‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 1 sur 51 · Oeuvres complètes · texte numérisé non relu

Oeuvres complètes

La correspondance de Maximilien et d'Augustin Robespierre est incomplète, car elle est très dispersée et a été l'objet d'une desti'uction systématique sous la réaction thermidorieinie. Celui qui eût alors possédé des lettres de Robes|)ierre se tût exposé à la vengeance et à la proscri|)lion. l'ti gnuid nombre de ces lettres ont disparu de ce fail.

De (•(•ilt's «lui ^lll)si^l^'nt beaucoup sont la propriété de colli'ctioimeurs. étrangt-rs pour la plupart, et il est difficile d'en prendre copie. Il semble cependant que l'on puisse retrouver la trace de la grande partie de celles qui ont été acquises depuis 1850 environ, au moyen des catalogues de ventes d'autogi'apbes. D'ailleurs de nombreuses lettres faisant pai'tie «je cidlections partirulit'M-cs (Hit déjà été publiées.

Knfin Rolx'spieiTe a écrit des lettres à la presse, surtout di' 1790 à juillet 1793, date de son entrée au Comité de Salut public. Nous avons dû nous borner à parcourir les priiK'i|)au.\ journaux de répoipic. laissant à un supplément (|ui sci'a ultérieurement publié les lettres qui nous auraient écbappé et seront découvertes dans la suite, que le hasard dune veille d'autographes ou d'obligeants collectionneurs fei'ont eoinutîti'e.

Il a été publié jusqu'ici (piehjues séries de lettres de Robespierre et de son frère dans des revues ou des ouvrages (riiisloire. mais elles sont éparses ça et In dans des jiubliT rations souvent difficiles à se procurer. Il nous a paru d'un haut intérêt de réunir toute cette correspondance qui éclaire d'un jour si nouveau la figure du grand conventionnel et constitue surtout un document de premier ordre |)our la compréhension des événements.

Nous avons bien entendu cité intégralement les lettres de Maximilien et d'Augustin Robespierre. En ce qui coiiceiMie les lettres administratives signées par Robes-

(i CORRESPONnANGK DK lU lBP:sPIKHm':

pierre, en qualité de membre du Comité de Salut |»ul)Jic, ou par son Frère, en qualité de représentant en mission, nous n'avons reproduit />* extenso que celles réellement de leur main, en mentionnant à leur date celles qu'ils iront fait que contresigner avec Içurs collègues. Nous avons résumé certaines lettres de Robespierre qui ont été imprimées (à Beaumeiz. 1790) ou publiées par lui dans le Défenseur de la Constitution et dans ses Lettres à ses connnettants, et qui rentrent plutôt dans des articles de journaux que dans une correspondance.

Quant à la correspondance passive, dont la reproduction intégrale nous eût entraîné trop loin, nous l'avons analysée sommairement en citant les extraits les plus intéressants. Nous avons pensé qu'il était indispensable d'en donner un résumé car, en raison de la rareté des lettres de Maximilien en 1793-1794. les lettres qu'il recevait à cette époque constituent la seule trace indirecte que nous puissioys avoir de ses pensées. La correspondance passive éclaire ainsi la correspondance active. Elle donne en outre d'intéressantes indications sur les rapports de Robespierre tant avec les fonctionnaires, les militaires, les principaux démocrates, qu'avec certains de ses collègues connue Petion, Gollot d'Herbois, Tallien, Fréron, André Dumont, Joseph Lebon (1).

Nos principales sources ont été les suivantes :

1" Les Arcliives nationales. [)articulièi'ement les séries A F-II (Comité de Salul i)ublic). F-7 (Police générale), carions 4435-4436 où nous n'avons pu retrf)uver la totalité des origiiiiuix cités |)ar Courtois en appendiec de son l{ti/t/)ort fait au nom de la conunission chargée de l' examen des /lapiers trouiiés chez liohespierre et ses complices, le 16 niràse an III (entre nuires les lettres de Jullien à Robespirrrci. ni de ceu.x i'e|»roduits dans l(>s Papiers inédits trnarés rhez Hofwspierre (B. N. Lb 41/38. 3 v(.I. 1828. (2).

2" \m I{ibliolhr(|U(' nHnii('i|)Ml(' de "NmiiIcs. à l!H|ut'Ile a, été léguée la (■(ilicction DugHsI-Malileux (|ui n'iiIVrnie (n" 44i \h coiiir {]{• iiMiiilirciiscs Ifllrrs des l'rri'i's Uohcsjjicri'r

(1) Afin d'évIU'i' (Ic'H cTri'»ii«. lorsriiril .s'.ikIi.i ilf Maxlmllif!!. nous dirons llwbi'uplerr»'.

