‹ Œuvres complètes ... Méthode d'équitationChapitre 157 sur 209 · LE GRAND HIPPO-THÉO, DIEU DES QUADRUPÈDES, UN CAVAUER ET UN CHEVAL · texte numérisé non relu

LE GRAND HIPPO-THÉO, DIEU DES QUADRUPÈDES, UN CAVAUER ET UN CHEVAL

LE DIEU

Assez de coups d'éperons et de cravache ont été distribués souvent sans discernement; assez de ruades et de sauts de toute espèce y ont répondu, et cela sans protocole, sans déclaration de guerre préalable. Il est temps que cela finisse; il est temps qu'après ce duel, vienne l'explication. Qui sait même si je ne ferai pas déjeuner ensemble les parties belligérantes ? Il est vrai qu'une petite difficulté s'opposait à toute explication : je la lève. Quadrupède, tu vas parler. Fais usage de tous les moyens que peuvent te donner les sciences physiques et anatomiques ; dis si les rigueurs qu'exercent sur toi ces impérieux cavaliers sont bien ou mal à propos employées» ou si tes élans de méchanceté sont dans ton caractère. En vertu de ma toute-puissance, je t accorde pendant une heure le don de la parole .

Et toi, bipède, tu parleras à ton tour; tu m'adresseras tes plaintes, tu en feras valoir la justesse . Je veux savoir

»i tu es digne du présent le plus noble et le plus utile que tu tiennes de la nature pour alléger tes peines et tripler tes jouissances. Mais surtout évitez les personnalités et les grossières injures, qui ne prouvent neo. Commencez donc, et comptez Tun et l'autre sur mon impartialité.

LE CAVALIER

A moi d'abord, comme au plus ancien dans Texercice de la parole, et que votre toute-puissance juge si je n'ai pas lieu de me plaindre. Depuis cinq minutes, je ne puis parvenir à mettre le pied dans l'étrier. J'ai beau par des : Holà! par des saccades de bride, vouloir faire comprendre à l'animal qu'il est indocile, il n'en tient aucun compte, et plusieurs fois il a failli me casser la jambe en détachant malicieusement quelques ruades.

us DIEU, s' adressant au cheval.

Qu'avez-vous à répondre à cette interpellation 7

LE CHEVAL

Une des qualités les plus précieuses que j'aie reçues en naissant de votre toute-puissance est l'actioa* J'ai pensé que c'était pour en faire usage. Ce seigneur cavalier, dont les goûts diffèrent entiè rément de ceux de mon ancien maître , n'a pas su jusqu'à présent m'en faire comprendre la défense. Lui, leste et adroit, était glorieuîL de déployer son agilité en m' enfourchant, et m'excitçdt à caracoler, puis me donnait un coup (le bride pour me lancer au galop. Bien que ce dernier moy«û fiftt inopportun, et qu'il m'eût été facile de m'y refuser,

je m'y soumettais compIaiaammaQit. Maintenant, je ne puis comprendre que les mêmes moyens doivent avoir des effets opposés. Il est vrai que la douleur que fait naître la brusque pression du mors m'est bien pénible ; mais ce beau cavalier a toujours les rênes trop longues, je ne réprouve qu'une minute après m'être déplacé ; souvent même je me débarrasse des rênes par la prestesse de mes mouvements, et me livre, croyant bien faire, à mes inspirations fougueuses. J'entends bien des : Holà I mais conune mon impatient cavalier ne s'est pas donné la peine de me bien faire comprendre la valeur de ce mot, je ne puis lui en tenir compte.

LE DIEU

Que devait-il donc faire ?

LE CHEVAL

Me mettre \m caveçon sur le nez, se placer devant moi et en tenir la longe en me regardant avec boflté, et me faisant connaître par des caresses sa bonne volonté ; pendant ce temps, faire mettre le pied à Tétrier à mi palefrenier, puis me rassurer avec des intonations de voix douces et des syllabes sonores. Si l'impatience mettait mon attention en défaut, alors un petit coup de caveçon sur le nez m'y rappellerait. Cet expédient n'aurait pas été renouvelé deux ou trois fois que je serais devenu d'une sagesse exemplaire ; mais pour cela il £|ut trouver le moyen de rendre intelligible ce qu'on veut nous apprendre, et, comme le voit votre toute ^ puissanoe, ces messieurs ne s'en donnent guère la peine.

Quant aux coups de pied, il me semble toujours yoir des palefreniers brutaux qui me fouettent les jambes, et la peur rend sujet aux méprises : Cliat échaudé craint Veau froide.

LE DIEU

Eh bien I messire cavalier, que pensez-vous de pareils arguments? Il me semble qu'ils rendent la réplique difficile.

LE CAVALIER

Je ne savais pas qu'il fallût de semblables procédés avec un animal dont la condition est l'esclavage, que son manque d'intelligence doit soumettre à tous nos caprices.

LE DIEU

Étes-vous doue bien sûr de ce que vous avancez-là? Mais, en admettant que le cheval soit moins intelligent que* vous, n'est-ce pas une raison pour employer cette même intelligence, dont vous vous accordez la possession exclusive, à lui faire connaître ce que vous désirez? Mais, avant d'aller plus loin, tenez-vous pour bien dit et n'oubliez jamais que le cheval est doué de facultés intellectuelles que votre vanité seule vous empêche de reconnaître, et qu'enfin, parce qu'un drap est moins fie qu'un autre, ce n'en est pas moins du drap.

