé qu'elle ne pouvait s'asseoir que sur les bases éternelles de la morale. Tout s'est ligué contre moi et contre ceux qui avaient les mêmes principes. Après avoir vaincu les dédains et les contradictions de plusieurs, je vous ai proposé les grands principes gravés dans vos cœurs, et qui ont foudroyé les complots des athées contre-révolutionnaires. Vous les avez consacrés; mais c'est le sort des principes d'être proclamés par les gens de bien, et appliqués ou contrariés par les méchants. La veille même de la fête de l'Etre suprême, on voulait la faire reculer sous un prétexte frivole; depuis on n'a cessé de jeter du ridicule sur tout ce qui tient à ces idées ; depuis on n'a cessé de favoriser tout ce qui pouvait réveiller la doctrine des conjurés que vous avez punis. Tout récemment on vient de faire disparaître les traces de tous les monuments qui ont consacré de grandes époques de la Révolution. Ceux qui rappelaient la révolution morale qui vous vengeait de la calomnie et qui fondait la République sont les seuls qui aient été détruits (1). Je n'ai vu chez plusieurs aucun penchant à suivre des principes fixes, à tenir la route de la justice tracée entre les deux écueils que les ennemis de la patrie ont placés sur notre carrière. S'il faut que je dissimule ces vérités, qu'on m'apporte la ciguë! Ma raison, non mon cœur, est sur le point de douter de cette République vertueuse dont je m'étais tracé le plan.

J'ai cru deviner le véritable but de cette bizarre imputation de dictature; je me suis rappelé que Brissot et Roland en avaient déjà rempli l'Europe dans le temps où ils exerçaient une puissance presque sans bornes. Dans quelles mains sont aujourd'hui les armées, les finances et l'administration intérieure de la République? Dans celles de la coalition qui me poursuit. Tous les amis des principes sont sans influence (2) ; mais ce n'est pas assez pour eux d'avoir éloigné par le désespoir du bien un surveillant incommode; son existence seule est pour eux un objet d'épouvante, et ils avaient médité dans les ténèbres, à l'insu de leurs collègues, le projet de lui arracher le droit de défendre le peuple avec la vie. Oh! Je la leur abandonnerai sans regret! J'ai l'expérience du passé, et je vois l'avenir. Quel ami de la patrie peut vouloir survivre au moment où il n'est plus permis de la servir et de défendre l'innocence opprimée? Pourquoi demeurer dans un ordre de choses où l'intrigue triomphe éternellement de la vérité, où la justice est un mensonge, où les plus viles passions, où les craintes les plus ridicules occupent dans les cœurs la place des intérêts sacrés de l'humanité? Comment supporter le supplice de

(1) Sorb. : « ... ont été les premiers détruits ».

(2) Lignes raturées : « S'il existe dans le monde mie espèce de tyrannie, n'est-ce pas celle dont je suis la victime? » (Note orig.)

voir cette horrible succession de trmtres plus ou moins habiles à cacher leur âme hideuse sous le voile de la vertu, et même de l'amitié, mais qui tous laisseront à la postérité l'embarras de décider lequel des ennemis de mon pays fut le plus lâche et le plus atroce? En voyant la multitude des vices que le torrent de la révolution a roulés pêlemêle avec les vertus civiques, j'ai craint quelquefois, je l'avoue, d'être souillé aux yeux de la postérité par le voisinage impur des hommes pervers qui s'introduisaient parmi les sincères amis de l'humanité, et je m'applaudis de voir la fureur des Verres et des Catilina de mon pays tracer une ligne profonde de démarcation entre eux et tous les gens de bien (1). J'ai vu dans l'histoire tous les défenseurs de la liberté attaqués par la calomnie; mais leurs oppresseurs sont morts aussi! Les bons et les méchants disparaissent de la terre, mais à des conditions différentes. Français, ne souffrez pas que vos ennemis osent abaisser vos âmes (et abreuver vos vertus) (2) par leur désolante doctrine. Non, Chaumette, non (3), la mort n'est pas un sommeil éternel. Citoyens, effacez des tombeaux cette maxime (4) gravée par des meiins sacrilèges qui jette un crêpe funèbre sur la nature, qui décourage l'innocence opprimée, et qui insulte à la mort. Gravez-y plutôt celle-ci : la mort est le commencement de l'immortalité.

J'ai promis, il y a quelque temps de laisser un testament redoutable aux oppresseurs du peuple. Je vais le publier dès ce moment avec l'indépendance qui convient à la situation oii je me suis placé : je leur lègue la vérité terrible, et la mort!

Représentants du peuple français, il est temps de reprendre la fierté et la hauteur du caractère qui vous conviennent. Vous n'êtes pas faits pour être régis, mais pour régir les dépositaires de votre confiance : les hommages qu'ils vous doivent ne consistent pas dans de vaines flagorneries, dans ces récits flatteurs, prodigués aux rois par des ministres ambitieux, mais dans la vérité, et surtout dans le respect profond pour vos principes. On vous a dit que tout est bien dans la République : je le nie. Pourquoi ceux qui, avant-hier, vous prédisaient tant d'affreux orages ne voyaient-ils plus hier que des nuages légers? Pourquoi ceux qui vous disaient naguère : je vous déclare que nous marchons sur des volcans, croient-ils ne marcher aujourd'hui que sur

(1) Lignes raturées : « Qu'ils me préparent la ciguë; je l'attendrai sur ces sièges sacrés, je léguerai du moins à ma patrie l'exemple d'un constant amour pour elle, et aux ennemis de l'humanité l'opprobre et la mort.» (Note orig.); Sorb (add. en marge) : « Je conçois qu'il est facile à la ligue des tjrrans du monde, d'accabler un seul homme ; mais je sais aussi quels sont les devoirs d'un homme qui peut mourir en défendant la cause du genre humain. »

(2) Le passage entre () n'existe pas dans Sorb. D'autre part, sans doute fautil lire « énerver » au lieu d'« abreuver ».

(3) Sorb. : t ... Non, Fouché.»

