‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 2 sur 51 · MAXIMILIËN ET AUGUSTIN ROBESPIERRE · texte numérisé non relu

MAXIMILIËN ET AUGUSTIN ROBESPIERRE

Robespierre à Target

Monsieur,

Les encouragcmenls que la Soeiété célèbre [i), dont vous êtes le membre, accorde aux jeunes gens, da protection immédiate dont vous les honorez m'a donné la confiance de m'adresser à vous pour vous demander une grâce.

M. de Sainl-Lambert a prononcé, dans la dernière séance publique de l'Académie Françoise, un {dis... rayé) morceau tendant à faire connoître la manière dont cette compagnie désire que l'éloge de Louis douze soit tracée.

Je désirerais, Mr., avoir connoissance du morceau qui a été prononcé et savoir si les vues de M. de Saint-Lambert sont eon formes à celles de l'Académie. Vous excuserez cet excès de conPiance, c'est vos bienfaits envers ces hommes à talents qui 'lui ont donné naissance, vous joindrez ce nouveau l)ienfait aux autres et en suivant le penchant de votre cœur, vous obligerez, celui qui a Thonneur d'être.

Monsieur,

votre très humble et très obéissant sen'ileur,

de Robespierre

étudiant en droit au collège Louis-le-Grand

de 24 .janvier 1776.

(Publiée en fac-similé par M. Target. Un iivocat du XVI II* .siècle. Paris 1893. — Reproduite dans les Annalr.'i Révolutionnaires. 1910 t. III, p. 433.)

(1 ) L'Académie française.

22 CORRESPONDANCE DE ROBESPIEHRE

Robespierre à l'abbé Proyart, préfet de Louis le Grand (1)

^ Paris, ce il avril 1778.

MliNSIELH.

J'apprends que TEvèque d'Arras est à Paris, et je désirerais bien le voir; mais je n'ai point d'habit, et je manque de plusieurs choses, sans lesquelles je ne puis sortir. J'espère que vous voudrez bien vous donner la peine de venir lui exposer vous-même ma situation, afin d'obtenir do lui ce dont j'ai besoin pour paraître en sa présence.

Je suis avec respect, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

De Robespierre aîné.

J.-A. l*ARi.s (La Jeii)ic>!se de Robespierre et la, convocation des Etats Généraux en Artois, 1870 — B. N. Ln-7 52499, p. 25, app. 4.)

Robespierre à Dupaty [2;

Monsieur,

José vous demander une gràye sans avoir- l'honneur de vous connaître. Aurez-vous la complaisance de me pardonner ma hardiesse ? J'espère au moins que le motif qui me l'inspire me tiendra lieu d'excuse. Je sors de ma philosophie et je me destine au barreau. De toutes les qualités nécessaires pour se distinguer dans cette profession, j'y apporte du moins une vive émulation et une extrême envie de réussir. Mais comme les conseils d'un liabile maître ])euvent contriluier beaucoup à me- conduire à ce Ijut, je désii'erais en trouNcr un (jui nouIûI bien me tracer un plan d'étude.

(1) I..'iibbi* l'ioyiii t. «Huit piéfitl (Ui collèm; Loula-k'-Cîrand où Hobe.spioiif tCTtniriii «fx •'•tiiilcx, ilf 1778 t\ 1781.

(2) Dupaty (171I-17K8), pié.sldcnt i\ mortier uu Pnrlemont dp Bordeaux, Riitiîur <l<-' Uétli-xIoriM hi.Mtori(|ucH .mii- lo.s loi.s crinilnelU'«, s'était rendu ^•6l^brl^ i-n ilAn<)tn;iint <1<'.m «■rrcur.s Judiciiire.s. I.i'61oKi' <'e l")uptity, publié • •Ti 17S:{, l'Mt nttrihui' iivcc \ riilsi'inbl.'itiri' à Unbi'spiciTf.

G'esl VOUS, Monsieur, que j'ose prier de me rendre ce service important, persuadé qu'il ne peut rien m'arriver de plus heureux, que d'avoir pour guide dans la carrière du barreau celui qui doit m'y servir de modèle.

Si vous daignez m'accorder ma demande. Je vous priei-ai d'embrasser, dans les conseils que vous voudi'ez bien me donner, l'étude de la jurisprudence, de m'indiquer l'ordre, le temps, la méthode de ces diverses études.

Si vous jugez, Monsieur, qu'une conversation st-rait plus propre qu'une lettre à remplir cet objet, je vous prie de me marquer le temps où je pourrai avoir l'honneur de vous entretenir. J'attends cette grâce avec conhance et je la recevrai avec la plus vive reconnaissance.

J'ai l'honneur d'être à votre égard du sentiment de toute la France,

Monsieur,

Votre ti'ès humble et très obéissant serviteur

De Robespierre

étudiant en droit

au collège Louis-le-Grand

(Ia- Tciiiiis 17 avril 1889 — lit rue da CurkmitvH UrrolutiouiiuircK. 1. 'JDfy-iîMî).

Robespierre à Mademoiselle Dehay > I

Mademoiselle,

J'ai l'honneur de vous envoyer un mémoire dont l'objet est intéressant. On peut rendre aux Grâces mêmes de semblables hommages, lorsqu'à tous les agréments qui les accompagnent, elles savent joindre le don de penser et de sentir, et qu'elles sont également dignes de pleurer 'l'infortiine et de donner le bonheur.

A propos d'un objet si sérieux, Mademoiselle, me sera-t-il permis de parler de serins ! Sans doute, si ces serins sont intéressants... et comment ne le seraient-ils pas puisqu'ils viennent de vous ? Ils sont très jolis; nous nous attendions qu'étant élevés par vous ils seraient encore les plus doux et

(1) Mademoiselle Dehay, ami»- <1" cii uloti.. Robespierre, lui Mv;iit envoyé (les oiseaux pour sa volière.

les plus sociables de tous les serins. Quelle fut notre surprise lorsqu'en approchant de leur cage, nous les vîmes se précipiter contre les barreaux avec une impétuosité qui nous faisait craindre pour leurs jours ! Et voilà le manège qu'ils recommencent toutes les fois qu'ils aperçoivent la main qui les nourrit. Quel plan d'éducation avez-vous donc adopté pour eux, et d'oiî leur vient ce caractère sauvage ? Est-ce que les colombes, que les Grâces élèvent pour le char de Vénus, montrent ce naturel farouche ? Un visage comme le vôtre n"a-t-il pas dû familiariser aisément vos serins avec les figures humaines ? Ou bien serait-ce qu'après l'avoir vu, ils ne pourraient plus en supporter d'autres ? Expliquez-nous, je vous prie, ce phénomène. En attendant, nous les trouverons toujours aimables avec leurs défauts^ Ma sœur me charge, en particulier, de vous témoigner sa reconnaissance pour la bonté que vous avez eue de lui faire ce présent, et tous les autres sentiments que vous lui avez inspirés.

Je suis avec respect. Mademoiselle, votre très humble et très obéissant serviteur.

Arras, le 22 janvier 1782. De Robespierre.

P.-S. — J'ai l'honneur de vous envoyer trois exemplaires, et je vous laisse le soin de faire le meilleur empiloi possible de ceux que vous ne jugerez pas à propos de conserver.

(rublit''e 051 anglais poxir la première fois jiar Ije\v<>s, avec des lacunes, dans The Life of Maxiiiiilien Rohespieric p. 61-62 — Cf. Valinet Historique. 1806. TT. 47- 48).

Robespierre à une dame (1)

Madame, Il n'est pas do plaisirs agréables si on ne li's p;irt;ig(^ avec ses amis. Je vais donc vous faire la peinliin' do roux (]ue je goiîte depuis quelques jours.

N'altpndcz pas une relation de mon voyage; on a si prodigieusement inulliplié ces espèces d'ouvrages depuis phisieurs

(1) RobcHpIfTic «'nilrcHsalt h M"" l^ulsHiiit. A l.i fin, Hobo.spIciT'j «'lUlrcHnc fi Monnlcur (ptobHbl«>mcnt lîulH.surt).

années que le public en pourrait être rassasié. Je connais un auteur qui fit un voyage de cinq lieues et qui le célébra en vers et en prose. Qu'est-ce cependant que cette entreprise comparée à celle que j'ai exécutée ? Je n'ai pas seulement fait cinq lieues, j'en ai parcouru six, et six bonnes encore, au point que, suivant l'opinion des habitants de ce pays elles vailent bien sept lieues ordinaires. Cependant je ne vous dirai pas un mot de mon voyage. J'en suis fâché pour vous, vous y perdrez, il vous offrirait des aventures infiniment intéressantes : celles d'Ulysse et de Télémaquo, ne sont rien auprès.

Il était cinq heures du matin quand nous partîmes; le char qui nous portait, sortait des portes de la ville (1) précisément au môme instant où celui du Soleil s'élançait du sein de d'Océan; il était orné d'un drap d'une blancheur éclatante dont une partie flottait abandonnée au souffle des zéphyrs; c'est ainsi que nous passâmes en triomphe devant Vauhette des commis (2), Vous jugez bien que je ne manquais pas de tourner mes regards de ce côté, je voulais voir si les argus de la ferme ne démentiraient pas leur antique réputation d'honnêteté, moi-même animé d'une noble émulation, j'osais prétendre à la gloire de les vaincre en politesse, s'il était possible. Je me penchai sur le bord de 'la voiture et, ôtant un chapeau neuf qui couvrait ma tête, je les saluai avec un sourire gracieux, je comptois sur un juste retour, — Le croiriez-vous ? Ces commis, immobiles comme des termes à l'entrée de leur cabane, me regardèrent d'un œil fixe sans me rendre mon salut. J'ai toujours eu infiniment d'amour-pi'opre; cette marque de mépris me blessa jusqu'au vif et me donna pour le reste du jour une liuminu' insupportable.

Cependant n(js coursiers nous emportaient avec une rapidité que l'imagination ne saurait concevoir. Ils semblaient vouloir le disputer en légèl'eté aux chevaux du Soleil qui vohiient au-dessus de nos têtes, — comme j'avais moi-même fait assaut de politesse avec les commis de la porte de Méaulens, d'un saut ils francliii-ent le faubourg Sainte-Catherine, ils en firent un second, et nous étions sur la place de Lens; nous nous arrêtâmes un moment dans cette ville. J'en profitai, pour considérer les beautés qu'elle offre à la curiosité des voyageui's. Tandis que le reste de la Compagnie déjeunait, je m'écluii>pai et montai avec un sentiment mêlé d'atten-

(1) A iras.

(2) Commi.s des formes.

dri<?ement ot tradmiration sur cette vaste plaine où Condé, à vingt ans. remporta sur les Espagnols cette célèbre victoire qui sauva la patrie. Mais un objet plus intéressant fixa mon attention : c'était riiôtel de ville. Il n'est remarquable ni par sa grandeur, ni par sa magnificence mais il n'en avait pas moins de droits à m'inspirer le plus vif intérêt; cet édilice si modeste, disais-je en le contemplant, est le sanctuaire où le mayeur T.... en perruque ronde et la balance de Thémis à la main, pesait naguère avec impartialité les droits de ses concitoyens. Minisrtre de la justice et favori d'Esculape, après avoir prononcé une sentence il allait dicter une ordonnance de médecin. Le criminel et le malade éprouvaient une égale frayeur à son aspect, et ce grand homme jouissait, en vertu d'un double titre, du pouvoir de plus étendu qu'un homme ait jamais exercé sur ses compatriotes.

