‹ Œuvres complètesChapitre 87 sur 106 · DAM OYSEL LE · texte numérisé non relu

DAM OYSEL LE

)OUT ainsi que venant à veoir quelcun, ^ que l'on n'avoit encores jamais veu, l'opinion auparavant conceue de luy (pour en avoir ouy dire bien ou mal) sert de beaucoup à faire trouver bon ou mauvais tout ce qu'il faict et dict, ainsi pouvez-vous penser l'opinion en toutes choses estre de grand prix et importance. Et ne se fault esbahir si aucuns luy ont tant attribué que l'estimer estre la seule différence qu'il y a entre le bien et le mal, jugeant que la meilleure

chose du monde est mauvaise à qui l'abomine et déteste, et la pire est bonne à qui l'estime et la désire. Laquelle opinion de l'opinion combien que soit faulse et que nulle chose ne change de qualité pour opinion qu'un autre en ayt, si nous admoneste elle pour l'apparence de ses raisons de nous pourveoir de bonne heure de bonnes opinions, nous mettant devant les yeulx les inconveniens qui sourdent au monde par les faulses, qui représentent à un chascun les choses telles que luy mesme se les figure : et seroit difficile de persuader à un malade bien dcgousté qu'il n'y eust de l'amertume là où il la treuve, ny ne scauroit luy estre rendu le vray goust sinon avec la santé, ainsi à celuy qui ha l'opinion vitieuse la vraye essence des choses ne peult apparoistre, si le jugement ne luy est guery et rendu à equalité. Et néantmoins, durant le temps qu'il est en erreur le faulx qu'il se propose tient le mesme lieu que feroit la vérité s'il la voyoit, non autrement à qui va par les champs de nuict l'obscurité espandue sur la terre tient le mesme lieu envers l'œil que feroient les couleurs des choses si le jour les descouvrait. Ny ne peult lors non plus discerner la verdeur des prez d'avec la blancheur du sable nud que si toutes choses estoicnt noires comme elles semblent estre. Et toutesfois, qui voudroit soutenir les couleurs n'estre point pour n'estrc point veues, seroit en erreur. Et aussi qui cntrcprendroit de convaincre cclluy qui les nyc-

DE SAINCTGELAYS. 247

roit sans la preuve de la clarté auroit beaucoup d'aiFaire : car durant la nuict autant luy est la neige noire que le charbon. Ainsi est-il de la vérité, le lustre de laquelle ne se peult veoir qu'avec la lumière de la raison, qui r'adresse le jugement. Soyent doncques les choses bonnes ou mauvaises, elles ne peuvent apparoistre à personne autres que telles que son opinion les luy représente. Laquelle si est véritable faict en l'esprit pareille œuvre que la santé et le jour font au goust et à la veue. Et estant faulse, le tient en maladie et en ténèbres.

Grande est doncques l'utilité ou plutost la nécessité des bonnes et vrayes opinions. Et grand est le soing que ehascun doit avoir d'en faire bonne provision, et d'y acheminer tous ceulx qui dépendent de soy, ne souffrant pour riens estre donnée aux enfans une mensonge pour vérité, ne leur estre dict une chose pour une autre, soit en jeu ou à bon escient. Car estant mise une impression en ces tendres entendemens, à peine en peult elle estre effacée, si ce n'est avec long usage et curieuse remonstrance. Et tant eux que les plus advancez d'aage se doivent accoustumer à la vérité de toutes choses ou par la lecture des bons livres ou par la conversation des bien sçavans, pour ne vivre au monde en tel ou pire estât que font ceuxquin'y ont jamais santé ou n'y voyent jamais le jour, veu que nulle indisposition de corps se peult comparer à celle du jugement mal affecté

