‹ Œuvres complètesChapitre 77 sur 106 · TRAGEDIE DE SOPHONISBA · texte numérisé non relu

TRAGEDIE DE SOPHONISBA

SOPHONISBA

\e quoy puis-je las tenir propoz sinon de ce que jour et nuict tourmente ma pensée? Et quel moyen ay-je de donner à mon triste cœur aucun allégement de l'infinie

douleur qui le tient opprimé, si ce n'est en la manifestant? Et si je la doy dire, à qui la puis-je avec plus de fiance descouvrir qu'à vous, Herminia ?

HERMINIA.

Madame, vous ne vous sauriez adresser à personne qui plus que moy vous porte d'obéissance et d'amour, ny qui plus vivement sente vos ennuiz; qui par dignité m'estes royne et maistresse, et par affection et bonté m'avez tousjours tenue en lieu de sœur ; de sorte que vous pouvez seurement dcGcharger vostre cueur, et me dire ce qu'il vous plaira.

SOPHONISBA

Je ne fay point de doubte , et vous ay tousjours trouvée fidelle des que vous fustes contante, en nos premiers ans, de venir avec moi en nostre cité de Cirte, plus pour l'amour que vous me portiez que pour considération de parenté ne d'affinité que vous eussiez. Et pour ce, Herminia, je veulx librement et au long parler à vous comme à moymesmes. Et vous souvient bien du temps que Hasdrubal mon père passa en Hcspaigne pour faire teste aux Romains qui la travailloient, et de la prospérité qu'il y eut au commencement, et comme la fortune se tournant bicntost après le contraignit de s'en retirer avec sept gallaires scullcnient et venir trouver Siphax, roy de Numidic.

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HERMIN lA.

lime souvient, ma Dame, que le jour mesmes qu'il revint, arriva aussi Scipion, chef de l'armée des Romains, lequel i'avoit vaincu et diligenta de pratiquer le roy Siphax, qui tost après entra en ligue avec luy.

SOPHONISBA

Il est ainsy. Or ceste ligue despleut beaucoup aux nostres ; et pour la rompre et regagner Siphax, ils me donnèrent à luy en mariage, sans avoir esgard à l'accord que m.on père avoit faict de moy à Masinissa, roy des Massiliens , lequel s'offenca tellement de ce change qu'oncques puis il ne cessa d'estre de Siphax et de tout le pais mortel ennemy.

HERMINIA.

Et ce fut j ma dame, lors que vous vîntes et je vous accompagnay en ce royaulme et en ceste vostre ville de Cirte.

SOPH ONISBA.

Mais bientost se tourna la douceur de tant d'honneur et grandeur en très amere vie pour moy. Car peu de jours après Scipion retournant en Afrique, et trouvant mon père Hasdrubal et mon mary en armes, les rompit. Là fut commancement de nos travaux pour lesquels accroistre la fortune voulut que l'armée, qu'ils avoient assez promptement remis sus, fust de nouveau deftaicte. Qui a

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esté cause que Masinissa, avec l'aide des Romains, ait recouvert son royaume que nous tenions ; de quoy le roy mon mary grandement indigné, rassemblant ses forceSj est allé essaier de le reconquérir, et ay esté advertie par le courrier qui est venu ceste nuict que aujourd'huy se doibt donner une bataille, dont je suis en passion qui ne se peult dire, craignant une ruyne telle que nous ne puissions plus lever la teste. Car si les vieulx soldats frais et entiers ne peuvent résister à l'effort de tels ennemys, que feront les nouveaux desjà las et rompus ? Et ce qui m'espouvante encore plus est un songe que j'ay faict un peu avant le jour. Il me sembla que j'estois en une forest obscure entourée de chiens et de paysans qui tenoient le roy prins et le mal-mcnoient, dont craignant qu'ils ne me feissent de mesme, me tournay devers un berger, luy priant qu'il me deffendit d'eux. Et me sembla qu'il eut pitié de moy et qu'il enlreprint de me garder. Mais voyant les chiens comme enragez l'abaier de tous costez et craignant qu'ils ne me déchirassent entre ses bras, il me monstra une caverne et me dit que puisqu'il ne me pouvoit sauver, je me sauvasse moy-mcsme là-dedans, et que l'on ne m'y scauroit mal faire. J'y cntray et lors disparut le songe, qui m'a laissée toute pensive et confuse.

HERMINIA.

L'occasion de vostre soucy certainement n'est

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pas petite; mais il me semble que vous imaginez une trop grande ruine. La fortune est inconstante et ne peut si longuement durer favorable à un party. Donc, ma Dame, espérez mieux et laissez ceste aprehension qui vous afflige avant le temps.

SOPHONISBA

O que vous estes heureuse, Herminia, heureuse en ceste tranquillité d'estat sans aulcune grandeur ! Combien a moins de félicité la condition de ceulx à qui il n'est permis de faire sinon ce qui est convenable à leur suprême degré !

HERMINIA,

Si consiste toutesfois la gloire et réputation que le monde estime le plus en la haulteur de ceste fortune.

SOPHONISBA

Oy bien, mais elle est incertaine et doubteuse et tousjours accompaignée d'ennuis, importunités, souspeçons, trahisons, guerres et peines qui ne se peuvent estimer.

HERMINIA.

Oh ! ceste vie présente ne peult passer sans quelque incommodité et en a l'un plus et l'autre moins, selon qu'il plaist à Dieu distribuer les biens et les maux; mais si vous devez vous ramentevoir que c'est oeuvre de magnanimité et de courage d'entreprendre les grandes choses et en espérer

bien, et puis supporter vertueusement ce qui en peult advenir.

SOPHONISBA

Je cognois assez qu'il se debvroit ainsy faire comme vous dites ; mais la force de ma douleur lie mes sens de telle sorte qu'ils ne peuvent obeyr à raison. Tellement que si le ciel pitoiable ne prend mon affaire en protection, je me veoy conduicte au but oultre lequel les corps n'ont plus de vie.

HERMINIA.

Retournons doncques, ma Dame, du tout nos esprits vers Celuy qui le tout gouverne, et le supplyons de nous conserver et faire tourner sur nos ennemys le mal présent et la peur de l'avenir.

SOPHONISBA

Ce conseil me plaist bien, car Dieu seul nous peut donner la paix sur tous biens.

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