(2) 1^ copl." lU'ti p|^f'«>H cltéoH par Oourtol». y ooniprls los lotti'cs «le .lullicn. m; trotiviill juHqu'Ict ilanH F-18/411. elles «ont .•letuclh-nuMit vorséen flan» In ii<»ii<- F-7.

OU qui It'U!' lurent adressées, provenant des papiers trouvés chez Robespierre et que Courtois a omises à la suite de son rapport. E. Hamel a cité des extraits de quelques-unes de ces lettres dans son Histoire de Robespierre, tomes II et III.

3" La Bibliothèque municipale de Versailles, qui possède trois lettres de Robespiei-re adressées en 1791 à la Société des Amis de la Constitution de cette ville.

4" I^es Archives du Pas-de-Calais où M. Jacob a trouvé j)lusieurs lettres adressées par Buissart et Daillet h Robespierre en 1793-1794 au sujet de Joseph Lebon. et qu'il a hÏQïi voulu nous communiquer. M. Victor Barbier a publié en 1890 dans les Mémoires de l'Académie des sciences, lettres et arts d'Arras (2" série, t. XXI, p. 309 et suiv.i dixsept lettres fort intéressantes d'Augustin Roltcspifri'c à Buissart, que nous avons reproduites,

5" Les catalogues de ventes d'autographes depuis 1850, conservés au Département des- manuscrits de la Bibliothèque nationale, ainsi que les catalogues des collections Bixio, Benjamin Fillon, Morrison. Labedoyère, sans oublier les fiches des anciens catalogues de M. Charavay que celui-ci, avec une parfaite bonne grâce, nous a autorisé à consulter,

6" Les Herues : Les Annales Révolutionnaires, (jui depuis leur fondation en 1908 ont doiuié un nombre important de lettres de Maximilien et d'Augustin Robespierre ou qui leur furent adressées, la Révolution française, la Revue historique de la Révolution, la Revue des Curiosités révolutionnaires, la Revue hleue.

7" La presse de l'époque, particulièrement les Révolutions de France et de Rrabant de Camille Desmoulins, le Courrier des 83 départements de Gorsas, le Patriote français de Brissot, les Annales Patriotiques de Carra, les Révolutions de Paris de Prud'homme, le Journal de la Monlaçine, VAn^i du PeujAe, et le journal de Robespierre le Défenseur de la Cojistitution suivi des Lettres à ses commettants.

8" Le Recueil des Actes du Comité de Salut public publié |)ar A. Aulard.

9" J.-A, Paris : La Jeunesse de Robespierre (1870) qui C(m tient, en appendice, neuf lettres de Robesj)ierre écrites sous la Constituante.

10" Stefane-Pol : Le conventionnel Lebas, où l'auteur n l'eproduit trois lettres inédites de Robespiei'i'e.

s CORRESPONDANCE DE ROBESPIERRE

11" Le Rapport de Courtois et les Papiers inédits trouvés chez Robespierre contenant un nombre important de lettres omises par Courtois qui, avec les thermidoriens, ,en a détruit beaucoup, surtout celles qui étaient favorables à Robespierre. (Cf. les interventions d'André Dumont, de Reubell et de Merlin de Thionville à la Convention, le 29 pluviôse an III. Moniteur, t. XXIII, p. 494-496.)

Ces deux recueils nous ont fourni une grande partie de la correspondance passive en 1793-1794.

12° Les Pièces trouvées dans les papiers de Robespierre et complices (Brumaire an III) renfermant les lettres écrites par Chabot à Robespierre après son arrestation, et reproduites en partie par M. A. Mathiez dans Un procès de corruption sous la Terreur. L'affaire de la Compagnie des Indes.

13° Lewes : The Life of Maximilien Robespierre (1849) qui cite, en anglais, et de façon incomplète, deux lettres de Robespierre (1783 et 1788) et deux de son frère (1789).

Enfin M. Georges Bourgin, qui a en sa possession les papiers de Jullien, a eu l'obligeance de nous communiquer le registre de Jullien où celui-ci a pris copie des lettres qu'il adressait à Robespierre dans sa mission et dont aucun original n'est parvenu jusqu'à nous. Deux de ces lettres ont été omises par Courtois et d'autre part E. Lockroy, dans Une mission en Vendée, a très incomplètement reproduit le texte du registre de Jullien.

Une bibliograpiiie de la correspondance d'Augustin Robespierre, par M. H. Fleischmann {Charlotte Robespierre fl AV'.v Mémoires. A|)|)endice. p. 334 et suiv.) nous a fourni riiidicalion de (juehpios lettres.

Nous nous sommes adressé à d'importants collectionneurs d'autographes : MM. Edmond et HeiH'i de Roths- <'hil(l. le manjuis de Luigle. Gérard, Cesbron. Nalhan. Nos recJKTches sont demeurées infructueuses.

