A SA DAME
Ovous, ma Dame, où ny bouche, ny main, Ny doux accueil, ny le parler humain, Ny le bon cœur, ny le corps bien paré, Ny rien de vous qui en soit sépare', O Toute, vous^ ô toute entièrement, O Toute, mienne, aux autres nullement ! Toute, si bien pourtraicte et composée.
Que je ne voy personne si osée Qui entreprist, par souhait, adjouster Au peu de vous, ou du trop en oster.
Toute, ma mie, ô Toute, bien aimée !
Toute, en amours traduicte et transformée î
Toutes les fois que nous sommes venus
A nous baiser, ô seconde' Venus !
Toute, sachant pour un simple désir,
A nos vouloirs* trouver double plaisir;
O Toute en moy ! ô moy tout en vous, Toute,
Qu'il ne s'en perd pas une seule goutte " !
Toute vivante et soudain Toute morte,
O Toute belle en l'une et l'autre sorte ;
O peu après Toute ressuscitée !
O Toute, en jeu remise et rejettée,
Toute, faisant si doulcement un compte "
Que la façon en excuse la honte;
Toute, gardant que moy, tout vostre amy,
De travailler ne demeure endormy\
Ny que propos de bouche en bouche faille,
Ou nulle erreur ou faulte qui ne vaille ;
Toute la nuict, Toute non de séjour "^
Toute craignant la surprise du jour ;
Quand il survient, ô Toute, controuvant
Inventions pour nous revoir souvent.
Si je départs, en pleurant toute d'yeux,
Toute baiser, toute plaine d'adieux,
Toute à regret et maugré moy laissée,
gui de m'aimcr ne fus oncqucs lassdc !
Toute contente, ô tout contentement
Mal contente de mon département,
O tout ! vous ay-je assez ou trop loué?
Qu'en dictes-vous ? en scrai-je advoué ?
Je croy que non ; car vos tous assemblés
Ne font de vous telle que me semblcz ;
Mais je vous faincts telle que devez estre,
Si desirez le bien d'amour cog'noistre.
J'acheveray doncques, sans nul crainte,
Et vous prieray, sans fiction contraincte.
De demeurer à jamais comme mienne, ,
Ne présentant à escomteur ^ qui vienne
La moindre part du bien qui m*appartienl;.
Si le mary mesmes, qui vous retient,
Veult riens de vous à peine du divorce,
Ne luy donnez, ne prestez qu'à grand force *°,
Contregardez, Toute m'amour, mes biens,
A commencer par vos yeux qui sont miens.
S'il le faut veoir, considérez qu'il garde
Incessamment, Toute, ne vous regarde''.
Quant au tetin. au front et à la bouche.
Je ne sçaurois consentir qu'il y touche ;
El si sa main s'y voulait advancer,
La vostre soit preste à le repoulser.
Du demeurant ne vous advertiray,
Toute^ ma mye, et si asseureray
Qu'il s'en fault tant que son plaisir vous plaise,
Que vous seriez desjà toute en malaise
Si l'on pensoit que ce fascheux eust eu
Le bien qui est à moy seulement deu.
DefFendez luy; gardez ceste liqueur ;
Et s'il en est d'adventure vainqueur,
Toute, mon cœur, m'en voyant en esmoy^
Parjurez vous bien fort, nyez le moy.
Je croy le pis, comme font tous amans^
Et mes souspirs croissent de vos serments.
Toute, m'amour; mais voulez-vous bien faire : S'il a rien faict, laissez-le moy defFaire *' !
ï. Ces vers sont adressés à une dame mariée, qu'il appeloit Toute, et qui étoit sa maîtresse. p. b.
2. Ce début est assez incohérent, et la phrase n'est pas terminée. Ici et ailleurs, il est visible que ces vers ont été recueillis au jour le jour et avant correction définitive. e. p.-b.
3. On lit, dans le Ms., secours, qui n'offre aucun sens. On pourroit encore lire : O secours de Venus!
4. Le Ms. porte ces mots : A nous voulons. On pourroit lire encore : Où nous voulons. p. b.
5. Au sujet de ce vers, trop vif et trop naïf, il faut répéter encore le mot de Quintilien : Horatium inquibusdam nolim interpretari . e. p.-b.
G. On écrivoit alors compte dans le sens de conte; par exemple : les Comptes du monde adventureux, les Comptes de Jeanne Flore, etc. p. b.
7. Ceci rappelle un peu une épigrammede Motin, imprimée à la suite des Œuvres de Régnier, dans la grande édition encadrée de 1732, p. 387 :
POINT DE repos.
Un jeune amant plein d'amoureuse flamme, Cherchant le bien du plaisir amoureux, Le doux milieu demandoit à sa dame.
Pour y trouver son repos bienheureux.
Elle lui dit : « Si estant déloyallc, De mon milieu j'estois si libcralle, A un amy je le voudrois bâiller Non pour repos ^ mais pour y travailler. »
On peut aussi comparer divers passages de VAnthologie grecque, surtout dans les sections v ctxii, notamment la charmante pièce de Philodcmc, que j'ai déjà citée :
Kal vuxTo; [i.e<TaTrj(;, etc. e. p.-b.
DE MELIN DE S Al NCT-G E L A YS. IO5
8. Séjour j repos. Séjourné, reposé. Clément Marot (épigr. 87) a dit : « Frère Thibault séjourné j gros et gras. » p. B.