(4) Sorb. : « impie ».

des roses? Hier ils croyaient aux conspirations : je déclare que j'y crois dans ce moment. Ceux qui vous disent que la fondation de la République est une entreprise si facile, vous trompent, ou plutôt ils ne peuvent tromper personne. Où sont les institutions sages, où est le plan de régénération qui justifient cet ambitieux langage? S'est-on seulement occupé de ce grand objet? Que dis-je, ne voulait-on pas proscrire ceux qui les avaient préparées? On les loue aujourd'hui parce qu'on se croit plus faible : donc on les proscrira encore demain, si on devient plus fort. Dans quatre jours, dit-on, les injustices seront réparées : pourquoi ont-elles été commises impunément depuis quatre mois? et comment, dans quatre jours, tous les auteurs de nos maux seront-ils corrigés ou chassés? On vous parle beaucoup de vos victoires (1) avec une légèreté académique qui ferait croire qu'elles n'ont coûté à nos héros ni sang ni travaux : racontées avec moins de pompe, elles paraîtraient plus grandes. Ce n'est ni par des phrases de rhéteur, ni même par des exploits guerriers, que nous subjuguerons l'Europe, mais par la sagesse de nos lois, par la majesté de nos délibérations, et par la grandeur de nos caractères. Qu'a-t-on fait pour tourner nos succès militaires au profit de nos principes, pour prévenir les dangers de la victoire, ou pour nous en assurer les fruits? Surveillez la victoire; surveillez la Belgique. Je vous avertis que votre décret contre les Anglais a été éternellement violé; que l'Angleterre, tant maltraitée par nos discours, est ménagée par nos armes. Je vous avertis que les comédies philantropiques jouées par Dumouriez dans la Belgique sont répétées aujourd'hui; que l'on s'amuse à planter des arbres stériles de la liberté dans un sol ennemi, au lieu de cueillir les fruits de la victoire, et que les esclaves vaincus sont favorisés aux dépens de la République victorieuse. Nos ennemis se retirent, et nous laissent à nos divisions intestines. Songez à la fin de la campagne; craignez les factions intérieures; craignez les intrigues favorisées par l'éloignement dans une terre étrangère. On a semé la division parmi les généraux; l'aristocratie militaire est protégée ; les généraux fidèles sont persécutés ; l'administration militaire s'enveloppe d'une autorité suspecte; on a violé vos décrets pour secouer le joug d'une surveillance nécessaire. Ces vérités valent bien des épigrammes.

Notre situation intérieure est beaucoup plus critique. Un système raisonnable de finances est à créer : celui qui règne aujourd'hui est mesquin, prodigue, tracassier, dévorant, et dans le fait absolument indépendant de votre surveillance suprême. Les relations extérieures sont absolument négligées; presque tous les agents employés chez les puissances étrangères, décriés par leur incivisme, ont trahi ouvertement la République avec une audace impunie jusqu'à ce jour.

(1) Ligne raturée : « Avec des récits moins pompeux elles paraîtraient plus grandes. » (Note orig.)

Le gouvernement révolutionnaire mérite toute votre attention : qu'il soit détruit aujourd'hui, demain la liberté n'est plus. Il ne faut pas le calomnier, mais le rappeler à son principe, le simplifier, diminuer la foule mnombrable de ses agents, les épurer surtout : il faut rendre la sécurité au peuple, mais non à ses ennemis. Il ne s'agit point d'entraver la justice du peuple par des formes nouvelles; la loi pénale doit nécessairement avoir quelque chose de vague, parce que, le caractère actuel des conspirateurs étant la dissimulation et l'hypocrisie, il faut que la justice puisse les saisir sous toutes les formes. Une seule manière de conspirer laissée impunie rendrait illusoire et compromettrait le salut de la patrie. La garantie du patriotisme n'est donc pas dans la lenteur ni dans la faiblesse de la justice nationale, mais dans les principes et dans l'intégrité de ceux à qui elle est confiée, dans la bonne foi du gouvernement, dans la protection franche qu'il accorde aux patriotes, et dans l'énergie avec laquelle il comprime l'aristocratie; dans l'esprit public, dans certaines institutions morales et politiques qui, sans entraver la marche de la justice, offrent une sauvegarde aux bons citoyens, et compriment les méchants par leur influence sur l'opinion publique et sur la direction de la marche révolutionnaire (1) et qui vous seront proposées quand les conspirations les plus voisines permettront aux amis de la liberté de respirer.

Guidons l'action révolutionnaire par des maximes sages et constamment maintenues ; punissons sévèrement ceux qui abusent des principes révolutionnaires pour vexer les citoyens; qu'on soit bien convaincu que tous ceux qui sont chargés de la surveillance nationale, dégagés de tout esprit de parti, veulent fortement le triomphe du patriotisme et la punition des coupables : tout rentre dans l'ordre (2); mais si l'on devine que des hommes trop influents désirent en secret la destruction du gouvernement révolutionnaire, qu'ils inclinent à l'indulgence plutôt qu'à la justice; s'ils emploient des agents corrompus, s'ils calomnient aujourd'hui la seule autorité qui en impose aux ennemis de la liberté et se rétractent le lendemain pour intriguer de nouveau; si, au lieu de rendre la liberté aux patriotes, ils la rendent indistinctement aux conspirateurs, alors tous les intrigants se liguent pour calomnier les patriotes et les opprimer (3). C'est à toutes ces causes qu'il faut imputer les abus, et non au gouvernement révolutionnaire, car il n'y en a pas un qui ne fût insupportable aux mêmes conditions.

(1) Ligne raturée : « Ce sont ces institutions qui nous manquent encore. >

(Note orig.)

(2) Lignes raturées : t Tout marchera vers le véritable but des institutions révolutionnaires; et la terreur imprimée au crime sera la meilleure garantie de l'innocence. » (Note orig.)

(3) Lignes raturées : « C'est ime mauvaise manière de protéger les patriotes de donner la liberté aux coup)ables; car la terreur des criminels de la Révolution est la meilleure garantie de l'innocence. » (Note orig.)

Le gouvernement révolutionnaire a sauvé la patrie; il faut le sauver lui-même de tous les écueils; ce serait mal conclure de croire qu'il faut le détruire par cela seul que les ennemis du bien public l'ont d'abord paralysé, et s'efforcent maintenant de le corrompre. C'est une étrange manière de protéger les patriotes de mettre en liberté les contrerévolutionnaires, et de faire triompher les fripons! C'est la terreur du crime qui fait la sécurité de l'mnocence.

