ASSEMBLÉE DE DAMES
Première iîitermedie.
()uc doy-jc dire ou faire? oscray-jc appeler (Quelqu'une de céans pour soudain s'en aller
DE SAINCT-GELAYS. 169
Avertir Sophonisbe, en ceste extrémité.
De l'efFroy qui s'espand par toute la cité,
Pource qu'on veok desjà les bandes et cohortes
Des ennemys courir jusque devant les portes?
Attendray-je plustot qu'autre le luy revelle
Que de l'importuner de si dure nouvelle,
Veu que ce qui desplaist ne se peut tant suspendre
Qu'on ne pense venir assez tost à l'entendre ?
Ha! il vault mieux laisser ces respects et ne craindre,
Car pourestre ignoré un malheur n'est pas moindre,
Et bien que pour un temps l'esprit ait quelque trêve,
Si en sent il après impression plus griève.
Ayant nourry le mal et tardé le secours
Dont les biens prolongez semblent après plus courts;
Car comme oisiveté peine et travail apporte,
Ce plaisir donne après ennuy de mesme sorte.
O décevant espoir, illusion et songe Qui nous vient en veillant et nous paist de mensonge ! Combien fasche aux mortels de vous l'esloignement. Qui sans vous vivroient mieux et plus heureusement ! Sans vous, ô vain espoir! une jeune-Princesse Seroit peut-estre encor chez son père en liesse, Quitte d'ambition, de sceptre et de couronne, Et du mal qui desja de bien prés l'environne.
O pauvre Sophonisbe ! ô divine beauté ! O douceur assemblée à haulté royauté !
Combien luy seroit grief servir estrange prince, Venant de donner loix à si grande province ! O Dieu ! ne permetz point que ce malheur advienne Et de bonté si rare et vertu te souvienne.
lyO ŒUVRES DE MELIN
Qui te doibt estre chère et l'est comme je croy, Si chose de ce monde eut oncq faveur de toy ! Mais voicy arriver un courrier, qui à peine Pour avoir travaillé peult avoir son alleine.
PREMIER SOLDAT
Mesdames !
DAMES
Que cherches -tu? quoy? ne sonnes-tu mot?
PREMIER SOLDAT
O mon Dieu! l'alleine me fault; je ne puis parler.
DAMES
Cestuy-ci me remplit d'une crainte nouvelle.
PREMIER SOLDAT
Dites-moy où trouveray-je la royne?
DAMES
Je la voy sortir hors du chasteau bien à point. Mais dys-nous d'où tu viens, s'il ne te fasche point, Et d'où vient cest efFroy que tu semblés avoir ?
PREMIER SOLDAT
Du camp, hélas! non plus camp, mais desconfîture.
SOPHONISBA
Aicz de m'appeler soing, si tost que Herminia aura achevé ce qu'elle appareille pour offrir au
DE SAINCT-GELAYS. I7I
temple, peult estre auray-je cependant quelques nouvelles du roy.
PREMIER SOLDAT
He Dieu ! de très mauvaises, en entendez-vous?
DAMES
Escoutons le propos de ce nouveau venu. Car il doit mieux scavoir le tout par le menu, Que nous qui n'entendons les choses que confuses.
PREMIER SOLDAT
Ma Dame, je vous porte, à mon grant regret,
de très mauvaises nouvelles.
SOPHONISBA
O triste commencement ! Le roy est-il vif?
PREMIER SOLDAT
Il n'est point mort et si ne le puis-je dire estre vivant.
SOPHONISBA
Comment! Est -il blessé, ou le camp est -il rompu ?
PREMIER SOLDAT
Le camp est rompu et luy n'est point blessé^ mais pris.
SOPHONISBA
Il est pris ! ô malencontre ! ô moy defortunée !
cestuy-cy est le jour, le jour qui m'a ruinée de fond en comble ! Mais comme alla le tout, et comment fut la prise ? {Evanouissement.)
