HISTOIRE
servant d'argumoit à ce s te tragédie.
M ASINISSA.
Ainsi comme sans quelque grande occasion on ne doit point estimer homme de bien un qui ait este mal vivant ; ainsi ne doit on légèrement tenir pour meschant un qui ait accoustumé de bien faire. — Or puis qu'ainsi va que je suis blasmc d'un œuvre dont je m'attendois avoir louange, qui est d'avoir aide à une pauvre affligée et ma femme. Je veulx avec quelque raison monstrer que j'en suis rcprins à tort. Il est congneu à tout le monde que Hasdrubal fils de Gisgon me donna Sophoiiisba sa fille en mariage et puis me mena
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avec luy en Espaigne, me traictant et favorisant comme son gendre; durant le quel temps Siphax, à qui ceste femme plaisoit grandement et la desiroit avoir, se feist ennemy des Carthaginois et s'allia de vous autres ; dont le Sénat à Carthage qui le vouloit fort gaigner en sa dévotion, pour le gratifier, luy permit espouser Sophonisba, sans le sceu de son père ny de moy ; qui à mon retour luy en feis la guerre, combien que la fortune ne m'y feust pas si bonne comme estoit ma querelle^ et qu'en lieu de recouvrer ma femme, j'ay perdu mon royaume et presque la vie. Ores je Tay reconquise avec vostre faveur dont je confesse vous estre éternellement obligé et délibère vous faire veoir par bons offices que qui faict plaisir plaisir en doibt attendre. Quel mal fay-je doncq de reprendre celle qui m'appartient et que j'avois tousjours cherché de ravoir ? si cela ne m'estoit concédé, je serois de bien pire condition que ne fut Siphax au quel leur sénat l'octroia bien sans qu'il y eust droit. Et vous m'en dessaisiriez la tenant à juste raison? Et si en la prenant je n'ay observé le temps, le lieu, ni la mode que vous y requérez, cela peut estre erreur mais non pas coulpe. Vous dictes qu'elle m'est ennemye; il est impossible, car oncq ne luy pourchassay desplaisir; ouy bien encore à Siphax. Et encores à elle ay-je faict plaisir. Je ne veulx point entrer en considération de mon portement avec vous, ne de combien mes gens et moy avons servy à vos affaires. Il me suffit
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de ne vous estre point inutile amy et de mériter que l'on me porte quelque respect meilleur que de me refuser ou pour mieux dire m'oster ma femme, mesmement après m'avoir liberallement donné un Royaume. Car qui refuse le moins après avoir donné le plus, semble vouloir perdre le gré du premier fruict; de sorte que je vous prie ne m'exorter point de la laisser, maisplustost m'aidez à la conserver.
Ayez, seigneur, de ce bon Roy pitié De foy si rare et si juste amytié.
LËLIUS.
Quand un homme se r'avisc d'une faulte qu'il a faicte et à par soy s'en rcpent, il mérite qu'on luy pardonne et en peult-on bien espérer; mais de celuy qui la soutient et l'excuse, on ne peult penser autre chose si non qu'il est abandonné et incorrigible. Je ne vculx plus consommer de parolles avec vous ; car il n'est pas bon médecin qui voit que le mal requiert le feu et ferrement et y use de charmes. Sus, soldats ! entrez céans et comment que ce soit amenez moy la Roync en bonne et scure garde.
M ASINISS A.
S'il y a homme si hardy que d'y mettre le pied, je luy feray arrouser cestc porte de son sang.
DE SAINCT-GELAYS. I99
O quelle braveté ! Et quoy cuidez-vous venir aur-dessus de toute nostre armée?
MASINISSA
Je ne puis supporter que l'on m'oste ce qui m'est plus cher que la vie.
CATON
Gardez bien céans tous ces prisonniers. Je voy icy s'apprester un débat du quel pourroit bien sortir une grande ruine et pour ce je veulx mettre peine de l'appaiser-
LELIUS
CatoUj avez-vous veu l'arrogance de Masinissa et comme il nous menasse.
