LXVIII
L'œil trop hardi si haut lieu regarda Que le parler n'y osa oncq atteindre.
Le cœur voulut ; mais doubte l'engarda Non demander^ ains seulement se plaindre ; Et pour n'oser autant dire que craindre^ Il demouroit en son piteux tourment. Lors l'œil, voyant cœur et parole estaindre, Dict qu'il fera l'office de complaindre ; Puisque du mal fut premier fondement.
Là commença tant de larmes empraindre Que l'on cogneust son mal qu'il ne peut faindre Et de là eut le cœur allégement*.
I. Plus prudent que son ami Marot, Melin a eu la prudence de cacher les noms des grandes dames dont il put s'éprendre. Et il eut raison, aussi ne mourut-il pas en exil. e. p.-b.
Imprimé en ibSj d^ins VHécatomphile.
DISANT bonsoir à une demoiselle.
Je luy voulus de bon cœur demander Si ceste nuict vouloit riens commander.
Elle me dict que je n'aimasse qu'elle.
38 ŒUVRES POKTIOUES
Ceste doulceur je trouve trop cruelle ; Car, par son dire, interpréter je veulx (Scachant qu'Amour se nourrist de querelle) Qu'elle a pensé que j'en puisse aimer deux'.
I. Attribué à François 1"", page 94 de ses poésies. Il est joli. Je crois qu'il appartient bien à Sainct-Gelays, et je n'ai pas cru devoir le lui ôter.
J'en voy aucuns qui, par moyen d'audace, Viennent au point de ce qu'ont prétendu, Et n'est bon tour que l'Amour ne leur fasse. Moy, pour estre humble, ay bien le temps perdu. Quand tout est dict, ce que j'ay entendu Au train d'amours, c'est qu'un pusillanime Sera tousjours des dames suspendu, Et un fascheux réputé magnanime '.
I . Ces vers rappellent le : A udacesfortunajiivat, etc. Parny a gracieusement exprimé la même pensée :
Bien insensé celui qui, près des belles, Perd en soupirs de prtcieux instants !
Tous les chagrins sont pour les cœurs fidèles, Tous les plaisirs sont pour les inconstans.
AULTRE, plus doulce et moins belle, offensée De me vcoir tant penser en vostre absence, Depuis un peu s'est d'ennuy trespasséc Et a requis aux Dieux de moy vengeance.
Veu son amour et vostre nonchalance, Rigueur suivie et la doulceur laissée, Considéré que toute mon offense Fut de penser ; est dit, par ordonnance, Que je mourray, pour sa mort avancée ; Et, pour ma trop pensive souvenance, Je seray fieur qu'on appelle Pensée.
Quand reviendrez, faictes moy cognoissance, Et me cueillez, si je ne suis passée.
JE me cognois si fort au vif touché.
Qu'impossible est, après avoir pensé A mon amour si mal recompensé, Que tout le ciel ne se soit empcsché D'unir nos cœurs, et punir le péché Qu'elle nourrist, d'ingrate nonchalance.
Le Dieu qui vole est desja depesché Vers elle exprès pour en faire vengeance.
OQUE l'effort est aspre et dangereux, Quand contre amour amour fait résistance ! O que celuy est vraiment malheureux Qui contre soy a s'amie en défense ! Je sens en moy ceste grand' violence, Estant contraint à aultre m'adresser; Mais qui pourroit à cela me presser,
Veu que changer n'est point en mon usaige * ? Amour luy-mesme il la me faict laisser, Pour me venger de son tort et oultraige.
I. Non ? vraiment ! Vous ne changez point r A d'autres, beau rimeur ! On n'a qu'à lire vos vers pour être parfaitement édifié à l'égard de votre constance.
QUEL est le fruict de franche volunté, Si on veut l'un et on faict le contraire? J'ay en Amour les moyens inventé De le bannir, et ne m'en puis defFaire. De quoy me sert le vouloir, sans le faire? Ha ! les docteurs n'ont entendu ce poinct; Car, quand de moi je l'esloigne, il me poingt, Et ne cognois où la force peut estre Du franc arbitre : helas ! je n'en ay point, Ou, si j'en ay, Amour en est le maistre.
SI quelquefois devant vous me présente Et que soudain je mue de couleur.
Ce n'est pourtant à dire que je sente, En vous voyant, passion ni douleur.
Mais c'est mon cœur qui prévoit son malheur. Et craint dcsjà, avant qu'on l'ait saisy, D'cstre par vous (ô Dame de valeur!) Très maltraicté pour avoir bien choisy.
JE ne veuil pas blasmer les amoureux Qui leur amie estiment sans semblable, Et en cela se treuvent bienheureux De la penser entre toutes aimable.
Mais pour asseoir jugement équitable^ Confesser faut (car el' l'a mérité) Que l'Admiralle est sur tout admirable En grand' doulceur et parfaicte beaulté'.
I. Marot, ea i538, adresse une de ses étrennes à M™« l'Admiralle, c'est-à-dire Fraaçoise de Longwi, femme de Philippe de Chabot. Ce huitain est sans doute écrit pour la même personne. e. p.-b.
MON oeil vous trouve à m'amie semblable, Mon cœur aussy^ ravi de joye extrême Et qui n'estime au monde riens amable, Tant soit parfaict ou beau, fors elle mesme, Aux pieds de vous fremist et m.e rend blesme \ Si scay-je bien que point ne changera Et que jamais à aultre ne sera.
Qui l'a donc faict soudainement trembler ? Amour, qui dit que toujours l'aimera Pour l'am.our d'elle, et vous pour luy sembler.