PREMIER SOLDAT
Ce matin à l'aube du jour aucuns des nostres estoient allez dresser une escarmouche, lesquels mis en fuite par les Romains et puis soustenus des nostres, vindrent si bien aux mains que se renforçant les troupes d'une part et d'aultre, la bataille s'en est ensuivie. Et avoyent nos gens de cheval d'entrée si bien faict que les ennemys s'en alloient en route, n'eust esté que quelques enseignes de leurs gens de pied se vindrent mesler parmy nos gens d'armes, qui en furent un peu arrestez. Et cependant marchèrent leurs légions et les vindrent charger, de sorte qu'ils prindrent la fuite. Ce que voiant le roy s'avança et donna dans les Romains, pour vcoir si ou de honte de le veoir mieulx faire qu'eulx, ou de peur de le laisser en danger les siens retourneroient au combat. Mais ce fut en vain; car il demeura si chargé et environné des ennemys que son cheval fut tué soubz luy, dont à vive force il fut amené prisonnier avec aucuns des siens et la reste n'a tasché qu'à se sauver, en tel effroy que nous avons eu prou d'affaire à gaigncr la ville, sentant les Romains nous chasser de prés, tant qu'a peine avons eu loisir de lever le pont et fermer les portes.
DE SAINCT-GELAYS. I73
SO PHONISBA.
O moy désolée ! Je voy la fin de cest empire.
DAMES
Las ! combien de pitié me fais-tu, doulce Dame !
SOPHONISBA
O fortuné Siphax, où es-tu maintenant } et ès mains de qui suis-je demeurée .?
DAMES
Quel cœur est si cruel, qui, voyant en tels termes Ceste princesse-cy, peut retenir ses lermes .?
SOPHONISBA
o malheureuse haultesse, à quel abisme m'as tu conduite.
DAMES
Trop juste occasion vous meut à larmoyer.
SOPHONISBA
Las ! à qui appartient-il de plorer qu'à moy qui en peu de temps voy toute ma félicité tumbée en extresme décadence, et ma joye en perpétuelle douleur? O fussé-je morte au berceau ! Car il renaist qui peult mourir à temps.
DAMES
Bien devriez vous pleurer, ma Dame, incessamment Si le pleur vous pouvoit donner allégement ; Mais si la peine en croist, il vaut mieulx le laisser.
SOPHONISBA
O Asdrubal ! o cher père ! quelle vous semblera la perte que je fay de cest estât, au quel contre vostre jugement et volonté je fuz eslevée. Comme m'a deceu la flattercsse espérance. La joye que je m'estois promise enfin de vous donner de cest avantageux mariage sera que vous me verrez en continuel tourment, sera que je seray desnuée de toute grandeur et esloignée du païs de ma naissance ; qu'il me fauldra passer la mer, devenir esclave et servir à la superbe nation naturelle ennemie de la mienne. Non ! non ! vous n'entendrez point telles nouvelles de moy, vous orrez plustost dire que je seray morte que serve !
DAMES
Mon Dieu, ma Dame, hélas ! qu'avez-vous dict ?
SOPHONISBA
Que plustost je me détermine de mourir que vivre esclave des Romains.
DAMES
Il fait bon s'exempter de si cruelles mains, Mais non point par la mort ; car la mort est le mal Extrcsme et le dernier de tous les aultres maux.
SOPHONISBA
Nostre vie est comme un beau trésor, le quel ne se doibt despendre en choses de petite importance,
DE SAINCT- GELAYS. I75
ny aussi espargner aux grandes et vertueuses entreprises.
PREMIER SOLDAT
Fuiez, mes Dames, fuiez ! retirez-vous en quelque lieu plus seur, les soldats sont dans la ville.
SOPHONISBA
En quel lieu de seureté nous scaurions nous retirer, qui nous puisse defFendre d'eux, si Dieu seul ne nous conserve. Mais dy moy, comment sont-ils entrez : a ce esté par composition, par force ou par surprise ?
PREMIER SOLDAT
Il se peut dire que par composition et par force,
SOPHONISBA
Comment cela? Parle, que je t'entende.
PREMIER SOLDAT
Ma Dame, je vous conteray comment la chose s'est passée. Si tost que les ennemys ont esté devant la ville, ils ont envoyé un trompette la sommer de se rendre, auquel on a répondu qu'il se retirast* ny pour menasses qu'ils ayent sceu redoubler de brusler le plat pays et la ville, ils n'ont tiré de nous responce aprochante de se rendre, jusques à temps que Masinissa venu en personne sur le bord du fossé et parlant aux principaux leur a remonstré le grand nombre qu'ils estoicnt, le
176 ŒUVRESDEMELIN
peu de munitions que nous avions, la prinse du roy, la deiFaite des nostres, le désir qu'il avoir de conserver nous et les pays dont il seroit bientost seigneur ; et sur cela, faisant amener à la veue de tous le roy prisonnier, a sceu tant dire et promettre que les portes luy ont esté ouvertes.