CATON
J'ay veu tout vostre différent.
MASINISSA
Je suis fort aise que vous l'ayez entendu, pour sçavoir de qui vient le tort.
CATON
Ce seroit bien fait de rompre le chemin à ceste vostre querelle sans plus fort en attiser le feu et y mettre du bois. Pource que l'inimitié qui se met entre amys est plus aspre que nulle autre, et quasi
jamais ne se peut arracher si on luy laisse prendre racine. Quant à moy je vous diray ce qui m'en semble. Et soit pris comme on voudra; car on doibt porter honneur à la vérité. L'un et l'autre me semblezhors de vous mesmes^ et que vous cherchez à donner ennuy à tous voz amys et faire plaisir à voz ennemys. Où. vous laissez-vous transporter de la colère? Ne considcrez-vous point en quelle ville vous estes, et parmy quelle nation ? Je parle à vous premier, Lclius, pource que vous avez icy plus de puissance, et où il est question de debatre pour la raibon. Le plus fort, pour son honneur, doibt pourvoir à ce que le plus foible ne soit point de faictoultragé. Ne vous obstinez doncq point, je vous prie, à vouloir tout promptcnient emmener d'icy par force Sophonisba, ains la laisser en ce chasteau pour cy après en estre faict ce que Scipion en ordonnera. Mais vous aussy, Roy Masinissa, qu'avcz-vous eu pensée de faire ? Seriez- vous si mal conseillé de vouloir la guerre contre les Romains pour l'amour d'une femme? — Ha! pour Dieu, ne leur vucillez rendre si mauvaise recompense de la grâce qu'ils vous ont faicte en vous reconquérant vostre pays. Il n'est rien pire au monde, ne qui tant mérite d'estre haï, que celuy qui ne rccognoist où il peult le bien qu'il a rcccu. Car, tant qu'en luy est, il estainct la source de libéralité, et pour son exemple degoustc ceux qui ont moyen de secourir la nécessité; mais oultrc cela ne vous avisez-vous pas que telle guerre ne peult tourner si non à vostre evi-
DE SAINCT-GELAYS. 20I
dente ruine. Ce considéré, je vous prie et admoneste l'un et l'autre, que toute collere mise en arrière , vous vous rapportiez à ce que Scipion en ordonnera .
LELIUS
Caton, vostre parler est si saige que j'aurois honte d'y contredire ny contrevenir ; mais ce jeune Roy icy me semble un peu avantageux, et veult par trop tout ce qu'il veult. Toutefois, je feray en cela tout ce qu'il vous semble pour le mieulx.
MASINISSA
Je serois bien de lasche cueur et homme de nulle valeur, si je me laissois emmener ma femme devant mes yeulx; ce neantmoins je suis très content de m'en tenir à ce que Scipion en arrestera.
CATON
C'est assez, puisque tous deux estes d'accord de vous rapporter à la sentence de Scipion, il n'en fault plus contester. Cependant je m'en vais devant au camp lui mener les prisonniers, et vous viendrez après ensemble le plus tost que vous pourrez.
Troisiesme Intermedie.
DAMES
Las ! je pensois estre venue Au bout de ma déconvenue,
Qui plus ne pourroit empirer !
Mais voyant or se retirer,
Et si facilement se rendre,
Ccluy qui ausa entreprendre
De nous sauvegarde nouvelle,
Neufve peur de rechef me gelé
Le cœur opresse de martyre.
Si ne scay plus où me retire ,
Ny de quel costc me tourner ;
Me voiant ainsi mal mener
De l'espérance trompcresse,
Pasture donnée à destresse.
Si c'est fatalle destinée
Qui m'ait à ces maulx condamnée,
Je scay bien à la fin que vaine
Sera toute prudence humaine,
Et qu'après tout nous tumberons
Soubz le faiz et succomberons.