Je dois remei'cier ici ceux (jui, par leui's utiles eonlributions, ont facilité ma tâche, M. Magnin. instituteur à I*aris. avait ('onnn<>ncé à constituer un dossier à lu veille de la gui'rre (jui a interrompu son travail. Il m'a l'emis les copirs (|n('. sur l'indication de M. .Mathiez. il avjiil prises dt's piécj's citées en appendice du Rapport de Courtois, des papiers inédits triturés citez Rol/cspicrrc, des lettres contenues dafiH4e« ouvrages de J.-A. Paris, d'Ernest Hamel, ainsi

que (les lettres d'Aug. Robespierre publiées en 1890 par M. Mctor Barbier.

Je lui exprime toute ma recoiiiiaissance pour sa précieuse collaboration, ainsi qu'à M. A. Mathiez. qui, comme on le pense, a été le conseiller de tous les instants.

Je veux remercier aussi M. Georges Bourgin. M. Jacob, professeur au Lycée de Lille et M. Giraud-Mangin, conservateur de la Bibliothèque de Nantes qui a bien voulu m'envoyer la copie de deux lettres dAugustin Robespierre et mettre à ma disposition, à la Bibliothèque nationale, les papiers de Robespierre de la collection Dugast-Matifeux.

(^ette corres|)ondance de Robespierre consliluf sa plus belle défense. Dès sa jeunesse, il fait montre des plus hautes qualités morales. Travailleur, il apporte, dans la profession davocat, « une vive émulation et une extrême envie de réussir » (26 octobre 1779).

(^eci ne l'empêche pas d'être galant avec les dames. Bien jtlus que son sonnet à Ophelie, timide et un peu gauche, ses lettres à M"* Dehay, amie de sa sœur Charlotte, dénotent un esprit fin, qui sait dire aux femmes des choses aimables, avec élégance.

(iomme cette jeune personne avait t-iivoyé à sa sœur des serins qui ne s'apprivoisaient pas, il lui écrit en la remei'ciant : <( Vn visage comme le vôtre n'a-t-il pas dû familiai'iser vos serins avec les figures humaines ? Ou bien serait-ce <|U<i|irès lavoir vu. ils ne pourraient plus en supj)orter d'aulres ? » {22 janvier 1782).

A une jeune fille dans le malheur, il montre avec mélancolie des sentimenis pleins de délicatesse : « Lorsqu'on ne possède pas soi-même le bonheur, on voudrait se consoler par celui des autres; on voudrait au moins en voir jouir ceux (|ui méritent le plus de Tobtenir. » (26 juin 1787K

11 est bien loin de nous apparaître alors comme un jeune pédant au c(eur sec, emprunté avec les femmes et pi'esipie ridicule, tel (ju'on s'esl j)lu à le représenter {\).

Déjà son àme élevée, sa passion du bien public, son

(1) Sa lettre relatant son voyage à Carvin (12 Juin 1783), parsemée tle souvenirs d'étude, paraît bien un pastiche ironique du style classique.

amour des humbles se manifestent. Il entend « contribuer à déraciner les préjugés » (1" octobre 1783). Il défend « la cause des malheureux avec le sentiment profond et douloureux que lui inspire Tidée de Tinjuslice. » (21 déc. 1786).

Il fait voir que dans la vie il cherchera la récomjjense de ses actes, non dans Fapprobation. douteuse ou tardive, des hommes mais dans sa propre conscience. « Rentrez, écrit-il à une amie, au fond de votre cœur fait pour vous consoler de la bassesse des âmes viles et cruelles.» (14 octobre 1786).

La Révolution arrive. Maximilien est élu député aux Ktats Généraux et il quitte Arras pour Versailles. Dans ses premières lettres à Buissart (24 mai et 23 juillet 1789), il <lonne un tableau extrêmement vivant des événements du début de la Révolution, qui constitue un très précieux document. Il y fait preuve, à côté d'un véritable talent d'exposition, d"un jugement très sûr et de sentiments démocratiques d'une rare énergie ù cette époque. Il est hostile aux Conférences des commissaires pris dans les trois ordres, elles n'ont à ses yeux «aucun olîjet puisque ni la Noblesse ni les Communes ne peuvent se relâcher de leurs prétentions » : il craint que les aristocrates en profitent pour « remuer tous les ressorts de l'intrigue et diviser les Communes )>. Il aurait aimé qu'on suivît « avec vigueur le |)lan courageux et imposant qui avait d'abord été adopté ».

