‹ Œuvres complètesChapitre 83 sur 106 · FEMME PREMIERE DE LA ROYNE · texte numérisé non relu

FEMME PREMIERE DE LA ROYNE

O moy malheureuse ! o mienne vie misérable !

DAMES

Helas ! que vcult dire ccste lamentation si douloureuse?

DE SAINCT-GELAYS. 221

FEMME PREMIERE

Las ! qui seroit le cueur si dur qui se pourroit tenir de lamenter voyant ce que j'ay veu?

DAMES

Quelle chose avez-vous veu? O Dieux! Tant vostre parler m'estrainct le cueur de nouvelle fraieur !

FEMME PREMIERE

Vous le verrez vous-mesmes tantost.

DAMES

Dictes-le-nous vistement sans nous tenir plus en suspens.

FEMME PREMIERE

Nous perdons la Royne tout présentement.

DAMES

Nous la perdons, helas ! et où doibt-elle aller?

FEMME PREMIERE

Au lieu donc jamais ne retourne.

DAMES

Comment ? jamais ne retourne celuy qui meurt !

FEMME PREMIERE

Aussi mourra-elle.

DAMES

Elle mourra. O griefvc peite! o douleur en-

cores plus angoisseuse que je ne pensay oncqucs! Helas ! dictes-moy, je vous prie, tout au long comme la chose va.

FEMME PREMIERE

Apres que le Roy Masinissa est sorty du chastcau, la Roync incontinent a faict parer tous les auteiz de festons, de lierre et de myrte. Et ellemesme aussy s'est parée de ses plus beaux et plus riches habitz blancs. Au quel accoustrement il la faisoit si bon voir que je ne pense pas que le soleil ait oncq veu rien de plus beau. Mais sur le poinct qu'elle mettoit à part certains jciaux pour aller présenter à la déesse Juno, à ce que luy pleust cstre favorable à ses nouvelles espousailles, voicy arriver un escuier de Masinissa portant en sa main une couppe pleine de poyson, lequel s'estonna un peu d'arrivée. Mais après s'estre revenu, il dit ces parollcs : « Madame, le Roy mon maistre m'envoye devers vous et vous mande par moi que voluntiers il vous eust tenu sa première promesse. Mais puisqu'un aultre plus puissant luy en a ostc le moien, à tout le moins vous tient-il sa seconde; c'est que si vous voulez vous ne tumbcrez point vivante en la puissance des Romains, vous conseillant en cest endroit acte digne du noble sang dont vous estes yssuc. » Ces parolles ouyes, la Roync a tendu la main et prins la coupe avec un visaige constant et asscurc, puis a respondu au porteur : vi Vous direz à vostre maistre que sa nouvelle

DE SAINCT-GELAYS. 223

espouse accepte de bon cueur le premier présent qu'il luy envoyé, qu'ainsy est qu'il ne luy en peult envoler de meilleur. Vray que moins lui greveroit de mourir si elle ne se fust point remariée en ses funérailles. » Cela dit, elle a fait un peu de pause, tenant tousjours la couppe en sa main, puis a recommencé à dire : ce L'on ne doibt jamais laisser de faire honneur aux Dieux pour quelque inconvénient qui advienne. y> Ainsi a posé la coupe, puis elle a prins le coffret où elle avoit mis les joyaulx dont elle vouloit faire offrande à Juno. Et s'en est allée au temple là où devant l'autel à genoux elle a dévotement prononcé ces paroles : ce O Roync du ciel, avant que de mourir, qui sera premier que le soleil se couche aujourd'huy, je vous viens offrir ces oblations premières et dernières , bien différentes de celles que j'esperois n'a gueres vous présenter, vous suppliant que, si jamais l'humble service de ma dévotion vous a esté agréable, et si jamais vostre bonté a eu compassion de ceste pauvre province d'Affrique, il vous plaise ores regarder en pitié ce petit enfant, lequel s'en va demeurer privé de père et de mère avant que d'arriver au deuxiesme an de son aage , et le préserver de l'ignominie de servitude. Non jà en la manière que je m'en garantiray maintenant; ains plus heureusement, de sorte que les ans qui par mort précipitée seront soustraits à ma vie soient adjoustez à la sienne afin qu'à l'advenir il puisse estre resource de son infortuné lignage. En après vous plaise

aussi avoir pitié de ces pauvres miennes femmes que je laisse comme brebiettes au milieu des loups affamez. Prenez en protection, s'il vous plaist, leur honneur et leur vie. » Ces parolles dictes, elle s'en est retournée en sa chambre^ là où sans délayer elle a prins et beu constamment tout le poison entièrement sans en rien laisser.