Au reste je suis loin d'imputer les abus à la majorité de ceux à qui vous avez donné votre confiance, la majorité est elle-même paralysée et trahie; l'intrigue et l'étranger triomphent. On se cache, on dissimule, on trompe; donc on conspire. On était audacieux, on méditait un grand acte d'oppression, on s'entourait de la force pour comprimer l'opinion publique après l'avoir irritée (1); on cherche à séduire les fonctionnaires publics dont on redoute la fidélité ; on persécute les amis de la liberté : on conspire donc. On devient tout à coup souple et même flatteur; on sème sourdement des insinuations dangereuses contre Paris; on cherche à endormir l'opinion publique; on calomnie le peuple; on érige en crime la sollicitude civique; on ne renvoie point les déserteurs, les prisonniers ennemis, les contre-révolutionnaires de toute espèce qui se rassemblent à Paris, et on éloigne les canonniers, on désarme les citoyens; on intrigue dans l'armée; on cherche à s'emparer de tout : donc on conspire. Ces jours derniers on chercha à vous donner le change sur la conspiration; aujourd'hui, on la nie; c'est même un crime d'y croire. On vous effraie, on vous rassure tour à tour : la véritable conspiration, la voilà.

La contre-révolution est dans l'administration des finances.

Elle porte toute sur un système d'innovation contre-révolutionnaire, déguisé sous le dehors du patriotisme. Elle a pour but de fomenter l'agiotage, d'ébranler le crédit public en déshonorant la loyauté française, de favoriser les riches créanciers, de ruiner et de désespérer les pauvres, de multiplier les mécontents, de dépouiller le peuple des biens nationaux, et d'amener insensiblement la ruine de la fortune publique.

Quels sont les administrateurs suprêmes de nos finances? Des brissotins, des feuillants, des aristocrates et des fripons connus; ce sont les Cambon, les Mallarmé, les Ramel; ce sont les compagnons et les successeurs de Chabot, de Fabre et de Julien (de Toulouse).

Pour pallier leurs pernicieux desseins, ils se sont avisés dans les derniers temps de prendre l'attache du Comité de salut public, parce qu'on ne doutait pas que ce Comité, distrait par tant et de si grands travaux, adopterait de confiance, comme il est arrivé quelquefois, tous

(1) Ligne raturée : « On calomniait o'avance l'indignation publique qu'on 8e préparait à exciter. » (Note orig.)

les projets de Cambon. C'est un nouveau stratagème imaginé pour multiplier les ennemis du Comité, dont la perte est le principal but de toutes les conspirations.

La Trésorerie nationale, dirigée par un contre-révolutionnaire hypocrite nommé Lhermina (1), seconde parfaitement leurs vues par le plan qu'elle a adopté de mettre des entraves à toutes les dépenses urgentes, sous le prétexte d'un attachement scrupuleux aux formes, de ne payer personne excepté les aristocrates, et de vexer les citoyens malaisés pai des refus, par des retards, et souvent par des provocations odieuses.

La contre-révolution est dans toutes les parties de l'économie politique. Les conspirateurs nous ont précipités malgré nous dans des mesures violentes, que leurs crimes seuls ont rendu nécessaires, et réduit la République à la plus affreuse disette, et qui (2) l'auraient affamée sans le concours des événements les plus inattendus. Ce système étciit l'ouvrage de l'étranger, qui l'a proposé par l'organe vénal des Chabot, des Lulier (3), des Hébert et tant d'autres scélérats. Il faut tous les efforts du génie pour ramener la République à un régime naturel et doux, qui seul peut entretenir l'abondance, et cet ouvrage n'est pas encore commencé.

On se rappelle tous les crimes prodigués pour réaliser le pacte de famine enfanté par le génie infernal de l'Angleterre. Pour nous arracher à ce fléau, il a fallu deux miracles également inespérés : le premier est la rentrée de notre convoi vendu à l'Angleterre avant son départ de l'Amérique, et sur lequel le cabinet de Londres comptait, et la récolte abondante et prématurée que la nature nous a présentée; l'autre est la patience sublime du peuple, qui a souffert la faim même pour conserver sa liberté. Il nous reste encore à surmonter le défaut de bras, de voitures, de chevaux, qui est un obstacle à la moisson et à la culture des terres, et toutes les manœuvres tramées l'année dernière par nos ennemis, et qu'ils ne manqueront pas de renouveler.

Les contre-révolutionnaires sont accourus ici pour se joindre à leurs complices, et défendre leurs patrons à force d'intrigues et de crimes. Ils comptent sur les contre-révolutionnaires détenus, sur les gens de la Vendée et sur les déserteurs et prisonniers ennemis, qui, selon tous les avis, s'échappent depuis quelque temps en foule pour se rendre à Paris, comme je l'ai déjà dénoncé inutilement plusieurs fois au Comité de salut public; enfin sur l'aristocratie, qui conspire en secret autour de nous. On excitera dans la Convention nationale de violentes discussions; les traîtres, cachés jusqu'ici sous des dehors hypocrites, jetteront

(1) Lhermina, commissaire de la Trésorerie. Voir F. Bobnabel, Cambon et la Révolution française, Paris 1905.

(2) Sorb. : a ils l'auraient affamée... ».

(3) Lulier ou Lhuillier, procureur syndic du département de Paris, fut accusé avec Danton. Acquitté par le Tribunal révolutionnaire le 16 germ. II, il resta détenu comme suspect.

le masque; les conspirateurs accuseront leurs accusateurs, et prodigueront tous les stratagèmes jadis mis en usage par Brissot pour étouffer la voix de la vérité. S'ils ne peuvent maîtriser la Convention par ce moyen, ils la diviseront en deux partis ; et un vaste champ est ouvert à la calomnie et à l'intrigue. S'ils la maîtrisent un moment, ils accuseront de despotisme et de résistance à l'autorité nationale ceux qui combattront avec énergie leur ligue criminelle; les cris de l'innocence opprimée, les accents mâles de la liberté outragée seront dénoncés comme les indices d'une influence dangereuse ou d'une ambition personnelle; vous croirez être retournés sous le couteau des anciens conspirateurs. Le peuple s'indignera; on l'appellera une faction; la faction criminelle continuera de l'exaspérer; elle cherchera à diviser la Convention nationale du peuple; enfin à force d'attentats on espère parvenir à des troubles dans lesquels les conjurés feront intervenir l'aristocratie et tous leurs complices pour égorger les patriotes et rétablir la tyrannie. Voilà une partie du plan de la conspiration. Et à qui faut-il imputer ces maux? A nous-mêmes, à notre lâche faiblesse pour le crime et à notre coupable abandon des principes proclamés par nous-mêmes. Ne nous y trompons pas : fonder une immense République sur les bases de la raison et de l'égalité, resserrer par un lien vigoureux toutes les parties de cet empire immense n'est pas une entreprise que la légèreté puisse consommer : c'est le chef-d'œuvre de la vertu et de la raison humaine. Toutes les factions naissent en foule au sein d'une grande révolution; comment les réprimer, si vous ne soumettez sans cesse toutes les passions à la justice? Vous n'avez d'autre garant de la liberté que l'observation rigoureuse des principes et de la morale universelle que vous avez proclamés. Si la raison ne règne pas, il faut que le crime et l'ambition régnent; sans elle, la victoire n'est qu'un moyen d'ambition et un danger pour la liberté même, un prétexte fatal dont l'intrigue abuse pour endormir le patriotisme sur les bords du précipice; sans elle, qu'importe la victoire même ? La victoire ne fait qu'armer l'ambition, endormir le patriotisme, éveiller l'orgueil, et creuser de ses mains brillantes le tombeau de la République. Qu'importe que nos armées chassent devant elles les satellites armés des rois, si nous reculons devant les vices destructeurs de la liberté publique ? Que nous importe de vaincre les rois, si nous sommes vaincus par les vices qui amènent la tyrannie ? Or qu'avons-nous fait depuis quelque temps contre eux ? Nous avons proclamé de grands prix ( 1 ). Que n'a-t-on pas fait pour les protéger parmi nous 1 Qu'avons-nous fait pour les détruire ? Rien, car ils lèvent une tête insolente, et menacent impunément la vertu; rien, car le gouvernement a reculé devant les factions, et elles trouvent des protecteurs parmi les dépositaires de l'autorité publique; attendons-nous donc à tous les maux, puisque nous leur abandonnons l'empire. Dans la carrière où nous sommes.

