‹ Œuvres complètesChapitre 84 sur 106 · FEMME TROISIESME · texte numérisé non relu

FEMME TROISIESME

Ha!

sirc :

Ou'y a-il? Dictcs-lc moy.

DE SAINCT-GELAYS. 237

FEMME SECONDE

Nous sommes perdues !

MASINISSA

Comment ?

FEMME SECONDE

La Roync est morte !

MASINISSA

Morte ! Ha ! pauvre Dame ! si tost } O malheureux que je suis, pourquoy ay-je tant arresté.? Qui a v^ouloir de faire œuvre bonne ne doibt jamais différer. O faulre irréparable que j'ay commise ! Je vous prie, revenez un peu à vous et m'exposez un peu au long comment elle est passée.

FEMME SECONDE

Helas ! sire, vous rengregez la douleur de ma plaie en me faisant si franchement l'exposer. Toutesfois, pource qu'après Dieu, sire, nous n'avons plus d'espérance qu'en vostre seule bonté, je m'efforceray, pour vous obeyr, de le vous dire le mieulx que je pourray.

Estant la pauvre Princesse de retour en sa chambre, elle s'est assise dessus son lict et, nous voyant toutes à l'entour d'elle distiller en larmes, elle s'est prinse à nous dire d'une parole ferme et asseurée : ce Le dueil que je vous voy démener à cause que vous perdez ma compaignie, m'apporte

certainement grand regret de me départir de la vostre; car estant signe de la bonne affection que vous me portez, je cuidercis griefvement forfaire contre rhumanité, si je ne vous respondois en amitic. Mais si vous considérez que je suis fille de Hasdrubal, arriere-fille d'Amilcar et niepce du grand Hannibal, tous trois ducs et chefs des armées de Carthage ; que j'ay esté espousée au puissant mais infortuné Roy des Numidiens; que j'ay vescu en tout l'honneur et triomphe que sauroit faire la plus heureuse princesse du monde, et maintenant voy le Roy mon mary, par deux fois l'une sur l'autre, rompu en deux grosses batailles ; ses forces renversées, ses pays occupez et luymesme prisonnier vif entre les mains des ennemys, les quels ne désirent rien plus que de m'avoir aussy en leur puissance, vifve, pour me mener esclave à Rome et faire monstre de moy aux yeux du peuple, naturellement ennemy des Roys, et qui a juré la ruyne des miens et de mon pays. Et puis me faire cruellement mourir ou ignominieusement languir en chartrc perpétuelle. Je croy que vousmcsmes approuverez la resolution que j'ay prinse; car il ne fault plus estre quand on n'est plus en honneur ce que l'on a esté. Oui sent sa vie nette ne craint point à mourir. C'est chose dcue à la nécessité de nature ; car tout ce qui a eu commencement, il est force qu'il prenne iin. Et où la sçauroit-on prendre plus à propos, qu'à l'endroit où l'honneur vient à faillir? »

DE SAINCT-GELAYS. 239

MASINISSA

O gentil cœur de Dame ! De tant plus estois-tu digne de longue vie que moins tu as redoubté la mort.

FEMME SECONDE

Jusques icy elle a tousjours parlé fermement; mais quand elle a voulu particulièrement adresser sa parole à Herminia, alors la voix lui a commencé à changer, mesmcment quand luy a livré son petit fils entre ses mains, en luy disant : « Chcrc Herminia, ce qui plus me reconforte au partir de ce monde, c'est que je vous y laisse après moy pour avoir soing de ce petit orphelin, qui perd son père et sa mère en l'aage qu'il en a plus de besoing. Je le déporte entre vos mains comme joyau que j'ay plus cher que ma vie, comme gaige de nostre amitié, comme image vive de ma personne, laquelle ayant tousjours auprès de vous, ne vous pourrez plaindre que je vous aye abandonnée. ï> Ces parolles estoient coup à coup interrompues de gros sanglots et de larmes tumbantes avec telle impétuosité qu'elles sembloient un torrent qui rompt à force tout ce qu'on luy met au devant. Jà lui commencoient les membres fort à trembler, et pour ce l'avons-nous couchée sur un lict, là où tendant ses deux bras à Herminia, qui estoit plus morte que vive, luy a dict : ce Ma chère amye, que je vous embrasse pour la dernière fois! vous m'estcs icy aulieu de mère, de frère et de toute

ma parenté. Si vous prie de faire envers moy ce dernier office de pitié, quand je seray tantost passée, de me clore les yeux. Adieu vous dy, car je n'en puis plus. » Sur ce point, elle a commencé à perdre la parole et est entrée en l'agonie des traitz de la mort, où elle n'a jamais monstre signe quelconque d'entendement aliéné de soy ; ains, contre la destresse de la douleur, la vigueur de son couraige a esté si grande, qu'elle a tousjours surmonté, sans faire aultre démonstration d'impatience que de souspirer, jusques à ce que finablement l'esprit est sorty du corps, emportant quant et soy, toute nostre espérance. Et estraignant tout ce qu'il y avoit de parfaicte beauté, douceur, courtoisie et bonté en ce monde.

M AS IN IS SA

Or t'en va doncques, noble et gentille ame au repos des bienheureux espritz, qui ont tousjours eu Fhonneur plus cher que la vie. Que maudit soit celuy qui premièrement me garda de l'espouser. Et maintenant a esté cause de ta mort si précipitée. Si la fortune m'a osté les moyens de te saulver la vie, jà ne m'ostera-elle la volonté ny la puissance de faire à ton corps l'honneur de sépulture royal, et dj tout ce qu'on peult faire pour consacrer la mémoire d'une si vertueuse princesse.

DAMES

Ce qui de nous tous doit cstre Est cscript au grand volume

DE SAINCT-GELAYS.

Des cieulx, avant nostre naistre gui de là premier s'allume.

Trop de soy-mesme présume gui cuyde s'en exempter.

Soit doulceur ou amertume, Force est de s'en contenter.

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