‹ Œuvres complètesChapitre 54 sur 106 · EPISTRE A S'AMIE ABSENTE · texte numérisé non relu

EPISTRE A S'AMIE ABSENTE

ON dit qu'amour, pour estre maintenue, Doit éviter longue perte de veue.

Et qu'il n'est rien qui luy puisse amener Plus de meschef^ que le trop eslogner.

Il est bien vray que cela se peut croire Des cœurs legiers^ qui tant ont de mémoire, Que leur prouffit ou leur plaisir les touche ^^ Ou bien de ceux qui n'aiment que de bouche; Mais un bon cœur, de longtemps essayé En vive foy, qui point n'a forvoyé '

Un cœur qui n'est par moitié ne quartier \ Mais, où il fault qu'il serve, tout entier ; Un cœur qui plus choisiroit la mort suivre Qu'ailleurs aimer, n'aultre dame poursuivre. Sur celuy-là certes n'aura pouvoir Jamais l'absence ou la faulte de voir ; Ne bien ou mal qui luy puisse advenir, De son amour ne pert le souvenir.

Or, s'ainsy est, vous qui très-bien sçavez Quel est le mien, que de longtemps avez Si près de vous pour seur et loyal gaige, N'avez-vous pas suffisant tesmoignaige De son vouloir, et s'il fut onc repris De laschetc depuis que l'eustes pris ?

Si avez certe ^, et si avez cogneu Oue, quand ennuy vous avez soustenu, Il a laissé sa douleur en arrière, Pour appaiser la vostre la première.

Et si a eu plus cher son desplaisir Que d'offenser en riens vostre plaisir, Ne faire chose oultre la volonté. Ou contredit de vostre honnesteté; Car tout son soing, son désir, son affaire Ne fut jamais qu'obéir et complaire A vous sans plus^ comme encor il fera ; Car tant qu'il vive à aultre ne sera. •' Plustot en l'air voleront les poissons **, En plain hyvcr se feront les moissons, Le rond sera en triangle ou carré, Et le corbeau de blancheur bigarré.

Terre plustot demourra sans produire, Ciel sans clarté, et soleil sans reluire. Et l'eau pourra plustot en feu changer, Que je me puisse à aultre amour ranger, Ne que jamais mon cœur mecte en oubly Celle qui m'a de vertu ennobly^ Plus que n'ont faict lettres, expérience. Art, sens, engin, doctrine ou cognoissance \ Estant muet parler m'avez rendu, Aveugle ay veu, et de sourd entendu.

Si doncq tel bien vostre grâce m'a quis Que mon esprit oncques n'avoit acquis, Serois-je pas ingrat oultre mesure Oublier ce qui tel heur me procure ?

Oiiy vrayment ! mais honny je puisse estre Si pour ingrat je me fais recognoistre ; Car bien je sçay, quand ainsy adviendroit, Qu'à vous aimer laissasse il conviendroit. Que tant ou peu que j'ay de sentement Par vous receu, perdisse entièrement.

Et retournasse en la prison obscure De ma première et trop grosse nature : Ce que ne veuil ; car ce seroit offrir Peine à mon corps et mon âme souffrir. Or ainsy donc, si loyaulté s'acquitte, Si ferme foy est digne de mérite, D'entière amour de faicts et de pensée, En riens qu'il soit ne fut oncq offensée^ Et qu'en cela ne vous faille assurance Aultre pour vray que vostre cognoissance ;

Page 1