(1) Sorb. : « principes ».

s'arrêter avant le terme, c'est périr, et nous avons honteusement rétrogradé. Vous avez ordonné la punition de quelques scélérats auteurs de tous nos maux; ils osent résister à la justice nationale, et on leur sacrifie les destinées de la patrie et de l'humanité! Attendons-nous donc à tous les fléaux que peuvent entraîner les factions qui s'agitent impunément. Au milieu de tant de passions ardentes, et dans un si vaste empire, les tyrans dont je vois les armées fugitives, mais non enveloppées, mais non exterminées, se retirent pour vous laisser en proie à vos dissensions intestines qu'ils allument eux-mêmes, et à une armée d'agents criminels que vous ne savez pas même apercevoir. Laissez flotter un moment les rênes de la révolution : vous verrez le despotisme militaire s'en emparer, et le chef des factions renverser la représentation nationale avilie; un siècle de guerres civiles et de calamités désolera notre patrie, et nous périrons pour n'avoir pas voulu saisir un moment marqué dans l'histoire des hommes pour fonder la liberté; nous livrons notre patrie à un siècle de calamités (1), et les malédictions du peuple s'attacheront à notre mémoire, qui devait être chère au genre humain! Nous n'aurons pas même le mérite d'avoir entrepris de grandes choses par des motifs vertueux ; on nous confondra avec les indignes mandataires du peuple qui ont déshonoré la représentation nationale, et nous partagerons leurs forfaits en les laissant impunis. L'immortalité s'ouvrait devant nous, nous périrons avec ignominie. Les bons citoyens périront; les méchants périront aussi; le peuple outragé et victorieux les laissera-t-il en paix jouir de leurs crimes? Les tyrans eux-mêmes ne briseraient-ils pas ces vils instruments? Quelle justice avons-nous faite envers les oppresseurs du peuple? Quels sont les patriotes opprimés par les plus odieux abus de l'autorité nationale qui ont été vengés? Que dis-je! quels sont ceux qui ont pu faire entendre impunément la voix de l'innocence opprimée? Les coupables n'ont-ils pas établi cet affreux principe que dénoncer un représentant infidèle, c'est conspirer contre la représentation nationale? L'oppresseur répond aux opprimés par l'incarcération et de nouveaux outrages. Cependant les départements où ces crimes ont été commis les ignorent-ils parce que nous les oublions? et les plaintes que nous repoussons ne retentissent-elles pas avec plus de force dans les cœurs comprimés des citoyens malheureux? Il est si facile et si doux d'être juste! Pourquoi nous dévouer à l'opprobre des coupables en les tolérant? Mais quoi! les abus tolérés n'iront-ils pas en croissant? Les coupables impunis ne voleront-ils pas de crimes en crimes? Voulons-nous partager tant d'infamie, et nous vouer au sort affreux des oppresseurs du peuple? Quels titres ont-ils pour en imposer même aux plus vils tyrans? Une faction pardonnerîiit à une autre faction ; bientôt les scélérats vengeraient

(1) Lignes raturées : « Et notre mémoire, qui devait être chère au monde, sera l'objet des malédictions du genre humain. » (Note orig.)

le monde en s'entr'égorgeant eux-mêmes, et, s'ils échappaient à la justice des hommes ou à leur propre fureur, échapperaient-ils à la justice éternelle qu'ils ont outragée par le plus horrible de tous les forfaits ?

Pour moi, dont l'existence paraît aux ennemis de mon pays un obstacle à leurs projets odieux, je consens volontiers à leur en faire le sacrifice, si leur affreux empire doit durer encore. Eh! qui pourrait désirer de voir plus longtemps cette horrible succession de traîtres plus ou moins habiles à cacher leur âme hideuse sous un masque de vertu jusqu'au moment où leur crime paraît mûr, qui tous laisseront à la postérité l'embarras de décider lequel des ennemis de ma patrie fut le plus lâche et le plus atroce? (1)

Si l'on proposait ici de prononcer une amnistie en faveur des députés perfides, et de mettre les crimes de tout représentant sous la sauvegarde d'un décret, la rougeur couvrirait le front de chacun de nous; mais laisser sur la tête des représentants fidèles le devoir de dénoncer les crimes, et cependant d'un autre côté les livrer à la rage d'une ligue insolente, s'ils osent le remplir, n'est-ce pas un désordre encore plus révoltant? C'est plus que protéger le crime, c'est lui immoler la vertu!