11 donne des renseignements précieux sur les premières séances des Ktats, sUr les divisions de la Noblesse et du <il»'rgé, avec des traits, des observations infiniment justes sur les principaux personnages : « La plupart des députés <](' Rretagne sont hommes à talents, pleins de courage et d'énergie; les députés du Dauphiné n'inspirent pas la même confiance, il en est cependant de très estimables. » Entrant <lans les personnalités, il révèle les (léj'auts cachés, les faiblesses et les tares des honnnes polilicpies. aux(|uels l'opinion attribuait les grands rôles, et avec une admirable pénétration il pi'évoit ce qui se passera demain : .VIounier ne jouera pas un aussi grand l'ôle (|ue dans sa pi'ovince parce (lu'nn lui soupçonne des liaisons avec le ministère et <(u"il est loin d'être élocjuetd. Target (jui. précédé d'une grande ré|tulalion. a dit des choses communes avec beaucoup d'emphase, est déjà fiors de combat, car son mérite esl heancoiip au-dessous de celte prt''\-eiilion et il a des

INTUOIJUCTION II

principes versatiles. Malouet, j)éli'i dartifices, fait mouvoir tous les ressorts île l'intrigue. Enfin Mirabeau est sans influence, car son caractère moral lui a ôté toute confiance.

Impossible de peindre en moins de mots et avec plus d'exactitude chacun de ces acteurs.

Bientôt les violations faites par l'Assemblée Constituante î( la Déclaration des Di'oits de l'homme, surtout j>ar la distinction des citoyens actifs et des citoyens passifs, le veto royal, la loi martiale, trouvent en lui un censeur sévère qui j)erd quelques-unes de ses premières illusions : « Serons-nous libres ? écrit-il à Buissart au début de novembre. Je crois (piil est permis de faire encore cette question. La constitution nouvelle me parait du moins renfermer des vices essentiels (pii peuvent empêcher les bons citoyens de se livrer à la joie. >» Il craint déjà que ne s'élève « lai'islocratie des riches sur les ruines de l'aristocratie féodale » el il indi(]ue <pie (( le (leuple doit être le but de toute institution politique ».

Robespierre veut l'ordre et la paix. << non la paix des esclaves qui consiste à soulVrir en silence la servitude et l'oppression, mais la paix dune nation (jui fonde sa liberté en veillant avec une défiance nécessaire sur tous les mouvements des einiemis déclarés ou secrets qui la menacent ». (Lettre à Land)ert, 1790.)

Les intrigues et les manœuvres des politiciens dans lesquels il avait mis sa confiance et qui, après avoir jti'oclamé solennellement de grands principes, se sont empressés de les vi(jler par intérêt personnel ou de classe, les individus dont il aperçoit les tares en les fréquentant et en perçant à joui' les mobiles peu honorables (pii les font agir, les combinaisons «piil voit et celles (piil perçoit dans l'ombre avec un sens critique très aiguisé, l'ont rendu défiant à l'égai'd des honunes. II trouve que « la défiance, dans les lem|)s d'intrigues et de factions est la première vei'tu des bons citoyens » (1). Il soutiendra cette idée jusqu'à la morl.

Par conti'e. il a une l'ectilude de principes, une honnêteté j»olili(iue el i)rivé(' d(»iil il ne se départit jamais (2). Ce n'est

(1) Lettie à Lambert.

(2) IjorsQue Cîuffroy lui demande, le 5 sept. 1791, d'intervenir en faveur des soldats du i-égiment de Beauce détenus à la citadelle d'Arras, il le prie de « vouloir bien vaincre, sa répugnance à parlei- aux ministres ». — En nivôse an II, Guffi'oy jugeant la présence d'Augustin Robespierre nécessaiie à Arras, aurait désiré lui faire délivrer une commission par le Comité de Salut public, mais 11 lui écrit : « Ton frère par délicatesse s'est opposé fi ce que ce comité te donnât cette commission. »

pas là une attitude, une pose plus ou moins atVectée et prétentieuse, c'est de sa part chose voulue et rétlécliie, parce (juil est convaincu que rhonnêteté est la première qualité de l'homme politique, l'explication de tous ses actes, la mesure de son désintéressement à la chose puhlicjue. et qu'enfin il faut être honnête pour être fort, invulnérable et craint, afin qu'en pleine montée, au milieu de la bataille, il soit impossible à ses ennemis de le jeter bas par le rappel de quelque faiblesse ou de quelque félonie à son passé.

Cette honnêteté, son mépris des fripons et des corrompus, sa défiance instinctive pour l'intrigue et l'équivoque, lui permettront de ne pas transiger ni se compromettre, de ne pas se mêler aux combinaisons plus ou moins louches, dans lesquelles trop d'hommes politiques, qui se prennent pour des habiles, s'enlisent et sombrent sans retour, gâchant ainsi toute une suite de longs elTorts.

Il veut tomber face à l'ennemi, en beauté.

Robespierre sait aussi que seul l'homme resté honnête peut donner toute sa mesure, sans être retenu dans les temps de crise, dans les instants où se joue le sort des peuples, par la crainte ou le calcul. En 1792, sa haute conscience le fera se dresser presque seul contre la guerre, il fournira là peut-être la plus belle page de sa vie, donnant à la fois un exemple de courage civique, de haute élo- (pience, de pénétration "et de clairvoyance qui ne sera jamais dépassé.

