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ÉLOGE DE MESSIRE MERCIER DLPATY

cours à l'Académie de Metz, pour l'éloge de Gresset, nous possédons le manuscrit qui est de la main de Robespierre. Pour l'éloge de Dupaty, nous ne pouvons que supposer et attribuer, maig sans preuves.

Lorsque M. Stefane-Pol publia dans son livre de Robespierre à Fouché (1) un article «A propos de trois hommes condamnés à la roue en 1783 », on put croire qu'une intéressante découverte bibliographique faite en dépouillant des manuscrits de Robespierre allait dévoiler l'anonymat ténébreux. Stefane-Pol avait en effet retrouvé dans les papiers de Robespierre la copie d'un discours prononcé par l'avocat Legrand de Laleu. « Quelques notes, écrivait-il, tracées par Robespierre, y étaient jointes ; elles prouvent manifestement qu'il est l'auteur de l'éloge anonyme de Du Paty paru en 1789 ». Malheureusement M. Stefane-Pol, interrogé à ce sujet, n'a pu fournir aucun renseignement sur les notes qu'il a eues entre les mains. Je veux croire avec lui et avec Querard (2) que l'éloge de Dupaty est de Robespierre ; mais je ne puis l'affirmer.

Robespierre aimait écrire pour les concours littéraires; il s'était essayé à Metz et à Amiens; il n'y a rien d'étonnant à ce qu'il se soit présenté à l'Académie de la Rochelle, bien qu'on lui ait fait écrire dans ses Mémoires qualifiés authentiques : « Quoiqu'il en soit, que ma dévotion ait déplu aux philosophes, ou ma philosophie aux dévots, mon ouvrage [sur Gresset] n'obtint pas le prix et depuis lors je me décidai à quitter l'arène des concours littéraires » (3). A en croire

ville de la Rochelle, et M. Pandin archiviste départemental de la Charente- Inférieure, qui ont bien voulu fouiller dans les archives de l'Acadfaiie rocheloise.

(1) Stephane-Pol. De Robespierre à Fouché. Notes de Police. Documents inédits. Papiers secrets, erreurs Judiciaires, Complots pamphlets. Choses d'Eglise. Paris, Flamoiarion, p. 1 à 10.

(2) Mém. auth. de Max Robespierre, Paria 1830, t. 1. 262. Rappelons que ces soi-disant Mémoires sont l'œuvre de Charles Reybaud et que Charlotte Robespierre les désavoue au moment même.

(3) Discours de M. d'Açarq, de la Société Littéraire d'Arras, pour sa récep*

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l'iiuleur (les Mémoires, — en l'espèce Uobesj)ierrc — le dépit éprouvé lors du concours d'Amiens aurait élouiïé à jamais en lui les velléités d'éloges académiques. Si nous prenons sa déclaration au pied de la lettre, l'éloge de Dupaty ne pourrait être attribué à Robespie-rre.

L'Académie d'Arras était d'ailleurs en relations suivies avec celle de la Rochelle ; des membres honoraires de la Société littéraire d'Arras étaient en môme temps membres de l'Académie royale des Belles Lettres de la Rochelle. Tel était le cas de M. d'Acarq (1) avocat au Parlement, maître de langues à Paris et plus lard professeur de langues et de Belles Lettres françaises à l'Ecole royale militaire (2), membre en outre des Académies de Florence et de Dunkcrque (3).

11 est possible que Robespierre ait connu Daçarq, qu'il ait été mis par lui en relations avec les membres dé l'Académie de la Rochelle. Mais jusqu'à preuve du contraire, rien ne nous permet d'inférer que l'éloge de Dupaty soit l'œuvre de Robespierre, D'autres plus heureux résoudront peut-être cette question d'attribution.

tion à rAcadémie royale des Belles Lettres de la Rochelle. A Amsterdam, MDCCLXllI, i,n-8", 173 p.

(1) Van Drivai, llisloire de l'Académie d'AtTas, p. 245.