En voyant la multitude des vices que le torrent de la Révolution a roulés pêle-mêle avec les vertus civiques, j'ai tremblé quelquefois d'être souillé aux yeux de la postérité par le voisinage impur de ces hommes pervers qui se mêlaient dans les rangs des défenseurs sincères de l'humanité; mais la défaite des factions rivales a comme émancipé tous les vices; ils ont cru qu'il ne s'agissait plus pour eux que de partager la patrie comme un butin, au lieu de la rendre libre et prospère; et je les remercie de ce que la fureur dont ils sont animés contre tout ce qui s'oppose à leurs projets a tracé la ligne de démarcation entre eux et tous les gens de bien. Mais si les Verres et les Catilina de la France se croient déjà assez avancés dans la carrière du crime pour exposer sur la tribune aux harangues la tête de leur accusateur, j'ai promis aussi naguère de laisser à mes concitoyens un testament redoutable aux oppresseurs du peuple, et je leur lègue dès ce moment l'opprobre et la mort! Je conçois qu'il est facile à la ligue des tyrans du monde d'accabler un seul homme; mais je sais aussi quels sont les devoirs d'un homme qui peut mourir en défendant la cause du genre humain. J'ai vu dans l'histoire tous les défenseurs de la liberté accablés par la fortune ou par la calomnie; mais bientôt après leurs oppresseurs et leurs assassins sont morts aussi; les bons et les méchants, les tyrans et les amis de la liberté disparaissent de la terre, mais à des conditions différentes. Français, ne souffrez pas que vos ennemis cherchent à abaisser vos âmes et à énerver vos vertus par une funeste doctrine!

(1) Sorb. : Tout cet alinéa a été supprimé.

Non, Chaumette, non, FoucKé, la mort n'est point un sommeil étemel! Citoyens, effacez des tombeaux cette maxime impie, qui jette un crêpe funèbre sur la nature et qui insulte à la mort; gravez-y plutôt celle-ci : La mort est le commencement de i immortalité (1).

Peuple, souviens-toi que, si dans la République la justice ne règne pas avec un empire absolu, et si ce mot ne signifie pas l'amour de l'égalité et de la patrie, la liberté n'est qu'un vain nom! Peuple, toi que l'on craint, que l'on flatte et que l'on méprise; toi, souverain reconnu, qu'on traite toujours en esclave, souviens-toi que partout où la justice ne règne pas, ce sont les passions des magistrats, et que le peuple a changé de chaînes, et non de destinées!

Souviens-toi qu'il existe dans ton sein une ligue de fripons qui lutte contre la vertu publique, et qui a plus d'influence que toi-même sur tes propres affaires, qui te redoute et te flatte en masse, mais te proscrit en détail dans la personne de tous les bons citoyens! (2)

Rappelle-toi que, loin de sacrifier cette nuée de fripons à ton bonheur, tes ennemis veulent te sacrifier à cette poignée de fripons, auteurs de tous nos maux, et seuls obstacles à la prospérité publique!

Sache que tout homme qui s'élèvera pour défendre ta cause (3) et la morale publique sera accablé d'avanies et proscrit par les fripons; sache que tout ami de la liberté sera toujours placé entre un devoir et une calomnie; que ceux qui ne pourront être accusés d'avoir trahi seront accusés d'ambition; que l'influence de la probité et des principes sera comparée à la force de la tyrannie et à la violence des factions; que ta confiance et ton estime seront des titres de proscription pour tous tes amis; que les cris du patriotisme opprimé seront appelés des cris de sédition, et que, n'osant t'attaquer toi-même en masse, on te proscrira en détail dans la personne de tous les bons citoyens, jusqu'à ce que les ambitieux aient organisé leur tyrannie. Tel est l'empire des tyrans armés contre nous, telle est l'influence de leur ligue avec tous les hommes corrompus, toujours portés à les servir. Ainsi donc les scélérats nous imposent la loi de trahir le peuple, à peine d'être appelés dictateurs! Souscrirons-nous à cette loi? Non! Défendons le peuple, au risque d'en être estimé; qu'ils courent à l'échafaud par la route du crime, et nous par celle de la vertu.

Dirons-nous que tout est bien? Continuerons-nous de louer par habitude ou par pratique ce qui est mal? Nous perdrions la patrie. Révèlerons-nous les abus cachés? Dénoncerons-nous les traîtres? On nous dira que nous ébranlons les autorités constituées, que nous voulons acquérir à leurs dépens une influence personnelle. Que ferons-nous donc? Notre devoir. Que peut-on objecter à celui qui veut dire la

(1) Voir E. Hamel, III, 729, note 1. Dans Sorb., toutjcet alinéa a été supprimé.

(2) Sorb., passage supprimé, depuis « qui te redoute... ».

(3) Et non : « la cause » (E. Hamel, III, 732).

vérité et qui consent à mourir pour elle? Disons donc qu'il existe une conspiration contre la liberté publique; qu'elle doit sa force à une coalition criminelle qui intrigue au sein même de la Convention; que cette coalition a des complices dans le Comité de sûreté générale et dans les bureaux de ce Comité qu'ils dominent; que les ennemis de la République ont opposé ce Comité au Comité de salut public, et constitué ainsi deux gouvernements; que des membres du Comité de salut public entrent dans ce complot; que la coalition ainsi formée cherche à perdre les patriotes et la patrie. Quel est le remède à ce mal ? Punir les traîtres, renouveler les bureaux du Comité de sûreté générale, épurer ce Comité lui-même, et le subordonner au Comité de salut public, épurer le Comité de salut public lui-même, constituer l'unité du gouvernement sous l'autorité suprême de la Convention nationale (1), qui est le centre et le juge, et écraser ainsi toutes les factions du poids de l'autorité nationale, pour élever sur leurs ruines la puissance de la justice et de la liberté : tels sont les principes. S'il est impossible de les réclamer sans passer pour un ambitieux, j'en conclurai que les principes sont proscrits, et que la tyrannie règne parmi nous, mais non que je doive les taire; car, que peut-on objecter à un homme qui a raison et qui sait mourir pour son pays?

Je suis fait pour combattre le crime, non pour le gouverner. Le temps n'est point arrivé où les hommes de bien peuvent servir impunément la patrie ; les défenseurs de la liberté ne seront que des proscrits, tant que la horde des fripons dominera. »

Les journalistes qui assistaient à la séance en grand nombre se sont montrés moins prompts et moins proIiTe» que

de coutume pour analyser le discours de Robespierre. Sans nul doute le tour des débats les engagea à la prudence

et à attendre la publication du texte imprimé (2). Les plus importants, tels le Moniteur et les Débali, attendirent

les n"' des II au 15 thermidor pour rapporter la discussion. En tenant compte des dates de parution nous avons

classé les extraits en 3 groupes.

Le 1" concerne les journaux qui publient une analyse identique, sans aucun commentaire dès le 9 thermidor.

Journal de France, n° 670, p. I ; Journal du soir, n° 67 1 , p. 2 ; Journal de Paris, n° 573, p. 23 1 1 ; Sans-culotte, n" 527,

p. 2116; Journal de la Montagne, t. 111, p. 739.

