DISCOURS SIR LES PKINES INFAMANTES
Cependant, si je pouvois penser que l'opinion dont je parle fut re'ellenient propre à diminer le nombre des crimes; si c'ctoit vraiment ce motif, f|ui nous eut déterminds à l'adopter et qui nous y retint attachés, je cliercherois à la remplacer par quelqu'institution qui put nous procurer les mômes avantages : je proposerois par exemple d'étendre les bornes du pouvoir paternel; et de donner aux parens toute l'autliorité nécessaire pour récompenser oii pour punir les vertus où les désordres de leurs enfans : mais comme l'intérêt des mœurs n'est ici qu'un vain prétexte par lequel la prévention cherche quelques fois à pallier notre injustice ; je regarde le rétablissement de la puissance paternelle, à la vérité comme le frein le plus puissant de la corruption, mais non comme un moien d'anéantir l'abus dont il s'agit ici.
Mais je voudrois que l'on abrogeât certaines loix qui paroissent tendre immédiatement à l'entretenir : il seroit <i souhaiter par exemple que les biens 4'un homme condamné au supplice cessassent d'être soumis à la confiscation : cette peine tombe moins sur le coupable que sur ses héritiers; elle semble elre par elle même une espèce de flétrissure pour la famille : dans le temps où elle auroit besoin de toute la considération que le vulgaire attache à la richesse, pour affoiblir le mépris auquel elle est exposée, la confiscation ajoute encore à son avilissement par la misère où elle la réduit.
Je voudrois aussi que la loi n'imprimât plus aucune espèce de tache aux bâtards; qu'elle ne parut point punir en eux les foiblesses de leurs pères en les écartant des dignités civiles et même du ministère ecclésiastique ; je voudrois que l'on cITaçat celte maxime du droit canonique, que les inclinations perverses de ceux qui leur ont donné le jour sont censées leur avoir été transmises avec le sang ; qu'enfin l'on abolit tous les usages qui peuvent familiariser les citoiens avec l'idée qu'on peut quelques fois raisonnablement rendre un homme responsable d'une faute qu'il n'a point commise.
Mais le caractère même du préjugé dont il est question
44 Œi.vitics co.Mi>i,ÈrKs Di; m.\ximii.ii;.n hobkspikrki;
semble nous indiquer nn autre moien également simple; encore plus efficace pour l'aiïoiblir.
Nous voions qu'il n'allache pas la honte seulement au supplice, mais à la forme inf-me du supplice; la roue, le gibet, comme je l'ai déjà observé, déshonore la famille de ceux qui périssent par ce genre de peine, mais le fer qui tranche une tôte coupable n'avilit point les parens du criminel; peu s'en faut môme qu'il ne devienne un titre de noblesse [)our la postérité.
Seroit-il impossible do profiter de celte disposition des esprits; d'étendre à toutes les classes des citoiens cette dernière forme de punir les crimes? Effaçons une distinction injurieuse qui semble ajouter à l'humiliation de ceux qui restent en but au préjugé et faire retomber sur eux tout le déshonneur dont les autres s'affranchissent : à la place d'une peine, qui, à la honte inséparable du supplice joint encore un caractère d'infamie qui lui est propre, établissons une autre espèce de peine a laquelle l'imagination est accoutumée d'attacher une sorte d'éclat, et dont elle sépare l'idée du deshonneur des familles; peut-être ce changement indifférent en lui même en amencra-t-il un très avantageux dans nos idées sur cet objet; peut-être reconnoitrons-nous par une heureuse expérience, que dans ce qui tient à l'opinion surtout, les remèdes les plus simples sont souvent les plus salutaires.
Mais j'en vois un autre inliniment plus puissant, qui seul suffiroit pour extirper le mal et dont le succès me paroit absolument infaillible.
Les souverains le tiennent dans leurs mains; pour anéantir ce préjugé fatal, qui semble avoir poussé de si profondes racines, ils n'ont pas besoin d'épuiser leurs trésors, ni de déploier toute leur puissance ; il leur suffira de l'attaquer. Que leur justice et leur humanité viennent au secours des malheureux qui sont unis par le sang aux coupables condamnés; qu'ils ne souffrent pas que la route de la fortune et des honneurs leur soit fermée; qu'ils ne dédaignent pas de
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les décorer des marques de leur laveur, lorsqu'ils les aurout méritées par leurs services ; ou plutôt qu'ils saisisseut avec empressement toute occasion de les récompenser; que, toutes choses égales ils leur accordent même sur leurs concurrens une préférence qui n'a rien d'injuste; que des places des dislinctions, des titres d'honneur, qu'un regard favorable, un mot llattcur annonce souvent au public que le monarque oublie les fautes de leurs proches pour ne voir que leur mérile personnel, qu'il méprise ce vil préjugé qui ose dégrader la vertu même; bientôt sa conduite sera la loi de tous ses sujets.