Si Dieu, qui tout peult et tout veoit.
Par sa clémence n'y pourvcoit.
N'aiant donc plus d'autre recours,
Seigneur, qu'à ton divin secours,
Nous te supplions humblement
De vouloir pitoyablement
Garder de viollent oultrage
Cestuy nostre jeune et tendre âge.
Et saulvcr ccste honnesteté.
Oui jusque: icy a este
Par nous dcffcndue à l'cncontre
De mille aguets que l'on rencontre.
DE SAINCT-GELAYS. 203
Passant ceste vie traistresse. Mais ores je vcoy qu'on luy dresse Tout à l'environ un assault Si aspre, que si Dieu d'en hault N'a pitic ny estend sa main, Rien n'y vauldra secours humain.
Ottroye donc, Seigneur piteux, , A ce peuple calamiteux Ta paix, et dispose le cueur Du vaillant Scipion vaincueur A souffrir que, par son ottioy, Sophonisba la Royne au Roy Masinissa soit accorciée, Non point au triomphe gardée.
SCIPION
Voicy les prisonniers que l'on m'ameine et celuy qui marche le premier devant tous les autres est le misérable Roy Siphax, qui me faict grande pitié. Et en effet, en le volant en si pitoyable estât, je resous en moy mcsme que tous tant que nous sommes de vivans sur la terre ne sommes qu'ombres et songes de fumée. O Dieux ! en quelle majesté et en quelle hautesse jele vy lorsque Hasdrubal et moy arrivasmes tous deux à un mesme jour en sa maison? Cela nous monstre bien que la fortune ressemble proprement à verre, qui plus est clair, plus est dangereux à rompre. Et n'y a jamais homme tant aymé des Dieux qui se puisse promet-
tre asseurance de sa fortune et de son estât pour un seul jour.'
CATON
Scipion, les prisonniers sont arrivez; ordonnez ce qu'il vous plaist en estre faict.
SCIPION
Que tous les autres soient serrez en ces tentes-là et tenus bien seurement. Le Roy Siphax demeurera icy avec moy.
CATON
Il y a grande foule de peuple accourue de toutes pars pour les voir; nous aurons beaucoup à faire à les conduire jusque-là.
SCIPION
Quelle malheureuse fortune, Siphax, vous a conduit à faire accord avec nos cnnemys, sans avoir satisfait à la ligue et à la foy premièrement jurcc avec nous? Et vous a davantaige esmeu à prendre les armes contre le peuple romain, qui les avoit prinses pour vous contre ceux de Carthagc.
SIPHAX.
La seule cause, Scipion, en a este l'amour de Sophonisba, laquelle estant aficctionncc envers son pays, autant ou plus que dame le scauroit estre^ et m'ayant tellement enflamme le cueur de l'amour de sa bonne grâce et de son incomparable beauté,
DE SAINCT-GELAYS. 205
qu'elle avoit toute puissance de disposer de moy à sa volonté, sceut si très bien dire que finablement elle me retira de vostre alliance et me tourna du tout à celle de son pays. Ainsi m'a elle consequemment réduit du comble de la félicité où vous m'avez autres fois veu, en l'abisme de misère où vous me voiez maintenant. En laquelle toutes fois encores ay-je reconfort que le plus grand ennemy que j'aye en ce monde l'a prinse pour sa femme ; car j'ay bonne espérance qu'il ne sera point plus constant que je Tay esté, ains à l'adventure pour la jeunesse en laquelle il se treuve , plus esblouy de l'amour et plus léger. Dont finablement s'ensuyvra ruyne, laquelle me sera reconfort et vengeance très agréable de la mienne. Au reste, s'il est vray que la prospérité acquière les amys et l'adversité les espreuve, vous n'aurez jamais occasion plus grande de faire cognoistre au monde combien vous estes digne de l'amitié de tous ceax qui estiment la vertu, si, sans avoir esgard ny à la faulte que j'ay commise, ny à la calamité en quoy je sais encouru, vous vous monstrez en ce mien estresme besoing souvenant de l'amitié privée que nous avons autresfois contractée ensemble.