Le 2° concerne ceux qui, à la même date, font suivre leur mention d'un bref commentaire : Feuille de la République,

n" 387, p. I ; Gazette de France, n° 208, p. 832 ; Annales de la République française, n" 238, p. 4 ; Courrier de l'Égalité,

t. IX, n° 707, p. 297; Mercure universel, XLll. 137; Messager du soir, t. Il, n" 706, p. 3 (3).

Le 3' concerne ceux qui ont publié dès le 9 ce qu'ils avaient retenu, avec ou sans commentaires; on en trouvera

ci-après, les extraits (p. 577 à 582).

(1) Fin de l'ex. de la Sorbonne.

(2) Voici en effet ce qu'écrit X. Audouin, le 10 thermidor (Journal universel, n» 1 707, p. 8 239) : « O ma patrie ! Te voilà enfin arrachée à tes plus cruels ennemis, à ce Robespierre que, dès l'année 92, j'avais désigné comme une homme dangereux. Vous allez être bien braves aujourd'hui, journalistes qui n'avez pas osé rendre compte hier de la séance. L'idole est brisée et ses colonnes tombent ». Le cas du Journal de Perlet est net à cet égard. Rendant compte le 9 thermidor, de la séance du 8, il ne rapporte aucun passage du discours de Robespierre (t. XI, no 672, p. 441-43).

(3) Voici cet extrait : « Robespierre a paru de bonne heure à la tribune pour dévoiler la conspiration dont il a parlé dans une des dernières séances des Jacobins. Mais son discours est d'une telle importance qu'il serait impossible, dans le court espace que nous pouvons lui donner, d'en donner même une idée imparfaite, aussi bien que de la discussion qui l'a suivi. La Convention en a décrété l'impression ».

Journal des Hommes libres, n° 219 (9 thermidor), p. 878-79.

« Robespierre obtient la parole : La calomnie, dit-il, semble s'être attachée à mes pas, pour ne me quitter qu'après m'avoir percé de ses traits les plus envenimés. Est-il vrai qu'on a répandu le bruit que des listes de proscription étaient dressées? est-il vrai que des terreurs ont été jettées dans l'âme des représentans du peuple, au point que plusieurs d'entr-eux ne restent point chez eux la nuit? est-il vrai que l'on m'accuse de vouloir marcher à la dictature sur les ruines sanglantes de la représentation nationale? Oui, ces bruits se répètent partout; étrange projet d'un seul homme d'engager la Convention à s'égorger elle-même de ses propres mains, pour lui frayer le chemin de la tyrannie!

Mais remarquez l'identité qui règne dans la conduite de mes calomniateurs et de mes ennemis! Pour vous isoler de la nation, les tyrans ne vous ont-ils pas aussi prodigué les noms de dictateurs ? N'ont-ils pas appelle les armées françaises, les hordes conventionnelles, et la Révolution, le Jacobinisme? Quel peut donc être leur but, lorsqu'ils isolent aujourd'hui sur ma tête ces accusations, qui nous étoient naguères communes, si ce n'est de vous diviser et de vous perdre?

Cependant ce mot de dictateur a des effets magiques : il avilit le gouvernement révolutionnaire, il détruit la République, et rend odieuse la justice nationale, qu'il peint comme un instrument utile à un seul homme qui le dirige à son gré. Quel terrible usage nos ennemis ont fait d'un mot qui ne désignoit à Rome qu'une fonction publique! Mais qu'il me soit permis de renvoyer au duc d'Yorck les patentes de cette dignité, que ses amis m'ont donnée.

Les lâches! ils m'appellent tyran; et si je l'étois, ils ramperoient à mes pieds; si je l'étois, croyez que les tyrans ne me poursuivroient pas avec autant d'acharnement, croyez au contraire qu'ils me prodigueroient leurs secours. On arrive à la tyrannie avec l'appui des fripons ; mais où tend celui qui les combat? la vérité sans doute, a son despotisme, mais il n'est pas plus donné au mensonge de l'imiter, qu'à Salmonée d'imiter la foudre.

Il y a deux puissances sur la terre, la raison et la tyrannie : ceux qui dénoncent la force morale de la raison rappellent donc la tyrannie. Le système des Hébert et des Fabre d'Eglantine est plus que jamais suivi; le patriotisme et la probité sont persécutés; on veut détruire le gouvernement, et l'on marche à ce but par deux routes différentes. Ici, on le calomnie, là on cherche à le rendre odieux par des excès. Des mains perfides s'en servent comme d'un instrument de contrerévolution. Les agens de nos plus cruels ennemis pénètrent jusques dans le Comité de sûreté générale; et n'est-il pas étrange que nous soyons obligés de les payer pour faire la police en France?

Sans doute, ils se couvrent du manteau du patriotisme, ils font livrer au glaive des lois, des conspirateurs, mais ce ne sont que ceux qui, par leur évidence, ne pourroient y échapper, et que l'étranger lui-même

nous livra sans regret, parce qu'il se fait de leur corps un rempart à l'abri duquel, il peut agir et consommer notre perte. Voyez-les, ces agens, avec quelle perfidie ils vous répondent aux plaintes des citoyens : Que voulez-vous, nous ne pouvons rien, cest à Robespierre que vous devez vous en prendre; de là cette foule de calomnies qui chaque jour se renouvellent contre moi, et se grossissent en se propageant.

Ainsi l'on répandoit que le Comité de salut public avoit créé dans son sein une commission des finances, et que j'en étois le président. Ainsi, tandis que les papiers allemands publient mon arrestation, des colporteurs la recrioient dans Paris. Mais voulez-vous découvrir la source des accusations lancées contre moi ? je vous la fais voir dans les papiers d'un conspirateur, dont l'échafaud a fait justice.

« Si cet astucieux démagogue, y étoit-il dit, en parlant de moi, n'existoit pas, la nation seroit libre; on pourroit énoncer sa pensée, et jamais on n'auroit vu cette foule d'assassinats connus sous le nom de jugements du tribunal révolutionnaire. » Vous les connoissez donc les auteurs de ces calomnies : ce sont en première ligne le duc d'Yorck, monsieur Pitt, et ses émissaires.

Qui ensuite?... Je n'ose me résoudre à lever le voile qui couvre tant d'iniquités, mais sachez qu'on y compte surtout des hommes qui se sont opposés au décret qui terrasse l'athéisme, efface des tombeaux cette inscription placée par Chaumette, le désespoir de l'homme de bien : « La mort est un sommeil éterneh\ et y substitue ces mots consolateurs : « La mort est le commencement de V immortalité ».