Qui pouira demeurer l'esclave de celte absurde opinion, lorsqu'il verra le prince se faire une gloire de la braver et un devoir de lu détruire? Qui méprisera des hommes irréprochables, iionorés de son estime et de sa bienveillance, dans des pays où la faveur est l'idole de tous les sujets ; ofi ceux qui l'obtiennent sont pour les autres des objets d'admiration et d'envie ; où le suffrage et les récompenses du souverain sont regardés comme le comble de la gloire et le terme de l'ambition? J'ai fait voir que l'honneur est le principe du préjugé dont je parle; et ceux sur qui l'honneur a le plus d'empire sont ceux qui attachent le plus de prix à l'éclat des distinctions et au bonheur de (ixer l'attention du prince ; ([uand il opposera son exemple au préjugé, il sera donc sûr de le combattre avec des armes invincibles.
Ah ! plut au ciel que ce foible ouvrage pût parvenir jusqu'au jeune monarque (|ui nous gouverne! une idée utile h 1 humanité ne lui seroit pas vainement présentée. Celui qui proscrivant un usage barbare consacré par une jurisprudence ancienne a épargné aux accusés des cruautés inutiles, est digne d'ari-acher des citoiens innocens à l'ignominie qui doit être réservée pour le crime. Dompter un préjugé atroce qui traîne tant de maux a|)rez lui, seroit un triomphe d'un nouveau genre dont il ne parlageroit la gloire avec aucun souverain, et dont l'éclat ne seroit point ell'acé aux yeux de la postérité par les grans évencmens qui ont illustré son règne.
46 ŒLV1U;S COMPLÈTES DE iMAXIMILIlC.N ROBESPIEItllE
Ce n'est pas lout. Celle ressource si précieuse n'esl pas la seule qui nous reste, pour nous délivrer de ce fléau. Il en est une autre non moins infaillible; et c'est vous mômes, Messieurs, qui l'avez découvcrlc. En invitant les gens de lettres à frapper sur l'opinion falalc qui fait l'objet de cette discussion vous avez donné à la société un gage assuré de de sa ruine.
Fixer l'atlcnlion du public sur un usage également absurde cl barbare est un des moiens les plus ceiiains de le détiuire. La raison et l'éloquence : voilà les armes avec lesquelles il faut attaquer les préjugés : leur succès n'est point douteux dans un siècle tel que le noire.
Plus je réfléchis et plus je suis convaincu que celui dont je parle ne subsiste encore aujourd'hui que parcequ'il n'a pas encore été approfondi ; parce que l'esprit philosophique ne s'est pas encore porté particulièrement sur cet objet ; parceque le défaut de réflexion à cet égard a môme laissé dans un grand nombre d'esprits l'idée fausse et absurde qu'il procure de précieux avantage à la société : mais si nos habiles écrivains avaient depuis lonlems accoutumé le public à envisager lout ce qu'il a de ridicule, d'injuste, d'alroce et de funesie ; croit-on (|u'il auroit conservé tout son empire.
Hâtez vous de l'anéantir, o vous sublimes génies, a qui la nature semble avoir confié le noble emploi d'éclairer vos semblables; c'est à vous qu'il est donné de commander à l'opinion. Et quand votre empire fut-il aussi étendu, que dans ce siècle avide des jouissances de l'esprit, où vos ouvrages devenus l'occupation et les délices d'une foule innombrable de citoiens vous donnent une si prodigieuse influence sur les mœurs et les idées des peuples? Combien de coutumes funestes? Combien de préjugés barbares n'avezvous pas détruits, malgré les profondes racines qui sembloient devoir oter l'espoir de les ébranler? Uclas! le génie sçait faire triompher l'erreur même, lorsqu'il s'abbaissc à la protéger : que ne pourrez-vous donc pas, quand vous montrerez la vérité aux hommes; non pas la vérité austère,
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efTarouclianf les passions, imposant des devoirs, demandant des sacrifices : mais la vérité douce, louchante, réclamant les droits les plus chers de Thumanilé, secondant le vœu de toutes les âmes sensibles et trouvant fous les cœurs disposes à la recevoir! quelle résistance éprouverez-vous, quand vous atfaquerez avec toutes les forces du génie un préjugé odieux, dont on s'étonnera d'avoir été l'esclave, dcz que vous l'aurez peint avec les couleurs qui lui conviennent?