SOPHONISBA
O douloureux accident ! Comme est mal conseillé qui se confie en l'amour des peuples ! A tout le moins s'ils eussent voulu tenir un seul jour et puis qu'ils se fussent rendus avec quelque meilleure et plus seure composition, je ne serois point si surprinse et despourveue comme je suis.
PREMIER SOLDAT
Voicy les ennemys prés de la place.
SOPHONISBA
Lequel est Masinissa ?
PREMIER SOLDAT
C'est le premier; ccluy qui a sur son armct un pannachc rouge.
DAMES
Las ! je me sens au cueur
Une si grande peur, Que je ne scay que taire ou que parler ;
Je me sens toute telle.
Comme la colombcllc Qui sur son chef voit un aigle voler.
DE SAINCT-GELAYS. I77
SOPHONISBA
Monseigneur, je scay bien que le ciel et la fortune et vos vertuz vous ont donné la puissance de faire de moy ce qu'il vous plaira. Mais si à une prisonnière estant à la discrétion d'autruy est permis de parler et de supplier, je vous requiers une seule grâce : c'est qu'il vous plaise ordonner à ma personne condition telle que bon vous semblera, pourveu que vous ne souffriez que je vienne à la puissance et servitude d'auciyi Romain. Vous seul au monde, seigneur, me pouvez délivrer de ce jougj et de cela seulement je vous supplie par la hauteur de vostre fortune et de ce degré royal où bien peu devant je me suis veue aussi. Et pour l'honneur des Dieux protecteurs de ce pays^ lesquels je prie vous recevoir avec meilleure fortune que n'a esté celle de Siphax. Car quand je n'aurois autre considération que du lieu auquel j'ay esté mariée, encores aimeroy-je mieux me commettre à la foy d'un des nostres, et nay en Afrique comme je suis, que tumber en celle d'un estranger. Pensez donc, seigneur, ce que je doy faire estant Carthaginoise et fille d'Hasdrubal, et si j'ay raison de craindre la superbe maistrise des Romains ! Vous esmeuve à compassion la misère et calamité où je suis ores et la félicité de ma vie passée.
DAMES
Refuser ne se doit à Dame si honneste Une si raisonnable et si juste requeste.
MASINISSA
Ma Dame, je ne veux point remémorer les oultrages et desplaisirs que Siphax m'a faictz de longtemps de peur de renouvellcr mes anciens ennuys et vous en donner de nouveaux. Soit ce qui en a esté ; ma coustumc est de persécuter mes ennemis jusques à ce que je les aye vaincus, et puis d'oublier toutes leurs ofiences. Et quand bien j'aurois délibéré de m'en ressentir et d'en prendre vengeance, si ne scaurois-je pourtant avec vous si non user de courtoisie ; car il n'est chose plus vile que d'outrager les femmes et courir sus à ceux qui sont opprimez, et sont sans aide et résistance. Et puis la jeunesse où vous estes, les bonnes grâces et beauté dont vous estes pleine, vos doulces paroles et prières méritent trouver non-seulement pitié, mais faveur. Et pour ce ostez toute crainte de vostre entendement; car vous ne recevrez de moy que tout honneur. Bien me faictil mal que je ne vous puisse promettre ce dont vous m'avez requis, de ne vous laisser tumber au pouvoir des Romains ; car je me treuve si soubsmis à eux que je n'ay aucun moyen de le faire. Toutesfois je vous promets de les prier bien fort de vous mettre en liberté; combien qu'ils soient de si bonne affaire que vous ne devez espérer d'eux si non bon traictemcnt.
DAMES
Renforcez le prier tant qu'il soit combattu. Un arbre au premier coup n'est jamais abattu.