DAMES

O pauvre Dame ! le cueur me disoit bien que ce présent d'une coupe que je vey envoyer, n'apporteroit qui nous deust plaire. Mais achevez, je vous prie, de nous compter le demeurant.

FEMME SECONDE

Mais ce qui m'a semblé en ce cas plus esmerveillable, c'est qu'elle a faict et dit toutes choses sans jeter une seule larme d'œil, ny tirer un seul souspir, et sans changer seulement de voix ny de couleur. Cela fait^ elle a commandé tirer hors de ses coffres un beau et riche drap de soye et un aultre de lin, et se tournant devers nous aultres, nous a dict : ce Mes bonnes amyes, je vous prie que, quand je seray passée de cette vie, vous ensevelissiez mon corps dedans ces draps pour le mettre en sépulture. Puis elle s'est assise dessus son lict, et prenant son petit iîls entre ses bras, a tiré adonc un souspir trenchant du plus profond de son estomach, en disant : (( Ha ! pauvre enfant, tu ne scais pas en quelle misère tu demeures, qui

DE SAINCT-GELAYS. 225

est le mîeulx que je voie en ton malheur. Dieu te fasse plus heureux que ton père et moy n'avons esté. 2) En disant ces parolles elle le serre estroictcment contre son sein et baise si afFectueusement, que deux ruisseaux de larmes luy sont tout à un coup sortis des yeux en grande abondance. Quoy voyant^ chascunc de nous est aussy incontinent fondue en pleurs, si chauldement que nous ne pouvions former une seule parolle, jusques à ce qu'elle mesme s'est tournée par devers nous, et nous a toutes baisées l'une après l'aultre en nous disant : ce Mes bonnes amies, voicy le dernier jour que vous me verrez jamais. Adieu vous dis et vous demande pardon, si jamais j'ay oiFencé aucune de vous.» Or, jugez maintenant si en telle amertume de douleur j'ay occasion suffisante de plorer, plaindrCj gémir et lamenter.

DAMES

O tromperesse espérance ! O pauvres humains aveuglez! Hélas ^ comme toutes choses ressortissent au rebours de vostre pensée ! Mais pourquoy estes vous yssue d'avec la Royne r

FEMME SECONDE

Pource qu'elle s'est retirée en son cabinet où elle veult faire à part un sacrifice aux Dieux pour les prier de donner facile passaige à sa mort. Et cependant m'envoie vous quérir afin de vous voir et vous dire aussi le dernier adieu, avant que d'expirer.

T. III. i5

DAMES

Helas ! allons devers elle. Mais dictes-nous, que faisoit durant ces piteulx adieux Herminia, qui l'ayme si chèrement.

FEMME PREMIERE

La pauvrette n'a rien sccu de ceste douloreusc nouvelle, si non que bien tard, estant ailleurs empeschce à préparer les bagues de la Roync pour la solennité des nopces infortunées; mais soudain qu'elle en a senty le vent, elle est accourue, criant comme femme hors du sens, en s'arrachant les cheveulx, destordant les mains et se déchirant le visaige, plorant et lamentant si désespérément qu'elle eust faict fendre les rochers de pitié.

DAMES

Helas ! quand sera ceste malheureuse maison en repos, qui tous les jours se va plus avant abismant de malheur en malJicur, et si n'en peult encores arriver au fond. Quelle espérance luy est plus demeurée entre tant de maulx. Helas! c'est bien maintenant qu'il nous fault laisser tous habits de joyc, pour faire ce peu que nous pouvons d'honneur aux vertus de la plus accomplie et plus excellente princesse qui fut oncq.