Grâces immortelles soient donc rendues à la société celebie qui la première a donné l'exemple de diriger vers ce but les ell'orfs et l'émulation des hommes de Icltres ! cette idée aussi belle qu'elle est neuve honore également le cœur et l'esprit de ceux qui la composent : elle lui assure à la fois la reconnaissance et l'admiration du public.
J'ai taché, autant qu'il étoit en moi, de seconder son zèle pour le bien de l'humanité! puisse un grand nombre de ceux •[ui ont couru avec moi la même carrière avoir combattu avec des armes plus victorieuses l'abus funeste contre lequel nous nous sommes ligués! Si je n'obtiens pas la couronne à laquelle j'ai osé aspirer, mes travaux ne demeureront pas tout a fait sans recompense; je trouverai au fonds de mon cœur un autre prix assez flatteur, qu'aucun rival ne sçauroit m'enlever.
48 ŒUVllKS COJU'LÈTES DE MAXIMILIE.N IlOBESl-lEUIH;
Vm-'tanle de l'cditiun de J'So (Ij.
Craignons son énergie même fjui va se tourner en hiiine et en désespoir... Je ne pense pas sans frémir aux mouveniens terribles qui doivent agiter une ame forte, dans cette inconcevable situation : je crois voir une de ces familles, que le préjugé a précipitées à ce dernier degré des misères humaines.
Côtoient des hommes pleins de lalens et d'honneur : enflammés par une noble ambition, encouragés par l'estime publique, ils inarchoient à grands pas vers la gloire et vers la fortune. . . Tout a changé : un moment de délire a égaré quelqu'un de leurs proches, et les Loix l'ont puni. Accablés de ce coup horrible, ils sont demeurés long tems ensevelis dans un slupide abattement. Enfin ils ont levé les yeux en tremblant vers leurs concitoyens; leur foible voix n'a osé se faire entendre; mais un regard où la crainte se peignoit avec la douleur, a imploré pour eux la protection de ceux qui les environnoient... mais le terrible préjugé leur a défendu d'écouter la pitié; tous ont détourné les yeux et. les ont voué pour jamais à l'abandon, à la misère, à l'infamie... Que faites-vous, citoyens insensés? Comment osez-vous ravir à ces infortunés l'honneur et l'espérance, si vous ne pouvez, leur arracher en même tems ce courage et cette ardente sensibilité que leur donna la nature? Que feront-ils désormais de ces âmes fi ères et actives dont ils portent tout le poids? Vous ne voulez plus qu'ils les exercent pour la gloire, pour la vertu, pour la Patrie; à quoi les emploieront-ils donc? Au crime et à la vengeance. Tous les biens qui peuvent flatter le cœur de l'homme et occuper son activité, se sont tout à coup éclipsés pour eux; l'amitié, l'amour, la bienfaisance, toutes ces art'cctions douces qui consolent elcjui élèvent l'ame leur sont désormais interdites; s'ils jettent les yeux autour d'eux, ils ne voient plus que des opprcs-
(!) Voir plus haut, p. 38.
APPENDICE t 49
seurs; s'ils realrenl au dedans d'eux-mêmes, ils n'y trouvent que le sentiment amer de l'injustice atroce dont ils sont les victimes : leur aine sans cesse irritée par cet excès de barbarie, ne peut plus enfanter que des idées sinistres et des projets cruels... Ail 1 que dans cet état affreux, un nouveau CaiiUna ne vienne point les inviter à conspirer avec lui pour la ruine d'une odieuse Patrie 1 je crains bien qu'il ne les trouve trop disposés à surpasser ses fureurs. Dans une telle situation, les mêmes qualités qui dévoient être une source de grandes actions, doivent nécessairement les conduire aux grands crimes. Pour combler tant d'horreurs, il ne manqueroit plus que de les voir un jour, ces malheureux, expirer eux-mêmes sous le glaive de la Justice. 0 citoyens 1 vous la verre/ tùt ou lard cette sanglante catastrophe: après avoir puni en eux des crimes dont ils n'étoient point coupables, vous punirez ceux auxquels vous les aurez vous-mêmes forcés; vous les condamnerez à mourir sur ce même échafaud, encore teint du sang de ce parent coupable, dont les vertus auroienl pu surpasser les forfaits. Que dis-je ; vous y volerez peutêtre en foule pour satisfaire une curio.sité barbare; et qu'y verrez-vous? Un spectacle fait pour vous instruire sans doute, le triomphe de votre injustice et de votre folie, l'exemple le plus terrible des horreurs que traîne après lui le plus atroce de tous les préjugés.