De ses plaintes contre ceux qui le calomnient, Robespierre passe au développement des vérités qu'il a recueillies, et dont il déclare que la publicité peut sauver la patrie. Depuis quatre décades au moins, dit-il, je me suis vu forcé de renoncer aux fonctions que vous m'avez confiées, mais toujours mes yeux ont été ouverts sur la chose publique. J'ai vu que l'Anglais, si maltraité dans nos discours, ne l'étoit pomt autant sur les frontières, et que votre décret contre eux restoit presque sans exécution (1) : je me suis étonné de la légèreté académique avec laquelle on vous parloit quelquefois de nos victoires (2), comme si elles n'avoient rien coûté à nos défenseurs; du ridicule qu'on s étoit seulement attaché à répandre sur la mère de Dieu, lorsque la conspiration dont elle est l'âme est liée à toutes les autres, et que je vous avertis qu'on s'amuse à planter dans la Belgique des arbres stériles de la liberté, au lieu d'y cueillir les fruits de la victoire.

Sans doute les Comités renferment les plus fortes colonnes de la liberté; mais la majorité est paralysée : on se cache; on dissimule, on

(1) Décret du 7 prairial qui défend de faire des prisonniers anglais ou hanovriens.

(2) Allusion à Barère.

conspire donc. Le commissaire du mouvement des armées de terre s'enveloppe d'obscurité (1); on éloigne de Paris les canonniers (2); on cherche à s'emparer de tout : donc on conspire.

Robespierre termme en protestant de nouveau qu'en publiant ces vérités, il n'a voulu que servir la patrie.

(Une discussion très vive s'est aussitôt élevée sut ce discours, dans lequel les Comités de salut public et de sûreté générale semblaient gravement inculpés : on en a demandé l'impression. )

Bourdon (de l'Oise) objecte que les fmts dont on vient de donner connoissance, sont trop importants pour ne pas mériter auparavant un examen approfondi.

Un autre membre insiste pour l'impression.

Barère l'appuie en observant que dans un pays libre tout doit être public, et l'impression est décrétée. »

Abréciateur universel, t. V,, n° 573, p. 2292.

« Robespierre prend la parole, se plaint de calomnies répandues contre lui, de faux bruits, de listes de proscription, de terreurs tellement accrues que plusieurs représentans du peuple ne restent pas chez eux la nuit; d'imputations de dictature. L'orateur observe que les mêmes propos sont tenus contre lui & contre la Convention que les malveillans cherchent à décrier, à diviser pour la perdre, qu'ils appellent les armées françoises, les hordes conventionnelles, & la Révolution, le Jacobinisme; que s'il étoit un tyran, les tyrans lui prodigueroient leurs secours. Il ajoute : « Les agens de nos plus cruels ennemis pénètrent jusques dans )) le Comité de sûreté générale & répondent aux plaintes des citoyens : » que Voulez-vous? nous ne pouvons rien; c'est à Robespierre que vous » devez vous en prendre ». Il reproche à ces agens de ne livrer au glaive des loix que les conspirateurs que l'étranger y livre sans regret & cite un passage d'un écrit trouvé dans les papiers d'un conspirateur dont l'échaffaud a fait justice, où on le traite, dit-il, d'astucieux démagogue sans lequel la nation seroit libre, la pensée n'auroit plus d'entraves, & l'on n'auroit jamais vu tant de jugemens à mort, que cet écrit qualifie d'assassinats.

Passant à la situation de la République, Robespierre dit que les deux Comités renferment les colonnes de la liberté, mais que la majorité y est opprimée, paralysée; qu'on se cache, qu'on dissimule, que conséquemment on conspire; que le décret sur les Anglois ne s'exécute point, qu'on s'amuse à planter dans la Belgique des arbres stériles de la liberté au lieu d'y cueillir les fruits de la victoire; que, depuis quatre décades, il s'est vu forcé de renoncer à ses fonctions ; que le commissaire

(1) Allusion à Pille. Voir ci-dessus, 28 messidor (u" 138, 2« intervent.).

(2) Le 5 thermidor, le C. de S.P. arrêta notamment que les compagnies de canonniers de 4 sections parisiennes partiront pour la frontière du Nord.

du mouvement des armées de terre s'enveloppe d'obscurités; qu'on parle avec une légèreté académique de nos victoires, comme si elles n'avoient rien coûté à nos défenseurs; qu'on verse le ridicule sur la mère de Dieu (Catherine Théot) quoique la conspiration dont elle fut l'âme soit liée à toutes les autres; que le système des finances tend à multiplier les mécontens; qu'on a voulu nous donner le change sur la situation de la République; qu'on cherche à s'emparer de tout; qu'on éloigne de Paris les canonniers; qu'il faut laisser agir les Comités, mais les surveiller; qu'enfin en publiant ces observations il ne veut que servir sa patrie. Nous donnerons l'extrait littéral de ce discours dès qu'il sera authentiquement imprimé. Couthon demande l'impression & l'envoi à toutes les communes. Après de très-vifs débats la Convention en décrète l'impression & la distribution à ses membres. »

Gazette française, 9 thermidor, p. 2578; Courrier républicain, t. V, n° 269, p. 209-10.

« Après quelques décrets particuliers, Robespierre a fait un discours très-long pour repousser les attaques que ses ennemis, a-t-il dit, ne cessent de multiplier contre lui. Ce travail est peu susceptible d'être analysé. L'orateur a parlé de listes de proscription qu'on veut lui attribuer, de terreurs qu'on sème contre les patriotes, de cotteries où l'on envenime sa conduite, de discours par lesquels on le peint comme aspirant à la puissance dictatoriale, d'efforts que l'on fait pour lui enlever l'estime publique. Il a parlé d'oppression contre les meilleurs patriotes, de projets de finances propres à augmenter le nombre des mécontens, d'épouvante jettée dans l'âme des nobles et des prêtres, d'un arrêté surpris au Comité de salut public pour faire arrêter les membres de la Commune du dix août sous prétexte de non-reddition de comptes ; du projet qu'on lui prête de vouloir immoler la Montagne, les députés détenus, et de soutenir le Marais. Il a parlé des efforts continuels de ses ennemis pour faire retomber sur sa tête la haine et l'exécration de tous. Il a répondu à tout par sa conduite et par le témoignage d'une conscience sans reproche.