(2) Les Robespierre, monoyrajilne bibliographique, Paris, mars 1863, p. 9.

(3) J. P. Daçarq, octogénaire, devenu instituteur républicain, s'était désannobli. Il finit à Saiut-Omer, comme juge au Tribunal civil et criminel du département du Pas-de-Calais, après avoir composé en Tan VII un « Petit recueil de vers françois et de vers latins frappés depuis et pour notre Révotion philosophique. >i A St-Omer, de l'Imprimerie de Fertel, rue de l'Instruction an 7, 28 p. in-8».

ELOGE

De Messire Charles-Marguerite-Jean-Baptiste Mercier Dcpaty président a mortier au parlement de bordeaux.

Nous ne sommes plus dans ces temps d'ignorance et de barbarie où la magislralure, loin de recevoir les honneurs qui lui sont dus, était, au contraire, dans l'avilissement et dans l'oubli. Les nobles qui ne voulaient que des esclaves, mc^prisaient les magistrats. Le peuple tremblant sous ses tyrans, n'ayant d'autre sentiment que celui de sa faiblesse, ne pouvait apprtîcier tout le bien que devaient opérer, pour son bonheui, ceux qui, par leurs fonctions augustes, sont chargés de rendre la justice.

Guidés par le flambeau de la philosophie, nous commençons enfin à croire, d'après les peuples les plus sages et les plus éclairés de l'antiquité, que la valeur qui défend la patrie, et la vertu qui est un gage assuré de sa durée et de sa prospérité, ont également droit à nos éloges : que si le guerrier qui garantit nos remparts des insultes de l'ennemi, mérite toute notre reconnaissance, le magistral, le citoyen vertueux qui veille dans la cité à l'exécution des lois, et qui y entretient l'ordre et l'harmonie, n'en est pas moins digne.

Dans Athènes et dans Rome on voyait à côté des monumens élevés à la gloire des héros, ceux qui étaient consacrés à rappeler à la nation le souvenir des législateurs et des philosophes; de ces hommes rares et privilégiés, de ces amis de l'humanité, qui semblent n'avoir été placés sur la terre que pour le bonheur de ceux qui l'habitent.

Il m'est donc permis aujourd'hui de célébrer le magistrat dont nous pleurons la perte, de payer h sa mémoire un tribut de reconnaissance et d'admiration, et do jeter quelques

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fleurs sur su tombe. Si en montrant le zèle ardent qui l'animait |)our la juslice, dont il a clé long-temps l'organe, et son amour pour l'Iiumanilé, qu'il a défendue avec tant de force et de constance ; si, en rendant un hommage public à ses talens et à ses verlus, je ne remplis point assez dignement la tâche imposée à l'orateur, j'aurai du moins l'avantage d'avoir offert un grand exemple et des leçons utiles.

Je ne crains pas que l'envie se soulève ici contre moi ; celui qu'elle a poursuivi n'est plus; elle doit donc se taire; et c'est maintenant à la vérité seule qu'il appartient de se faire entendre. Rien dans cet éloge ne sera désavoué par elle : je me croirais indigne de louer celui qui s'est tant occupé à la chercher, qui a eu le courage de la dire, si je pouvais avoir recours à la flatterie et au mensonge.

Lorsqu'on veut parler <rnn philosophe et d'un sage, on n'a pas besoin d'aller fouiller dans les siècles les plus reculés pour savoir quels ont élé ses ancêtres, s'ils ont obtenu des distinctions éclatantes, s'ils ont ajouté à leurs noms des -titres fastueux. Ces avantages, si imposants pour le vulgaire, qui flattent tant l'ambition, mais qui ne supposent pas (oujours le mérite, sont peu de chose aux yeux de la raison et de la sagesse.

