X IX
Voyant souffrir celle qui me tourmente, J'oubly mon mal pour consoler le sien ;
Car son ennuy trop plus me mécontente
^ue celuy-là que pour elle soustien.
Et toutesfois s'elle sçavoit combien
J'ay de travaux pour elle supportés,
De nos deux maux pourroit former un bien
Dont elle et moy serions reconfortés.
Main, plume, et bouche entendoient s'excuser D'eux employer en ce que sçay vous plaire. Disant qu'avez vers eux voulu user De toute aigreur et tousjours leur desplaire. Ma main premier monstre bien et declaire Le mal qu'elle a de vos ongles receu ; Ma bouche et plume ont assez aperceu Que peu ou rien faut que de vous s'attende; Mais pour cela faire n'ont peu ni sceu Que d'obéir où le cœur leur commande.
Où mettra Ton un baiser favorable Qu'on m'a donné^ pour seurement tenir ? Le mettre en l'œil, il n'en est pas capable ; La main n'y peut toucher ny avenir. La bouche en prend ce qu'en peult retenir. Et n'en retient qu'autant que le bien dure; C'est donc au cœur : l'effet et garde seure De ce présent à luy seul appartient.
T. m. jg
O doux baiser ! estrange est ta nature ; Bouche te prend et le cœur te retient '.
I. Art poétique français (Lyon, Thibault-Payan, i566, in-i6), p. 64.
CHANSON
Puisque nouvelle affection Ha vaincu la perfection Oui mon cœur peut seule enflammer; Amy, je ne veulx plus aymer.
Je ne veux plus que l'on me voye Porter ennuy et faindre joye, Mal recueillir et bien semer ; Amy, je ne veulx plus aymer.
Désormais en ma fantaisie N'entreront peur ny jalousie, Qui mon cœur puissent entamer :
Amy, je ne veulx plus aymer.
Désormais de sainct jugement Je pourray jurer franchement.
Le faulx et le vray affermer :
Amy, je ne veulx plus aymer.
La belle me semblera belle, La laide me semblera telle, Le doulx doulx, et l'amer amer :
Amy, je ne veulx plus aymer.
A MELIN DE S A I NCT - G E L A Y S. 29 I
RESPONSE
Ne me faictes plus remonstrance Que c'est de foy ou conscience ; Les deux m'ont cuidé consommer :
Amy, je ne veulx plus aymer.
Amour peut-estre en tel endroict Sera aymé de meilleur droict ; Mais j'ay bien de quoy le blasmer :
Amy, je ne veulx plus aymer.
gu'il fasse, s'il est si grand Dieu, Que deux ayment en mesme lieu Et contents se puissent nommer.
Alors vous me verrez aymer.
Qu'il donne à la terre clarté Et au ciel noire obscurité, Asseurance en la haulte mer, Alors vous me verrez aymer * .
I. Cette chanson et la suivante sont citées p. 1 13 et 114 de VArt poétique de Th. Sibilet. Elles se trouvent tout au long à la suite du Sainct-Gelays de 1547, p. 67 et 77. M. le baron James de Rothschild a eu l'obligeance de m'en adresser la copie. p. b.
CHANSON
l'homme.
Ne vueillez, ma Dame, . La peine ignorer
Que ma vive flamme Vous veult declairer.
Je vous pry me taire Vostre mal ou bien ; Je n'en ay que faire, J'ay assez du mien.
l'homme.
Toute femme honneste Peut bien sans danger Ouyr ma requeste Et ne m'estranger.
LA DAME
Tout homme peult faindre D'estre en penscment; Mais qui se peut plaindre N'ha pas grand tourment.