DE SAINCT-GELAYS. 179
SOPHONISBA
Monseigneur, vostre gracieux langage, qui vous monstre avoir quelque compassion de moy, ressuscite dans mon cueur beaucoup d'espérance, et de là je prendray la hardiesse de parler avec plus de confiance à vous ; combien que j'ave honte et regret à par moy de ne pouvoir en ceste tribulation parler si non de mes ennuys, qui peut-estre me feront trouver importune. Mais je me reconforte en pensant que la nature d'un gentil cœur est de donner voluntiers audience et aide aux affligez, et de se complaire en si bonne œuvre. Et pour ce, suivant mon premier propos, je vous supplie, Monsieur, avoir pitié de moy et de ne me laisser venir en la servitude d'aucun Romain. Ja ne scauroit-il tumber en mon entendement que vous ne le puissiez faire ; car qui ausera dcbatre qu'il ne vous appartienne bien, oultre le principal du buttin, avoir une fem.me en vostre disposition ? Et ne me dictes point, s'il vous plaist, que d'eux je ne puis avoir traitement que raisonnable. L'inimitié que de tous temps ils ont portée à ma patrie et particulièrement à ceux dont je suis descendue me faict inévitablement attendre de leur domination toutes les sortes d'injures, d'ouîtrages et de déplaisirs qui se peuvent imaginer; chose à fuir plus que la mort. Qm me faict de rechef vous demander ceste grâce de m'en délivrer par ces genoulx que j'embrasse et par ceste victorieuse main pleine de valeur et de foy, que je vous baise. Autre rc-
l8o ŒUVRES DE MELIN
fuge ne m'est demeuré en ce monde, si non vous, Monsieur, à qui j'ay recours comme au port de ma sauveté. Que si toute voye m'est interdite et est force que vive je vienne en la discrétion de ces gens là, vucillez m^en au moins délivrer en me donnant la mort. Je vous demande ceste dernière grâce, laquelle vous ne pouvez dire n'estre en vostre puissance. Pourtant, Monsieur, ne me le refusez point et adjoustez ceste promesse au louable commencement que vous avez donné à mon espérance.
DAMES
Grande force devroit avoir un beau langage Prononcé doulcement et sortant du courage D'une si accomplie et aymable personne.
MASINISSA
Il faict bon quelquefois user de gracieuseté et quelquefois cstre audacieux ; mais si jamais l'audace est de saison, elle l'est quand on en use pour choses lionnestes et œuvres pilolables. Car il n'est rien qui tant rende Thomme semblable à Dieu que s'emploier pour les hommes et mettre autruy en seurcté. Or pour faire donc nouvelle responsc à vos ardentes et trop gracieuses reqaestes pour estrc refusées, je vous asseure et promects, ma Dame, de faire pour vous ce que vous me dcm.andez. Et s'il se trouve homme si hardy qui ausc seulement vous toucher la robbe, je luy fcray sen-
DE SAINCT-GELAYS,
tir qu'il m'aura oftensé, et en deussé-je abandonner mes pays. Et pour plus grande seureté je vous veux donner ma foy et la jurer en vostre main, avecque le Dieu qui m'a donné faveur au recouvrement de mon royaume que vous n'yrez en puissance d'aucun Romain tant que la vie me soustiendra.
DAMES
O courtoyse response ! ô acte mémorable !
SOPHONISBA
Avec quelles paroles pourray-je assez dignement vous rendre grâces de ceste libéralité et magnanime promesse, laquelle véritablement vous monstre bien mériter les victoires, le nom et la hauteur en quoy vous estes. Et pourtant si je me monstre doubteuse et confuse et ne scay bien ordonner mes propoz, je ne suis point indigne d'excuse, car il me semble chose impossible de pouvoir parler d'un cœur si généreux comme est le vostre en la façon qu'il appartient, ne donner assez de louange à un si glorieux et louable fait comme cestui-cy. Et quand bien j'aurois quelque suffisance de l'exalter et approcher de son mérite, je ne l'entreprendray point, sachant bien que je ne satisferois jamais à mon désir ny à l'obligation que j'y ai, seulement diray-je bien que mon esprit n'est jamais pour mectre en oubly une si grande et si estimée grâce, tant qu'il aura memoyre de
l82 ŒUV!IES DE MELIN
moy mesmes. Mais autant que ma rigoreuse fortune ne m'a laissé de toutes choses rien que la vie, laquelle je recognois de vous seul et que n'ay moien de vous faire aultre rétribution, je prieray le grant Dieu qui au ciel regarde les œuvres de nous mortels, qu'en lieu de moy il vous recompense de celle-cy, aussi haultement comme je la recognois et l'estime.
MASINISSA
Je ne veulx aultre récompense du bien si non le plaisir de le mètre en effect ; car le bien se doibt faire pource qu'il est bien et qu'il est la vraye rétribution de soy mesme et le seul but de toutes nos actions.