CIIAHLES-MAHGLil'.mTE-JEAN-IiAPTISTE DUPATY , Président à Mortier au Parleuionl de Bordeaux, naquit à la Rochelle de parens nobles, et surtout recommandables par leurs verlus (1). Son père, qui avait des lumières, qui connaissait tout le prix d'une bonne éducation, qui savait qu'elle décide souvent de ce qu'on doit être un jour, cultiva l'enfance d'un fils qui lui était cher, et qui donnait de grandes espérances. Il ne vécut pas assez pour jouir du fruit de ses soins;

(1) Son aïeul était conseiller au conseil supérieur du Cap Français, et son père, qui occupait une charge de trésorier de France, fut reçu en 1744 à l'Académie de la Uocliellc, où il a fourni plusieurs mémoires utiles et remplis de vues patriotiques. Ils avaient l'un et l'aulre ce qui vaut encore mieux que l'illustration, un mérite héréditaire, des qualités éminentes et de longs services rendus i la société.

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mais il laissa une épouse dont làmc sensible et grande élait faile pour réparer celte perte (i).

M. DUPATY avait reçu de la nature ce désir impatient de savoir et de s'instruire, qui annonce toujours les grands lalens. Dans cet âge où les plaisirs laissent à peine quelques heures à la réflexion, oîi, sans songer au temps qui suivra, l'on ne pense qu'à jouir, il faisait une étude raisonnée de riiistoirc qui n'olTre aux esprits vulgaires qu'un simple récit de faits et de raisonnemcns ; mais d'où l'homme de génie sait faire naître une source abondante de réflexions utiles. 11 méditait les ouvrages immortels de cet écrivain célèbre, dont les lumières ont tant influé sur celles de son siècle, et qui a si bien saisi la chaîne par où sont liés les sujets avec les souverains, et les nations avec les nations. II admirait les vues sublimes de ces bienfaicteurs des hommes qui, en donnant au genre humain des lois pleines de sagesse, lui ont fait le plus grand bien qu'il puisse recevoir.

C'est ainsi qu'en recueillant des lumières de toutes parts, M. DL l'ATY se préparait à devenir lui-môme un jour utile à la patrie. Ses lalens et ses vertus lui acquirent bientôt une grande réputation; et quoique très jeune encore, la justice lui ouvrit son temple pour Hro son défenseur et son organe (2). Dès-lors il se dévoue au bien public, il se pénètre des fonctions augustes dont il est chargé; il y consacre tous les instans de sa vie; il ne s'occupe plus que de l'élude des lois; il cherche à les comparer entr'ellcs; à saisir les rapports qu'elles ont ou qu'elles doivent avoir avec

(1) M"' Carré fui iligne, par ses rares vertos, d'être associée à cette respectable famille ; sa piété tendre, mais indulgente, sa bienfaisance généreuse, mais éclairée, lui méritèrent tous les suffrages pendant sa vie, et les regrets des gens de bien après sa mort.

(2) Il est généralement vrai qu'une àme élevée, qu'un talent décidé se décèlent dès les premiers jours do l'adolescence. M. Dupaty avait annoncé de bonne heure ce qu'il devait être; il n'avait que vingt-six ans lorsqu'il fut nommé à la place d'avocat-général au Parlement de Bordeaux. Son début répondit aux grandes espérances qu'il avait données. Le premier discours qu'il prononça fut universellement applaudi, et regardé comme un gage de cette éloquence profonde et rapide, qui, dans la suite a caractérisé ses écrits.

les mœurs : il a le courage d'dclaircir le cahos de toutes les matières que renferme notre Jurisprudence : il parcourt avec les yeux d'un philosophe ce champ immense, souvent stérile, et qui n'offre presque toujours que des dégoûts à l'homme de génie.