Dans mon enthousiasme, je n'eus pas de repos que je n'eusse pénétré dans l'enceinte de l'hôtel de ville. Je voulais voir la salle d'audience, je voulais voir le tribunal où siègent les échevins; je fais chercher Je portier dans toute la ville, il vient, il ouvre, je me précipite dans la salle d'audience. Saisi d'un respect religieux, je tombe à genoux dans ce temple auguste et je baise avec transport le siège qui fut jadis pressé j)ar le fessier du grand T.,., C'était ainsi qu'Alexandre se prosternait aux pieds du tombeau d'Achille et que César allait rendre hommage au monument qui renfermait les cendres du conquérant de l'Asie.

Nous remontâmes sur notre voiture. A peine m'étais-je arrangé sur ma botte de paille que Carvin s'offrit à mes yeux; à la vue de cette terre heureuse nous poussâmes tous un cri de joie* semblable à celui que jettèrent les Troyens échappés au désastre d'Ilion lorsqu'ils aperçurent les rivages de l'Italie,

Les habitants de ce viillage nous firent un accueil qui nous dédommagea bien de l'indifTérence des commis de la porte de Méaulens. Des citoyens de toutes les classes signalaient à l'envi leur empressement pour nous voir; le savetier arrêtait .son outil prêt à percer une semelle, jiour nous contempler à loisir; le perruquier abandonnant une barbe à d<'mi faite, accourait au-devant de nous le rasoir à la main, la niénagèto pour satisfaire sa curiosité, s'exposait au danger de voir brûler ses tarle.s. J'ai vu trois commères interrompre une conver.sation très animée pour voler à leur fenêtre. — enfin nous goûtâmes pciidaiil Ir li'.ijt't (|ni fnl. Iiêlas ! Iroj) court, la

GORKESPONDANCE DK ROBESPIERRE '2,

satisfaction flatteuse pour Tamour-propre de voir un peuple nombreux s'occuper de nous. Qu'il est doux de voyager, disais-je en moi-même ! On a bien raison de dire qu'on n'est jamais prophète dans son pays; aux portes de votre viMe on vous dédaigne; six lieues plus loin, vous devenez un personnage digne de la curiosité publique. J'étais occupé de ces sages réflexions, lorsque nous arrivâmes à la maison qui était le terme de notre voyage. Je n'essaierai pas de vous peindre les transports de tendresse qui éclatèrent alors dans nos embrassements : ce spectacle vous aurait arraché des larmes. Je ne connais dans toute d'histoire qu'une seule scène de ce genre que l'on puisse comparer à celle-là, lorsqu'Enée après la prise de Troyes aborda en Epire avec sa flotte, il y trouva Hélénus et Andromaque que le destin avait placés sur le trône de Pyrrhus. On dit ([ue leur entrevue fut de^ plus tendres. Je n'en doute pas. Enée qui avait le cœur excellent, Hélénus qui était le meilleur Troyen du monde, et Andromaque, la sensible épouse d'Hector, versèrt^nt beaucoup de larmes, poussèrent beaucoup de soupirs dans cette occasion: je veux bien ci'oire que leur attendrissement ne le cédait point au n()tre; mais a})rès Hélénus. Enée, Andromacjue et nous, il faut tirer l'écheUe.

Depuis notre arrivée, tous nos moments ont été remplis par des plaisirs. Depuis samedi dernier je mange de la tarte en dépit de l'envie. Le destin a voulu que mon lit fût placé dans une chambre qui est le dépôt de la pâtisserie : c'était m'exposer à la tentation d'en manger toute la nuit, mais j'ai réfléchi qu'il était beau île maîtriser ses passions, et j'ai dormi au milieu de tous ces objets séduisants, Il est vrai que je me suis dédommagé pendant le jour de cette longue abstinence.

.le te rends grâce, ô toi, qui d'une main habile. Façonnant le premier une pâte docile Présentas aux mortels ce mets délicieux. Mais ont-ils reconnu ce bienfait précieux ? De tes divins talents consacrant la mémoire. Leur zèle a-t-il dressé des autels à ta gloire ? Cent peuples prodiguant leur encens et leurs vœux Ont rempli l'univers de temples et de dieux : Hs ont tuus oublié ce sublime génie Oui pour eux sur la terre apporta l'ambroisie. La tarte, en leurs festins, domine avec honneur. Mais daignent-ils songer à son premier auteur ?

De tous les traits d'ingratitude dont le genre humaip s'est rendu coupable envers ses bienfaiteurs, voilà celui qui m'a toujours révolté ; c'est aux Artésiens qu'il appartient à l'expier, puisqu'au jugement de toute l'Europe, ils connaissent le prix de la tarte mieux que tous les autres peuples du monde. Leur gloire demande qu'ils fassent bâtir un temple à son inventeur. Je vous dirai même, entre nous, que j'ai là-de-ssus un projet que je me propose de présenter aux Etats d'Artois. Je compte qu'il sera puissamment appuyé par ie corps du clergé.

Mais c'est peu de manger de la tarte, il faut la manger encore en bonne compagnie; j'ai eu cet avantage. Je reçus hier le plus grand honneur auquel je puisse jamais aspirer : j'ai dîné avec trois lieutenants et avec le fils d'un bailli, toute la magistrature des viillages voisins était réunie à notre table. Au milieu de ce Sénat brillait M. le lieutenant de Garvin, comme Galypso au milieu de, ses nymphes. Ah ! si vous aviez vu avec quelle bonté il conversait avec le reste de la compag-nie comme un simple particulier, avec quelle indulgence il jugeait le Champagne qu'on lui versait, avec quel air satisfait il semblait sourire à son image qui se peignait dans son verre ! J'ai vu tout cela moi... Et cependant voyez combien il est difficile de contenter le coeur humain. Tous mes vœux ne sont pas encore remplis, je me prépare à retourner bientôt à Arras, j'espère trouver, en vous voyant, un plaisir plus réel que celui dont je vous ai parlé. Nous nous reverrons avec la même satisfaction qu'Ulysse et Télémaque après vingt ans d'absence. Je n'aurai pas de peine à oublier mes baillis et mes lieutenants. Quelque séduisant que puisse être un lieutenant, croyez-moi, Madame, il ne peut jamais entrer en parallèle avec vous. Sa figure, lors même que le Champagne l'a colorée d'un doux incarnat, n'offre point encore ce chai'me que la nature seule donne à la vôtre et la compagnie de tous les baillis de l'univers ne saurait me dédommager de votre aimable entrelien.

Je suis avec la plus sincère amilié. Mon-itMir, voti'e 1r(''s humble et très obéissant serviteur.

A Garvin, Ir 1*J juin 178:]. I)k Houkspuîrre

(<'lt»V iiour la iiit'iiiit'iv l'ois, en aiifrlais,

par l/<'Wi>s, II. c. p. 4S A HS. Iji UH'oJu-

tion franrniHc, toni»» XI, p. 358. Urriic hlrur, r> jivril 1!»01).

yi

Robespierre à Franklin

Monsieur

Une sentence de proscription rendue par les échevins de Saint-Omer contre les conducteurs électriques m'a présenté l'occasion de plaider au Conseil d'Artois la cause d'une découverte sublime, dont le genre humain vous est redevable. Le désir de contribuer à déraciner les préjugés qui s'opposaient à ses progrès dans notre province m'a porté à l'aire imprimer le plaidoyer que j'ai prononcé dans cette affaire. J'ose espérer, Monsieur, que vous daignerez recevoir avec bonté un exemplaire de cet ouvrage, dont l'objet était d'engager mes concitoyens à accepter un de vos bienfaits : heureux d'avoir pu être utide à mon pays, en déterminant ses premiers magistrats à accueillir cette importante découverte; plus heureux encore si je puis joindre à cet avantage l'honneur d'obtenir le suiîrage d'un homme dont le moindre mérite est d'être le plus illustre savant de l'univers.

J'ai l'honneur d'être avec respect, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviffui*.

De Robespierre Avocat au Conseil d'Arras

A Arras, ce l"" octobre 1783 (1).

(Bibliothèque de l'Uuiveitiité de Pennsylvanie, — fac-similé communiqué à M.

Vellaj' qui l'a reproduit dans les Annales Révolutionnaires II. 215. Cf. Robespierre et le procès du paratonnerre. Ibid. p. 25 et 201).

(1) Robespierre envoya à Pi-anklin cette lettre avec un exemplaire de ses plaidoyers. Franklin (1706-1790), Inventeur du paratonnerre, avait été envoyé en l'^i-ance, en novembre 1776, comme Comml.ssaire des Etats-Unis, pour obtenir l'appui du gouvernement français. Après une année de négociations avec Veigennes, et à la suite de la capitulation de Saratoga, il put signer, le 6 février 1778, le traité d'alliance entre la France et les Jnsuigents. Il était rapidement devenu très populaire dans tous les rnilieux. Il rentra à Philadelphie le 14 septembre 1785 et y mourut en 1790. Mirabeau fit décider par l'Assemblée Constituante un deuil de trois jours.

Robespierre au Président de la Société des Arts et des Sciences

de Metz (Arras, nov. 178'i)

Il remercie la société d'avoir couronné son mémoire (sur l'origine de l'opinion qui étend sur tous les individus d'une même famille une partie de la honte attachée aux peines infamantes que subit un coupable). Il accepte le prix de 400 livres et affectera cette somme à l'impression de son mémoire.

(Catalogue de vente d'autographes Charavay (17 mars 1891) n° 601).

Robespierre à une plaideuse

Arras 14 octobre 1786

Robespierre écrit à une plaideuse qu'il n'a pu faire encore 1<'S démarches nécessaires pour lever le nouvel obstacle que lui ont suscité les échevins de Béthune, « Il faut tâcher, dit-il, de confondre les intrigues des méchants, mais il ne faut pas leur permettre de troubler votre repos. Vous vous élèverez facilement au-dessus de ces jeux d'enfantis quand vous voudrez l'enlrer au fond de votre cœur qui est fait pour vous consoler' df la bassesse des âmes viles et cruelles. »

(Cité par Cli. Vella.v — d'après Cliiiravaj — Annales RéroJ. I. 302).

Robespierre à une dame

Madame,

J'ai osé penser (|u'un mémoire consacré à la défense des opprimés pourroit n'être pas un liommage indigne de vous; et je me suis délermiiié à vous pi'ésenler celui-ci.

I/intéri'-l que vous avez eji l;i jjonlé de |)ren(h'e l\ l'atTaire-

CÔRnESPONDANCR DE ROBESPIERRE 'M

qui en est. Tobjet .sufflroit pour justifier cette démarche, si cette démarche avoit besoin d'apologie.

Au milieu des ennuis attachés à ce pénible ouvrage, vous m'êtes apparue, Madame, pendant quelques moments que jo n'ait point oubliés, et votre présence a ranimé mon courage. Aujourd'hui que je l'ai terminé, je cherche un dédommage-ment qui est dû à mes travaux, et je de trouve en vous l'offrant. Lorsqu'on a défendu la cause des malheureux aveo ce sentiment profond et douloureux qu'inspire l'idée d€ l'injustice qu'on est forcé de repousser, dans ce moment ù Ton est encore incertain si on aura le lx)nheur de le sauver, il faut à la fois une consolation et une récompense. La plus douce, la i)lui5 glorieuse de toutes, est de pouvoir communiquer ces sentiments à une dame aimable et illustre dont ràm<* noble est faite pour les partager » il est vrai que ce prix Q<i bien magnifique, et jedevrois peut-être moi-même m'aceus'i' d'une excessive présomption, pour avoir osé l'ambitionnei". mais non, Madame, vous le devez aux efforts que j'ai faits pouriseconder vos sentiments généreux: eh! à quel plus noble usage pourroit servir l'éclat de votre rang et de vos qualités aimables, qu'à encourager par des moyens si faciles le "zèle qui se dévoue au soulagement de l'infortune et de l'innocence. Je suis Uvec respect. Madame, votre très humble et très obéissant serviteur,

Dr Uorrspirrrr

An-as. le 21 décembre 1780

(H. Fleisi'liiiiaiiii. Itobefpierre et lex FouniCK. p. 40-41. Lettre eoniimiiiiqu*^ par M. Ch. Velhi.v).