SCI PION.
Certainement j'ay tousjours esté et suis encores desplaisant de vostre erreur, tant pour le regard de vous comme de moy aussy ; car il n'est point blesseure qui plus ennuie que d'avoir de maJadvi-
sez amys, qui veulent qu'on espouse leurs faultes, comme vous qui maintenant vous estes vous mesme réduit à telle calamité que je (le désirant) ne vous puis secourir.
Je ne vous demande point liberté, sachant très bien qu'il n'est point en vous de la me donner, ny ne crains point à mourir; car qui se trouve en l'estat où je suis ne peult si non gaigner en perdant bien tost la vie. Mais je desirerois que Ton executast promptement ce qui doit estre faict de moy sans me faire languir en tourment.
SCIPION
N'ayez doubte de telle chose ; car de ma part vous sera faict tout le bon traictement qu'il m'est permis de faire à un prisonnier ennemy. — Qu'il soit conduit en mon logis et soingneusement garde. Au demeurant traictc non comme prisonnier de gaerre, mais comme mien amy.
SIPH AX.
Dieu vous doint heureuse yssue de ceste vostrc entrcprinse et de toute autre aussy, puisque vous estes tel que non seulement vos gens, mais encores vos cnncmys soient contraincts de vous aymer.
DAMES
Hc Dieux! tant j'ay de douleur et de pitic5 au cueur, quand je considère le piteux estât où ce
DE SAINCT-GELAYS. 20/
misérable prince est réduit, qui n'a gueres cstoit si grand, si riche et si puissant Roy et ores tout à coup se trouve esclave, prisonnier et indigent de toutes choses.
SCIPION
Avez-vous point noté les parolles de Siphax , quand il m'a dit que les persuasions de Sophonisba ont esté les poignans aiguillons qui l'ont incité contre nous? Cela me fait penser qu'il sera bon de pourvoir à ce que ses doulx attraicts ne nous soustraient encore cest aultre-cy.
J'ay entré dedans la ville et ay parlé à Masinissa, lequel m'a dit qu'il estoit content de s'en remettre et rapporter à vostre ordonnance.
SCIPION
Estimez-vous qu'il soit pour se contenter que l'on la luy oste ?
CATON
Je pense qu'il le fera bien à regret.
SCIPION
C'est tout un, pourveu qu'il ie fasse ; car des des remèdes que l'on applique aux blesseures, il n'y en a point qui soient si douloureux que ceux qui sont ordinairement les plus salutaires.
CATON
Voi le cy venir en personne. Parlez vous mesmes avecques luy.
DAMES
Hélas ! seigneur, quelle batterie s'appareille contre vostre amour et désir.
SCIPION
Vous, soyez le bienvenu, Roy Masinissa ; car à la veritc vostre valeur mérite toute louange. J'oy tant de personnes qui s'accordent à exalter les haults exploits de prouesse et de prudence que vous avez faictz en la bataille, que je vous en seray en mon particulier obligé éternellement ; mais oultre cela le Sénat et le peuple romain vous en rendront le loyer que vous méritez; car ils n'ont jamais accoustumc de laisser un bon service sans le rémunérer.
DAMES
Ce propos me donne quelque espérance.
MASINISSA
je ne veulx point nier que je ne sois bien aysc d'entendre que je vous aye approuve mon devoir; car aussy à la vérité y ay-je faict entièrement ce que j'ay peu , sans aultrcmcnt en espérer recompense ; car le plus grand loyer que j'en scauroia recevoir à mon gré est que mon service soit agréable îi un peuple sy honorable.
DE SAINCT-GELAYS. 209
SCIPION
Retirez-vous un peu à part, vous aultres, et nous laissez icy, Masinissa et nioy tous seuls.