Faire triompher la justice de tous les obstacles dont la méchanceté des hommes s'efforce de l'envelopper, écarter les nuages que la cupidité et le vil intérêt cherchent à répandre sur elle, lu démêler à travers le choc des opinions, faire une étude profonde du cœur humain, connaître les ressorts auxquels les passions peuvent donnerdu mouvement, découvrir la vérité, souvent cachée dans le labyrinthe des procédures, la saisir et la montrer avec ce courage qui ne craint rien, l'embellir des charmes de l'éloquence pour lui attirer plus de partisans, confondre l'erreur et le mensonge, qui voudraient se décorer de son nom et se parer de ses avantages; enfin, suppléer, parla réflexion, aux progrès tardifs de l'expérience : tels sont les grands objets auxquels M. DU- PATY consacre ses veilles et ses travaux.

Vous qui l'avez entendu; qui êtes venus mêler vos applaudissemens à tous ceux dont retentissait le temple de la justice lorsqu'il y portait la })arole; dites si quelques considérations ont jamais pu lui faire négliger la défense du faible que le puissant voulait opprimer (1) ; si le pauvre, à qui la cupidité du riche disputait les malheureux restes de ses dépouilles, n'a point trouvé en lui un soutien et un vengeur : dites avec quelle fermeté il protégeait la vertu poursuivie par le vice;

(1) Le talent est peu de chose sans le courage qui Je rend utile. M. Dupaty réunissait l'un et l'autre. Entre plusieurs faits qui pourraient être apportés en preuve, nous ne citerons que celui-ci.

Un père de famille obscur et sans protection, est emprisonné par l'autorité injuste, qui souvent peut tout ce qu'elle veut dans les provinces. Le malheureux proteste devant le parlement contre la violence qui lui a été faite; M. Dupaty, chargé de sa défense, comme avocat-général, fait tomber ses chaînes par son éloquence. Uniquement occupé des devoirs que lui impose sa charge, il ne songe pas même qu'il s'expose à la haine d'un favori courroucé.

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de quels traits il peignait ces coups de l'autorité arbitraire si cfFrayans pour la liberté et qui, annonçant le renversement des lois, présage la cbûte procbaine des empires.

Celui qui aspire à la gloire d'être utile à ses concitoyens, qui fait un usage si grand et si sublime de ses talens, qui ose dire aux puissans de la terre, vous avez commis une injustice, et qui s'élève ainsi au dessus des autres hommes, doit s'attendre, sans doute, à avoir des ennemis dangereux : il doit croire que la haine et la vengeance se ligueront avec l'envie pour le perdre. Tel a été de tous les temps la destinée des grands hommes.

On vit bientôt l'intrigue s'élever contre M. DUPATY, lui faire un crime aux yeux du souverain, de sa fermeté et de son attachement pour le maintien de l'ordre public; et la récompense de tant de zèle et de vertu fut un exil (1). Le coup qui le frappe n'altère point la tranquillité de son ame; il part avec cotte assurance de l'homme juste qui n'a aucun reproche à se faire; il a pour lui la pairie, sa gloire et ses vertus. Le sénat qui se vit privé d'un de ses plus beaux ornemens, s'empressa de le justifier auprès du trône, d'éclairer le souverain sur la surprise faite à sa religion, et bientôt M. DU- PATY fut rendu à ses fonctions.

On n'a point encore oublié avec quels transports de joie il fut accueilli des citoyens; tous voulurent le voir, tous lui prodiguèrent cet hommage si doux pour un cœur généreux et sensible et qui console le magistrat vertueux de l'injustice des hommes. On vit alors l'envie se cacher en frémissant, c* il ne resta à ses ennemis que la honte d'avoir fait des efforts impuissans pour perdre un grand homme.

La disgrâce que M. DUPATY venait d'essuyer, loin de lui

(1) Cet exil fut un triomphe pour M. Dupaty; la vénération et les regrets de tous les gens île bien l'accompagniTcnt dans sa retraite. Le parlement, qui regardait sa di'lention comme une sorte de calamité publique, lit des remontrances pour obtenir son rappel. M. Dupaty revint de son e.\il avec la ni(5me sérénité qu'il avait montré en y allant. Un mot peindra ce qui se passait dans sa grande àmc :« Je regarde, dit-il publiquement et dans un discours d'éclat, je reg8U"de mon rappel, non comme une grâce, mais comme une justice ».