Robespierre à l'abbé Touques I

. MONSIEIR,

La éonliance illimitée que vous m'accordez me llatte et m'iMnbart'asse à la fois : d'un côté, je ne trouve pas votre cause assez dépourvue de moyens pour sacrifier absolument

(1) Cure'' ck' Cinthoaux, près Caen, qui piétendalt ft un bénéfice en Artois.

VOS prétentions sans aucune réserve, sans aucun dédommagement, de l'autre, je ne la regarde pas comme assez évidente pour vous donner le conseil de la soutenir. Ce qui redouble mon incertitude, c'est que l'on plaide en ce moment même au Conseil d'Artois une cause qui a beaucoup de rapport aveo fia vôtre, et oîi le vent du bareau ne paraît pas contraire à celui qui soutient votre système. Un résignataire qui a pris possession d'un bénéfice situé dans le diocèse de Boulogne et en Artois, en vertu de provisions de la Cour de Rome et sans lettres d'attaches d'après un simple arrêt d'exéquatur obtenu au Parlement de Paris, est attaqué par un dévolutaire qui s'est fait pourvoir sur ce motif; le résignataire a pris des lettres d'attaches pures et simples et a réitéré en conséquence sa prise de possession, et on croit qu'il gagnera sa cause.

Mais, j« ne dois pas vous dissimuler qu'à mon avis, il y a une grande différence entre cette cause et la vôtre. Le résignataire dont je parle a pour adversaire un dévolutaire proprement dit, dont le rôle est toujours odieux, et vous avez à combattre un pourvu par le collateur ordinaire, dont les secondes provisions à titre de dévolut sont surabondantes et ne tendent qu'à confirmer la première collation, et c'est une question si un vice qui serait insuffisant pour donner lieu à un dévolut ne pourrait pas faire revivre le droit du collateur naturel en dépit de la prévention. Quand bien même l'affaire en question serait décidée en faveur de notre système, il resterait donc toujours une difficulté.

Cependant, les choses me paraissent dans un état d'équilibre tel que je ne veux point me charger de faire pancher la balance; je vous prie donc, Monsieur, de vouloir bien prendre ce soin vous même, et de me déclarer définitivement si votre intention est de soutenir le procès ou de renoncer à vos prétentions. Je vous observe que, dans le premier cas, il me paraît indispensable de réitérer votre prise de possession : mais il ne serait plus nécessaire, pour cela, de faire Je voyage de Bourrecy, pour lequel vous avez une répugnance très fondée; il suffirait d'envoyer ici votre procuration en blanc, et on chargerait quelqu'un de prendre possession en votre nom. Ce parti n'entraînerait aucune dépense considérable. Au rrste, il ne faut point perdre de temps pour envoyer cette procuration, si vous prenez ce parti, car votre adversaire presse maintenant l'audirnce, et nous ne pourrons phis la

différer de quinze jours au plus. Si vous vouiez plaider, il faut envoyer l'acte dont je vous parle; si vous êtes encore incertain, vous pourrez l'envoyer encore, sauf à en faire usage ou à le laisser inutile, suivant les circonstances. En attendant, l'affaire dont je vous ai parlé se jugera, et je tâcherai de savoir quels sont les motifs qui auront déterminés les juges.

J'ai l'honneur d'être parfaitement, Monsieur, votre très humble cl li('< obéissant serviteur.

De Robespierre

Arras le 22 février 1787.

(J. A. Paris — Iai .Ktiiitxxr <ii Robixpierre. pyt. 107-108, en note).

Robespierre à une jeune fille

Quant aux méchancetés que contient voire lettre. j«' vous répondrai par l'exposé fidèle de mes sentiments. L'intérêt que je prends aux personnes n'a point de terme, quand les personnes vous ressemblent. Celui que vous avez inspiré à tous ceux qui ont sçu vous apprécier ne cessera en moi que quand je n'en prendrai plus à rien, parce que je ne connais personne plus digne que vous de l'exciter... Ajoutez à cela que la bonté qui a toujours éclaté dans vos procédés à mon égard m'en fait en quelque sorte un devoir, et que, pour abjurer ce sentiment, il faudroit que je fusse en même ti'm|t< injuslf .-t jnc-fitl: jh ne veux être ni l'un ni l'autre...

Arras (5 juin 1787

(('alaiuKUt- i'iiarava.v ae la vente ilu 17 juin 1890 — atée en partie par II Haniel. Iltstoire de Roh(si)if'nc. I. 43).

Robespierre à une jeune fille

Il lui envoie un mémoire qu'il vient de publier et pour lequel il sollicite son indulgence. « La situation où vous êtes est très indifférente, pourvu que vous soicz luMinMise. Mais

rè(es-vous ? J'en doute un peu et ce doute m'afflige; car lorsqu'on ne possède pas soi-même le bonheur, on voudroit se consoler par celui des autres; on voudroit au moins en voir jouir ceux qui méritent le plus de l'obtenir... » Arras 2(j juin 1787

(C'ataloî?ue Clianivay. Vente du 13 )ii;ii 1880).

Robespierre à M. Delporcq

Ai'ras. It^ :] avril 17S8,

Mo.NSIKlH,

Je ne puis que rendre un témoignage favorable à la nommée Catherine Calmet (i); sa conduite m'a paru irréprochable pendant lo temps où elle est restée chez moi; je me réjouis de sa guérison et je fais des vœux pour sa liberté qui ne me paraît pas devoir éprouver le moindre obstacle.

Quant au certillcat dont vous me pai'lez, ma sœur m'a dit que cette fille l'avait emporté.

J'ai l'honneur d'être très parfaitonient. Monsieui', votre très hunihlf et ti'ès oliéissaiit serviteur

!)!•: I{(»HKSPIKUKK

{Arcltiiex du l'<is de Valais C 707. Lettre adressée à M. Delpoirq, concierge du dépôt de mendicité (ie Lille, et conniuiniquée par M. (Jecw^es Rarthélein.v dans les Aiiualrx h'<:vnl. VIL 107).

Robespierre à une jeune fille

Mademoiselle,

Il e^t rare (|ue l'im puisse présenter à une jolie rcininr un écrit de la nature de celui (jue je vous envoie, (.'est ce (|ui m'a I»arii toujours rava'jer les faiseurs de mémoires au dernier

(I) «'athorine <'alnuit. urrfitée A Llllo, avait déclaré qu'clii' avait habit-' ixmliint hIx mois « dariH la parols.so <U> SaInt-.Viibert. riu' <hs Happoitcuis, • ln-y. Il- hl<-iir !)<• HobcMpIciTc, ;ivi)ciit il Ari'im >. I )i'lpi)rc(i t'écrivit à Kobi'.s. pli'iri- puui- lui (lcinan(l*T iIi-.m riTiNclKn«Ti)rnt.'< à ci' .sujet cl I.m »-(.imiminlcallim il'im <<itlfl<al «b'-llvii' ii riiitf'TfHMi'i-.

rang de la littérature, en supposant néanmoins que l'on puisse leur accorder une place quelconque dans la république des lelti'es. Mallieureux ! qui sont piivés de la plus douce récompense qui puisse couronnea* leurs pénibles travaux. Grâces au ciel et à vous, je suis exempt de cette disgrâce commune; je vous envoie des mémoires et vous les lisez; je dois cet avantage, Mademoiselle, à la solidité de votre esprit autant qu'à l'indulgence avec laquelle vous voulez bien accueillir toutes mes productions, A ce titre je me vois inlinimenl au-dessus de lia plupart des laborieux écrivains qui courent la môme carrière que moi, et je 41'ai rien à envier aux poètes les plus agréables et même aux plus jolis faiseurs de romans. Car le comble du bonheur et de la gloire pour un écrivain, quel qu'il soit, c'est de plaire aux Grâces, n'importe de quelle manière. C'est pourquoi, Mademoiselle, dès que mes mémoires commenceront à vous ennuyer, je vous prie de m'en avertiiaussitôt, afin que j*' r<'<<i' (Vcu t'aii'e lorsque vous cesserez de les lire.

Le petit chien que vous élevez pour ma sceur est-il aussi joli (jue le modèle que vous m'avez montré, quand je passai à Bélhune ? Ouel qu'il soit, on l'accueillera toujours avec distinction et avec plaisir. On peut même dire que, quelque laid (|u'il puisse être, il sera toujours joli.

In homme d'esprit n'est jamais laid, disait une femni" célèbre, je crois que c'était M"" de Sévigné, On pourrait dire sans doute de votre cliien quelqui- chose d'honnête et de vrai^ dans le même genre.

Ouoiqu'il en soit, ma so'ur nie charge de vous dire de sa pai't tout ce (|ue l'on peut imaginer de plus alTectueux; et je ne suis j)oinl fait pour lui céder en rien, quand il s'agit de vous rendre justice.

Je suis avec respect. Mademoiselle, votre très humble et très t»l>éis<nnt serviteur,

DE Robespierre.

Arras, le (*> Juin 17S8, (1)

(Lettre reproduite dans fes Annales liimtû)nn«iiris par M. Charles Velhiy (lî)OS. I. 107-10*.)), et se trouvaiit daii.s la collection de M. Georjres Caïii).

(1) D'après M. Ch. Vellay, cette lettre' scinit :>ili-.>ssi'.- ;"i un»- Hinif île Charlotte Robespierre, M"*' D.hay.

'.M\ CORRESPONDAiNGE DE ROBESPIERRE

Robespierre à Buissart (1)

Versailles, 2:3 mai [1789] (2).

Mf'rcr&di deriiior, après la nomination des commissaires, un membre de l'assemblée fit une motion qui tendoit à ce • qu'il fut nommé un Comité pour rédig^er et faire imprimer un journal de toutes les opérations de l'assemblée nationale. Elle fut proposée par M. de La Borde, fils du banquier de la Cour; mais elle fut suspecte à rassemblée, parce qu'on soupçonna qu'elle avoit été mise en avant par un certain parti qui désiroit d'e présenter les actes de l'Assemblée, suivant ses principes et ses vues particulières, et qui peut-être le regardoit comme un objet de spéculation 'lucrative. Elle fut rejettée presqu'à l'unanimité. Ce matin, M. Target la renouvela sous une autre forme. Cette tournure n'échappa point à la sagacité de l'Assemblée qui la proscrivit avec un empressement encor plus marqué, ce qui fit une sensation très-désagréable pour les auteurs de la motion, c'est que ce matin même on distribua dans l'Assemblée une espèce de prospectus du (libraire Pankouke qui comptant d'avance sur le succès de la motion, offroit ses services aux Etats généraux pour imprimoi- et distribuer ce journal avorté.

(.T. A. Viw'is — Li( ./cuiicssc .■](• A'o/k.sliicrn — .\iii)oii(li('t> p. C — (' I. n" II).

Robespierre à Buissart (24 mai 1789

Il est tems, mon cher ami. que je romix' le silence auquel les circonstances m'ont forcé jusquts ici, i)our satisfaire votre curiosité, ou plutôt votre patriotisme, en vous apprenant les événemens qui se .sont passés jusques aujourd'hui dans !'.\ '^semblée nalionaile. Vous scavez sans doute qu'elh^ est

(1) \.-J. TiuiHMiirt, ami de Robt-Hplein-, avocat au conseil piovlnclal iI'AiIdIh, l'talt «-n l"N!t assesseur df lu ninr<?chiiu».s(f'e à Ai ras où 11 doincnrnlt. nu- «lu Coq-N'-PaH.

