EPISTRE DU ROY ESTANT A ANNET
A LA ROYNE ESTANT DEMEUREE A SAINCT-GERMAIN EN COUCHE DE MONSEIGNEUR d'oRLEANS, IS48.
Fait promptement par le commandement dudit sieur ' .
S'il vous souvient, madame, d'avoir leu, En quelque livre eslégant et esleu, Le desseing rare et la description De quelque lieu beau en perfection, Je vous supply imaginer et croire Que c'est d'Annet le portrait et l'histoire; Et estimer encore, en ce faisant, Qu'il vous seroit à le voir plus plaisant Qu'à le penser, d'autant que la nature Passe tout art et toute architecture.
Quant est de moy, si j'ay nul jugement. Qui ay par temps veu assez largement De beaux pays, sans mentir, il me semble Que qui mettroit tous les plaisirs ensemble Des autres lieux, sans guiere en exempter. Il ne sçauroit Annet représenter. Car tout ainsy qu'un peintre qui voudroit. Pour faire un corps où rien ne deffaudroit, Prendre les yeux, la bouche et les sourcils. Le col, les bras de cinq femmes ou six. Il ne feroit chose accomplie et telle Que prenant tout d'une estant toute belle '.
Ainsy des lieux les beautez : apportées De celuy-ci se verront emportées.
J'en veux laisser au souhait de viser De quel plaisir il se veut adviser.
Veut-il la chasse^ ou vol de toute sorte " ? Bois et ruisseaux avons à nostre porte, Dont la beauté ne peult estre entendue De qui n'en voit l'assiette et l'estendue ; Et l'entendant à peine en scait-il l'ombre, Oui ne comprend la grandeur et le nombre Des cerfs, portant la pluspart telles testes, Qu'on a plaisir des prises et des questes. Oncques veneur de cestc forest haulte Ne retourna sans rapport et à faulte.
Partout y a ou beste fauve ou noire, Tant que des deux presque égale est la gloire. Ne plus ne moins en prend-il aux cerchans De quoy voler pour rivière ou pour champs. 11 ne leur fault tracasser gueres loing Pour leurs oiseaux ou de leurre ou de poing Jetter à mont et leur monstrer que prendre, S'ils sont voians et l'osent entreprendre. Mesme on peut veoir la haulte volerie D'une fcncstrc ou d'une gallerie , Ayant icy le héron, le milan, Et tous les vols qu'on peut veoir en tout l'an. Somme^ il y a si grand nombre d'esbats Que bien souvent je voy gens en débats * Pour emmener aulcuns de parmy eux Aux passetcmps qu'ils estiment le mieux;
Tant qu'il n'est rien empeschant le plaisir, Si non le trop qui fait peine à choisir. Parmy ces biens un cas m'a bien fort pieu, C'est que quand bien un mois il auroit pieu, Et qu'un seul jour le temps au beau s'adonne, Bien que la terre y soit fertile et bonne, Il y fait sec comme en sable ou arène. Oue vous diray-je après de la garenne.
Lieu de gibier si plein et bien gardé Que pour merveille il en est regardé ? Il n'en faut point d'autre au monde trouver, Pour bons lévriers cognoistre ou esprouver. J'ay fait un jour mon Léopard courir ^ ; Mais c'est autant que vouloir veoir mourir Ce qu'on luy monstre, et en est tel ouvrier Qu'auprès de luy tardif est tout lévrier. Nous y faisions (je n'en mentiray pas) Lièvre ou perdry lever à chaque pas ; Si qu'ayant trop à courir et voler, Chiens et oyscaux ne sçavoient où aller. La trop d'affaire amenoit négligence , Et trop avoir apportoit indigence.
Je ne vous veux des autres passetemps Faire nul compte et y perdre le temps, Ny ne feray de ceux de la maison A ceux des champs nulle comparaison.
L'un ne se peut de l'autre séparer.
Et ne se peut l'autre à l'un comparer* ; Ny ne sçauroit campagne tant louée D'autre logis estre assez bien douée.
Au long ne veux vous compter l'artifice De l'élégant et louable édifice Qui monstre bien, en mesure et haultesse, La modestie et bon sens de l'hostesse '. Sans l'avoir veu tel ne l'eusse cuydé, Tant il est propre et bien accommodé.
Puis au sortir de l'oeuvre des maçons, On void jardins de quatre ou cinq façons. Qui font trouver en leurs plans tous divers La primevère aux plus gellés hyvers " : Trop me fauldroit parlant temporiser Si tout voulois particulariser.
Suffise vous qu'en nulle autre contrée Plus belle chose à peine est rencontrée.
Quant est de l'air, il y est si délivre Qu'il semble seul pouvoir sain faire vivre. Auprès n'y a ny montagne^ ny coste, Ny droict rocher qui le soleil nous oste, Tant seulement la plaine est desguisée D'une colline en tous lieux sy aisée, Que quand quelqu'un la monte ou la descend, Presque descendre ou monter ne se sent. Voilà pourquoy n'avons une seule heure Senty ennuy en si belle demeure :
Et y eussions les plaisirs plus entiers Vous y voyant, comme eussions volontiers, Si vostre foi ce eust pu le supporter, Et si souhaits eussent peu transporter Vous et ma sœur et nos enfans aussy.
Pas n'cust tenu à la dame d'icy
Que VOUS et elle et tout ce qui vous suit^
Autant que nous n'eussiez eu de déduict.
Mais plus prochains sommes de vous revoir
Oue ce beau lieu n'est de vous recevoir :
Desliberons d'en desloger demain
Pour vous aller trouver à Saint-Germain,
Et plus au long de nous compte vous rendre
Que par aultruy vous n'en sçauriez entendre ;
Avec espoir de venir quelque jour
Expressément icy faire séjour,
Pour vous monstrer, en plus belle saison,
Ce qui de beau est en ceste maison,
Que trouverez lors mieux édifiée
Et vous plus saine et plus fortifiée.
1. Cette lettre est la plus curieuse trouvaille que j'aie faite dans le Ms. de Henri II. II est singulier de voir le roi de France faisant une visite officielle à sa maîtresse en titre et, de chez cette dame, dont la position seroit aujourd'hui plus que suspecte, écrivant à la reine, qui l'eût sans nul doute accompagné si elle n'eût été en couches.
Catherine de Médicis venoit de mettre au monde un enfant qui n'a vécu que deux ans : Louis, duc d'Orléans, né le 3 février 1548. Ceci nous donne la date exacte de la visite du roi à Anet : février 1548. On voit, à divers détails, que la lettre a été écrite en hiver et que le château étoit commencé, mais non encore terminé à cette époque.
M. le comte de Caraman, propriétaire d'Anet, a écrit sur ce château un livre des plus intéressants (Paris, B. Dupi-at, 1860, in-8 carré). Consulter aussi : les plus excellens Bastimens de France, par Androuet Ducerceau, 2 vol. in-fol. p. b.