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rien ôler de son zôle, le rendit plus fidèle à ses devoirs et à ses principes; son ame était trop grande pour ôtre vaincue par les obstacles lorsqu'il s'agissait du bien public. Du moment où il était devenu le défenseur des lois, où la balance de la justice avait été remise dans ses mains, il s'était dit : « Je suis une victime dévouée à la pairie, je dois lui sacrifier mon repos, ma santé, ma vie même : la crainte ni les menaces des hommes tic pourront désormais rien sur moi : j'en fais le serment. »

0 citoyen généreux! il en a coûté, sans doute, à voire bonheur et à votre tranquillité pour Hvc demeuré fidelle à vos promesses ; mais avez-vous obtenu le suffrage de tous les gens de bien qui vous ont honoré; les cris de l'admiration ont souvent étouffé pour vous ceux de l'envie; et la postérité, qui est toujours impartiale, vous rendra justice : elle vous comptera parmi les grands magistrats.

M. DUPATY joignait à l'activité de son zèle, une santé faible et délicate; les veilles et les travaux auxquels il s'était livré de bonne heure, faisaient craindre qu'il n'y succombât bientôt ; il se devait à une épouse (t), à des enfans qui lui étaient chers; il se devait à la patrie qui comptait sur ses lumières et sur son courage; à l'humanité qui le regardait comme son plus grand défenseur. Forcé de renoncer à des fonctions qu'il remplit avec tant de gloire, ce ne sera point pour se livrer à un repos indigne de lui. S'il ne lui est plus permis d'être l'organe des lois, il veut partager les travaux de ce corps auguste et respectable qui en est le dépositairCj et qui est chargé de les faire exécuter.

LOUIS XVI, à qui l'amour du bien apprend, comme à tous

(1). M. Dupaty avait épousé M"» de Fretcau, digne d'appartenir à une famille où la solide piété, la religion éclairée et la bienfaisance sont héréditaires, qui, de nos jours, vient de donner un nouveau lustre à la magistrature, et de grands exemples de patriotisme à la société. J'aimerais a retracer ici les grandes vertus de M"" Dupât}'; mais, sa modestie encore plus grande, m'impose silence, et d'ailleurs, la renommée l'a déjà associée à son illustre époux.

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les rois jnsles, le grand iirt de mettre chacun à sa place, le pourvut d'une des cliargcs les plus distinguées dans l'ordre de la magistrature. Tous les citoyens applaudirent au choix du monarque, tous se félicitèrent de pouvoir désormais compter Aristide au nombre de leurs juges.

Je ne dois pourtant pas le dissimuler : il se trouva des magistrats qifi voulurent lui interdire l'entrée du sanctuaire de la justice. Quoi ! l'envie ferait-elle aussi couler son poison dans le cœur deceux-mêmes dont le premier devoir est de commander à toutes les passions ? Des yeux accoutumés à la lumière, peuvent-ils donc ôtre blessés par son éclat ? M. DUPATY pourrait opposer à l'injure qu'on veut lui faire, ses travaux passés ; son amour pour la justice, les vœux de toute une province : il n'oppose que la modération de l'homme de bien dont la conscience est pure ; que la fermeté d'un magistrat qui n'a rien à redouter, parce qu'il n'a aucun reproche à se faire. C'est ainsi qu'il imposa silence à ceux qui voulaient lui nuire ; et ils furent forcés de rendre hommage à ses vertus.

