ÉLOGE DE MESSIRE MERCIER DLPATY
« et mes jeunes enfans à qui vos malheurs ont appris la « piti(5, qui ont arrosé vos fers de leurs premières larmes « compatissantes ».
Vous tous à qui la nature a donné une ame sensible, que ne fûtes vous témoins de la scène touchante qui se passa dans le sein do cette respectable famille à la vue des infortunés dont le héros magistrat venait de briser les fers! Vous auriez vu sa digne épouse arroser de ses pleurs les mains reconnaissantes que lui tendaient ces trois malheureux; les faire asseoir à sa table, les servir elle-même, et offrir à ses enfans attendris le spectacle de la veitu qui console le malheur des outrages de l'injustice.
M. DUPATY joignait aux rares qualités qui font le vrai magistrat, un goût sûr, un espoir prompt à saisir le beau dans tous les genres, et orné des connaissances qu'il avait puisées dans les grands modèles de la littérature. Il s'était livré, de très bonne heure, à l'étude des sciences et des lettres; on l'avait vu, dans l'âge de la dissipation et des plaisirs, concourir aux progrès des lumières, encourager le talent par de nobles récompenses, inviter les orateurs à célébrer ce roi, l'idole des français, que le ciel avait donné à la terre dans les jours de sa miséricorde (1).
Les heures de ses délassemens étaient consacrées à la lecture des grands poëtes, des historiens et des philosophes qui, en nous transmettant leurs pensées, ont voulu être utiles, lors môme qu'ils ne seraient plus.
Quoique les fonctions de sa charge lui laissassent très peu de temps, il en trouvait encore pour assister aux assemblées d'un corps respectable de savans qui s'était empressé de
(1) M. Dupaty fut reçu à l'Académie des Belles-Lettres de la Kochelle, à un, âge où à peine le reste des houiines coinuience à avoir le sentiment du beau et de rutile. Son début, comme homme de lettres, fut un hommage à la vertu. Il proposa pour sujet d'un prix extraordinaire, l'éloge de Henri IV, dont il voulut faire les Irais. Il Ql frapper une médaille d'or qui représente ce grand roi. Ce prix fut adjugé au discours de .M. Gaillard, orateur distingué, qui a su faire un choix heureux parmi le nombre de» grandes actions qu'il avait à peindre.
l'associera ses Iravaiix, etdonl ins vues sont toujours dirigées du côté des découvertes utiles (1).
Passionné pour la vérité qui se cache aux yeux du vulgaire, et ne se montre môme à l'homme de génie qu'après qu'il s'est livré à des recherches constantes et pénibles, il attendait avec impatience que des circonstances plus favorables lui permissent de voyager. Ce n'était pas pour satisfaire une vaine curiosité, mais pour aller recueillir, comme les Solon, les Descartes cl les Montesquieu, chez les peuples les plus éclairés, des connaissances utiles à ses concitoyens. Il avait une ame trop active pour se borner à de simples méditations, toujours trop lentes pour le génie qui veut comparer et saisir les grands résultats. 11 voulait interroger les nations, étudier, observer leurs gouvernemens et leurs lois, chercher les savans de tous les pays, puiser, dans leur commerce et leur entrelien des lumières que la réflexion ne donne pas toujours.
Pourquoi faut-il qu'une vie trop courte l'ail empêché d'exécuter ce projet? Quel fruit nous aurions recueilli de ses voyages! Quels regrets ne nous laissent point ses lettres sur l'Italie, où il peinl avec celle énergie qui lui est propre, les profondes impressions faites sur son ame, à la vue de ces lieux autrefois habiles par les maîtres de l'univers!
Cet ouvrage d'un genre neuf a été beaucoup critiqué ; on a môme cherché à le déprécier; et c'est déjà d'un iieureux présage. L'envie ne déchire que ce qu'elle croit pouvoir devenir un droit à la gloire et un titre aux hommages de la postérité. Il n'y a que les hommes d'un goût solide, d'un esprit juste, d'une culture raisonnée, qui osent s'élever au-dessus de l'opinion vulgaire, et trouver les beautés là où elles se font remarquer.
(1) L'.\cadéuiie des sciences, belles-lettres et arls de Bordeaux fut jalouse de s'associer à M. Dupaty. Il y fut reçu le 9 février 1769. En mo, il proposa pour sujet d'un prix que l'Académie aurait à distribuer, l'éloge de Michel de Montagne, et il demanda d'en faire les fonds. C'est ainsi qu'il portait partout la générosité et l'cnlhousiasuie pour les lettres, et qu'il donnait l'exemple rare de faire servir la fortune à la gloire des talens et aux progrés des vertus.