Si nous considérons toute l'étendue des maux dont je viens de parler, nous nous estimerons heureux toutes les fois que les parens des coupables prendront le parti auquel ils ont assez souvent recours, de fuir loin d'une injuste Patrie, pour aller cacher leur honte dans des contrées étrangères, et qu'ils ne feront point d'autre mal à l'Etat, que de porter aux Nations rivales leur industrie, leurs talens, leurs fortunes avec la haine de la Patrie qui les a per.sécutés.
Plus j'avance et plus je découvre de nouvelles raisons de détes. ter le préjugé que j'attaque. Je le vois partout élever un signal de discorde entre les citoyens : c'est par lui qu'une barrière insurmontable....
30 ŒLVIIES COMPLÈTES DE MAXIMILIE.N HOUESPIEUltE
APPKNDICK II
{Variante de l'édition de 1785. Voir p. 40).
Je ne doute pas ijue ers exemples soient beaucoup plus communs quon ne pense; ils ne demandent qu'un œil allenlif pour êlre apperçus.
Mais il esl, Messieurs, un point de vue plus important, et digne de tixer toute votre attention, sous lequel on peut considérer le préjugé.
Dans toute Société bien constituée, il est des Tribunaux établis par les loix, pour juger les crimes suivant des formes invariables, faites pour servir de sauve-garde à l'innocence et de rempart à la liberté civile ; mais ces principes sacrés, sur lesquels portent les premiers fondemens du bonheur public, le préjugé permet-il de les suivre avec rigueur? Un de ses premiers effets est de forcer les familles à solliciter sans cesse des ordres supérieurs contre les particuliers, dont les inclinations perverses ou les passions ardentes semblent leur annoncer un funeste avenir. C'est en vain que l'intérêt général semble réclamer contre leurs démarches; le vœu public invoque lui-même ce secours, en faveur des citoyens honnêtes que menace celle opinion fatale. Car après tout nos mœurs en général ne sont point cruelles; le préjugé nous révolte en nous subjuguant; nous ne voyons pas sans épouvante les suites affreuses qu'il traîne après lui ; l'intervention de l'autorité se présente à nous comme le seul moyen de les prévenir, el nous le saisissons avec empressement.
Nous connoissons les inconvéniens qu'il entraîne ; nous savons que les alarmes d'une famille, peuvent être pour des parens malintentionnés un prétexte aux vengeances domestiques, un instrument d'injustice et d'oppression ; nous sentons que la jalousie d'un frère ambitieux, la haine d'une marâtre cruelle, les intrigues d'une perfide épouse, peuvent faire quelquefois tout le crime du malheureux contre qui l'on conspire au pied du Trône : el nous ne pourrons-nous défendre d'un sentiment d'effroi, si nous songeons qu'alors ces citoyens en bulle à des accusations clandes-
lines, ayant pour juges leurs adversaires mêmes, sont privés de tous les secours que les formes ordinaires de la Justice présentent à l'innocence pour confondre la calomnie.
Mais ces inconvéniens et tant d'autres nous paroissent encore préférables à tous les malheurs qui suivent le plus odieux des préjugés. Contre un mal si redouté, il n'est point de remède si violent que nous ne puissions employer sans effroi.
Cependant que faut-il penser d'un fléau qui a pu nous familiariser avec une pareille ressource et qui seul, perpétue encore parmi nous un usage si pernicieux eu lui-même.