DAMES
Tirons-nous un peu à l'écart jusques à ce que nous saichons ce qui devra estre de Sophonisba.
SCIPION
Je pense, Roy Masinissa, que ce qui vous convia à me porter amitié premièrement fut que vous cuidastes veoir en moy quelque umbre et apparence de vertu; et vous a ceste amitié conduict à commettre vostre personne propre et toute vostre espérance en ma foy ; mais il fault que vous sachiez que de toutes les louables qualitez qui apparoissent en moy, si aucune y a, nulle aultre ne me donne contentement ny ne me rend tant honnoré comme faict la tempérance et continence de commander à tous appetitz de volupté. Pourtant desirerois-je que vous aussi semblablement adjoustissiez encores celle-là aux autres grandes que vous avez. Car soyez asseuré que les voluptez, qui nous environnent et assaillent de tous costez, sont plus à craindre en l'aage où vous et moy nous trouvons maintenant que ne sont pas les ennemys armez, et que celuy qui avec la tempérance refrène ses cupiditez et se dompte soy mesmes mérite plus de louange et de gloire que celuy qui avec les armes au poing surmonte ses ennemys. Or, quant à ce T. m. 14
que VOUS avez faict en mon absence, tant de la personne vaillamment que de bon sens prudemment, je l'ai tousjours volontiers publicquementpresché, et me demourera éternellement fiché en la mémoire ; mais quant au reste, j'ayme mieulx que vous le repensiez à part en vous mesme qu'en le vous disant, vous faire rougir la face de honte. Cela vous diray-je bien seulement que Sophonisba est prisonnière et i)roye du peuple romain, et par conséquent que vous ne pouvez disposer d'elle en aucune manière. Pourtant vous admonesté-jc que promptement vous la m'envoiez à cause qu'il me la fault au premier jour envoler à Rome, Parquoy si d'adventure vous avez mis legicrement vostre amour en elle, surmontez en cest endroict vostre dcsreiglé appétit , et vous donnez garde de deshonorer (avec ce seul vice d'incontinence) tant d'aultres belles vertus que vous avez ; ny ne vueillez perdre ou oscurcir la grâce de tant de bons services que vous avez cy-dcvant faicts au peuple romain, par cestc seule faute trop plus grande que n'est l'occasion d'icellc.
AUTRE PARTIE de r argument de ceste tragédie»
MASINISSA
Je vous respondray cn^peu de parollcs, seigneur Scipion, afin que vous ne me condamniez ainsy
DE SAINCT-GELAYS. 211
sans avoir ouy mes raisons. Ce n'a point esté appétit desordonné qui m'a induit à contracter ce que j'ay faict avec Sophonisba, ains a esté généreuse pitié, et j'estimay en cela ne faire point de faulte mesmement contre le peuple romain. Je scay bien que vous estes assez adverty comme le père d'elle me la promit en mariage premièrement ; mais Siphax qui depuis en devint amoureux feit tant par ses menaces qu'elle me fust ostée par les seigneurs du Sénat de Carthage, pour la luy donner, dont je conceu en moy un tel despit que tousjours depuis je luy ay faict la guerre, et à la fin me suis joinct pour cest efFect avec vous, là où vous scavez comme je me suis porté, et comme j'ay prins prisonnier Hanno et fus cause de rompre la gendarmerie de Carthage prés la tour que feit édifier le Roy de Syracine Agathocles. Et depuis quand vous desfeites Hasdrubal en bataille, vous scavez comment j'ay trouvé moyen de vous descouvrir tous les conseils des ennemys et comme seul avec mes gens je feis teste à l'armée de Siphax. Mais quel besoing est-il de vous raconter par le menu en combien de lieux je vous ay faict service^ entendu que nul aultre ne le scait mieux que vous. Pourtant vous diray-je seulement que sur la confiance d'iceulx j'ay prins ma femme qu'un aultre m'avoit emblée, à quoy faire m'a encores donné hardiesse, ce que par plusieurs fois vous m'avez faict promesse de me rendre tout ce que Siphax occupoit du mien. Et si ma propre