(2) Maxlmllli'n Kobi'«i)l<'iTe hubltuit,, à Vorsallles, avec MM. Petit. Fleury l't l'ayifti. députi^.s du Tiera-Etat de l'Artois, une maison située rue <!•• l'KtnnK, n" 16.

GORRESPONDANGK DE ROBESPIERRE o7

restée jusques ici d'ans une espèce d'inaction et que la scission du Clergé et de la Noblesse en est la cause. Ces deux corps, le lendemain de Touverture des Etats Généraux, se sont retirés dans des apparlemens séparés, pour vérifier leurs pouvoirs et délibérer séparément. Les députés des Communes, car le mot do Tiers-Etat est ici proscrit, comme un monument de l'Ancienne servitude, avoient d'autres principes, persuadés que l'Assembler nationale doit être une ft que tous les députés de la Nation, de quelqu'ordre qu'ils soient, doivent avoir une égale induenee dans les délibérations, qui intéressent sa destinée, ils ne voulurent point vériticr leurs pouvoirs séparément et se constituer en chambre du Tiers-Etat, mais ils résolurent que tous les pouvoirs des députés de toutes les classes dévoient être vérifiés en commun par toute l'Assem blée Nationale (1); et que, dans le cas d'un refus obstiné de la part du Clergé et de la Noblesse de se réunir au corps de la Nation qui l'ésidoit dans les Communes, elles dévoient se déclarer l'Assemblée nationale et agir en cette qualité; mais avant de prendre ce parti, ils crurent qu'il falloit faire c(uel- ([ues démarciies pour ramener, s'il était possible, les deux classes privilégiées à l'unixjn et à l'unité désirée. De là la patience avec laquelle on les allendil, durant quelques jours, dans la salle destinée aux Etats généraux; de là l'invitation qu'on ileur (It ensuite de se réunir au corps national, pour pr((céd(M' à la véj'ificafion des pouvoirs.

La Noblesse ne se mit pas moins en devoii- de véritiei- les sitMis séparément; elle envoia ensuite une députalion aux Comnumes pour leur faire part de (rois arrêtés consécutifs (]u'elle avoit pris et qui tendoient tous à la déclarer Chambre constituée séparément et contre la prétention des Communes; et qui annoncèrent en même fems que la Chambre nommerait des Commissaires sur l'invitation du Clergé, pour conférer avec ceux de ccl ordre et ceux (|ui seroient nommés par le Tiers Etat.

En elîet le Clergé, plus cauteleux que la Noblesse, avait répondu à l'invitai ion des (communes par une députation qui leur avoit apporté des protestations vagues de zèle et d'attachement et leur avoit déclaré en même tems qu'il nommeroit des commissaires, pour travailler à la conciliation des trois ordres, avec ceux de la Noblesse et des Communes; ils avoient

(1) Kobespicne semble avoir eu le piemier ridée du nom d'Assemblée nationale, qui ne fut <'hoisi que le 17 Juin.

en conséquence envoie une autre ambassade à la Noblesse, en conséquence de cette ouverture prétendue amiable et concertée entre les aristocrates de ce corps et le liaul Clergé.

Dans ces circonstances il fut question de délibérer dans l'Assemblée des Communes sur le parti qu'elles dévoient prendre envers les deux classes privilégiées.

M. Habbau de Saint-Etienne (1), ministre protestant de Nismes fit la motion de nommer des commissaires, pour conférer avec ceux de la Noblesse et du Clergé.

M. Chapellier (2), député de Rennes s'opposa à cett«^ motion et prétendit qu'elle étoit à la fois inutile et dangereus(> ; il proposa d'adresser aux deux classes privilégiées une déclaration contenant les principes des Communes oî^i l'on rappelleroit la conduite respective des trois Ordres jusqu'au moment actuel, avec une interpellation solennelle aux membres de la Noblesse et du Clergé de se réunir au corps de 'la Nation, dont ils n'avoient point dû se séparer; sur leur refus on auroit procédé à la vérification des pouvoirs, et les Communes se .^eroient constituées l'Assemblée nationale. La première motion fut adoptée à une grande pluralité de voix : mais la plupart de ceux qui opinèrent déclarèrent qu'ils ne rejcttoient pa.*^ la seconde et qu'ils y reviendroient, si les conférences proposées ne produisoieni aucun effet. Je souhaite que lorsqu'elles seront finies, il reste encore aux Communes assez de fermeté et de vigueur pour y revenir, je souhaite que les aristocrates ne profitent pas de ces conférences qui n'ont aucun objet, puisque ni la Noblesse ni les Communes ne peuvent se relâcher de leurs prétentions; Ja Noblesse parcequ'il faudroit S'acrifier son orgueil et ises injus^tices, les Communes parce qu'il faudroit sacrifier la^raison et la patrie, je souhaite, dis-je, que ces aristocrates ne profitent pas de ces conférences, pour remuer tous les ressorts de l'intrigue, pour r-xercer notre vigueur, pour nous diviseï-, poui* semer dans l'Assemblée et dans la Nation le découragcinenl et la défiance «'t pour nous otei* l'invincible ap|>ui de Topiiiioii pni)liqu<' qui aui'oit assuré à la .Nation un Irioniplie aussi pi'om|)l que ('om|)lt'l. <■!. si en suivant avec vigui'ur li> i)laii courageux cl imposant cpii avoil <i'al)ord été adopté, nous Tui avions ilonné tout \r ressort dont clic éloit susceptible. C'est la crainte (ie ces

(1) Unbitut «le Suinl-l'Mliim.', .I.''piit.'- .lu 'ri.-is-Klnt i|.' Ii s.'nc'chiniss.'.. .1.» NtmcK.

(2) U' ChniM'Wvi.

CORRKSPONDANGE DE ROBESPIERRE .Vit

dangers qui m'avoil inspiré une antipathie invincible contre la motion proposée par M. Rabbau de Saint-Etienne et qui m'engagea à la combattre vivement : mais comme je parlois l'un des derniers et que ceux qui avoient opiné avant moi s'étoient presque tous déclarés pour elle. Je crus qu'il étoit impossible de la combattre avec succès, surtout si je lui opposois la motion énergique et vigoureuse qui étoit en concurrence avec elle; je pris le parti d'ouvrir un troisième avis qui me sembloit devoir conduire au même but. Je proposai d'envoyer au Clergé seulement une invitation fraternelle qui seroit rendue publique par la voie de l'impression, dont je laissai le projet sur le bureau, pour 'le presser, au nom de la Nation de se réunir au corps national, et joindre ensuite leurs instances e/i leurs efforts à ceux deis Communes pour déterminer la Noblesse à suivre cet exemple, auquel il lui eût él'' difficile de résister, sans armer contre elle l'opinion publique et sans se dévouer au mépris et à l'indignation de toute la Nation qu'il n'est plus permis de braviM* impunément dans les circonstances, où nous sopimes. D'après la connaissances que nous avons des dispositions et des intérêts des curés, je ne doute pas qu'ils ne se fussent détachés du pai'ti de la scission, pour se réunir aux Communes; une partie de la Noblesse n'auroit pu se dispenser de les imiter ensuite, puisque plusieurs députés de ce corps ont un ordi'e exprès de leurs commettants de ne voter que par têtes; les i)lus distingués de ce corps par leurs vertu^ et par leur mérite se seroient empressés de s'immortaliser par cet exemple de patriotisme et de magnanimité; il ne seroit donc plus resté dans le parti opposé que les aristocrates voués à la^^haine publique, dont on se seroit facilement passé et qui n'auroient pu mettre aucun obstacle à la résolution que nous avions prise de nous déclarer l'Assemblée nationale avec les citoiens des deux ordres qui se seroient joints à nous.

Mais comme la délibération n'avoit roulé jusques là qyie sur les deux motions qui avoient été proposées d'abord, les commissaires nommés pour établir provisoirement une espèce de police dans l'Assemblée crurent que l'on ne pouvoit point opiner sur la mienne, décision qui me paroit mal fondée et qui étoit relTet de l'imperfection de nos idées sur la méthode de recueillir les suffrages, que nous allons bientôt réformer. Cependant un grand nombre de personnes me témoignèrent

qu'ils me sca voient gré de Tavis que j'avois ouvert, et m'assurèrent qu'elles ne doutoient pas qu'il n'eût été adopté, s'il avoit été proposé d'abord.

Quoi qu'il en soit, je suis sérieusement occupé des suites fâcheuses que peuvent avoir les conférences adoptées. Il y a quatre jours que> nos Commissaires sont nommés, en vertu de la délibération dont je viens de parler, et elles ne sont point encore commencées, parce que la Noblesse a fait attendre les siens qui n'étoient pas encore nommés. Ce qui me console et me rassure en même tems, c'est qu'il. y a dans l'x^ssem'blée plus de cent citoiens capables de mourir puur la patrie, et qu'en général les députés des Communes ont des lumières et des intentions droites. Mes Collègues ont mérité en général l'estime de l'Assemblée par la fermeté avec laquelle iJs ont adopté les avis les plus patriotiques, et les députés d'Artois sont cités comme des patriotes décidés (1); c'est ce qu'auront peine à concevoir ceux qui ont blâmé le choix des quatre cultivateurs que renferme notre députation. La Bretagne a quarante-quatre députés avec qui nous sommes unis, la plupart hommes à talens, et tous pleins de courage et d'énergie. 11 n'en est pas un seul qui pût faire un faux pas, sans être la victime du peuple qui l'a choisi. Cette province est tranquille aujourd'hui, quoiqu'en disent les papiers publics, toujours vendus aux grands, malintentionnés; mais tous les cœurs l'enferment un levain, que 'le premier événement pourroit faire fermenter d'une manière terrible. Les députés du Dauphiné n'inspirent pas ici la même confiance, je parle de ceux qui avoient le plus de célébrité jusques ici; car il en est parmi eux de très estimables. M. Mounier ne jouera pas ici un aussi grand rôle que dans sa province, "parce qu'on lui s;)upçonne de.s prétentions et des liaisons avec le ministère. Il est loin d'ailleurs d'être un homme éloquent. J'ai vu Target arriver, précédé d'une grande réputation; il a ouvert la bouche, pour donner son avis sur la motion dont je vous ai parlé ; on s'est apprêté à l'écouter avec le plus grand inlérêl; il a dit des choses communes avec beaucou}) d'emphase, pour se ranger de 'l'avis qui avoit déjà réuni la pluralité des voix; il a cepen- (iaiil été applaudi. .Xujourd'hui il est pres{[ue entièrement hors

rir r.iriili.il • un -■|'«.;| ;ipp('i'(;u qUC SOU niéiili' T'Iiiil IicauCOUp

'Il I- •iiiMiii iHi .1' Il (U- Faunif fut prM<!'' (liiii.-< j.i .si.nuc m<^mt> pnr <|imtrc l'f-imtf-H ilu Tli'iH-Ktiit di- rAitoi.s, MM. l{ra.«.siiit, «vociit ; Vaillant^ «•«.nMiillItT honoi iiir<- ; Hou» )ut, n<''K<»<'ii>nt i-t Kob( «pliiio.