et abreuvé de mauvaises opinions. Et tout ainsi que en une droicte ligne il n'y ha qu'un seul chemin pour aller droict d'un bout à l'autre^ et y en a infinis pour se tordre et aller errant, ainsy en toutes choses n'y a il qu'une seule opinion qui nous meine de droict fil à la vérité, et y en a sans nombre qui nous en destournent ; tellement que ce n'est merveille s'il est difficile de trouver deux hommes qui en quelque matière un peu subtile, soient d'un mesme advis, si ce n'est que estans guidez au droict chemin de la vérité par la Philosophie, ils s'accordent et viennent à mesme but. Cela fut cause que les sceptiques disoient toutes choses estre disputables et qu'il n'est riens si manifeste ne si confessé de tous que l'on ne puisse débattre et par raison apparente rendre doubteux, en façon que Anaxagoras par disputation sophistique se exercita prouver que la neige est noire. De ceste variété d'opinions viennent les controverses, qui sont et ont toujours esté en toutes les professions du monde. Car en la religion combien y ha de divisions et de sectes ? combien de contentions en la vie politique gouvernée par les loix ? combien de altercations en la médecine, non encorcs bien résolue de la qualité du vinaigre ? Et néanmoins de ces trois disciplines dépend tout le rcpoz de noz consciences, de noz biens et de noz personnes. Je laisse les autres innumerables vacations à quoy les hommes sont tirez chascun par son opinion, choysissans aucuns la mer et la

DE SAINCT-GELAYS. 249

navigation, autres l'agriculture ; aucuns la paix, autres la guerre ; les uns la fréquentation et gouvernement du peuple, et les autres la solitude. Et encores ne persévèrent pas tous en ce qui une fois leur sembla le meilleur, mais changent bien souvent, estimans l'élection de leur voysin plus heureuse que la leur; et porte l'homme des champs envie au citadin, et le citadin au champestre, le mary au non maryé et cestuy-ci à l'autre. Et neantmoins n'en y a nul de tous heureux, sinon autant qu'il ha opinion de l'estre et que sa profession le contente.

Si doncques en toutes choses il y ha si différentes opinions et mesmement en celles qui se touchent et voyent à l'œil, ce n'est merveille si la science, qui enseigne par l'influence des corps célestes à juger des choses à venir, treuve divers jugemens de soy : divers, dis-je, non tant entre ceulx qui l'exercent qu'entre ceux qui ne la cognoissent point. Car comme l'Astrologie est fondée sur démonstrations si évidentes qu'on ne les peult nyer et sur des mouvemens si certains qu'ils ne peuvent faillir, ainsi les enseignemens qui viennent d'elle sont plus résolus et moins varians que nulle autre discipline ; mais l'opinion qu'en ont ceux qui, comme spectateurs de comédies, ne se meslent que de dire ce qui leur en semble, est diverse selon la diversité de leurs sens ou passions ; car les uns l'estiment chose louable et digne d'admiration, ayant esté possible que

Icsentendemens humains se soient eslevez jusques à si haultes, si difficiles et si de nous éloignées causes. Les autres la vitupèrent plainement ou la contemnent, comme pleine de superstition, vanité et incertitude, le nomtwe desquels j'estime bien estre aujourd'hui le plus grand ; et ne m'esbahira point si vous, nourrie parmy tout ce peuple et non instituée en mathématiques, estes abreuvée de ceste opinion. Ce que, si ainsi est, ce traicté d'une nativité nouvelle que je vous envoyé se peult comparer à l'incongneu qui vous vient veoir, du quel ayant ouy dire beaucoup de mal, en svez desjà si mauvaise fantasie qu'il ne pourra rien dire ne faire qui vous plaise ; et toutesfois je ne lerray de le vous envoyer, remettant au temps et au succès des choses predictes à confirmer ou à changer vostre persuasion, laquelle, estant en un si bon esprit qu'est le vostre, meritoit bien d'estrc formée par prompte raison plustost que par le long cours du temps et de l'expérience. Et ne doubte point que si vous eussiez esté du siècle auquel ceste science cstoit seule en prix et honneur, tellement que nul n'cstoit reçeu au gouvernement des peuples ny ne devcnoit grand, qui n'en cust parfaicte cognoissance, comme il estoit ordinaire aux Perses et aux Egyptiens, vous ne vous fussiez rangée au party de ceulx qui l'eussent voulue blasmer, ny n'eussiez voulu attendre les efiects d'elle pour en dire bien; mais eussiez esté de l'opinion des Princes si'vvie lors presque de