SOPHONISBA
Si voit on beaucoup de gens conviez à de glorieuses cntrcprinses par l'espérance de rétribution.
MASINISSA
Ouy, ceulx à qui la doulceur de vertueusement et bien faire n'est pas assez cogncue.
SOPHONISBA
Or soit ainsy et plaise neantmoins à Dieu vous guerdonner de cestc œuvre pour honorer si pitoyable aide.
MASINISSA
Assez bon loier ay-jc eu de Dieu de m'avoir
DE SAINCT -GELAYS. iSj
donne le vouloir de dire comme j'espère le pouvoir d'exécuter chose qui vous est si agréable.
S0PH0NI3BA
Grande modestie et vertu ! Mais, Monsieur, que dois-je faire? Car je n'ay ni veulx avoir volonté ny conseil que le vostre.
MASINISSA
Mon advis est, si bon vous semble, que vous vous devez retirer au chasteau , et là nous délibérerons du moyen qu'il faudra tenir pour vous tenir ma promesse.
SOPHONISBA
Je vous en supplie, Monsieur ; et ne m'abandonnez ny oubliez point.
MASINISSA
Comment oublier? avez -vous si peu de ïoy en moy que vous soyez en doubte ?
SOPHONISBA
Non. Mais si grand désir de liberté me transporte qu'il faict sembler que je doubte.
MASINISSA
Ne doubtez nullement ; car c'est ma coustum.e de garder ce que je prometz comme ma vie, et ne
siet bien à nul d'avoir une chose au cœur et une autre en la bouche.
SOPHONISBA
Entrez donc, Tvlonsieur. Si la fortune n'est perpétuellement contraire aux bonnes entreprises, je puis espérer qu'en ceste-cy elle me sera aydante ; mais je ne scay comment en mon cueur ne peult entrer asseurance de rien.
Seconae in ter me aie.
DAMES
Haulte, céleste, invisible lumière, Qui estes source et naissance première Des corps luisans qui restaurent le monde Par le retour de leur clarté féconde ; Qui ordonnez que leur course éternelle Ans, moys et jours, et saisons renouvelle, Permettez leur nous amener un jour Qui nous remette en l'ancien séjour, Dont joyssoit ccste heureuse contrée Avant qu'enseigne cstrange y fust entrée ; Lorsqu'on ces champs n'y avoit un seul homme Qui sccut le nom du Tybrc ny de Rome ; Et nous contcns des fruicts de nostrc terre
DE SAINCT-GELAY5. I85
Aux fieis lyons seulement faisions guerre. Helas ! Seigneur, depuis que ceste Affrique Eust à desdaing son ouvrage rustique Et naviga pour ailleurs dominer, Elle à peu près s'est* veue exterminer.
Elle a tant faict cherchant les estrangiers Qu'elle les veoit ores en ses vergiers. Siphax est pris et Sophonisbe aussi ; Masinisse est luy mesme en la mercy Des fiers Romains ; car assez est lyé Qui à plus grand que soy s'est allié.
Les ennemys sont depuis le matin Dans le chasteau qui est de leur butin. Brief il n'est mal publicque ny privé Que nous n'ayons mille fois esprouvé.
Et ne scauroit la fortune inventer Nouveau moyen de plus nous tourmenter.
Un seul espoir d'assez loing nous regarde. C'est que le Roy, qui a pris en sa garde Nostre maistresse , aura sollicitude De ne souffrir qu'elle aille en servitude. Et s'il le faict et tient sa foy promise Nous resterons avec elle en franchise Et luy ferons service en liberté, Changeant nos nuicts en lumière et clarté.
LELIUS
A chacun 'pas que je fay^ j'entre en merveille de la grandeur, de la beauté et de la force de ceste ville, et me tiens presque pour mai conseillé d'y
l36 ŒUVRES DE M EL IN
estre entre avec si petite trouppe que celle qui m'a servi, craignant quelque stratagème et surprinse des ennuyeux ; desquels la desperation est quelquefois plus à doubter que la victoire, et ce qui plus m'y faict penser est ^ue je ne voy nulz de tant de soldatz qui y sont entrez avec Masinissa. Et pource j'en veux demander nouvelles à ces femmes. — Femmes ! quelle part a tiré le Roy qui est entré naguières en ceste ville avec ses gens?
Il entra au chasteau et pensons qu'il y est Avec la Royneencor ; mais, seigneur,s'il vous plaist. Dites-nous vostre nom; car vos façons honnestes Nous donnentgrand désir de scavoir qui vous estes.