Kn mars 1792, dans une lettre à Gorsas contre une calomnie parue dans son journal, il fixe sa position dans la (|uestion de la guerre. lUamant les Girondins qui s'emjiressaient fie « courir au devant de la guerre ». il rappelle (juaprès la mort de l'emperem* Léopold il a conseillé de '< cimente»' la |>aix dont les cours étrangères ont même besoin ». Mais il a vu (jue « la (^^our et des ambitieux ne voulaient que la guerre, à quelque pi'ix (pie ce fut ». On a «•lici'ché (-11 vain à le l'éduire au silence, il na « cédé ni aux siippli(|u»'s, ni aux caresses, ni aux louanges, ni aux (tahales. Dès (|ii(' Idn rut désespéré de le vaincre, on essaya alors de Ir disci-édiici' pai' la calomnie ». Au ris(pie de penh'e son inniiejise populai'ilé, il ne céda pas davantage.

Sans illusion sur la nature humaine, il se fait tle terribles adversaiî'es (|ui essaiei-onl de l'aballre pai- l(»ns les moyens :

INTRODLCTION 13

« Je n'ai transigé, écrit-il en 1790 à Beaumetz qui l'a calomnié, ni avec l'orgueil, ni avec la force, ni avec la. séduction. Toute espérance, toute vue d'intérêt personnel fondé sur une pareille mission, m'a toujours paru un crime et un opprobre. Cette obstination à heurter tous les intérêts qui ne sont pas l'intérêt public, ce refus persévérant de comjioser avec les préjugés, avec les passions viles, ce sentiment invincible par lequel on est forcé de réclamer sans cesse les droits sacrés de l'infortune et de l'humanité contre l'injustice et la tyrannie, avec la certitude de ne recueillir de cette conduite que haine, vengeance et calomnie, ce n'est point là le chemin qui conduit aux honneurs et à la fortune. »

Il trouve un dédommagement suffisant à la haine aristocratique dans les témoignages de bienveillance des bons citoyens (1" avril 1790), car il sait que « le sort de ceux dont les lumières ou les vertus civiques devancent leur époque est d'être d'abord calomniés par l'injustice et l'ignorance » (6 septembre 1790).

11 sait aussi que « la fortune et l'intrigue ont fait plus de héros que le génie et la vertu... J'en suis venu, écrit-il à Petion en 1795, au point de soupçonner que les véritables héros ne sont pas ceux qui triomphent, mais ceux qui soutirent, ne sont pas ceux (|ui brillent sur la scène du monde ou sur l'horizon de la postérité, mais ceux dont la tyrannie a enseveli les noms dans le tombeau où elle les a j)récipités. La tyrannie armée des poignards de la calomnie opprime souvent jusqu'à la mémoire des martyrs de la liberté » (i).

Il y a dans ces mots plus qu'une nuance^ de tristesse. C'est que Robespierre a très lot le pressentiment de sa fin tragicpie. Klu, à son insu, accusateur public près le tribunal criminel de Paris (juin 1791), il le regrette sincèrement au moment où le repos lui était nécessaire, mais il sent déjà qu'il est a])pelé à une destinée orageuse. « Il faut en suivre le cours, écrit-il alors, jusqu'à ce que j'aie fait le dernier sacrifice que je pourrai otTrir à ma patrie » (12 juin 1791).

Il a fait le serment de sacrifier à la Révolution sa jeunesse, son repos, sa vie.

Celui qu'on a représenté comme égoïste, guindé, dur et

(1) Lettres à ses covimettants, n" 10. Detixième lettre à J. Petion.

14 CORRKSPONDANGK DE KOBESPIERRE

féroce, se révèle dans ses lettres serviable, aimable, empressé à rendre service, que ce soit envers riiumble curé de Bomy, Michaud. ou envers Toratorien Daunou et ses nombreux correspondants connus ou inconnus.

Il aime profondément ses amis et il leur prouve son alIVction. Il recommande Buzot pour le tribunal criminel et se réjouit de son élection (juin ITOl^i comme de celle de Petion à la Mairie : « J'éprouverai, dit-il à ce propos, plus vivement que personne la joie que doit donner à tout citoyen ce triompbe du patriotisme et de la |)i*obité franche sur l'intrigue et sur la tyrannie » (17 nov. 1791). et il vante « l'âme toujours simple et pure » du nouveau maire (30 nov. iim).

Lorsque Danton pertlra sa femme. Robespierre lassusera de son amitié tendre et dévouée : « Je t'aime plus que jamais et jusqu'à la mort. » (15 février 1793.)