Dans le rang où M. DUPATY vient d'être élevé, il ne voit que l'élendue de ses obligations ; il rend grâces au ciel de ce qu'il lui est encore permis d'ôtre utile à la patrie. Il sait que celui qui est chargé de la fonction honorable, mais terrible, de rendre la justice aux hommes, doit les peser dans la même balance (1); il tourne, il fixe sur-tout ses

(I) Après avoir exerci? douze ans la charge d'avocat-géiiéral, M. Dupaty fut pourvu d'une charge de président à mortier au Parlement de Bordeaux. Dans celle place il sentit que les lois i'tant une barrière opposée aux entreprises des puissants, il est du devoir spécial du magistrat de protéger la faiblesse opprimée. Jamais les sollicitations n'eurent accès auprès de lui. Deux parties adverses n'étaient à ses yeux que deux citoyens et deux hommes. Il se fit une loi particulière de soustraire un criminel le plus prompteinent possible aux maux inséparables de l'emprisonnement. Lorsqu'il présidait la tournelle, il faisait toujours appeler les causes à tour de rôle; il eût cru prévariquer et trahir son ministère, s'il eût fait verser une larme inutile. Un homme en place lui ayant demandé un jugement de faveur, il lui répondit, en lui faisant l'exposé de ses principes : « si vous croyez voire demande juste, ajoutat-il, ordonnez-moi ce que ma conscience ne nie permet pas de faire de moi-

regards sur cette classe malheureuse de citoyens qui n'est comptée pour rien dans la société, tandis qu'elle lui prodigue ses peines et ses sueurs, que l'opulence regarde avec dédain, que l'orgueil appelle la lie du peuple, mais à qui la justice doit une protection, d'autant plus spéciale, qu'elle est son seul soutien et son unique appui.

Oh! magistrat humain et sensible! les malheureux vous approchaient toujours avec l'assurance qu'ils seraient favorablement accueillis; ils trouvaient auprès de vous un accès doux et facile; ils vous quittaient avec celte pensée consolante que tous les cœurs n'étaient pas encore fermés à la pitié; le poids de leur infortune devenait alors moins accablant pour eux.

M. DUPATY avait approfondi en homme de génie, la science des lois; celles qui nous gouvernent avaient surtout fixé son attention. Il avait été frappé des vices et du contraste choquant qui régnent dans notre législation, entre nos mœurs et nos lois. En les rapprochant de celles des nations voisines, en les comparant surtout avec celles du peuple célèbre qui a donné au monde le spectacle de toutes les grandes choses, qui a influé sur la destinée de tous les autres peuples, il avait vu que celles-ci accordaient à l'accusé la liberté de se défendre, tandis que parmi nous l'innocence doit tMre effrayée de cette inquisition secrette qui ne lui laisse aucune ressource pour sa justification, et qui ne fait que favoriser les coupables adroits ou puissans.

Nous n'avons pris, en effet, des romains, que les petitesses, etles subtilités de leurs lois; et nous n'avons pas su saisir ces grands principes d'humanité, ces leçons sublimes d'équité et de douceur qui ont fait survivre l'empire de leur législation à l'anéantissement de leur puissance. Nous nous sommes faits une triste et cruelle habitude de regarder comme juste ce qui est autorisé par une loi injuste. Nous avons môme cru

même ». On doit dire à l'éloge de l'homme en place que l'illustre président ne reçut point de réponse. ,

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que nous nous conformerions mieux à l'esprit du législateur, en ajoutant à l'uttrocité de la loi.

Tandis que tous les bons citoyens gémissent à la vue des atteintes portées à la liberté civile, que les vrais magistrats désirent et cherchent un remède à tant de maux, M. DUPATY ne s'en tient point à des vœux stériles, il ose dénoncera la nation les attentats de notre législation criminelle (1). Il ne craint pas de dire hautement la vérité, lorsqu'elle importe au bonheur public. C'est dans ces écrits sublimes et touchans, où son ame et son génie respirent encore, où la vie d'un homme est appréciée ce qu'elle vaut, où tout est consacré au bien de l'humanité, où l'on retrouve partout le philosophe profond et le magistrat vertueux, que nous pouvons puiser des lumières et des vérités utiles ; car il ne nous est plus permis de nous endormir sur le sein de tant d'abus révoltans, aujourd'hui que notre souverain, uniquement occupé du bonheur de son peuple, nous invite avenir déposer dans son cœur paternel le sujet de nos plaintes; aujourd'hui qu'il nous consulte dans une assemblée auguste de la nation et cherche avec nous les moyens les plus sages et les plus prompts de remédier aux maux qui nous environnent de toutes parts. C est donc le moment de mettre sous ses yeux tous les vices dont nos lois criminelles sont infectées, tous les pleurs qu'elles ont arrachés à l'innocence, tout le sang qu'elles ont injustement répandu sur les écbaufiauds.