FEMME PREMIERE

Hé, Dieu ! ce sont bien aspres et cuisantes pointures de la fortune indignée que ccllcs-cy, mes

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Dames. Helas ! combien de malheurs^ combien d'angoisGes et de douleurs sont tombées coup à coup sur ceste pauvre Dame ! Estoiles du ciel î ô soleil ! ô lune ! ô Dieu éternel ! qui en dispenses à ta volonté, et de qui la puissance peult changer le cours de la fatalle destinée, te plaise retourner tes yeux de pitié vers iiostre pauvre maistresse, à tout le moins ores qu'elle est prochaine de sa mort !

DAMES

Infortuné Hasdrubal , que feras-tu , quand tu entendras la mort de ta chère fille? Helas 1 il m'est advis que le piteux cry de tes lamentations m'en sonne desja aux oreilles. O pauvre vieille mère, qui n'aguere avois de quoy te reputer l'une des heureuses du monde, comment pourras-tu en ta vieillesse porter une si grande surcharge de douleur ? Rien ne sera le reste de ta vie, au moins si tu peulx survivre, qu'un continuel torrent de pleurs qui sans fin tombera de tes pauvres yeux. Mais voicy la Pvoyne. O quelle destresse me saisit le cueur en la revoyant !

SOPHONISBA

O claire lumière du soleil ! adieu te dis ! Et toy, doulx pays où j'ay prins ma naissance, encore ayje bien voulu donner ce peu de contentement à mes yeulx de vous veoir avant que de mourir. Et vous, Dames de Cirte, que je laisse en la main d'un seigneur nouveau, lequel (s'il plaist à Dieu)

rcgira ce pays avec meilleure fortune que nous , je vous supplie d'avoir aucunes fois souvenance de moy et d'honorer ma memoyre à tout le moins de quelque souspir ; au demeurant je supplie aux Dieux que ma mort apporte paix à ce pays et à vous toute asseurance et repos.

Ma Dame, les grâces et vertus que le ciel a mises en vous ne sortiront jamais de nos pensées, tant qu'il plaira à Dieu nous tenir en cestc vie. Et puisque sa volonté est de nous priver (avec nostre infiny regret) de vostre présence, laquelle nous souloit estre miroir de toute perfection, à tout le moins nous en demeurera à jamais l'image imprimée au plus profond de nos cueurs. Et fréquentant vostre sépulture^ l'arrousant souvent de nos larmes en tesmoignage que toute nostrç csjouissancc y sera avec vostre corps ensevelie, tous les ans la revestirons de nouvelles fleurs en vous faisant tout riionncur que nous scaûrions faire à une terrestre déesse.

SOPHONISBA

Vos charitables offres et amiables parolles m'obligent grandement à vous ; mais pourcc que le peu qui me reste de vie m'oste les moyens de le pouvoir aultremcnt rccognoistre, je prieray seulement aux Dieux qu'il leur plaise regarder et rémunérer vostre si ardente et pitoyable charité. Et vous, Herminia, ma cherc amye, vous aurez

DE SAINCT-G ELAYS. 229

(de cela suis-jc toute asseurée) le soing de nourrir et eslever mon £ls, tout ainsy comme s'il cstoit vostrc. Mais bien vous prié-je que secrètement, et le plus tost que vous pourrez, le transportiez en lieu de plus grande seureté.

HERMIXIA.

Comment ? vous pensez donc que je puisse demeurer en ce monde après vous? Non ! non ! je vous accompaigneray soubz la terre et jamais de vous ne me départira/. Ah ! cruelle ! hé! me vouldriez-vous esloigner de vous ? ne vous souvient-il plus de nostrc si parfaicte amitié? Avez-vous donc oublié ce que tant souvent vous m'avez redit? Que si bien vous aviez à estre (par manière de dire) Royne du ciel, encores vous greveroit-il d'y aller sans moy. Et maintenant que vous estes preste à passer en une aultre vie^ faictes compte de me laisser icy en continuelle langueur. Ha ! jà à Dieu ne plaise qu'il soit ainsy î Aussi ne sera-il, non ! Car comment que ce soit, jamais ne vous abandonneray. Plustost me deviez-vous faire appeller alors que le poison vous a esté présenté et m'en bailler la moitié, à celle fin que toutes deux eussions rendu les espritz en unmesme poinct d'heure. Et en nostre vie nos volontez ont esté si conjoinctes que l'on pourroit véritablement dire que ce n'estoit qu'une. Aussi en mourant ensemble^ on cogneust que ce n'estoit qu'une mesme amc qui tenoit en vie nos deux corps.