Mais ces amitiés ne vont pas jusqu'à la complaisance exagérée. Buzot et Petion ne tarderont pas à se tourner contre lui et à employer à son égard les armes les plus empoisonnées. Il sait qu'un homme public ne s'appartient pas, et pour lui « toute alfection individuelle doit céder à l'intérêt s/icré de la liberté et de l'humanité » (22 janvier 1792). Il ne sauvera pas Chabot qui, arrêté pour son rôle dans l'affaire de la Compagnie des Indes et disqualifié par son mariage et les affaires de ses beaux-frères les banquiers autrichiens Krey. lui envoie du Luxembourg des lettres éplorées.

Il joint à ses qualités le courage (pi'il n'a pas cessé de montrer à la Constituante en défendant presque seul l'idée démocratique, surtout en 1791-1792 en résistant au courant irrésistible de la guerre, et le 9 août, à la veille de la chute de la royauté, après avoir été constamment sur la brèche depuis le 25 juillet, il écrit : « Nous périrons tous «laiis la capitale, plutôt cpie de ne poini lenler les plus grands moyens. »

Lui. de la lei'ocilé du(|uel on il l'ail un ai'ticle de l'oi, refuse la |ilace de présideni du Iribunal e\li'a(M'dinaire chargé de juger les auteui's ilu 10 a<»ùl : « Je ne pouvais, écrit-il au Courrier le 23 août, èlre le juge de ceux dont j'ai été i'advei'saire. il laul (|ue la juslice du peuple s«»il impo- >iMile antanl que pl-(ilii|)le el leri'ible. »

INTRODICTIUN

Kii (jualilé tic membre du Comité de Salut public. Robespierre écrit des lettres où, faisant preuve de rares qualités dhomme (rF^tat. il recommande l'énergie, la fermeté, la d^cisioji. mais aussi la justice et le respect des cultes.

La correspondance passive est toute à son honneur.

Tous les oj)primés, tous ceux qui soutirent d'une injustice s'adressent à lui pour en obtenir réparation. Ce sont les démocrates (jui lui disent leur admiration. C'est Saint- .Iuist qui. sans le ccjnnaître. lui écrit le ii) août 1790 :« Vous qui soutt'uez la patrie chancelante contre le torrent du despotisme et de l'intrigue... Vous n'êtes point seulement le député dune pi'ovince. N'ous êtes celui de l'humanité et de la Ré[)ubli<pie. "

C'est PetioM <pii, lors de son élection à la |)résidence du tribunal criminel, lui éci'it : « Je ne compte pas pour peu de chose de vous nvoir pour collègue, et ce qui a fait fuir Duporl est ce (|ui m'attire. » (15 juin 1701.)

C'est Madame Roland qui voit en lui l'honnne coui'ageux et fidèle aux j)rincipes « dont l'énergie n'a cessé d'o|tposer la plus grande résistance aux prétentions, aux mano'uvres du despotisme et de l'intrigue. » (27 sept, 1791), et (pii, au lendemain de la formation du ministère présidé par son mari, s'empresse de l'inviter chez elle, car elle le considère comme « à la tète des .sages patriotes «> (27 mars 1792i. Mais Robespierre ne vint pas. et .Madame Roland ne le lui pardonna pas.

(Test le modéré Treilhard. son ancien collègue à la Constituante, (pii regrette sa démission de la place d'accusateur |)ul)lic : « Nous nous félicitions de l'avantage d'exercer nos fonctions avec une personne dont la réputation nous garantissait le talent et la droiture.... les moments malheui'eusement trop rares où il nous a été |)ermis de jouir de votri' présence et de vos lumières nous coiifu'maient dans ces sentiments. » (10 avril 1792.)

(Test Marseille qui choisit Robesjiierre pour son défenseur comme « l'hounne dont le génie et le cœur sont dévoués à la chose publique et (ju'elle apprend chaque jour à aimer davantage par la lecture de ses discours. » (27 mai 1791).

10 GURRESPONDANCli: DI-: HÛBEvSPIEURl-:

C'est Toulon qui. le 4 juin 1791. lui décerne le titre de « citoyen » de la ville, <( comme preuve authentique des « sentiments qu'elle a depuis longtemps voués à son civisme et à ses vertus », et en reconnaissance des services qu'il lui a rendus à diverses reprises.

Ce sont les soixante-treize girondins, protestataires contre les journées du 31 Mai et du 2 Juin, qu'il a sauvés de la mort, qui lui expriment leur reconnaissance en vantant « sa loyauté, son amour de la justice et de l'humanité » et lui demandent de les défendre encore (brumaire-prairial an II).

C'est Hoche qui, incarcéré, s'adresse à lui. comme à celui qu'il a toujours regardé comme son génie « tutélaire... Si la rage de mes ennemis m'entraîne au tombeau, j'y descendrai en bénissant la République et Robespierre )\ (1" prairial).