II est des hommes qui désirent le bien, qui ont assez de lumières pour apercevoir le chemin qui y conduit, mais dont lame faible et sans caractère est effrayée par les obstacles que leur présente la corruption de leur siècle : ils craignent de déplaire; ils n'ont pas assez de courage pour s'engager

(1) Il y a long-temps que l'on se plaint des abus dont notre code pénal est rempli. Les lois criminelles en France se sont beaucoup occupées des accusateurs et presque point des accusés ; elles semblent avoir été faites pour un peuple barbare et non pour un peuple doux et civilisé. M. Dupaty travaillait depuis longtemps à un ouvrage sur cette matière si importante. On regrettera toujours qu'il n'ait pas assez vécu pour y mettre la dernière main et en enrichir la patrie.

dans une roule dont les sentiers sont pénibles et dangereux; ils ne voient que les difficultés sans être animés de la gloire qu'il y aurait à les vaincre. Leurs cœurs se sentent émus à la vue des malheureux sur lesquels pèsent l'injustice et Toppression; mais ils n'ont point la force d'alléger le fardeau qui les accable. C'est ainsi que les abus s'enracinent et se multiplient, que les maux de toute espèce se perpétuent; voilà comment les droits de l'homme sont abandonnés et anéantis.

Combien M. DUPATY était au dessus de ces craintes qui ne sont faites que pour les petites amcs ! Faut-il combattre les préjugés barbares qui, en interceptant la lumière, s'opposent aux progrès de la raison ; approcher de nos lois le flambeau de la philosophie; attaquer les erreurs qui sont la source de presque tous les maux qui affligent le genre humain; venger l'humanité des outrages qu'elle a reçus; alors son ame s'élève avec transport, elle semble prendre de nouvelles forces ; aucune considération ne l'arrête ; il brave, et les traits de l'envie, et les injustices de l'amour-propre. Il n'est pas retenu par les plaintes et les murmures de ces esprits faibles et timides qui appellent innovation, ce qui n'est que le rétablissement de l'ordre, et un meilleur état des choses.

Avec quelle fermeté héro'ïque il entreprend la justification de trois accusés, dont l'innocence avait été envoyée au supplice! Condamnés par un tribunal supérieur, à subir la peine réservée aux scélérats ; sans appui, sans défense, parce qu'ils sont pauvres et obscurs, ils vont bientôt grossir la foule des malheureuses victimes de nos lois criminelles.

Déjà la barre fatale est levée, elle est prête à frapper Le

protecteur magnanime des opprimés court se jeter aux pieds du Trône; il implore, il obtient, au nom de la justice et de l'humanité, que les coups terribles soient suspendus; que le sang des trois citoyens ne coule point avant qu'un nouveau jour ait versé une lumière pure et sans tache, sur les preuves du crime dont on les accuse.

Arrêtez, magistrat sensible et généreux : vous allez faire

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lin acte de counige, vous voulez épargnci" un crime à la justice ; mais peut-ôlre vous no voyez pas tous les dangers auxquels vous vous exposez, tous les chagrins qui vous attendent. On va vous taxer de présomption et de témérité; on ira même jusqu'à vous accuser d'ôtre Tennemi de la magistrature; la calomnie réunira tous ses efTorts pour vous perdre.

