‹ Œuvres complètesChapitre 7 sur 33 · DISCOURS SLR LES PEINES INFAMANTES · texte numérisé non relu

DISCOURS SLR LES PEINES INFAMANTES

leurs fortunes, leur industrie, leurs lalens et la haine de la pairie qui les a persécutés.

Ce préjugé fatal semble fait pour être le signal de la discorde (1). C'est par lui qu'une barrière insurmontable s'élève tout a coup entre des familles prêtes à s'unir par une étroite alliance; c'est par lui que le dédain, le mépris, le deuil, le désespoir succède à l'estime, à l'amour, îi la joie, à l'ivresse du bonheur; c'est lui qui ariachant l'un à l'autre des amans dont l'hymen alloil combler les vœux ordonne à l'un de trahir sa foi, et condamne l'autre à l'impuissance de remplir jamais un des devoirs les plus sacrés du citoien.

C'est ce môme préjugé qui allume tant de querelles funestes; le mé|His au([nel il dévoue ses victimes les expose (2) sans cesse à des affronts qu'elles ne souffrent pas toujours avec patience; la cause de leur deshonneur est un dos textes d'injures les plus familiers à la haine, à l'insolence, à la brutalité, au faux honneur : de là les dissensions (3), les rixes, et surtout les duels; c'est ainsi que ce préjugé fournit un aliment (4) à cette frénésie et devient un des appuis d'une autre mode presqu'aussi funeste et aussi barbare que lui, et qu'il est sans doute bien digne de protéger.

Il produit encore un autre inconvénient, moins sensible peut-être; mais non moins réel : il affoiblit le nerf de l'authorité paternelle (3).

J'ai vu des enfans pervers s'apperccvoir qu'ils tenoient dans leurs mains la destinée de leurs parens ; se prévaloir de cet odieux avantage, pour leur arracher d'injustes complaisances (G); forcer la foiblesse de leurs pères à capituler, pour ainsi dire, avec eux, a oublier une sévérité nécessaire, par

1} L.i finit 1.1 variante de nSÏ. — (2) Ed. de 1"83 : funestes : Ceii.r qu'il pétrit sont sans cesse exposéx a des affronts qu'i7« ne souffrent pas toujours patiemment La cause de leur» malheurs est. — (3) di»cu»iions. — (i) aliment iiiépiiiiiihle à cette autre frfnésie, nnn moins funeste ni moins barbare que lui, et avec laquelle il est sans doute bien dir/ne de s'allier. — (5) il affoiblit... paternelle deest. — (6) les forcera se relâcher d'une sévérit'5 nécessaire.

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la crainte de les pousser à des excès qui pouvoient deshonorer (1) leur famille; cl faire ainsi du préjugé dont nous parlons (2) l'instrument de leurs passions et la sauvegarde de leur licence. Ces (3) exemples ne sont (|ue Irop communs; ils ne demandent qu'un d'il allentif, pour elre appcrçus.

Ce n'est pas tout. Pour achever de peindre le préjugé que je combats, il me reste à prouver que s'il est le ilcau de l'innocence, il n'est pas moins le protecteur du crime.

Attachcr.au sort d'un scélérat celui de plusieurs honnêtes gens, qu'est-ce autre chose que fournir au premier mille moiens d'échapper à la punition qu'il a méritée?

Tandis que le bon ordre demande son supplice, la commisération publique sollicite sa grâce en faveur des innocens dont il doit entraîner la perte. Chaque procèz criminel qui menace l'honneur d'une famille honnête fait nailre, pour ainsi dire^ une nouvelle conspiration contre les loix;les parens effraies déploient tout leur crédit et toutes leurs ressources pour leur dérober laviclime qu'elles doivent frapper; leurs efforts, secondés par la voix de l'humanité remportent souvent sur l'intérêt public : qui pourroil compter tous ceux qui ont été enhardis au crinie par le motif impérieux qui dcvoit forcer une famille puissante à leur assurer l'impunité? qui pourroit compter tous les criminels dont le pardon a été arraché à la clémence des princes par les ci'is des infortunés qui dévoient partager leur honte?

C'est ainsi que nos préjugés insensés énervent la vigueur des loix; c'est ainsi qu'à force d'être cruels, nous nous otons presque le droit d'être justes.

Eh! celui dont nous parlons n'eut-il d'autre inconvénient que d'accoutumer les familles à solliciter des ordres supérieurs contre la liberté des particuliers, il n'en seroit pas moins encore un des plus terribles (léaux de la société : si

(1) Ed. de 178.) : qui auroieiil déshonoré. — (2 dont je parle. — .'i- Vnir à l'appendice II la variniite de lëdilion de 178.'i, page 32,

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qiiol(}ues fois de justes craintes les forcent à recourir à cette dangereuse ressource; combien do fois ce prétexte n'est-il qu'un moien de surprendre la religion des souverains? combien de fois ne sert-il pas d'instrument aux vengeances domestiques? combien de fois la haine ou la cupidité d'un [lere injuste, d'une marâtre cruelle, d'un frère jaloux, d'une perfide épouse ne sont-ils pas le seul crime des malheureux sur qui l'on cherche à appesantir le bras de l'authoritél

Je crois en avoir assez dit pour mettre fous les esprits a portée déjuger si le |tréjugé tlont je parle est plus nuisible qu'utile.