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Quoi qu'on ail dil. des Icllics sur illalic, on se plaît à suivre l'auteur dans sa marche; on aime à partager avec lui les divers senlimens qu'il éprouve.
Il soupire à Vaucluse, respire à Nice, admire à Gônes, s'instruit à Florence, et trouve réunies à Rome toutes les idées, toutes les sensations qui doivent naître au milieu d'une ville qui fut long-temps la capitale du monde; qui est encore le centre de l'univers, comme elle sera toujours le point le plus brillant dans la durée des siècles. Naples élève sa pensée; le Vésuve l'étonné et l'épouvante; et Pœstum, où Sibaris n'est plus, le remplit d'une tendre mélancolie.
Avec quelle finesse il rapproche les idées faites pour se donner mutuellement du jour! Avec quel goût il démêle le vrai par-tout où il est! Avec quelle vivacité il sait le peindre! Comme son génie se plie facilement à tous les tons, s'élève, descend, plane, s'égare avec les objets, et apprécie tout, depuis le sublime jusqu'au gracieux, depuis le Panthéon jusqu'à un tableau du Correge! Que de philosophie répandue Kl où ion ne s'attendait à trouver que des réllexions de goût ! Il se pénètre du sentiment du beau qu'il retrouve par-tout, jusques dans les ruines; mais qui n'est nulle part mieux que dans son iniaginalion grande cl profonde, et sur-tout dans son a me sublime, digne de pleurer les Caton et les Tite, dont il foule les cendres avec respect.
Qu'on aime à voir le philosophe et le grand homme rendre hommage aux premiers sentimcns de la nature, découvrir les racines par où il tient à l'espèce humaine, et établir, sur cette base, ses jouissances el son bonheur! Transporté dans une terre étrangère, s'il voit un mariage heureux, il songe à l'épouse qu'il aime; s'il rencontre un paysage riant el paisible, il désire que ses enfans y puissent jouer devant lui ! s'il trouve des peuples qui chérissent l'hospitalité, son cœur se serre, il se rappelle qu'en se séparant de ses amis, il a laissé la moitié de4ihi-mème; si ses regards sont frappés de grands exemples et de grandes leçons, il les recueille pour les siens avant d'en enrichir sa patrie.
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On admire sur-tout le magistrat, qui ne perd jamais de vue les fonctions auxquelles il s'est généreusement consacré. Convaincu par une longue expérience, et plus encore par de profondes réflexions, que c'est des lois que dépendent le bonheur et la durée des empires, et que naissent tous les désordres tant reprochés à la méchanceté humaine, il se remplit des idées de réforme et d'amélioration, que sa bienfaisance et ses talens ont fait espérer à la France, et annoncé à toute l'Europe. Il n'entre point dans une ville, il ne traverse point une province, il ne visite point un gouvernement nouveau, qu'il n'examine les mœurs, les usages, les opinions du peuple, l'influence des grands, le génie ou le manège des ministres, les opérations grandes et franches, ou les petites combinaisons adroites et détournées des pouvoirs souverains : et l'on ne sait s'il est plus admirable dans cette étendue d'esprit qui saisit les détails, dans cette finesse qui démêle les nuances les plus déliées, dans cet instinct indéfinissable, quand on ne sait pas qu'une ame aimante le donne à un esprit juste ; ou dans cette sagesse profonde qui pèse au poids de la raison, les abus et les ridicules, dans cette philosophie toujours douce et raisonnable qui souffre les préjugés en même-temps qu'elle les condamne et les censure et dans cette sagacité longtemps exercée par la méditation qui lui fait démêler les ressorts cachés, d'où résultent chez le môme peuple tant de mouvemens contradictoires en apparence, et qu'on s'étonne de voir ramener à une cause unique, avec cette simplicité qui caractérise le génie.
Il y a des hommes célèbres, dignes de nos hommages et des regards de la postérité ; mais dont l'éloge est fini lorsqu'on a une fois parlé où des batailles qu'ils ont gagnées, ou des grands talens qu'ils ont montrés dans l'administration de la chose publique, ou des services qu'ils ont rendus à la patrie dans les fonctions de la magistrature.
On ne connaîtrait qu'imparfaitement M. DUPATY, si l'on ignorait les précieuses qualités de son ame. Bon père, bon
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époux, ami sûr : les lalcns, qui deviennent parfois un présent funcsle par le mauvais usage qu'on en fait, semblaient ne lui avoir été donnés que pour mieux pratiquer les devoirs de l'homme et les veitus du sage.