SOPHONISBA

Herminia, ma chère amye, je vous prie, ne ine dictes point ces parollcs, et aulieu d'une destresse n'en donnez deux à mon cueur. Il suffist bien que l'une de nous meure. Si je ne vous ay mandée quand j'ay rcceu et prins le poison, je vous supplye n'imaginez que ce soit aucune diminution de l'amitic que je vous ay tousjours portée en vous communiquant toutes mes plus secrettes pensées. Car ce qui m'en a gardée ce a este seulement la doubte que ne me voulissiez destourner la volonté de mourir, sachant tresbien quelle efficace vos remonstrances et prières ont en mon endroict. Et celluy qui est nay en hault lieu ne doibt vouloir si non honorablement vivre ou magnanimement mourir. Parquoy m'aiant maintenant la fortune mise au choix de mourir ou de servir,, pour ne perdre ceste belle occasion de couronner Thonneur de ma vie passée par une glorieuse fin, je vous ay voulu celer ceste seule dernière de toutes mes actions pour vous laisser au lieu de moy survivante en ce monde, vous qui n'estes contraincte par aucune rigueur d'ennemye fortune, de faillir en ccst cxtresme besoing à celle qui vous a tousjours ayméc comme soy-mesme. Car tant que vous serez en ce monde, mon fils au moins n'aura point faulte de mère ; ains sera cslevé et nourry par vous de manière qu'à l'aventure pourra- il un jour cstre le respit de sa race et ressource de son affligée maison.

DE SAINCT-GELAYS. 23 1

HERMINIA.

Dieu luy doint la grâce de venger un jour nos pertes et publicques et privées sur ceux qui nous les ont procurées.

SOPHONISBA

Davantaige vous estes pour en peu de jours retourner à Carthage, là où vous exposerez à mes parens l'occasion et la manière de ma mort, laquelle recitée par vous portera avec soy tout reconfort , quand vous leur déclarerez comme pour éviter l'ignominie de servitude et ne faire honte à mon lignaige, j'ay volontairement esleu de boire du mortel poison en la fleur de ma jeunesse. Et si ferez compaignie à ma mère, qui vous a de longtemps esleue pour femme de mon frère. Ainsi tiendrez-vous auprès d'elle lieu de fille et d'espouse de son fils. Pourtant, ma chère sœur et amye, je vous requiers et vous conjure, par l'amityé que vous m.e portez^ que vous ayez patience de demourer encores quelques années en ce monde. Car assez tost aurons-nous moyen d'estre en l'autre eternellem.ent ensemble. Ne me privez de ce reconfort en relie extrémité, à ce que je m'en puisse aller avec l'espoir de vostre survivance. Cela m'adoucira l'aigreur du passage, pource que vous survivante je ne mourray pas toute. Ains demeurera en ce monde la meilleure partie de moy.

HERMINIA.

Las! moy ! je ne scay comment vous desdire ny

comment vous obeyr ; car si ce n'est qu'une personne puisse vivre de douleur, je ne voy pas qu'il soit possible qu'en telle angoysse je vous survive.

SOPHONISBA

Si ferez, quand il vous souviendra que c'est à la conjuration de ma dernière prière, et qu'en ce faisant vous vous acquitterez d'un devoir de pitié et ferez envers moy office d'amityé. Mais avant que l'ennemy mortel que volontairement j'ay receu en mon corps commence à faire ses efforts pour en chasser mon ame et ma vie, il fault pour le mieux que je me retire en ma chambre pour me préparer à mourir.

DAMES

Las ! trop s'abuse qui fonde En chose de ce bas monde Le but de son espérance.

Au ciel faict sa demeurancc La vraye félicite Sans péril d'adversitd.