On m'appelle Lelius.
DAMES
Point ne nous a trompé vostre grave présence Manifestant le bien que, souvent en absence, Du Romain Lelius nous avions entendu, Dont par tout l'univers le nom est espandu. Mais je voy, Monseigneur, un des vostrcs sortir Qui de ceux de céans vous pourra advertir.
SECOND SOLDAT
Voicy bien l\ propos Lelius, lequel j'allois trou-
DE SAINCT-GELAYS. 1 87
ver. — Monseigneur, j'ay à vous dire aucunes choses s'il vous plaist les entendre.
LELIUS
Parle. N'oublie pas de me conter du grand butin qui est faict dans le chasteau.
SECOND SOLDAT
Je ne vous parleray point de butin, ayant esté occupé par le Roy à autre chose.
LELIUS
Quelle ocupation a-il céans, si non de faire assembler les richesses qui y sont ?
SECOND SOLDAT
Occupation de festoier sa nouvelle espouse^
LELIUS
Quelle espouse ?
SECOND SOLDAT
Sophonisba, fille de Hasdrubal.
Sophonisba, femme de Siphax ?
SECOND SOLDAT
Celle mesme dy-je, qui estoit Royne.
l88 . ŒUVrs.ES DTi MELIN
LELIUS
Masinissa l'a-il cspousce ?
SECOND SOLDAT
Je VOUS asEcure ; je ne parle point en vain.
LELIUS
O estrangc cas ! ô audace insupportable !
SECOND SOLDAT
La chose est comme je le dy.
LELIUS
Mais où cstoit-elle? où la veid il première ment ?
SECOND SOLDAT
En la place devant le chasteau.
LELIUS
Que luy dit-il d'entrée ?
SECOND SOLDAT
Elle parla à luy la picmicrc.
Comment? de l'espouser?
SECOND SOLDAT
Ha ! non ; mais elle luy requist seulement un. don.
DE SAINCT-GELAYS. 189
LELIUS
Et quoy ? la liberté?
SECOND SOLDAT
Oy ; de ne tomber en pouvoir d'aucun Romain.
LELIUS
Et il la luy promist franchement ?
SECOND SOLDAT
Mais bien la refusa-il quant à cela.
LELIUS
Oue fist elle lors estant refusée?
SECOND SOLDAT
Elle se mist à l'en requérir avec plus grande instance.
LELIUS
Et luy se laissa vaincre ?
SECOND SOLDAT
Il luy accorda tout ce qu'elle sceust demander.
O témérité ! et comment le pouvait- il faire !
SECOND SOLDAT
Je ne scay respondre de son intention.
ïgo
LELIUS
Qui le peust induire à faire si folle promesse?
SECOND SOL DAT
Amour, grande beauté et douces parolies.
LELIUS
Il estoit bien saison de faire l'amour parmy les armes.
SECOND SOLDAT
Monseigneur, il n'est saison ny exercice sur qui Amour n'ait commandement.
LELIUS
Apres ceste promesse, que devinrent-ils }
SECOND SO LD AT
Nous nous en allasmes les accompaigner dans le chasteau.
LELIUS
Et là il l'espousa?
SECOND SOLDAT
Non pas promptcmcnt : car elle fcist des remonstrances de son mary vivant et d'un petit enfant de deux ans qu'elle a de luy, pour tousjours retarder , comme je croy, l'affaire. Mais
DE SAINCT- GELAYS. I9I
enfin la nécessité de la présente fortune feist qu'elle se accorda à luy auquel son père l'avoit autres fois accordée.
L'entendement est la plus belle chose que Dieu ait accordée aux hommes ; mais bien souvent la grande prospérité Taveugle. Cestuy-cy qui avoit tousjours esté tenu pour homme prudent s'est laissé choir en une grande erreur pour se trouver victorieux, et luy a esté sa félicité plus dommageable en le rendant insolent, que ne furent oncques ses pertes en Espaigne.
SECOND SOLDAT
Monsieur, voicy Masinissa qui sort du chasteau.
LELIUS
Je Pavois bien aperceu ; mais va- t'en, qu'il ne te voie avec moy ; car je ne veulx qu'il pense que j'aye rien entendu de son faict.
SECOND SOLDAT
Bien, Monsieur.