Dans un siècle où tant d'antres tourmentés par l'ambition, épient tous les momens, recherclient toutes les occasions de s'élever, employent la plus grande partie de leur temps à briguer des places qui conduisent à la fortune ou au pouvoir, il montre ce noble désintéressement qui caractérisait les premiers philosophes ; il foule aux pieds les richesses auxquelles on sacrifie tout depuis qu'un luxe sans bornes a porté la corruption dans tous les ordres de la société.
Généreux et compatissant, il regarde l'inégalité des fortunes comme une injustice que l'on doit réparer en secourant l'indigence. Il suffit d'être malheureux pour avoir un droit à ses bienfaits. Il ne fait point rougir ceux à qui il les offre. Comment pourraient-ils en être humiliés? il n'en exige aucune reconnaissance. Il veut surtout qu'ils restent ignorés.
Vous, qui faites payer si cher les secours que le besoin vous arrache à force d'importunités ; qui vous récriez sans ccsseconlre la foule des infortunés qui fatiguent vos yeux; venez apprendre à rougir de votre insensibilité! Savez-vous pourquoi il y a tant d'indigens? C'est parce que vous tenez toutes les richesses dans vos mains avides. Pourquoi ce père, cette mère cl ces enfans sont exposés à toute la rigueur des saisons, sans toit qui les couvre, souffrant les horreurs de la faim? C'est parce que vous habitez des maisons somptueuses où votre or appelle tous les arts pour servir votre mollesse, et occuper votre oisiveté : c'est parce que votre luxe dévore en un jour la substance d'un millier d'hommes.
Ce n'est que parmi les sages que l'on trouve les exemples touchans de la vraie amitié, qui fut toujours la compagne fidelle de la vertu. Ce sentiment sublime et tendre, qui îidoucit tant d'amertume, n'est point fait pour les méchans. Jamais il n'entra dans les âmes viles et corrompues. Qui mérita plus que M. DIPATY d'avoir des amis? Les sacrifices
-ne lui coûtaient rien, lorsqu'il fallait les servir. Sévère pour lui-môme, il était indulgent pour les autres. Modeste et doux dans le commerce de la société, on oubliait son génie pour mieux jouir de son cœur. Il connaissait trop le prix du temps pour aller le perdre dans un monde frivole qui n'offre le plus souvent que des ridicules, et où l'esprit est longtemps sans recueillir une pensée (1). Il aimait sur-tout l'entretien des gens de- lettres et des savans. Il les attirait chez lui, non par ostentation, ni pour avoir l'air de les protéger ; mais pour profiter de leurs lumières : il était fait pour les entendre et les juger. Il avait pour eux cette considération et ce respect que méritent des hommes qui ne veulent pour toute récompense de leurs travaux, que la gloire d'avoir éclairé leur siècle (2).
Si l'on veut se donner le spectacle des vertus antiques, il faut suivre M. DUPATY dans le sein de sa famille. Il faut le
(1) Entre plusieurs torts ridiculement graves que la frivolité cérémonieuse de nos mœurs reprochait à M. Dupaty, elle ne pouvait surtout lui pardonner de ne prendre aucune part aux puériles riens qui occupent les cercles. 11 avait la bonne foi de convenir qu'il préférait la naïve simplicité de ses enfans à l'esprit faux, leurs jeux innoccns à l'art toujours en représentation dans les sociétés et l'intimité de ses amis vrais aux fades attentions de ces complaisans à qui l'intérêt et la vanité inspirent des protestations aussi fausses que serviles.
Par une suite du uu'me principe, il ne rendait que très peu de visites. Les sérieuses occupations de sa charge et les grandes méditations auxquelles il se livrait, remplissaient presque tout son temps. Il ne concevait pas d'ailleurs que deux indifl'érents, dont l'un se soucie aussi peu de faire des visites que l'autre d'en recevoir, s'obstinent à s'ennuyer mutuellement avec cette persévérance et cette ponctualité qu'on peut regarder comme un de nos ridicules.
(2)11 est rare que la carrière des lettres soit celle qui mène à la fortune. Occupé du monde idéal sur lequel il promène ses regards sublimes, le génie voit à peine le monde qui l'admire ; et plein de grandes conceptions, il dédaigne les petites adresses, les intrigues sourdes, les combinaisons méprisables par où la médiocrité s'élève ou enrichit. Pénétré de la dignité des gens de lettres, et mettant après la vertu, le talent au-dessus de tout, .M. Dupaty avait fait de sa maison celle de tous les hommes de mérite; il suffirait de porter ce titre pour y être admis avec bienveillanee, traité avec distinction, et prévenu de toutes les manières que la générosité peut inventer pour secourir le besoin, sans faire rougir la délicatesse.