Cest sons ancien collègue à la Constituante, le feuillant Le Chapelier, qui, en 1794, lui adresse un mémoire contre le gouvernement anglais, et l'appelle « cher collègue et ami ».

C'est le modéré Durand-Maillane qui s'adresse à lui .(( avec la confiance qu'il n'a cessé un seul instant depuis 1789 d'avoir en ses lumières, en sa droiture et surtout dans l'intrépidité de son patriotisme » et le félicite de son intervention en faveur de la liberté des cultes.

Ce sont les futurs thermidoriens : Fréron. qui l'appelle « mon cher Robespierre » et lui demande, dans une longue lettre de ventôse an II, son appui contre les députés de Marseille, en le félicitant de sa « sagacité ordinaire », — Merlin de Thionville et André Dumont, (jui lui recommandent avec cordialité leurs créatures (floréal an II).

C'est Fabre d'Eglantine qui, à la veille d'être arrêté, réclame son estime et lui demande « non sa faveur, mais rimf)ulsion de sa conscience » (3 nivôse).

C'est Aigoin qui l'appelle <( le véritable ami des hommes » en lui otîrant toute sa vie, et nous révèle l'immense prestige de Robespieri'e MUj)i'ès des révolutioiuiaires sincères.

Puis ce sont ses nombreux correspondants Payan, l.crcbours, Collol d'Herbois, Sergent, (iillet, Vadier, Ph. Siinodd. Lei)on, Faure, qui l'entiTtiennent des affaires f)ubli<pies dans des lettres où seul l'intérêt de la Révolution et de In R('j»ul)liqiif est envisagé. Ses collègues Mallarmé

et Godefroy lui dénoncent les méfaits ot les dangers de la déchristianisation en province. C'est surtout son ami Marc- Antoine Jullien, qui dans sa mission du Havre à Bordeaux par Granville, Saint-Malo, Brest, Lorient, Nantes, Angers, Tours, lui t'ait part de la situation générale, avec une vue si exacte des hommes et des choses, une sûreté de jugement exceptionnelle chez un si jeune homme et lui dénonce les méfaits de Carrier à Nantes, de Tallien et d'Ysabeau à Bordeaux, que Robespierre fera rappeler.

Il est frappant de voir comment tous ces correspondants s'expriment librement avec lui, comment Westermann, par exemple, critique sévèrement la manière dont a été menée la guerre de Vendée.

C'est Fernex, juge de la commission d'Orange, (pii se justifie des reproches de Robespierre sur son rôle à Lyon, dans la précédente commission. Il assure qu'il était plutôt le défenseur que le juge de ceux qui pouvaient avoir agi par erreur, seuls ceux qui persécutaient les patriotes ont péri. «Permets-moi cette petite justification, car il me serait bien dur d'être connu de toi ])our autre que je suis. ♦> Voilà la preuve que Robespierre, loin d'être l'homme sanguinaire (|ue l'on nous déjieint encore, reprochait aux fonctionnaires leurs violences inutih's. r(''rréiiail Iriir zèle, leur donnait des conseils de modération.

Puis à côté de démocrates étrangers comme Benjamin N'aughan, Van Miest, (|ui montrent comme sa popularité était grande en dehors de France, ce sont de nombreux correspondants inconnus qui lui expriment parfois naïvement leur achniralion, lui demandent secours conh'e l'injustice ou lui exposent leurs idées sur la guerre de Vendée, sur la révolte lyonnaise et les objets les plus divers.

N'oublions pas (jue Courtois et les thermidoriens ont |)ublié tout ce qu'ils pensaient pouvoir être à la charge de Robespierre, supprimant ce qui lui était trop favorable. Or il est remarquable que dans celte correspondance active et passive, en disséquant toutes ces lettres, en examinant avec soin les moindres passages, on ne trouve rien «pii puisse, entacher la réputation de Robespierre. Parfois un peu de raideur et de sécheresse chez lui, — lorsqu'il est membre du Comité de Salut public et qu'il écrit en cette qualité aux Représentants en mission, — ou de naïveté chez ses correspondants, mais jamais l'ombre d'un sentiment bas, rien

déquivoque ou de louche comme cela se rencontre chez tant de politiciens. Tout intérêt vil. tout calcul y sont absents, et Tlncorruptible sort de cet examen singulièrement grand

Peut-être pourrait-on lui rcj^'ocher d'écrire avec trop de hauteur à son ami C^amille Desmoulins qui lui prêtait des propos qu'il n'avait pas tenus (7 juin 1790) ; de rapporter inexactement, dans une lettre à Prudhomme, son rôle lors de la mort de Mirabeau (15 décembre 1792^, enfin d'avoir trop attendu pour prendre parti contre Danton à regard duquel il faisait montre, le 15 février 1793, de sentiments trop affectueux. Mais que sont ces petites faiblesses chez un homme <pii possédait les plus rares qualités morales ?