CORRESPONbANCE DE ROBESPIERRE 41

au-dossous de eelli' pifunrrr prévfiiliuii ; un lui u reconnu des principes versatiles; il vient de faire une motion assez ridicule qui a été rejettée avec une espèce d'emportement par toute l'Assemblée; on sçait d'ailleurs qu'il est suspect à toute la capitale qui ne l'a point choisi pour son représentant et qui ne -lui a laissé d'autre ressource que celle de se faire nommer par la vicomte de Paris eœtra muros. Le comte de Mirabeau est nul (l), parce que son caractère moral lui a ôté <^ toute confiance. Mais le plus suspect, le plus odieux à tous les patriotes, c'est un M. Maloët (2), intendant de la marine, député du baillage de Riom, en Auvergne. Cet homme armé d'impudence et paitri d'artifices fait mouvoir tous les ressorts de l'intrigue, pour faire prévaloir le parti aristocratique parmi nous. Un jour qu'il proposa une motion insidieuse et dign»' de son âme servile, un murmure général s'éleva et les députés d'Auvergne s'écrièrent : « Nous désavouons ce que vient de dire M. Maloët, il est député du l>ai liage de Riom : mais la province d'Auvergne ne le reconnaît pas pour son représentant. » M. Bergasse nous a fait désirer jusqu'aujourd'hui li' plaisir de l'entendre, quoiqu'il en ait eu plusieurs fois l'occasion.

Je ne vous ai point parié de la Chambre de la Noblesse particulièrement. Elle mérite à peine cet honneur. Elle est partagée en trois pai'tis, le parti parlementaire qui immoleroit le genre humain tout entier à la conservation du pouvoir des parlements; le parti des grands seigneurs de la Cour qui ont tous les sentimens t{ue supposent l'orgueil des aristocrat(>s el la bassesse servile des courtisans ; celui des liomme'^ raisonnables (^ui sont en petit nombre et qui ne sont pas tous exempts des pi'éjugés de la Noblesse. On compte dans départi (ju'on appelle ici celui de la minorité : M. de la Fayette, le duc d'Orléans. En général, la chambre de la Noblesse renferme peu d'hommes à talens; D'Espréménil entasse tous les jours extravagances sur extravagances ; au point qu'il détruit son crédit, même dans son parti; lorsque nos députés se rendirent dans la chambre de la Noblesse, pour annoncer la résolution que nous avions prise de nommer des commissaires, il protesta avec emportement contre le titre de Communes que nous prenons, et qu'il présenta comme une insurrection anglicane. Il s'opposa de toutes ses forces à la

(1) .Son influence est nulle.

(■-) Maloiiet.

renonciation aux privilégies pécuniaires, Cjue la plupfirl des membres de la Noblesse veulent nous déclarer, non i)as dans des vues patriotiques, mais dans Tespérance de négocier avec plus de succès avec nous, aux dépens des droits de la Nation, lorsqu'ils auront fait ce sacrifice illusoire qui ne dépend plus de leur volonté et qui ne doit plus être un don du corps de la Noblesse, mais une loi constitutive que les Etats généraux seuls doivent porter.

Quant au clergé, il n'est pas d'artifices que "les prélats n'emploient pas pour séduire les curés; ils ont été jusqu'à leur insinuer que nous voulions porter atteinte à 'la religion catholique; cependant ils n'ont pu réussir encore à les déterminer à se constituer et à vérifier séparément les pouvoirs des députés du clergé; on prétend encore que les curés sont disposés à se réunir à nous à la première invitation qui leur sera faite.

Je sens, muii clier ami. à la longueur de celle épître, et au tems qui s'écoule, qu'il faut mettre lin à ma relation. Témoignez, je vous prie, à Madajme Buissart, tout mon respectueux attachement et les regrefis que me causent les circonstances qui me privent pour longtems de sa présence; faites mes compliments à mes amis et à tous les patriotes.

Le 24 mai 17S9. De Hobkspikhue.

(.1. l'arls. o. c. ApiKMidice. p. XCV — C II" I. lleproduite dans les Mémoires de VAcadcmie de Metz. 1900-1901. p. 216- 224, coinnie lettre inétllte, de lu collection de M. Kinile Huber, de SarreRueinines).

Robespierre à Buissart (23 juillet 1789)

I.,a Révolulion acluedle, mon cher ami, nous a fait voir en peu de jours les plus grands événemons que l'histoin! des hommes puisse présenter. Il y a cjuel'ques jours, le despotisme et l'aristocratie déconceirtés par la fermeté peul-èlre inattendue de 600 représtMilans du Tiers-Etat, réunissoient tous leurs l'fToJ'ls pour échapper par les derniers ntlentats à la ruine dont ils se croinicul menacés. Ils pose proposoieiil rien moins

que (l'égorger la moitié de la Nation, pour opprimer et dépouiller l'autre, et de prendre ses représentans pour premières victimes. De là cette multitude innombrable de troupes rassemblées autour de Paris et de Versailles. Leurs sinistres projets achevèrent d'éclater par le renvoi absolument imprévu de M. de Necker et des autres minisitres, exceptés le garde des sceaux et Laurent de Villedeuil ; depuis la formation des camps autour de Paris et de Versailles, l'Assemblée nationale n'avoit cessé d'adrc'sser des .députations au Roi. pour le presser de renvoier les troupes dans leurs garnisons, et même pour demander l'établissement de gardes bourgeoises comme le véritable moien d'atTermii- la paix publitiue ciue la présence des troupes ne pourroit que troubler. Vous connoissez sans doute une adresse au Roi, présentée de la part de 'l'AsscyTiblée nationale et rédigée par le Comte de Mirabeau, qui depuis quelipie tenis s'est très bien montré, ouvrage vraiment sublime il |)lein di' majesté, de vérité ot d'énergie (1). Vous scavez aussi quelh^s preuves de patriotisme les gardes fi'ançoises ont donné à la Nation, non-seulement en refusant de servir la tiraniiie, mais en fesant souscrire à d'autres corps militaires l'engagement de ne jamais tourner leurs armes contre le peuple; cependant les ennemis de l'Etat n'en devenoiiyit que plus ardens à exécuter leurs odieux complots; et, tandis que le Roi ne fesoit à toutes nos députations que des réponses négatives ou insignifiantes dictées par ses pertides conseillers, on tramoit la conspiration la plus affreuse contre la sûreté (les membres de l'Assemblée nationale; des comités continuels chez le Comte d'Artois, chez la Polignac et chez leurs adhéi'ens, des conférences assidues avec les aristocrates les plus fongueux de la Noblesse et du Haut clergé; des régimcns allemans logés dans le jardin du château, caressés, régalés par le Comte d'Artois, par la Polignac et par la reine, un train d'artillerie considérable déposé dans les écuries de la reine, une foule d'autres indices annoncoient trop clairement •les coups que préparoient les ennemis de la patrie. Dans ces circonstances critiques, nous restâmes assemblés trois jours et trois nuits, pour être en état de prendre promptement les délibéi'ations que les événemens pourroient nécessiter.

L'Assemblée nationale n'opposa qu'une fermeté inli-épide

(1) MoUon des électeurs parisiens votée sut- la proposition cU- Miiîibeati lo 8 juillet 1789, réclamant le renvoi des troupes et la formation de gardes bourgeoises. ♦

à l'audace et à la violence dont elle étoit menacée. Après avoir vainement demandé plusieurs fois l'éloigïiement de tout appareil militaire et rétablissement des gardes bourgeoises, elle prit l'arrêté suivant :

« Déclare qu'effraiée des suites funestes que prut entraîner la réponse du Roi, elle ne cessera d'insister sur Téloignement des troupes et sur l'établissement des gardes bourgeoises.

« Déclare de nouveau qu'il ne pciit exister d'intermédiaires entre le Roi et l'Assemblée nationale.

« Déclare que les ministres et les agens de l'autorité civile et militaire sont responsables de toute entreprise contraire aux droits de la Nation et aux décrets de cette Assemblée.

« Déclare que les ministres actuels et les conseils de Sa Majefeté, de quelque rang et état qu'ils puissent être ou quelques fonctions qu'ils puissent avoir, sont personnellement responsables des malheurs préstns et de tous ceux qui peuvent suivre.

« Déclare que la dette publique ayant été mise sous la garde de l'honneur et de la loyauté françoisc, et la Nation ne refusant pas d'en payer les intéivts, nul pouvoir n'a le droit de manquer à la foi publique, sous quelque forme et dénomination que ce puisse être.

« Enfin l'Assemblée nationale déclare qu'elle persiste dans SCS précédens arrêtés et notamment dans ceux du 17, du 20 et du 2o juin. »

Cependant Paris allarmé se préparait déjà à défendre la liberté publique contre les dernières entrei)ris(\s du despotisme, le renvoi des ministres avoit été le signal d'une insurrection générale, une armée patriotique de trois cent mille liommes, composée de citoiens de toutes les classes, à laciuelle s'éloient joints les gardes franç^oises, des Suisses et d'autres soldats sembloit être sortie de teri'c par une espèce do prodige; déjà le peu|)h' de Paris, .maire. di' la Basiille, prise avec une célérité qui étoit un autre prodige, avoit puni le gouverneur de cette forteresse, et le prévu! des marchans, convaincus le premier d'avoir fait tii-ei* le cancm de la Bastille sur les déi)utês des liai)itans (|ui éloient allés l'engager à fain^ dispai'oîti-e l'artillerie (|ui du haut de ces tours menaç.oit la sûreté des ciloieiis, l'autre d'avoir trenq)é, avec les plus hauts pers«)nnages de la (^)ur. dans lu conjuration formé(> conli'e lo pcruplo'; lu l'rrenr (|n"iiispire cette armée nationale prêle à se

COUHESPONDANGE DE ROBESPIERRE 45

l'ondre à Versailles décida la Révolution. Le lendemain du jour 011 nous avions reçu du château des réponses si satisfaisantes, le Roi vint tout à coup à TAssemblée nationale, sans gardes, accompagné de ses deux frères, lui déclarer qu'il se fioit à elle et qu'il venoit invoquer ses conseils dans la crise funeste, oiî se trouvait l'Etat. Cette déclaration fut reçue avec des applaudissements incroiables, et le monarque fut reconduit de la salle nationale à son château avec des démonstrations d'enthousiasme et d'ivresse qu'il est impossible d'imaginer.

Cependant les Parisiens vouloient avoir le Roi dans leu:' ville ; déjà le bruit s'étoit répandu au château de Versailles qu'une députât ion de citoiens armés venoit engager le Roi à visiter la capitale; aussitôt le Roi lit dire à l'Assemblée nationale qu'il désiroit qu'elle envoiât des députas au devant de ceux de Paris pour les déterminer à retourner sur leurs pas et les assui'er qu'il se rendroit le lendemain matin (10 juillet) à Paris; une partie de l'Assemblée nationale l'y accompagna, les députés se rangèrent sur deux fiies au milieu desquelles le Roi s'avançoit dans une voiture très simple, escorté seulement par un détachement de la milice bourgeoise de Paris. Cette procession commença à la porte de la conférence, d'où elle se rendit à l'hôtel de vHle. Il est impossible d'imaginer un spectacle aussi auguste et aussi sublime, et encore i)lus de rendre les sensations qu'il excitoit dans les âmes capables de sentir. Figurez-vous un Roi au nom' duquel on fesoit trembler la veille toute la capitale et toute la Nation, traversant dans l'espace de deux lieues avec les représentans de la Nation, une armée de citoiens rangés sur trois files, dans toute l'étendue de cette route, parmi lesquels il pouvoit reconiioître ses soldats, entendant partout crier vive la Nation, vive la Liberté, cri qui frai)poit pour la première foi;? ses oreilles. Si ces grandes idées n'avoient pas été capables d'absorber l'âme toute entière, la seule immt'nsité des citoiens non armés qui sembloient amoncelés de toutes parts, qui couvroient les maisons, les éminences, les arbres mêmes qui se trouvoient sur la route, ces femmes qui décoroient les fenêtres des édifices élevés et supei'bes et que nous rencontrions sur notre passage, et dont les battemens de main et des transports l)atriotic|ues ajoutoienl autant de douceur que d'éclat à cette fête nationale; toutes ces circonstances et une foule d'autres

uoii moins intéressantes auroicmt suffi pour graver à jamais ce grand événement dans l'imagination et dans le cœur de tous ceux qui en furent les témoins. J'ai vu des moines porter la cocarde que tous les habitans de la capitale ont arborée ; j'ai vu sur le portail des églises, qui étoient sur notre route, le Clergé en étoles et en surplis, environné d'une foule de peuple, disputer avec lui de zèle à témoigner leur reconnaissance aux défenseurs de la patrie. J'ai vu des cocardes atta- «'hées sur des étoles (et ceci n'est point une fiction).