Mais, malheur à celui qui calcule froidement ce qu'il doit lui en coûter pour faire le bien ! Do pareilles considérations ne sont point faites pour ralentir le zèle de M. DUPATY. Il ne balance point entre une action vertueuse et des difficultés à vaincre; il n'examine point ce qu'il a à craindre, il no voit que le glaive de la justice suspendu sur des tôtes innocentes ; il jure de faire tous ses efforts pour détourner ce glaive funeste, dût-il exposer son repos, sa vie même. Ses yeux ne sont fixés que sur le sort des malheureux qui lui ont inspiré un intérêt si vif et si tendre.

Déjà convaincu de leur innocence, il se méfie encore de ses lumières. Il craint que son cœur ne l'abuse. Il veut les voir et les entendre. Il descend dans ces demeures souterraines où l'innocent est souvent confondu avec le coupable. Il les approche, il les rassure, il les interroge, il consulte leurs regards ; il lit dans leur pensée, il sonde leurs cœurs flétris par l'injustice et les revers : au lieu dos remords du crime, il n'y trouve que le calme et la sécurité d'une conscience sans reproche. Son amc s'ouvre alors à toutes les émotions de la sensibilité : en vain il veut retenir les larmes qui roulent dans ses yeux. » Mes amis, mes amis ! leur dit-il, « que l'espérance ne vous abandonne point; encore un peu « de patience ot de courage, et la fin do vos maux approche ».

0 digne ami de l'humanité! quel mortel mérita plus que vous nos respects et nos hommages! Vous vous attendrissez à la vue dos infortunés; vous répandez des pleurs sur leur triste destinée ; vous les appelez vos amis, landis que tout le monde les abandonne et les repousse. Ah ! que ces hommes durs qui n'ont jamais senti la pitié, viennent donc apprendre de vous à respecter le malheur, à ne point dé-

tourner leurs yeux à son approche, à ne pas du moins l'insulter par loufrage et le mépris.

On lira toujours avec un nouveau plaisir ces mémoires célèbres où M. DUPATY répand un si grand jour sur l'innocence des trois malheureux accusés qu'il défend; où il les justilieavec ce courage qui sied si bien à la vérité; où il se récrie, avec le noble enthousiasme de la vertu, contre les barbares maximes de nos criminaiistes; où il fait partagera ses lecteurs toute son indignation, lorsqu'il parcourt la cruelle liste de tous les innocons qu'elles ont Jfait condamner; lorsqu'il fait le récit touchant de tous les maux qu'elles ont causé, de toutes les injustices qu'ellesont fait commettre.

On crut entendre l'orateur romain, quand M. DUPATY prononça, devant le sénat d'une grande province, en présence de tout un peuple, ce discours à jamais célèbre dans l'histoire de l'éloquence. L'impression qu'il fit sur les auditeurs fut telle, qu'ils ne pouvaient retenir leurs larmes ni leurs transports; il semblait que chacun eût voulu participer à la gloire de détacher les fers des infortunés dont la défense était un véritable dévouement. L'orateur fut souvent obligé de s'interrompre par le bruit dos applaudissemens qui se mêloient aux cris de l'admiration. Jamais peut-être l'humanité n'obtint un plus beau triomphe ; on bénit, on entoure celui qui vient de sauver la vie à trois citoyens : il est obligé de se dérober à la foule, pour aller annoncer aux malheureux, dont il est le libérateur, qu'ils sont rendus à l'honneur et à la vie. Qui pourrait peindre le moment où il les voit tomber à ses pieds, les baigner de leurs larmes, et les tenir embrassés sans proférer une parole?

« Allez, leur dit ce grand homme, hâtez-vous, mes amis, « de rejoindre vos femmes et vos enfants qui souffrent de- « puis long-temps de votre absence. Allez ensevelir le reste « de votre déplorable vie dans le travail, le silence et la « vertu. Partez, mais en passant par la capitale, ne mau- « quez pas d'aller dans ma maison; que la vue de votre bon- « heur console enfin la vertueuse compagne de ma destinée,

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