Rien autant (jue sa correspondance, dans laquelle on respire la simplicité, la pureté, la droiture, ne montre mieux comment Robespierre a été calomnié, combien sa popularité était grande auprès de tous. I^es plus humbles avaient coutume de s'adresser à lui comme à celui qui persoiniiflait pour eux toute la Révolution et résumait en lui tout ce qu'elle avait de meilleur. Rien n'explique mieux comment, lui disparu, le peuple resta sans chef et sans boussole, la proie des corrompus et des factieux, comment cette Révolution, dans tout ce qu'elle représentait d'aspirations populaires, fut fraf)pée à mort au 9 thermidor.

Cette correspondance, en nous faisant pénétrer dans l'intimité de Robespierre, en nous montrant un homme simple et naturel, délicat et sensible, franc et droit, à peu près tout le contraire de la légende colportée dans tous les milieux, aura, nous l'espérons, contribué à l'œuvre de justice et de vérité pour laquelle il est mort et qui, en dépil de tous les obstacles, se poursuit chn(|utî joui' sous nos veux.

(juiinl à Augusiin Hitbespicri'c. il nous apparnil ct)nnne le (hgnc fi'ère de Maximilicn. dont, partageaid les v(>rlus. il dt-niandci-a à jiartager If sort, le 0 thermidor.

11 sait exposer avec un l'ai'e talent les événements poUtiqucs, en démêler les causes, les ressorts cachés (>t les fonsé<juencos, dans ses lettres à Ruissarl. Il l'a il |)rt'uve

crunc i'émai'(|uable clairvoyance en 1789 comme en 1793- 1794. Il paraît surtout parfaitement équilibré, se maintenant toujours à égale distance de la modération et de l'exagération, il sait ce qui est opportun.

En juin 1790, il conseille à son frère de ne pas soutenir sa motion en faveur du mariage des prêtres, » cai* peu de monde est au niveau », cela lui « ferait perdre l'estime des paysans » ; il ne croit même pas que l'Assemblée constituante soit « assez mûre >» |)our adopter cette mesure.

Il blAmera plus tard « les enragés qui poussent les pi'incijx's jus(ju'à l'extravagance ». Il se révèle tel (piMl sera dans sa mission en Franche-Comté où, intelligent et juste, il repoussera les violences déchristianisatrices de son collègue Bci'iiard (de Saintes^ il ouvrira les portes des j>risons et empcjrtera les bénédictions des populations. Nul mieux (|u<' lui, dans ses lettres pour se défendre des calomnies de Bernard, n'a montré les dangers d'une politique de violence <pii. ne tenant pas compte des habitudes, des mœurs, des préjugés des habitants, était susceptible de dresser ceux-ci contre la Ré|)ul)lique. « La morale, la justice devenue la ptiliticjue des républicains ont seules déterminé mon opinion », écrit-il le 6 ventôse an II au Comité de Salut public, en adressant le précis de ses opérations dans la Haute-Saône. Après une enquête approfondie, conduite avec une méthode et une impartialité remarquables, où il fait montre d'une largeur d'idées, d'un esprit de justice et de générosité peu communs, tenant compte de la moralité, des antécédents, des charges des détenus, il parvient à les faire mettre en liberté, ainsi qu'une foule de cultivateurs emprisonnés jiour leurs opinions religieuses. Aussi a-t-il vu « partout la Ré|)ublique bénie, partout il lui a créé de zélés défenseurs ». Mais il s'est mis à dos ses collègues, comme l'honnête Duroy qui ne l'a pas compris; il le dit au C((mité dt' Salut public sans d'ailleurs s'en émouvoir, car « il est donné à si peu d'hommes de sentir qu'on n(^ peut f)lus et qu'on ne doit plus révolutionner un pays l'évolutionné ».

Cependant, comme son frère, il a très tôt le pressentiment de son sort. Dès 1790, au sujet d'une calomnie de lleauinetz contre Maximilien. il lui écrit avec une divination singulière : « Je ne puis te dissiiuult'r mt's eî'ainfcs.

20 CORRESPONDANCE DE HOBESPIERKE

cher frère, tu scelleras de ton sang la cause du jjeuple, peut-être même que ce peuple sera assez malheureux pour te frapper, mais je jure de venger ta mort et de la mériter comme toi, »

De l'armée d'Italie, où il se fait apprécier de tous, particulièrement de Bonaparte qui respectera toujours sa mémoire, il écrit au Comité de Salut public des lettres pleines d'énergie et de bon sens, attirant sans cesse l'attention sur les points faibles de l'organisation.

Partout où il passa il ne laissa que des regrets.

Il ne rentrera guère à la Convention que pour demander A mourir avec son frère.

Georges Michon.

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