Enfin le Roi fut reçu à l'hôtel de ville, où nous entrâmes avec lui. 11 fut harangué par le nouveau prévôt des marchands ^1) qui étoit l'un des députés de Paris dans l'Assemblée nationale, M. Bailli, à qui ses concitoiens venoient de déférer celte charge à laquelle le gouvernement nommoit auparavant. Vous scavez aussi qu'ils ont choisi pour commandant de leur milice bourgeoise un autre député, M. le marquis de La Fayette. A l'hotel-de-ville, le président des Communes de Paris dit au Roi ces paroles libres, dans un discours flatteur. « Vous deviez votre couronne à la naissance, vous ne la devez plus qu'à vos vertus ei à la fidélité de vos sujets. » Au surplus on prodiguoit au monarque, à l'hôtel-de-ville, les démonstrations de joie et de tendresse les plus expressives. Il ne répondit pas lui-même au discours qu'on lui adressa; ce fut M. Bailli qui dit, pour lui, quelques mots destinés à exprimer sa sensibilité. On lui présenta la cocarde qu'il accepta, et, en le vtjiaiît décoré de ce signe de la liberté, le peuple cria à son t^)ur, vive le Roi et la Nation.

11 y a quelque chose d'aussi admii'able que le courage et la cé'lérité avec laquelle les habitans de la capitale ont mis sur pié une armée innombrable composée en grande partie de citoiens notables, c'est l'onh-e, la ti'anquillilé, hi sùi'eté qu'ils ont établie partout; ils (Mivoient des détachements même dans les endroits voisins, oi'i Ton craint (piehiue émeute, |)our y niaiiiti'nii- la i)aix; c'est ce qu'ils (»ni fait à l'égard de Mont- Miirtri'. (il- i>ontoise, où l'on craignoit ipie les marchés ne fns.scnl pillés et les subsistances intci'ceplées. Déjà Versailles, Siiint-iier-main, et d'autres villes ont établi des gardes bourgeoises, à l'instar de Paris; nous espérons (pif toute la France adoplei'a celle institution nécessaire, non seulement pour as»nn'r la Iranquillilé |>ubli(|ue, mais pour défemh'C la liberté

«I t !-.• iri.'ilr-.- .!.• l'iirls, K.iillv.

de la Nation contre les entreprises qu'elle peut craindre encore de la part du despotisme et de l'aristocratie qui se sont étroitement alliés dans le tems où nous sommes. Vous rendriez un grand service à votre patrie, si vous pouviez la déterminer à cet établissement qu'aucun pouvoir ne sera tenté d'empêcher et que l'Assemblée nationale désire. Je dois vous observer encore que de toutes les extrémités du royaume toutes les villes adi'essent à l'Assemblée: nationale des arrêtés, par lesquels, en lui témoignant leur reconnaissance, pour leur courage et leur li'rmeté, elles déclarent qu'elles adhèrent formellement à tous ses arrêtés et que leurs citoyens sont déterminés à se sacrifier tout entiers à la cause de la Patrie et de la Libei'té. Lyon, (îi'enoble, Nantes en particulier nous ont envoie des ari'êtés (jui sont des chefs-d'œuvre d'éloquence et de patriotisme. On commence à s'étonner qu'Arras et les autres villes de l'.Artois n'aient encore donné aucun signe de l'intérêt tiu'elles prennent au salut de l'Etat, d'autant plus que leur proximilé les metloit à mêmet de devancer le zèle- des autres jn-ovinees du royaume.

Serions-nous f(jrcés de rougir ici pour notre pays et de le voir seul garder le silence dans de pareilles cxjnjonctures. Si les éclievins refusent de convocjuei' uni^ assemblée, je n'ai pas besoin de vous observer t^ue les liabitans peuvent s'assembler eux-mêmes, et que personne ne sera aujourd'hui tenté de leur contester ce droit, cjui leur seroit garanti par l'Assemblée nationale. Les habitans de la ville d'.\ngers ont fait plus. Les éclievins avoient envoie une adresse dans le genre de celles dojit je viens de vous parlei", à l'.Assemblée nationale; les liabilans se sont assemblés pour réclamtM- contre la prétention (|ue les éehevins élevoient par là de parler au nom de la ville; ils se sont assemblés et ont fait eux-mêmes une adresse de remerciements et d'adhésion aux opéi'ations de l'Assemblée nationale; les députés de la province d'Anjou ont demandé (|ue celle-ci fut seule adoptée comme le vœu de la ville (r.\ngei's. et on l'a ainsi ordonné.

Etant an'iéré avec vous, comme je le suis, je ne linirois pas si je vtnilois vous dire toutes les nouvelles intéressantes dont un,^ partie sans doute vous est déjà connue. Il faut cependant que je tâche de réparer le silence auquel mes occupations m'ont condamné.

J'ai vu la Bastille, j'y ai été conduit par un détachement

de cette brave milice bourgeoise qui Tavoit prise ; car apn'-s que l'on fut sorti de Thôtel de ville, le jour du voiage du Roi, les citoyens armés se fesoient un plaisir d'escorter par honneur les députés qu'ils rencontroient, et ils ne pouvoient marcher qu'aux acclamations du peuple. Que la Bastilio est un séjour délicieux depuis qu'elle est au pouvoir du peuple, que ses cachots sont vuides et qu'une multitude d'ouvriers travaille sans relâche à démolir ce monument odieux de la tirannie ! je ne pouvois m'arracher de ce lieu dont la vue ne donn^ que des sensations de plaisir et des idées de liberté à tous les bons citoiens.

Vous sçavez sans doute qu'en ce moment le comte d'Artois, la Polignac et leur cabale s'est bannie de la Cour; on dit même du royaume (1). Vous scavez que leis ministres qui ont succédé à ceux qui venoient d'être renvoies, ne sont plus (2) ; le lendemain du voiage du Roi, l'Assemblée nationale s'était occupée de demander leur renvoi; tandis qu'on délibéroit sur cet objet, on venoit nous dire à chaque instant que l'un d'eux, ensuite l'autre venoit de donner sa démission ; nous n'en avons ])as moins consommé noire délibération; mais avant qu'elle fùl communiquée! au Roi, il nous fit dire qu'ils étoient partis; (ju'il i-appeloit M. Necker; il nous fit même remettre la lettre de son rappel, afin que l'Assemblée nationale la Ijii fît parvenir elle-même. On dépêcha aussitôt un courrier à Bruxelles poui- lui faire part de cette nouvelle ; il n'y étoil plus ; le courrier le suivit par la route de Francfort qu'il avoit pris". Nous attendons des nouvelles ultérieures; poiii' moi je ne doute pas que M. Necker ne revienne avec beaucoup tj'empressement. L'Assemblée nationale a déclaré nuls les évêques d'Ypres et de Tournai parce qu'ils sont étrangers. On va juger bientôt l'affaire du cardinal de Rohan, qui avoit refusé la (léputation du bailliage d'Haguenau, parce qu'une lettre' du Roi lui défendoit de l'accepter, et qui veut maintenant prendre place parmi les députés, parce qu'il voit l'autorité arbitraire «ibatlue; il s'agit de sçavoir s'il doit être admis, question qui iw me paroit pas bien difficile.

Parmi les dilTérens corps qui adressent des remcreiemens à l'Assomblée nationale, on a remarqué le grand Conseil, la (îoiir dos monnaies et surtout le Parlemenl. Il y a à l'égard de

(1) I/AnilKiaUon (lu cornto d'Artois et dca Pollgnac était une pioto.stMtion «ontri- la falhlcHHc «li- Uoiifs XVI.

(2) Hrt'toiill, le tnan'-chal rh; BroRlli". I^a Porte, I^a VauKuyon.

eului-ci UJii' uiiccdole que vous iir ><-v*-/. pt^ul-tMi'c pas l'àché de connoître. Au lieu d'envoier une députation à rAsseiiiblée nationale pour remettre son arrêté, il se contenta de l'adresser purement et simplement. Un membre de l'assemblée fit l'observation que le Parlement n'étant dans l'Etat qu'un corps particulier ne pouvoit traiter de corps à corps avec l'Assemblée nationale qui représente la Nation dont il n'est qu'une inliniment petite partie et qu'il auroit pu se donner la peine de lui adresser directement ses hommages. Le duc d'Aiguillon se leva et déclara qu'en qualité de membre du Parlement il adhéroit à la rétlexion du préopinant; le duc de la Rochefoucault dit la même chose; un conseiller du Parlement d'Aix, qui n'est ipointt du tout parlementaire, M. André (Ij, dit : « S'il étoit permis à un chétif conseiller de province de s'expliqu^'r sur cet objet, je dirois que je suis du mème^ivis»; enfin d'Espréménil, le plus ardent défenseur des sottises parlementaires, et qui n'avoit point encore ouvert la bouche dans l'Assemblée nationale, prit la parole pour dire qu'il adhéi-oil à tout ce qui venoit d'être dit. Je préfère iî ce procédé làciie et hypocrite la conduite de M. Freteau, qui essaia de proposer queiqu'excuse en faveur de son corps.

Adieu, mon cher ami, mes compliments à tous mes amis et à tous les patriotes. Unissez-vous^à eux pour répandre parmi nos concitoiens les idées et les senlimens du pati'iolisnie, ijui sont les seuls garans d'une félicité et d'une liberté ilui'able. Communiquez ma leltri' à Ueusi et à J^englet en particuli"r et excusez-moi de l'impossibilité où je suis d'écrire. N'oubliez pas surtout d'assurer Madame Buissart de mon respectueux attachement. Si vous le voulez, je ferai aussi vos complimens a voti'e cher cou;sin de Beaumez (2); il n'est cependant pas le cousin des bons citoyens; il n'y a point d'etïorts qu'il n'ait faits, pour soutenir l'opinion par Ordre et pour empêcher que ses collègues ne se réunissent aux Communes; il est même venu à bout irentraîner jusqu'à la lin Le Sergent d'Isberg, homme fort foible et très-borné ,,3) ; pour lui, depuis le moment même de la réunion il s'est abstenu de voter, et il est resté en suspens jusqu'au moment où il a vu l'aristocratie terrassée par le patriotisme et par la liberté; la craînt'ê du peuple a seule triomphé .If -;i méchanceté qui seroit plus

(1) D'André.

(2) Briols de Beaumetz, député de la noblesse d'Artois.

(3) l>éput<'> (]<■ l;i t)i>hl><s.- il'Arloi.-^, I.itiitf'ii.mt dos Maiéchîiux tle l''rajic<;.

iolérable, si elle ne se cachoit pas sons la fourberie. Vous voiez que je m'explique clairement; c'est que j'ai vu des preuves récentes de son caractère, faites pour exciter l'indignation de tous les honnêtes gens, et que- d'ailleurs il est convenu parmi nous que tous les mauvais citoiens doivent être connus, pour l'intérêt de la Nation. Le curé de Saint-Pol a mérité les mêmes sentimens comme vous avez déjà pu en être informé. Quant à mes collègues les députés des comnmnes, je ne puis leur rendre que des hommages d'estime et d'attachement dus à leur probité et à leur patriotisme. M. Foulon a été pendu liier par arrêt du peuple.

(.1. A. Paris, o. c. ApiH^ndice i). (' I — C VII II" III et .\h' moires de V [vmlémio lie Met:. lîKKI-liHtl. p. l*'J.')-23rj ) .