femme ne m'est restituée, que puis-je espérer que l'on me rende plus? Toute l'Europe anciennement print les armes et passa la mer avec plus de mille vaisseaux et demoura plus de dix ans au siège devant Troye la grande, jusques à ce qu'elle feut prinse, arsc et bru siée, pour faire rendre à Menelas sa femme Heleine, qui volontairement s'en cstoitfuie avec Paris-Alexandre, en la compaignie du quel elle avoit jà bien esté l'espace de vingt ans. Et vous ne voulez pas rendre ccste-cy que Siphax m'a ostée par force et par tromperie il n'y a que trois ans et qui point n'a esté reconquise avec tant de travaux. Je vous prie, au nom des Dieux, ne me refusez point un don qui si peu vous couste et à moy est si cher. Et ne s'estende le courroux et la haine que vous portez à ceux de Carthage jusques aux femmes. Ains aient mes services tant de pouvoir envers vous qu'ils luy impetrent grâce et pardon de son offense, pour taschcr de bien faire ù son p?.ys ; car il est bien raisonnable que pour l'amour d'un bon l'on fasse grâce à un mauvais ; mais c'est contre tout droict et toute raison, punir un innocent pour le mcsfaict d'autruy.
Raisons de Scipioîi contre Masinissa,
SCIPION
Qui ne scauroit certainement de quel costé seroit le tort, oyant ce que vous venez de discou-
DE S AINCT- GELAYS. 2I3
rir, malaisément se pourroit persuader que je ne l'eusse. Mais celuy n'est pas le plus juste, ny n'a le meilleur droit qui mieux scait colorer de belles paroles ce à quoy le pousse son désir. Ains est celuy qui jamais ne se départ de la vérité. Or, si Sophonisba estoit une femme comme vous dictes, sans point de doubte je la vous rendrois. Car vous scavez queje vous donnayHannOj l'un des principaulx chefs de Carthage, pour (en eschange de luy) retirer vostre mère prisonnière. Et tout aussi tost que nous eusmes conquis le royaume^des Massiliens^ que je scavois à la vérité estre vostre, je le vous remis entre les mains. Mais encore que Sophonisba vous eust esté promise en mariage avant que a Siphax, ce n'est pas à dire qu'elle soit vostre femme pourtant; car une simple promesse ne faict pas le mariage. Vous n'avez point eu d'enfans d'elle comme Menelaus en avoit eu d'Heleine. Davantage, si elleestoitvostre femme, quel besoing estoit-il donc de l'espouser une aultre fois et si soudainement en faire les nopces dedans la ville mesme, capitale de vostre ennemyetaumeillieu du bruit et du tumulte des armées? Et pou.rquoy futce que des le commencement, quand vous m.e déclarâtes tout ce qui vous appartenoit^ vous ne me parlastes oncques d'elle? Cela tesmoigne assez qu'elle n'était point vostre, ains espouse légitime de Siphax, lequel ayant esté vaincu etprins soubs l'adveu de ma fortune et sous la conduite de mes enseignes; sa personne, sa femme, ses villes et
pays et générallement tout ce qu'il possedoit en ce monde vient d'estre proie et conqueste du seul peuple romain. Et est force que luy et sa femme, encores qu'elle ne fust point Carthaginoise et que son père ne fust l'un des chefs de nos ennemys, aillent à Rome pour y recevoir la sentence telle qu'il plaira au Sénat et au peuple romain, attendu mesmement que ce a esté elle qui nous a soustrait un Roy, lequel par avant estoyt nostre amy, et l'a encore depuis incité à prendre témérairement les armes contre nous, au moyen de quoy il n'est plus en ma puissance d'en disposer. Et pourtant envoyez la moy sans plus attendre et ne vous entremettez plus de vouloir retenir à force ce qui est au peuple romain. Mais si amyablement vous desirez obtenir quelqucchose deluy,dictcs-le-moy ; car j'en ccriray pour vous affectueusement au Sénat.