MASINISSA
Tenez vous prests trcstous pour m'accompai gnertantost au temple à la solemnité; et toy, vat'en au camp et fay diligence de m'advertir de ce qu'on y faict.
192 ŒUVRES DE MELIK
LELIUS
Il ne fault autre advertisscur que moy, qui vient tout maintenant de là.
MASINISSA
O Lelius, je n'avois pas encore tourne ma veuc de ce costc pour vous veoir, Dites-moy, je vous prie, Scipion est-il arrivé avec le reste des forces ?
LELIUS
Il n'y a guières qu'il est arrive près d'icy et m'a mandé que je luy envoyé Siphax et les aultres prisonniers que nous avons.
MASINISSA
Ce sera bien faict.
LELIUS
C'est ce qui m'a faict un peu tarder; mais voila Caton qui les a en sa compaignie. Dites luy qu'il attende un peu afin qu'il y puisse mener ensemble Sophonisba.
MASINISSA
Hé ! il n'est point besoing d'y mener la Roync.
LE LIUS.
Pourquoy n'ira-cllc avec les autres?
DE SAINCT- GELAYS. I93
Pource qu'elle est femme et ne seroit pas chose honneste qu'elle allast en la trouppe des soldats.
LELIUS
Ce respect ne doit point avoir de lieu là où est son mary.
MASINISSA
Envoyez cependant les aultres; car il ne serviroit de rien de haster tant la Royne, et l'homme saige ne doit jamais faire chose qui ne serve.
LELIUS
Serve ou non serve, je l'y veux resoluement envoyer.
MASINISSA
Lelius, ne me faictes point un si grand desplaisir j car le tort et desplaisir desplait mesmes à Dieu.
L ELIUS
Quel tort et quel desplaisir vous fais-je faisant ce qui est raisonnable de faire des prisonniers?
MASINISSA
Ceste-cy ne se doit nullement mettre au rang des prisonniers^ car elle est ma femme.
T, ni. »3
Comment ! vostre femme ! ne l'est clic pas de Siphax,
Elle estoit premièrement à moy ; mais Siphax me Posta et maintenant avec vostre aide je l'ay recouverte.
LELIUS
Je n'ay point à m'enquerir de ce qui s'est faict par ci devant. Elle s'est trouvée femme de Siphax, lequel, son royaume, sa femme, ses enfans et ses trésors appartiennent au Sénat et Peuple de Rome.
MASINISSA
Elle n'est plus à Siphax^ mais à moy qui l'ay espousce comme chacun l'a veu.
LELIUS
Vous l'avez espousce ? Et en quel lieu ?
MASINISSA
En ce palais dont je viens de sortir,
LELIUS
En ce chastcau ? En maison cnnemye ? sans nostre sceu ? Ah ! vous avez faict chose indigne de vous !
DE SAINCT-GELAYS. I95
MASINISSA
Je l'ay faict avec bonne raison et meilleure espérance.
LELIUS
L'espérance de ce qui n'est point raisonnable est bien souvent la ruine des hommes.
Je choisiray plus tost avoir mal pour bien faire, qu'avoir du bien pour avoir mal faict. ^
LELIUS
Je scaybien que vous n'ignorez point qu'il n'est rien si utille aux hommes que la scavoir, et que celuy ne se doit tenir pour scavant ni saige qui ne l'est pour soy. Considérez doncq à part vous maintenant ce que vous avez faict^ mettant à part la passion qui bien souvent trouble le jugement; et vous cognoistrez avec combien mauvais conseil vous avez prinse à femme Sophonisba^ laquelle, en premier lieu, vous est mortelle enncmye et puis esclave du peuple romain, pour lequel recompenser du Royaume où il vous a remis et de cestuy-ci qu'il vous a octroyé, vous le voulez frauder d'une prisonnière, et l'espouser estant encore en armes contre le debvoir et sans en demander nostre ad vis. Ha! n'avez-vous point de honte seulement de l'oïr racompter.? Laissez-la, je
VOUS prie; car ce n'est pas peu de gaing d'abandonner une mauvaise entreprise. Cecy pourroit estre un brandon qui cnflammeroit vostre maison et vostre pays. Si l'affection vous esblouit, supportez-la un peu et puis vous verrez clair ; car en cestc vie le doux quelquefois devient amer et puis revient après en sa doulceur.
DAMES
O que j'ay peur qu'un vain espoir nous trompe, Et qu'un malheur le desseing interrompe.