DE SAINCT - GELAYS. 25I

tous, n'estimant personne rien scavoir qui l'eust ignorée. Et non seulement les Perses et les Egyptiens et par eux les Babyloniens l'eurent en la vénération que je dy : les Hébreux la y avoient eue avant eulx et par Joseph nls de Jacob leur avoit esté portée ; et en autre temps un nommé ActinuSjdela gent des Telchiniens, lesquels, prévoyant par ceste art la grande inundation oui devoit advenir en la Grèce, abandonnèrent Rhodes et se retirant chascun d'eulx à sa volunté en diverses contrées, cestuy là vint en Egypte où il multiplia ceste doctrine, là où, longuement exercitée par estudes et escholes publicques, y fut favorisée par Alexandre le Grand et ses successeurs en Alexandrie. Et depuis par les empereurs Romains jusques à Mare Aurele, du temps du quel y estoit Ptolemée, phylosophe excellent, qui est espace de bien deux mil ans et y dureroit (peut estre) encores si le barbare Mahomet (ruyne de toutes bonnes choses) n'en eust usurpé la domination. Mais pour avoir esté longuement intermise, ce n'est raison qu'elle soit desauctorisée, non plus que la rhétorique ne doibt demeurer incogneue pour estre abbaissée de l'auctorité en quoy elle estoit lorsqu'elle manioit le monde et que les Empires et Republicques se gouvernoient par la volunté des plus exercitez en elle, qui mesmes montoient aux plus haultes dignitez, jusques au Consulat.

Je ne ignore point que pour ce qu'Aristote ha

traictéde toutes disciplines et s'est teu de cellecy, beaucoup de studieux sont destournez de la vouloir cognoistre, estimans indigne de leur labeur celle qu'il n'a daigné honorer seulement de sa mention ; mais s'ils regardent de plus près, ils cognoistront bien en ses livres de génération et corruption et en ceux du ciel, et du monde et de la physique, qu'il ne l'ignoroit ny ne la contemnoit point, donnant aux corps célestes la disposition des choses inférieures desquelles nous sommes composez et lesquelles ne peuvent sentir mutation que noz humeurs ne s'en sentent^ et par conséquent ce qui par elles est tempéré en nous, d'où prennent vigueur les espritz, qui ont grand pouvoir sur nos conditions et inclinations, et n'est vraysemblable que Alexandre son disciple l'eust eue en si grande admiration comme il l'avoit s'il cust veu son précepteur la détester et reprouver, auquel il adjoustoit tant de foy ; mais fault plustost croire que suyvant la coustume des anciens qui tenoient telles choses secrètes (comme bien denotoit le silence Pythagoricque et les sphinges devant les temples des Égyptiens) Aristotc ne la voulut publier par livres, ny mesmes traicter celles qu'il ha escrites trop clairement, les enveloppant partout de ténèbres et difficulté; et quand il l'auroit bien ignorée ou négligée, il me semble que l'ignorance ou négligence ne sont choses si favorables que pour l'auctorité d'un elles méritent estre préférées au scavoir et diligence de plusieurs non

DE SAINCT-GELAYS. 253

inférieurs à luy^ dont je feray tantost mention. Qu'eussiez-vous dict si vous eussiez veu le plus grand seigneur du monde, Jules César, après tant de victoires, laisser toute autre occupation et se adonner à ceste seule cognoissance, qu'il acquist telle que encores usons nous aujourd'hui de ce qu'il ordonna en la reformation de l'an. L'eussiezvous estimé homme de peu de sens de s'y amuser ? Et la science vaine et inutile, mesmement quand vous eussiez veu advenir sa mort telle qu'on la luy avoit predicte, sans faillir au jour, ni à l'heure, ni à la façon d'un seul poinct ? Et devant luy autant en estoit advenu à Alexandre^ auquel les Chaldees avoient par leur science predict qu'il mourroit dans la ville de Babylonne s'il y entroit; parquoy s'en garda longtemps, se tenant et faisant ses despesches au dehors. Mais enfin estant destourné de la persuasion desdicts philosophes par Aristarchus et par raisons d'autre philosophie, il esprouva nulle raison estre forte contre la vérité. Quand Auguste, estant encores jeune, se veit asseurépar Theogenes,mathematicien, qu'il tiendroit la monarchie de l'univers, il ne tint point ceste science pour fabuleuse, mais print si grande confidence en ceste promesse qu'il feit des lors battre une monnoye d'argent au revers de laquelle y avoit l'ymaige du signe ascendenten sa naissance, qui estoit Capricorne, et fut content des lors en avant que la figure astrologique de sa nativité fust publiée par le monde, que paravant il avoit tenue