Augustin Robespierre à Buissart

Lundi 5 septembre 1789 De Robespierre le Jeune, rue de l'Klang. n" 1(5

Monsieur

Je suis arrivé à bon port; j'en ai êlê quitte pour la peur,, à douze lieues de Paris, j'appris une nouvelle bien fjiite pour allarmer : 15.000 hommes, disoit-on. étoient partis pour Versailles, pour forcer l'Assemblée nationale à rendre des décrets qui assurassent la liberté françoise. Mon courage fut ébî-anlé à cette terrible nouvelle; cependant je songeai au courago anti(pje des communes et je volai vers Pai'is, bien résolu de pcirle.r le mousquet et de défendre la .Nation. Oes bruits se tiouvèrenl faux et je n'eus pas besoin de pnMulre hvs armeg. 11 y avoit pourtant quelque chose de vrai, je vis en arrivant dans la capitale un grand attroupement (|ui n'étoit point tumultueux et (|ui n'étonnoil que pai' le nombre th^s personnes réunies, la disette de pain éft)it la seule cause de ce mouvc'nieiit. Il faut vous apprendre qu'il y a à Paris des accapareuis de pains, des giMis avides (pii courent chez plusieurs boulangers, jiclièletil autant de pains (|n"i!s penxenl et les reveiidenl

ensuite fort chers. Je tiens ce détail d'un électeur, membre du Comité actuel (M. Desessart, médecin).

Le's Etats Généraux du Palais-Royal, qui acquéroicnt des forces supérieure^, sont dissous. On avoit décrété dans ce lieu de liberté, d'envoyer 15.(X)0 hommes pour mettre à la raison l'Assemblée nationale séante à Versailles, pour intimider l'aristocratie sacerdotale et noble qui commence à avoir une supériorité marquée dans les délibérations. On lut à 'l'Assemblée trois lettres rédigées au Palai«-Royal qui ont un peu fait tomber la moi'gue insolente des calotins et des èpetiers (1), mais ils vont reprendre bientôt k"ur état naturel, parce que ]<' Palais-Royal -est dispersé par la milice parisienne. Les bons patriotes ne trouvoient réellement de ressources que dans les lèles ai'dentes du Palais-Royal (2).

I.a majorité de l'.Assemblée nationale est l'ennemie déclarée (ie la liberté; on y traite en ce mctnienl les questions les plus intéressantes : la ptn'maneni'e ou péi'iodicité des Etats Généraux, leur organisation et le rrlo ou la sanction royale. La première question ne paroît soutTi'ii- aucune difficulté, et tous les orateurs soit de la bonne soit iW la mauvaise cause sont d'accord sur la pei-manence. Le pouvoir législatit^ ne (loi! |)as sommeiller un instant puiscpie le pouvoir exécutif veille toujours. La deuxième, y auia-t-il deux chambres, n'\ (11 iiuia-t-il qu'une ? soulTre plus.de difficultés. Il y a plusieurs systèmes d'organisation, les uns veulent un Sénat cjui soit chargé de réviser ce (pii aura été décrété par l'.Assemblée Nationale, d'autres deux Chambres égales, plusieui's ne \enlent (pi'une seiih- Chamln'e. Dieu veuill(> qu(^ ce (l»>rnier a\ is soit suivi.

I.a li-oisième (luestioii sur la sanction royale, est discutée .'vec Ix'aucoup d'ardeur, il paroit. par les questions qu'on ' xaniiiic. (jifon reconnoît la nécessité d'un-c sanction royale, car on n'est divisé que sur la question de savoir si le veto du roi sera absolu ou suspensif ; il n'y a cependant point d'appa- !enci> que Ton admette januiis le veto absolu. Les esprits les plus médiocres sentent parfaitement (pie ce veto paralyseroit ta prudence législative, mais ce (ju'ils ne jieuvenl appei'cevoir

(1) Li-s sens irépée, U-.s iioblf.s.

(2> .ViiK. Robespien-c veut parler df l'émeute quf éclata les 30 ot 31 août contre le veto, au Palais-Royal où .Saint-Hurugé et C. Desmoulins • ■■«sayèrent d'entraîner -les Parisiens sur Versailles po'.ir exiger la sanction 'los arrêtés tlu 4 août, protester contre le veto et ramener fl Paris le roi et l'assemblée afin de le.s soustraire à l'influence des aristocrates.

cVst que le vrto suspensif a le même el'f 't el -ira même plu- (langtroux, ou réflécliissant vous trouverez sûrement des raisons péremptoireyi qui vous feront rejettei* toute espèce de veto.

11 n'y a qu'une très pt'tite minorité qui s'oppose à toute » '^pèce de veto i-oyal, la g^rande majorité est pour le veto susl)ensif. Les Bretons viennent de recevoir des défenses do souscrire à aucun veto, nos Artésiens suivront co-t exemple courageux J).

Je gémis de la docilité de cette Assemblée Nationale. Sa dignité est compromise par les pasquinades révoltantes du vicomte de Mirabeau. Une infinité d'espi'its bornés ne sentent, pas ce qu'ils font et osent dire à TAssemblée Nationale qu'elle n'est pas la Nation, que le roi est une partie de la Nation, qu'en lui donnant le. veto c'est opposer une partie de la Nation à l'autre el mille choses de cette nature.

Présentez mille et un respects à M'"" Buissart, j'espère que vous n'ouiblierez pas de lui continuer sa cliarge de secrétaire.

.\i'cliiv(.'s (lu ras-(le-( 'niais (Ciiôo i»oiir la pi-eiuière fois, en anglais, par Lewes, o. Cl 1). 104-105. — Mcinoircs de l'Aenrlcniie de>i scicnce>i, letirc'i et arts i/'.lrvï/N. is^.H». IV sCh-w XXI. \K ;'.<;i)-:{7i.

Augustin Robespierre à Buissart

A NCrsaillo. le 10 >ei)tend)i-e ITNV».

MONSU'U it,

« J'ai en riioiini'ur de vous écrire si |)réei[)ilammi'nt que je ne m»' >ouvieiis presque plus des objets dont je vous ai enti'etenu. .le vais vous instruire des ulécrets de l'Assemblée Nationalf. Hier merci'edi (je ne sais pas le quantième) TAs- -emblée a décidé (|ue le corps législatif sei'oil pei'maiie.nf.

(I) Ia"h (lôbatH sur oo« questions durèrent Jusqu'aux 10 et 11 «eptembro. 1^1 Mfconihf chambre fut lopousBéo pai- 84!t voix c-ontre 89 et 122 ab.stentlonii ; ~- le veto Muspenslf fut accordé au lol poiii deux leîKlslatuien (1 ans) pur 673 voix rontre 326.

nORRKSPONDANCE DE ROBESPIERRE 53

CjqUo ijucslion a été décidéo pas assis ot lové. La spfonde (luf'stion pi'Oj)()sé(' étoit colle de savoir i?i les Assemblées Nationales sei'oienl composées d'une ou deux Chambres. Cett'i question imi)()rlante (jui parcjissoit avoir été résolue par les discussions du plus g-rand nombre ûo> orateurs qui avoient oblenu la pai'ole sur cet objet intéressant la Constitution, a inquiété tous lt>s aristocrates. Leur président, qui étoit celui de l'Assemblée (Jj. voulut élorgrner la délibération dans l'espélance de voir changer les opinions sur cette question. L'Asv('nd)lée avoit décidé que la <piestion étoit assez discutée, cela ne Tem pécha ])as d'accorder' encoi' la pai'ole à deux aristoci-ales frénéti(|ues. AL de Virieu et .\L de Lally. Le premie>" se servit dans sa dis-cussiun (|ui tendoii à rétablissemenl dv' <l('ux chambres d'expressions et de gestes qui révoltèrent un»partie des communes, la i)lus saine partie. Il dit qu'il lallo-l deux Chambres pour' r'éprimer cette fout/ue jvtpulairf et il montr'a en pr-ononçant ces der'iiiers mots la partie des communes à laquelle les arisfoci'ates ont donné le nom de PalaislioijaL Un seul homme des communes s'est obstiné pendant plus de trois-tpiar'ts d'heures, à rappe-ler à l'oixlre M. de Virieu et, malgré le décr-et de l'Assemblée qui lui avoit accoixié la parole, il obtint qu'il ne parlei'oit plus parce qu'il avoit manqué à l'Assemblée. Le président iv^-onnut que M. de Virieu s'étoit servi d'expr-essions exfr'aoï'dinaires et cependant il avoit eu la béfise de lui coiitinuer la parole. Ce premier' ar'istocrate éloigné, resfoil le comte de Lally, on ne le laissa point pai'lei- malgré les cris <le la noblesse et du cler'gé. On sait (pie le pi'ésidenl avoit fait unouvi'.age en faveur i\o^ deux Chambi'cs : un des membres des communes lui demanda s'il n'éloit point las de fatiguer' l'Assemblée, on l'inculpa de n'avoir- acordé la parole à M. de Lally que pour favor'iser- son opinion sui- les deux Chambr-es.

Le pauvre évèque de Laiigre ne tint pas à ces l'approches, il sonna sa sonnette ««t youlut lever la séance, on s'y opposa. il perdit enfin .contenance et se i-elira en disant à l'Assemblée de nommer un autre président. On applaudit à son départ, M. de Clermont-Tonner-re qui fut appelle à le i-emplacer fît quelques exclamations de sensibilité factice ava*it de monter

(1) l,t'v<^qut> <1o LangieK, La I^uzitiip.

à la place du président. L'Assemblée est présidée iiiomentaiiément par ce Glermont-Tonnerre redoutable comme la foudre par sa finesse aristocratique. Félicitons-nous cependant, il ne fera pas tout le mal qu'il auroit pu faire. Quoiqu'il ait suivi le même esprit que son prédécesseur, il ne put venir à bout d'éloigner la question de l'unité ou de la pluralité d-es Chambres, et ce matin, jeudi, l'Assemblée a décidé qu'il n'y auroit qu'une seule Chambre à la majorité de 802 voix contre 80. Le curé de Saint-Pol a été pour les deux Chambres, plusieurs n'ont pas donné leur avis, quantité d'évèquos se . sont retirés. L'abbé Maury continue son infâme personnagi^, il n'a point voulu donner sa voix, attendu, disoil-il que hi question n'étoit point éclaircie. Malhouet a excite les cris de l'Assemblée en votant pour les deux Chambres.

Le veto n'est plus aussi à craindre que s'il y avoit eu deuK Chambres, oe veto suspensif ne sera que l'erreur d'un moment ; la Nation, mieux représentée, ne tardera pas a empêcher le veto. Il pourra cependant produire cncor de grands maux ; on s'étonnera toujours que le pouvoir législatif ait pu s'enchaîner un instant et qu'il ait pu accoi-der au pouvoir exécutif, qui est toujours en activité et a une tendance naturelle à opprimer le Cx)rps législatif, la faculté de s'opposer à ses décrets. Il est sûrement absurde que l'exécuteur soit le juge de ce qu'on lui donne à exécuter ; cette puissance de juger détruit même son existence, car le Roi n'étant que l'exécuteur n'est ])lus rien lorsiiu'il n'a rien à exécuter.

Ces principes, quoiqu'évidcnlissimes, n'ont pas été saisis j)ar la défiance qui règne dans l'Assemblée et l'injustice maligne a tâché de les obscurcir. La suppression des dixmes «'t des droits féodaux est on ne peut plus nuisible au bien général, rien n'est plus rare ([u'un [)!vtre généreux et un noble désintéressé, le premier ne s'est fait prêtre (|Ui' jxtur (lixmf'r sur les personnes et les bieus. le second n'est venu ;ui niondi' noble qui' pour bi'iller.