Il s'est plaint d'un système continu de persécutions contre le plus pur civisme. Il s'est plaint aussi, mais en général, des Comités de salut public et de sûreté générale, et surtout de ce que des professeurs de royalisme, des intrigans, des émigrés même ont eu l'art d'entrer dans le dernier de ces Comités, et d'exercer des actes tyranniques. Il n'a pas oublié les attaques portées au Tribunal révolutionnaire. Il a cité un passage d'un écrit trouvé chez un conspirateur qui provoquoit son assassinat, et un autre d'un journal étranger, dans lequel sa tête est également dévouée. Il a dénoncé l'adresse des contre-révolutionnaires à s'emparer du rapport de Vadier sur la prétendue Mère de Dieu, pour tourner la Convention en ridicule. En revenant sur les idées de pouvoir suprême qu'on lui attribue, il a dit que, depuis quatre décades, l'impuissance de faire le bien l'a forcé à s'abstenir des séances du Comité.

Enfin il est entré dans de très-longs détails sur les institutions nationales, sur le décret contre les Anglais, sur la possession de la Belgique, sur des divisions particulières, sur les finances, sur le gouvernement révolutionnaire, sur les deux Comités, etc. Il a fini par dire que si l'on ne remédioit aux maux présens, tout étoit perdu, et que si l'on repoussoit encore la lumière, il savoit mourir. »

Journal de Sablier, n» 1461, p. 2-3.

« Robespierre prend la parole et commence par déclarer qu'il vient pour dire la vérité, et pour éteindre les torches de la discorde que les ennemis de la liberté veulent allumer. Il parle des crimes de tous les scélérats qui ont combattu la République depuis son établissement. Il fait observer que l'hypocrisie a de tout temps été leur arme favorite; que Brissot et Précy crioient : Vive la République; que les conspirateurs crioient contre la tyrannie, tandis qu'ils ourdissoient des trames perfides pour favoriser la cause des tyrans. Il rappelle que les traîtres n'ont pas cessé de calomnier la Convention et le Comité de salut public, et déclare qu'ils les calomnient encore, comme fesoient autrefois les Hébert, les Danton, les Chabot, les Lacroix, etc.

Après avoir annoncé qu'il avoit été lui-même l'objet des calomnies les plus atroces et les plus abominables, il réfute tout ce que les tyrans ont inventé contre lui; ils l'ont accusé d'avoir présenté au Comité de salut public, une liste de proscrits, d'avoir été un modéré et le protecteur du Marais; ils l'ont dénoncé dans les écrits qu'ils soudoyoient, comme le tyran et l'oppresseur de la liberté et de la République, etc.

Robespierre développe des observations très-étendues pour confondre toutes ces inculpations perfides, et fait voir qu'elles ont pour objet de perdre le patriotisme et l'innocence.

L'orateur dénonce ensuite plusieurs intrigans qui se sont glissés dans les places subalternes du Comité de sûreté générale. Ces hommes pervers surprennent des mandats d'arrêt contre des citoyens paisibles et d'excellens patriotes; ils disent ensuite aux victimes de leur perfidie que Robespierre est le seul qu'ils doivent accuser des rigueurs exercées contre elles. Ces impostures atroces sont répétées par des scélérats dans la salle même où le Tribunal révolutionnaire frappe les conspirateurs, et jusques dans les places publiques où leur tête tombe sur l'échafîaud.

Robespierre passe de ces observations à la réfutation d'une calomnie d'un autre genre; souvent il s'est empressé d'avertir le Comité de salut public des dangereuses conséquences attachées à certains projets de finances qui peuvent jeter l'alarme parmi les meilleurs citoyens; et cependant on se plciit à présenter au public Robespierre lui-même comme l'auteur de ces mêmes projets de finances qu'il a marqués du sceau de son improbation.

L'orateur cite plusieurs passages tirés des papiers allemands ou anglais, dans lesquels on disait que Robespierre étoit arrêté; dans plus

d'un libelle qui a circulé dans l'intérieur de la République, on a publié que la Convention préparoit l'acte d'accusation de Robespierre. Enfin, dans un manifeste royal, trouvé dans les papiers d'un conspirateur, on lit ces propres paroles, en parlant de Robespierre : « Si cet astucieux » démagogue n'existoit plus, la nation seroit libre; on ne verroit plus » ces assassinats publics désignés sous le nom de jugemens légaux. » Robespierre développe ensuite le but perfide de ces calomnies qui ne sont dirigées contre lui, que parce qu'il a mérité la confiance de la Convention nationale. Il finit par montrer à la Convention les dangers qui environnent la patrie.

Après une longue discussion, l'Assemblée décrète l'impression de ce discours. »

Journal universel, nP 1706, p, 8232.

« Robespierre a prononcé un discours qui renfermait quelques principes et aussi des erreurs. Ces erreurs ont été relevées avec une sage énergie et sans personnalités, par Vadier, Cambon, Charlier, Billaud, Thirion, Amar, Barère et plusieurs autres. Le gouvernement y était attaqué; ce gouvernement qui a sauvé et qui sauve tous les jours la République.

La Convention nationale a profité des vérités et des erreurs qu'elle avait entendues, et a rapporté un décret surpris à sa religion : ce décret portait que le discours de Robespierre serait imprimé, avec l'amendement de Couthon, de l'envoi à toutes les communes; ce qui était dire à toute la France que Robespierre avoit raison en tout, et que la Convention nationale partageoit son sentiment contre certaines opérations du gouvernement que cependant elle conservait.

Il était naturel de le renvoyer aux deux Comités pour profiter de ce qu'il peut y avoir de bon, ou bien que Robespierre nommât ceux qui marchaient mal afin que la confiance publique, sans laquelle la liberté serait perdue, ne s'éloignât pas un seul instant. Mais tout a été cédé à l'empire de la raison et à la force des principes, et à ce sentiment pur de la liberté qui électrise les cœurs, qui réunit toutes les âmes républicaines; et le discours ne sera point envoyé par la Convention, qui s'est prononcée à l'unanimité, et qui a déployé son grand caractère : et pour comble de bonheur, les drapeaux pris à Nieuport ont paru à la barre (1).

Le président Collot d'Herbois a dit, dans sa réponse, que les représentans du peuple montraient la même énergie que les républicains qui combattent les esclaves. »

(1) Il s'agit d'une députation apportant les drapeaux pris par nos troupes à Nieuport. Barère annonça cette victoire au cours de la même séance {Mon., XXI, 831).

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