MASINISSA
Puisqu'ainsy est que Je vous voy résolu en ce propos de la vouloir (comment que ce soit) avoir, je n'en contcsteray plus contre vous; car je veux que non seulement d'elle ains encores de ceste mienne personne vous puissiez tousjours disposer à vostre plaisir. Mais bien vous veulx-je supplier de n'estre point mal content si je cherche d'aquiterma parolle et ma foy, laquelle avant qu'y bien penser j'ay obligée un peu trop soudainement.
SCIPION
Geste responsc est digne de vous. Si en faictcs
DE SAINCT- GELAYS. 2I5
comme mieulx vous semblera, pouveu que nous
ayons.
MASINISSA
Je me retirerai doncques en mon logis pour à part moy penser comment je pourray ensemble satisfaire à vostre voulonté et à mafoy.
Quatries?ne întermedîe .
DAMES
Amour, qui des plus haultains Voluntiers les cueurs attains, Et non guieres jamais hors Des gentils espritz ne sors, Il n'y a au monde force Qui la tienne eschappe ou force ; Et sont tes lacs et filiez D'attraictsdoulx emmiellez Si subtillement tendus Que tous les mieulx entendus Ja chenus et chargez d'ans Encores donnent dedans.
Les plus fiers et plus farouches Souffrent voulontiers les touches De tes Ipoignantes sagettes.
Que non-seulement tu gettes Ça bas aux pauvres mortels, Ains là sus aux Immortelz
2l6 ŒUVRES DE MELIN
Les faiz aussy bien sentir ; Et ne s'en peult garantir Au ciel mesme la haultesse De pas un Dieu ny Déesse ; Non plus que dessoubz la lune N'a plante ny herbe aulcune, Beste, n'y chose ayant vie Qui ne te soit asservie.
Mais le servir gracieux Au quel tu t'ayme le mieux Sont les yeux des belles Darnes^ Au feu desquels tu enflammes Tes brandons et d'où départ Ceste flamme qui tout ard.
Car comme les matelots Voyageant dessus les flots De la mer ont espérance Qu'enfin à port d'asseurance Les conduira la certaine Guide de la Tramontaine ; Ainsi les pauvres forçaires, Enfermez sur les gallaires D'Amour, n'ont autres estoiles Ne guide à régler leurs voiles, Si non les astres luisans Des yeux qui leurs feux cuisans Ont allumé. C'est le vent Qui tourne et change souvent Leurs diverses passions, Selon les mutations
DE SAINCT-GELAYS. 21/
Des vouloirs de leurs maistresses, Leur donnant ores détresse, Ores plaisir^ ores pleur Et ores espoir trompeur.
Mais quand de ceste ruyne On leur oste l'origine, Encores à leur malheur En fondent-ils de douleur.
Ainsy leur perte leur plaist Et leur salut leur dcsplaist.
Je qui n'eus oncq la pensée, Amour, de tes dards faussée, Sens néantmoins en moy mesmc Une passion extresme, Oyant les souspirs ardens Et les sanglots evidens Dont ce pauvre Roy aymant Va l'air autour allumant, De façon si véhémente Qu'on l'oyt jusques hors sa tente.
C^est signe que sa prière Est rejetée en arrière.
Helas! que nostre Princesse Aura au cueur de tristesse, S'il est vray. O que celuy Qui règne au vouloir d'autruy A d'angoisses est soubmis !
Las ! tant je crains ce que mis Il a en im vase d'or Et qu'il a envoyé or'
2l8 ŒUVRES DE MELIN
A la Roine. O puissants Dieux!
Que ce soit un précieux Joyau qui la reconforte, Non qui douleur luy apporte.