J'ai oublié, dans ma dernière lefti-e, de vous informer de l'olTrandr d'une cassette remplie île bijoux ; onze femmes <l';irtis|es vêfues dr bla?w soid vrnues présenliT 1 rur ])el:i, liolocausic ; cfllc oITrainlf a été rrcuc <lil1'êt'iMiinn'nl. les uns

ronl regardée comme une farce, les autres comme l'effet d'un patriotisme raisonné.

L'affaire criminelle prend bonne tournure, elle doit êtr'3 terminée aujourd'hui ou demain. J'espère que la commutation est infaillible. J'aurois obtenu, n'en déplaise à votre majesté assessorale prévôtale, la nullité de la procédure et du jugement, si elle eût été nécessaire. La peine est trop arbitraire pour la laisser subsister, on nous condamneroit bientôt à aller baiser la lune, si les juges pouvoient suivre leur imagination. Ceci est entre nous, je ne voudrois point faire de plaisanterie de ce genre avec tout auli'e, mais je connois trop votre bon esprit pour ne point ni" ]H'i'nieltre cette gaieté.

Je vous prie d'avertir votre aimable seci'élaii-)' (pfclle n'if point rempli ses fondions, je vous la dénonce, je n'oublie jioint qu'elle s'est chargée de cette besogne et qu'elle ne peut plus s'en dispenser sans votre consentement.

Je n'ai point écrit à ma famille Robespierre, Jf iais.s»' ;i voire prudence de communiquer ou de ne point communiquei' ma lettre. Mon frère a réparé ses torts envens moi. Excusez mon grifonage, il est déjà nuit. •

Rue de l'Elang n" 1(5.

A Monsieur, « Monsieur Buissart, asseï^seiir de la iiiarécliau-M'.'. rue du Coclipas, à Arras ».

(Citée pour la première foi.-*, en anglais, par Lewes. o. c. p. 105-107. — Mémoire» de l'Académie d'Anus. isîM). X.KI. 371- 375).

Augustin Robespierre à X (sans ilalf

Je vous prie de proposer à l'Assemblée nationale de prendre sous sa sauvegarde la dénonciation des plus horribles forfaits commis journellement par une congrégation de scélérats. Un Bon Fils (1) persécuté par ses confrères i>our

(1) On connaissait sous le nom de « Bons-Fils » ou « Bons-Fieux », dans la région du Nord, une congrégation d'hommes fondée â Armentières en 1615 et dont le titre officiel était Cmigrégation des frères pénitents du tiers-ordre de Saint -François.

r><) CdRRKSPONnANCK DE ROBESPIRRRR

avoir niuiUi'ô un peu ti'liuiiiaiiité, csl \('iiii me laii'r le labh'uu des scènes alîreuses qui se pajssent dans Tenceinte de ces maiisons infernales. Les assassinats y sont multipliés ; les jours de ce malheureux sont en péril, parce qu'il est soupçonné «l'avoir découvert leurs monstrueux mystères.

.K' frémis lorsque je pense que l'Assemblée Nationale jais.^^c jouir en paix ces bourreaux de l'humanité ; ces monstres s'indignen! d'être obligés de modérer leur férocité, dans 1 intiuiétude qu'ils éprouvent de IMncertitude de leur existence. Ma lettre n'est point une déclamation, c'est la vérité. Ces /•émons incarnés se sont réjouis de la fausse nouvelle de la moi't du Comte de Mirabeau, qu'ils regardent comme le fléau des abus. Il est de l'honneur <le l'humanité que ces coupables n'échappent pas. Il faut pour cela obtenir de l'Assemblée une décision prompte, pour autoriser leur dénonciateur à s.» retirer dans une communauté et obtenir une pension provisoire pour l'infortuné qui va dévoiler tout ce que la terre a vu de plus forcené, de plus inifâme. Il m'a offert de rapporter les preuves des supplices atroces que l'innocent souffre dans ces cavernes. Tout ce qu'on nous a dit de l'Inquisition n'approche pc^int du régime des Bonis Fils. La Bastille étoit un séjour enchanté auprès de ces prisons habitées par le crime, la scélératesse.

On vionf de publier aujourd'hui, dimanche, la loi Martiale (1). J'ai marqué mon étonnement d'entendre, immédiatement après la lecture de cette loi, déclarer que la garde nationale étoit toujours libi-e. déclaration qui m'a paru une (^'spèce d'atteinte au décret. .l'ai fait proposer au comité l't'xplieation de la déclaration.

Répondez-moi sur-le-champ; ne perdez pas un moment pour m'insiruire de ce (|ue vous aurez fait n lativeni.'iil aux Bons Fils. Dénoncez ces criminels ; faites (|u'(in >'assure d'eux. Le dénonciateur est un nommé frère ('éleslin Hérau. Bon V\\< d'.Vrmentières, Ne ditc^s pas encore son nom avant (f)u'i! ne soit en sûreté.

BODKSPU'.RRK.

(Slcfiiiu' l'dl. Autour lie A'o/u'.s/xVnr. Le cn)irnitii»iiifl l.rbiis. p. !»4-!)r>).

<l) I^n lui iniirlinle fut voti'^o p;ir rAsHcmblt'i' natloiuilr lo •2\ octobr»» J.7fin. JlobfHiiUTn" e-n nvjilt montr*'' tou« Ich itiinKciH pour l;i llbcitt'- publlquo. illulUHn (Il t'Annv/tnhl/i nnlimuili ii" ««. Couniti <!• rr,n--nr,- n" iC. —

Ia HcxU-y. V. 120, - l'oint <lu Jour. III. :'.!tn-im»)

xxr

Robespierre à Buissart

Mon cher ami, je sçais que vous boudez contre moi ; et je ne puis vous blâmer. Car malgré toutes les bonnes raisons que je pourrois vous donner pour justifier le long silence qu«' j'ai gardé avec tous mes amis, je suis forcé de convenir que vous méritiez une exception et que je devois faire l'impossible puni- trouver le tems de vous écriiH*. Il ne me reste donc d'autre parti (|ue d'invoquer votre clémence et de réparer ma négligence.

Que pense-t-on ? Que dit-on ? Que fait-on en Artoi- ? Que faites-vous vous-même ? Etes-vous du Comité permanent ? Quels sont les hommes qui sont maintenant à la tète des affaires ? Je viens de recevoir une lettre d'un patriote qui gémit sur l'opiniâtreté de 'l'aristocratie et (jui se plaint de co que nos décrets ne sont encore connus en Artois que par les papiws publics. Je. vous prie de m'informer au plutôt de ce> faits et de me mander si les décrets de l'Assemibléf^ nationale jiotamment celui qui concerne la réforme provisoire de la procédure criminelle (1) sont enregistrés et observés dans letribunaux.

I.a puissance du clerg-é est abbattue par le décret qui vient (!e déclarer que les biens ecclésiastiques sont à la disposition de la Nation (2). Les parlonuMis ont reçu le lendemain un gage certain de leur ruine, dans la loi qui les condamne à restei' en vacances (;î). I/arisfocratie féodale est à peu près anéantie ; les plus grands abus seml)lent avoir disparu à la voix des reprèsentans de la Natit)ii ; seron — nous libres ? Je crois qu'il est permis de faire encore cette question. La Constitution nouvelle me paroit du moins renfermer des vices essentiels cpii p^^uvent empêcher les bons citoiens de se livrer à la joie (4).

(1) Décret du 8 octobre 1789 rendu sur !.• rapport de r.t:;ninu'tz et rinlUative de La Fayette et de la Commune <le Taris.

(2) Décret du 2 novembre 1789 rendu sui- la propo.sltion de Talleyrand- Perlgord.

(3) Décret du 3 novembre 1789 rendu j-ur la proposition d'Ale.Kandre de Lameth.

(4) Robespierie venait d'intervenir en vain contre le décret exigeant pour être citoyen actif le paiement d'une contribution directe égale a la valeur de trois journée.s de travail (22 octobre).

58 COHRESPONDANCE DE ROBESPIERRE

La partie de la Constitulioii la plus importante-serii iiiconlestablement la plus mauvaise ; je parle de rorganisalion des Municipalités, des Assemblées provinciales et des As?;em- Mées nationales. Vous sçavez sans doute que Ton exige des <;itoiens une quantité déterminée de revenu pour leur laisser Texercioe des droits de citoiens ; qu'il faut payer- une contribution de trois journées d'ouvriers pour assister aux assemblées primaires ; dix journées d'ouvriers pour être membre des assembléeis secondaires que l'on appelle départemens ; enfin une contribution de 54 1. et en outre une pi-opricté foncière pour être éligible à l'Assemblée nationale. Ces dispositions sont l'ouvrage du parti aristocratique de l'Assembléo qui n'a pas même permis aux autres de défendre les droits du peuple ei a constamment étouffé leurs voix par des clameurs ; de manière que la plus importante de li»u(es nos délibérations a été arrêtée sans discussion, dans le tumulte et emportée comme par violence.

Il est maintenant question de changer l'ancienne division des provinces et de partager le royaume en quatre-vingt dix départemens, sous divisés en assemblées secondaires et en assemblées primaire/s, sans égard aux limites des provinces (1). Cette opération, qui dans le moment actuel me paroitroit plus favorable à l'aristocratie et au despotisme qu'à la liberté donne lieu à de grands débats ; il me semble qu'une représentation fondée sur les bases que je viens d'indiquer pourroit facilement élever l'aristocratie des riches sur les ruines de l'aristocratie féodale ; et je ne vois pas que ]^ peuple qui doitêtreje but de,.toute institution politique gagnât infiniment à cette espèce d'arrangement. D'ailleurs je ne conçois pas comment des représentans qui tiennent leur pouvoir de leurs commettans, c'est-à-dire de tous les citoiens sans distinction de fortune ont le droit de dépouiller la majeure i)artie de ees niêmes commettans du pouvoir qu'ils leur ont confié. Je vous priei^i, mon cher anp, de me dire la sensation que ce projet peut faire en Artois. Je ne vous en dirai pas davantage aujourd'hui ; je .m'en console par l'espérance de vous écrire bientôt. Présentez, je vous prie, à Madame linissarl mon iiltachement respectueux ; sa société

(1) Cf. \a' ra|)port de Tliouict. nu nom du nouveau conilU^ lU' ton.sUtU-

tlon, fait h rAMrtonihl.M. natlonah- !.• li!t .soptcmbrc 1789. Jî. N. }j«

2J>/23ri-23C, rt I.- «K'cn-t <lu lifi f.'viitT ITiKi qui divisa la Franci' vt\ 83 d»Hi)irtt^mentn.

COHUKSPONUANCK UE HOBESPIERRE Ûl)

(t la vôtre seront une des principales raisons qui me rendronl le séjour d'Arras agréable, quand j'y retournerai ; commo elle a excité mes plus vifs regrets, lorsque j'ai quitté cette ville. Mais je crois être encore ici pour quelques mois.

Unissez-vous à" tous les lx)ns citoiens pour soutenir et pour animer le patriotisme de nos compatriotes et leur inspirer dans ces circfonstances les sentimens et les résolutions le;* f>lus utiles au bien public et à la liberté.

Je suis le meilleur de vos amis. J'attens de vos nouvi'l'es c'vec impatience.

Mon adressa : rue Saiiiluiif^i- au Marai-. clicz M. Iliiin-

bei't, n" :îO.

(Lettre nmi datée ni sifriuV. porte la mentioii .suivante du destiiiaralre : -;: 'eçue le n ii()venii)re 17^0 ». .1. A. l'arl>. o. c. Apiieiidiee C;VII — ('IX. ii" IV. - AU' inoiiTH (le V.icuilrinic (te Met:. IJXH)-

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