2 54 ŒUVRES DE IWELIN

si cachée et secrète, combien que P. Nigïdius l'eust eue de son père des le jour mesmes qu'il nasquit et en eust autant jugé que fcist depuis Theogcnes. Innumerablco sont telles choses predictes par ceste art à de grands seigneurs, et à nous tesmoignées par autheurs de très-grave authorité, comme fut le jour et heure et l'espèce de la mort de Domitian, dicte devant à son pcreVespasien par d'autres et depuis par Ascletaris, astronomien. Merveilleuse fut aussi l'asseuranceque donnaTrasylus a Tybere (estant encorcs à Rhodes comme banny) de devenir bientost Empereur, et confermée après par l'eifect ; mais sur tous admirable fut le jugement de Belesus, qui, cognoissant la fortune de Arbaccs par sa nativité, le persuada d'assaillir l'empire des Assyriens dont il estoit subject, l'asseurant que le ciel le luy promettoit, ce qu'il feit contre toute occasion apparente, estant lors ledict empire entier et sans guerre ni divisions et le plus puissant du monde. Mais que vous voys-je entretenant des choses passées de si longue main? Le Roy Alphonse d'Espaigne, depuis non si longtemps ha laissé par ses livres mémoire éternelle de luy et de l'amour qu'il portoit h ceste science, illustrant d'elle son royaume et spécialement Tolède et aydant h tous par ses divines tables, qui sont en continuel usage ; et n'avons faultc mesmes aujourd'huy de grands princes qui ayans restitué toutes bonnes arts par la cognoissance qu'ils en ont et par la faveur qu'ils ont mons-

DE SAINCT-GELAYS. 255

trée aux professeurs d'elles, n'ont oublié celle-cy, entretenant avec honneste condition personnes tres-doctes et choisies, qui la lisent publicquement ; et non princes seulement, mais aussy des dames non moindres en bon esprit qu'en haulteur de fortune et illustre degré^ qui se délectent de cognoistre le ciel qui à leur vertu est deu et promis. A l'imitation desquelles si vous y eussiez dédié une partie des heures oysives, vous seriez maintenant plus preste à faire à autruy ces remonstrances qu'à les recevoir, et ne remettriez vostre persuasion à l'espreuve des événements, lesquels pourtant voyons souvent si conformes à ce qui estoit prédis que qui les ignore est bien nonchaland, et qui les scait et n'en tient compte est bien grossier et terrestre. Je ne vou-s en specifieray icy pas un, pour ne sembler plustost tistre une histoire que vous escrire une lettre, et me contenteray de vous avoir seulement advertie par l'occurrence de telz exemples que c'est grande témérité de rejetter une chose qui par le consentement de tant de siècles ha este réputée excellente, sans autre fondement que d'une coustume et de la mullitude, laquelle en tout temps ha surmonté la meilleure partie.

Et bien que parmy les adversaires d'elle il y ait des personnes ingénieuses et qui scavent beaucoup, si s'adonnent-ilz presque plus volontiers aux sciences qui apportent gaing ou volupté, que à celles qui eslievent les cueurs pardessus les hu-

maines affections ; et ne laissent ces doctes là, pour leur doctrine, à demeurer du reng du populaire, et, pour vous dire encores davantage, ceste philosophie n'a chose en soy qui tant deust convier un rare esprit (comme le vostre) à l'estimer et scavoir, que la voir mesprisée et incogneue du vulgaire, qui ordinairement juge des choses au rebours. Et s'en trouvera peu qui luy soient ennemis, si non ceulx qui l'ignorent ; au jugement desquels qui s'arreste pourra croire un sourd de la musicque et un aveugle des couleurs. Je ne nye qu'il s'est trouvé aucuns bien experts en mathématiques qui, par plusieurs volumes, se sont efforcez d'impugner toute la partie judiciaire *; comme feit lo. Picus Conte de la Mirandole*; mais oultre ce que l'invention n'en tut pas sienne et ne feit sinon assembler et couldre des mémoires que autres devant luy avoient laissé taillez et dressez, on scait bien qu'il le feit plus pour monstrer qu'il en scavoit beaucoup que pour contraire opinion qu'il en eust ; et cognoissoit bien que, s'il en eust voulu escripre des preceptions pour l'enseigner, il n'eust rien faict de nouveau et fust demeuré au degré du commun. Et toutesfois à quelque intention qu'il le feist, Bellantius' et autres ont res-

Page 1