Car c'est là où point ne règne Ceste inévitable chayne Des contraires, qui se cèdent L'un à l'autre^ et se succèdent Comme le jour à la nuict.

Et paix qui la guerre suit.

Le plorcr est joinct au rire Et joyc douleur attire.

DE SAINCT-GELAYS. 233

Et bref, ici-bas partout, Si le bien est à un bout.

Le mal, son alternatif.

Vient tost après plus hastif.

C'est là, audessus du temps, Oà sont les esprits contans, Oui plus ne peuvent vieillir Ny leur vigueur défaillir.

Car tousjours y dure un estre Sans diminuer ny croistre.

Au contraire n'y a chose' Soubs la lune, qui repose En un estât longuement Et ne souffre changement.

Il n'y a rien qui demeure Longtemps vif et qui ne meure A la fin. Or, quand ce sont Mutations qui se font Peu à peu, sans violence, Nature moins s'en offence.

Et sont de nous telles pertes Plus facilement souffertes.

Mais, quand d'une haute cime D'honneur on tumbe en l'abisme De toute calamité, En si griefve extrémité, Il n'est si ferme courage Que n'esbranle un tel orage.

Si est-ce que les grands princes, Roys et seigneurs des provinces

Sont plus subjects à tels sauts Oae leurs plus petits vassaux.

Comme la fouldrc tousjours Presque donne aux hautes tours.

Et des plus grandes montaignes Tousjours es plaines campaigncs Tumbent les grosses rivières, Aussi larmes coustumieres Et regrets les plus perceants Sont propres aux plus puissants.

Siphax, le malheureux roy De Numidie, en faict foy, Qui nagueres loy donnoit A tant d'hommes qu'il tenoît Dessoubz son obéissance, Et avoit en sa puissance Tant de beaux et grands pays Qui sont ores envahys Et luy prisonnier es mains Des victorieux Romains.

Mais plus d'angoisse me donne Sophonisba nostre bonne Princesse, que tant j'ay vcue De toutes grâces pourvcue, Dont le ciel embellir pcult Ceux que mieux douer il veult ; Que j'ay veiie tant aymcc, Tant haultement sublimée En tout triomphe mondain ; Et ores la voy soudain,

DESAINCT-GELAYS. 235

En la Heur de son bel aage^ Pour s'exempter de servage, Estre contraincte de boire Du poison. Ainsi la gloire Et toute aiiitre chose passe En ceste région basse.

Mais que veult Masinissa Qui vient si grand pas en ça.

Viendroit-il point pour cuyder La Royne de mort garder ?

Trop est loing le secourable, Quand le mal est incurable !

MASINISSA

J'ay grand peur à voir la triste chère et les visages espiorez de ces Dames de Cirte, que je ne sois tard arrivé; car j'ay résolu en moy-mesme, comment que ce soit, voire jusques à mettre ma vie en peril^ de n'abandonner point la Royne Sophonisba ; ains plustost secrettement la faire enlever, quand la nuict sera venue, et conduire par une trouppe de mes chevaux légers, qui s'iront rendre àceulx de Carthage. Toutesfois, celuy que j'y avois envoyé m'a raporté qu'elle avoit posé la couppe où estoit le poison et s'en estoit allée visiter quelques temples pour faire ses prières aux Dieux.

DAMES

Ah ! sire, si tost qu'elle a eu achevé ses prières, elle l'a reprinse j et, avant que personne survint

qui l'en pcust dcsîourncr, a bcii tout ce qui cstoit dedans. Puis, comme estant certaine de sa mort, nous a dit le dernier adieu à toutes et s'est retirée en sa chambre avec sa chère Herminia et ses femmes.

Ha ! Dieu ! y auroit-il point encorcs de remède en luy donnant du contrepoison?

Hc! Dieux ! Helas ! comment n'csclate ce pauvre corps de la douleur qu'il sent? Que ne s'en vont tous mes esprits espendus en souspirs? Que ne se sont mes yeux tournez en deux fontaines, pour éternellement plorcr ceste perte irrécouvrable ?

M ASINISSA.

Ha! Dieu! c'est faict; je voy bien qu'il n'y a plus d'espérance.

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