Oui, sans lui les Lettres de cachet seroient ignorées parmi nous, et nous verrions bientôt ce nom effacé de notre langue. La tranquillité publique et la puissance royale établies désormais sur des fondemeus inébranlables, ne nous permettent pas même de prévoir aucun de ces événemens funestes qui peuvent forcer le Gouvernement à employer ces ressorts extraordinaires et violens. L'auguste bonté de nos Souverains, qui se fait une loi d'en restreindre l'usage avec tant de sévérité, s'empresseroit de l'abolir entièrement; mais aussi long-tems que nous conserverons l'habitude d'envelopper l'innocence dans la proscription du crime, il nous faudra des Lettres de cachet, et nous ne cesserons de les invoquer contre notre propre folie.
Que sera-ce lorsque les familles n'auront pu recourir à ces précautions funestes, et que le crime d'un particulier aura éveillé l'attention de la Police? C'est alors que l'on verra tous ceux qui tiennent au coupable par quelque lien, se liguer pour l'arracher à la peine qui le menace. Tout ce que peut le crédit, la faveur, les richesses, l'amitié, la bienfaisance, le zèle, le courage, le désespoir, toutes les passions humaines exaltées par le plus puissant de tous les intérêts, tout est prodigué pour imposer silence à la loi; a chaque délit qu'elle veut réprimer, elle voit se former con- Ir'elle une nouvelle conspiration, plus ou moins redoutable, suivant le degré de crédit et de considération dont jouit la famille du criminel. Kh 1 qui pourroit faire un crime à ces infortunés, de réunir toutes leurs forces pour échapper à un tel désastre? La commisération publique se range elle-même de leur parti. Quels étranges contrastes 1 l'intérêt de la Société demande la punition du coupable; et la société elle-même est en quelque sorte contrainte à faire des vœux pour son salut. Une foule de citoyens
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irréprochables est placée entre les Magistrats et l'accusé ; pour frapper celui-ci, il faut qu'ils plongent dans le cœur des autres le glaive dont ils sont armés pour punir le crime. Que je plains un Juge réduit à cette situation cruelle, où il ne peut déployer la sévérité de son ministère, sans immoler à la fois la vertu, Tinnocence, les talens, la beauté 1 La Loi, toujours inexorable, lui crie : Arme/, votre ame d'un triple airain ; frappez sans foiblesse et sans pitié. Mais l'humanité, la nature, l'équité même, lui demandent grâce pour une famille que sa bienfaisance, ses mœurs, ses services, ont rendue respectable et chère à toute la contrée qu'elle habite; à leur voix touchante se mêlent les gémissemens de tout un peuple, qui partage l'horreur de sa situation; au deuil, à la consternation qui glace tous les cœurs, vous diriez, que tous les citoyens sont la famille de l'accusé ; le spectacle de la douleur publique redouble el juslilie la sensibilité des Magistrats. Ah 1 ce n'est point contre le vice qu'il faut ici se tenir en garde, c'est contre leurs propres vertus qu'ils ont à se défendre...
Je veux croire cependant que dans des combats si dangereux, l'intlexible sévérité triomphera toujours; je veux croire que tant de penchans impérieux ne mettront jamais le plus foible poids dans la balance de la Justice ; je veux croire qu'un Juge ne se lai.ssera jamais égarer par quelqu'une de ces illusions, qui séduisent si facilement l'homme même le plus vertueux ; mais enfin malheur au peuple dont les préjugés semblent imprimer à la sagesse même des loix, un caractère d'injustice et de férocité ; el qui pour compter sur leur exécution, a besoin que ses Magistrats soient toujours capables de s'élever à l'héroïsme d'une vertu presque barbare.
Mais c'est sur-tout auprès du Souvei'ain que l'on fera les plus grands efforts, pour sauver les coupables : le pouvoir de faire grâce réside en ses mains. Il est vrai que le dépôt de la félicité d'un peuple dont il est chargé, élevé son ame au-dessus des mouvemens d'une sensibilité vulgaire, el lui inspire une sainte réserve dans la dispensalion de cette sorte de bienfaits. Mais ici tant de circonstances impérieuses se réuniront souvent en faveur des familles I tant d'objets touchans s'oUViront à l'humanité du Prince 1 tant de raisons séduisantes seront présentées même à sa sagesse... Comment la clémence pourroit-elle demeurer toujours inexorable> quand la Justice elle-même tremble de punir? On lui
nrraclu'ra la graco du coupalile ; mais dans le moment mémo oii son cœur comballu la laissera échapper, il sera forcé de gémir sur la bizarrerie d'un peuple frivole, donl les préjugés font violence à la juste sévérité des Loix et ébranlent les principes salutaires qui sont la base de l'ordre public.