Mais que sert de le dénoncer à l'indignation publique? N"esl-il pas destiné à triompher de tous les efforts de la raison ? peut-on espérer de guérir jamais les hommes de ce mal invétéré?

Ainsi raisonne I le vulgaire; mais l'homme fait pour penser rejette ce funeste présage.

Les préjugés invincibles ne sont faits que pour les temps d'ignorance, où l'homme courbé sous le joug de Ihabitude regarde toutes les coutumes anciennes comme sacrées, parce qu'il n'a ni la faculté de les apprécier, ni même l'idée de les examiner : mais dans un siècle éclairé, où tout est pesé, jugé, discuté ; où la voix de la raison et de l'humanité retentit avec tant de force ; où ilevcnus plus sensibles et plus délicats en raison du progrés de nos connaissances, nous nous appliquons sans cesse à diminuer (2) le nombre de nos maux et a augmenter nos jouissances, un usage atroce ne |»eul lontems relarder sa ruine, que lorsqu'il (3) est protégé par les passions des hommes, où par le crédit d'un trop grand nombre de citoiens intéressés à le perpétuer : mais le préjugé dont je parle (4) n'est utile à personne ; il est redoutable à tous; la société entière demande qu'il périsse.

-N'en doutons pas (.")). Le progrès des lumières, qui au

(1 Edition de 1783 : p. 41, ainsi parle.— ;2) diminuer nos misères et à augmenter — '.3y ruine, s'il n'est protfgé — (4) dont nous parlons. — (3) Oui, Messieurs, le seul progrès de» lumières sulîlroit peut-être pour amener tôt ou

moment où nous sommes, l'a déjà beaucoup afîoibli sufTiroit seul pour amener cet heureux événement ; mais l'intérêt de l'humanité m'invite, messieurs, à remplir vos vues bienfaisantes en cherchant les moiens de l'accélérer.

Ce n'est point par des loix expresses (1) qu'il faut combattre l'abus dont il est question (2) ; ce n'est point par l'authorité qu'il faut l'attaquer : elle (3) n'a point de prise sur l'opinion. De pareils moiens loin de détruire (4) le préjugé dont nous parlons ne feroiciit peut être que le fortifier. Il (5) a sa source dans l'honneur, comme je l'ai prouvé; et l'honneur loin de céder à la force se fait un devoir de la braver : essentielement libre et indépendant il n'obéit qu'à ses propres loix ; il ne reconnoit (6) d'autre juge et d'autre maitre que lui môme.

Au reste nous n'avons pas besoin (7) de changer (8) tout le système de notre législation; de (9) chercher le remède d'un mal particulier dans une révolution générale (10) souvent dangereuse : des moiens plus simples, plus faciles, et peut être (14) plus sûrs semblent s'olîrir à nous (12).

tard cette heureuse révolution; mais nous ne devons pas employer avec moins de zcle tous les moyens nécessaires pour l'accélérer. Ne vous semblet-il pas voir toutes les familles, que le préjugé fatal peut frapper encore dans l'avenir, élevor vers nous une voix touchante, pour nous inviter à précipiter, s'il est possible, l'époque île sa destruction? Heureux l'homme d'Etat qui pourra se dire à lui-même : j'ai trouvé au milieu de ma Nation un monstre, qui avoit désolé tous les siècles précédens; il menaçoit de ses fureurs les générations futures, mais je l'ai anéanti avant qu'il ait pu parvenir jusqu'à elles. Heureux aussi et non moins grand peut-être l'Homme de Lettres qui, sauroit montrer à l'IIonuiie d'Etat les traits dont il doit frapper ce monstre, et obtenir la plus douce récompense qui puisse couronner les travaux du génie, l'avantage de contribuer au bonheur de ses concitoyens.

La nature du préjugé dont il est question, nous indique celle des moyens que nous devons employer contre lui.

(1) Ed. de l'ISS : directes. — (2) qu'il faut le combattre. — ;3) Vaulorilé. — (4) détruire celle qui nous occupe, elle ne ferait peut être que la fortifier.

— {5) Cette opinion a sa source. — (6) connaît. — (1) Nous n'avons pas besoin non plus — (8) de bouleverser. — (9) pour chercher. — (lO; générale deest. — (It) plus simples et en même lemis plus sûrs vont bienlôl s'offrir à nous.

— ;I2; Cf. ù r.ippendice III la (in du discours (éd. de ns.'i, p. 44).

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