I. C'est le cœurde Melin qui frémit. On ne le comprend qu'après une lecture attentive ; la pièce est jolie ; mais malheur aux vers qu'on est obligé de relire à deux fois pour les compendre! e. p.-b.
FUYEZ Amour, fuyez-le ; c'est poison !
Fuyez Amour qui tant de niîîux procure ! Fuyez Amoifr qui oste la raison Et tellement les hommes transfigure Qu'ils n'ont plus rien d'homme que la figure ! O bienheureux qui cela peut cognoistre, Et plus heureux qui exempt en peut estre ! Il est aise à penser et à dire; Mais celuy là faict un bon tour de maistrc, Oui sans danger et à temps s'en retire '.
I. Encore une jolie pièce et qu'on croirait imitée de l'Anthologie. Cette fois, le poëte est à la fois clair et gracieux. p. d.
FAIRE semblant d'aimer et n'aimer point Est le moyen pour bien l'amour charmer, Et pour plus tost parvenir à son point, Qu'on ne feroit à loyaumcnt aimer.
Je ne veulx pas la loyauté blasmer ; Mais j'en ay dict ce que j'en sens et scay, Et si quelqu'un m'en veut dcsestimor Son tort verra en ayant faict l'essay.
SI j'ay voulu sans gucrdon vous aimer, Estimant plus l'honneur que le plaisir,
Nul pour cela ne me devroit blasmer, Veu que raison a vaincu le désir.
Vostre beauté vous feit à l'œil choisir ; Mais au dedans, en grâce bien sortable. Loge vertu de soy si fort aimable Que le travail, si c'est travail, emporte Avecques soy recompense louable D'avoir servi dame de telle sorte.
UNE beauté parfaicte en bonne grâce, Un noble cœur qui se voit au visaige.
Une vertu qui tout honneur pourchasse. Un ris ouvert, modéré, doulx et saige, Accompagné d'un asseuré langaige, Un œil qui faict du premier coup aimer Et un refus qu'on ne sçaurait blasmer, Avec attrait et maintien bien rassis^ Qui tout cela ensemble veut nommer, Nomme sans plus Loyse du Plessis '.
I. Voici le vrai nom de la Loyse à qui sont adressés nombre des vers qui précèdent et qui suivent. Ce nom ne me semble applicable qu'à Françoise du Bec, dame du Plessis-Marly (qui portait probablement aussi le prénom de Louise), fille de Charles du Bec, seigneur de Bourri et de Vardes, vice-amiral de France, et de Madeleine de Beauviller Saint-Aignan. Elle épousa Jacques de Mornay, seigneur de Buhy et de la Chapelle. p. b.
LOYSE estoit en un char triomphant, Faisant reluire un soleil de bcaulté; Et se jouoit près d'elle cest enfant, Amour, lequel cognoist sa cruaulté.
Si se miroit en sa grande clarté.
Lors veis comment ses grâces s'apprestoient Pour attirer tous ceulx qui assistoicnt, Tant que de faict Amour les transperça; Mais quand il sceut que peu contens estoicnt. Ses traicts retire et moy seul en blessa*.
I. Ce dizain et le quatrain qui suit font allusion à quelque fête de la cour, où Mlle du Plessis avoit un rôle. E. p.-B.
EN ung char triumphal non sans cause fut mise Loyse qui triumphe en bcaultc trez exquise, Car non tant seulement entre toutes est belle, Mais aussi embellist tout ce qui est près d'elle.
M'amye un jour me disoit : Je le vculx ! En lui parlant de coucher avec elle.
Et si alors n'eussions este que deux.
J'eusse bien pris au mot la damoisellCj
Qui m*a laissé bonne et juste querelle De l'en prier quand le temps en sera.
Si elle est sage elle l'accordera ; Mais de malheur, s'elle veult reculer, Trop prompt à croire un chacun me dira Et elle sotte et légière en parler'.
I. La pièce est jolie j mais cette fâcheuse obscurité qui gâte trop souvent les meilleurs vers du poète fait tourner en madrigal anodin un morceau qui débutoit en joyeuse épigramme.
LE doulx baiser donné de vostre bouche, Donné de grâce et acquis par requeste, Jusques au cœur et de si près me touche gue le penser du plaisir tant honneste D'en souhaiter encore un m'admoneste.
S'il vous plaisoit (Madame) l'accorder, Il ne tiendroit à le vous demander ; Mais il vault mieux ne vous prier de rien, Que de souffrir après un si grand bien*.
I. Ce morceau peut passer pour un des meilleurs de Sainct-Gelays, et plaît même après le Doulx Baiser de Marot :
Ce franc baiser, ce baiser aymable,
Tant bien donné, tant bien receu aussi, etc.
SI VOS amis (Madame) on mesuroit Aux qualités qui vous font tant aimer.
Je ne sçay pas qui digne assez seroit Pour vous servir et vostre se nommer.
Si ne faut-il l'humble servant blasmer ; Mais devez croire et penser que le Dieu Qui faict les cœurs tressaillir et pasmcr, Deux aelles a pour voler en haut lieu.
AYANT Amour cspandu tant de Hcchcs Et tant tiré çà et là en tous lieux, Que plus n'avoit dont il pust faire brcschcs, Se vint loger au plus près de vos yeux ; Et par Tattraict d'un maintien gratieux Accompagné de sçavoir et faconde, Je ne sçay pas s'il pénétra les cicux ; Mais je suis scur qu'il navra tout le monde.