LE CAVALIER

Je consens à passer condamnation sur ce point ; cependant je ferai observer à votre toute-puissance que nos docteurs ès-scîences et arts ont jugé cette question

tout autrement. Je reviens à ma querelle. Quand, tant bien que mal, je suis parvenu à me placer en selle, nouvelles méchancetés de la part du cheval; il fait ce qu'on appelle le dos de carpe, et de là une succession de sauts qui me désarçonnent. En quoi suis-je donc fautif? Mes actions ont été jusqu'ici on ne peut plus inoffensives, vous le voyez : il n'entend rien aux bons procédés.

LE CHEVAL

Le tact si fin dont nous a doué votre divinité nous fait sentir promptement la maladresse et le peu de connaissance de notre cavalier. D'abord, sa position incertaine et vacillante dérange et brouille nos allures les plus naturelles : qu'est-ce donc s'il veut nous assujettir à ses mouvements maladroits et brusques ? Ai-je tort de lui faire connaître que je n'aime point à être maltraité, et qu'il doit apprendre les règles d'un art avant de le mettre en pratique ?

LE CAVALIER

Eh ! qu'ai*je besoin, moi, homme civilisé, d'apprendre ce que les peuplades sauvages exécutent si bien d'ellesmêmes et sans principes? Si je suis riche, ne puis-je donc pas, à force d'argent, trouver un cheval à ma convenance, et m'exempter par là de jouer le rôle d'artiste? Encore une fois, seigneur, le cheval secoue trop le joug auquel il doit être soumis par les lois de la nature.

LE DIEU

C'est à moi de répondre à votre orgueilleuse sortie. D'abord, je vous apprendrai que, sous les rapports de

la force physique, le sauvage est supérieur à rhomme civilisé. Gomme Târgent n'est rien pour lui, il doit chercher les moyens de pourvoir à son existence^ et, pour y parvenir, il passe des journées entières sur son cher compagnon ; et c'est depuis son enfance qu'il se livre à ces courses périlleuses qui le rendent solide cavalier. Puis, les plaines de sable qu'il parcourt ne l'astreignent à aucune attention pour éviter les pierres et les ornières qui encombrent et coupent vos chemins si étroits et si remplis de voitures et d'obstacles de toute espèce. Croyez-vous donc que l'or entassé dans vos palais somp^ tueux vous empoche d'apprendre ? Devenez artiste en dépit de vous«^méme, sinon vos plaisirs seront plus bornés que ceux de l'être dont vous dédaignez le sa^ voir ; ou si» en dépit du dieu des arts, vous n'éooutez que votre inepte gloriole, prenez garde de tomber d*une selle dans un cercueil. Je borne là cette Juste répri* mande, et je continue à vous écouter : peut-être trouverai-je enfin l'occasion de me rendre à vos avis.

LE CAVALIER

Las de rester toujours en place, je veux fiure mar** cher mon cheval et me diriger vers les promenades firé^ quentées pour &ire admirer ma grftce et mon maintien. Eh bien I après avoir longtemps bataillé en pure pertOt je suis forcé de céder et de continuer, bien malgré moi» à pied, la promenade que je m'étais promis de faire à cheval. Qu*y a-t-il donc à faire contre un animal si fort et si brutal ? Il me semble que» s'il avait la noblesse que

YOtts lui supposez, il devrait être glorieux de déployer ses belles formes en présence d'un public, sinon connaisseur, du moins amateur.

LE CHEVAL

Ma réponse est simple et facile. Comme vos moyens pour me transmettre votre volonté sont incertains, sans énergie, et qu'ils me contraignent douloureusement sans me faire rien comprendre, vous ne devez pas trouver mauvais qu'ayant la libre disposition de 1* emploi de mes forces, j'évite ce qui m'est pénible.

LE CAVALIER

Je vous demanderai maintenant pourquoi, mes moyens d'exécution étant toujours les mêmes, vous n'êtes récalcitrant que de temps à autre. N'est-ce pas là du caprice et de la mauvaise volonté t

LE CHEVAL

Non, c'est une preuve de mon peu de rancune. J'oublie promptement ce que votre ignorance a produit et reviens souvent à mon bon naturel de cheval; mais bientôt vos mouvements m'extrapassent tellement quMl me ftiut. malgré moi, renoncer à une sortie qui m'eût été agréable et utile. Je préfère rester garrotté dans votre écurie malsaine et soufiFrir les mauvais traitements de votre palefrenier; car, en cela comme en beaucoup d'autres choses, tel maître, tel valet.

LE DIEU

J'attends, messire cavalier, que vos plaintes reposent sur des bases plus solides pour vous donner gain

de cause. Jusqu'à présent mon attente a été yaine : cqqtinuez donc.

LE CAVALIER

Votre toute-puissance a donné trois allures au dieval ; eh bien I quand je parviens à le faire bouger de place, je veux d'abord l'acheminer au pas et droit devant lui, puisqu'il marche sur une route droite. Alors, nouvelle marque de désobéissance de sa part : ou trotte, ou il s'arrête; U se jette à droite ou à gauche et m'expose à tomber dans quelque fossé : cependant moa intention était qu'il marchât bien droit. A quoi buer ces nouveaux caprices ?

LE CHEVAL

A vous, toujours à vous, messire cavalier ; de choses Tune : ou je dois et peux disposer de mes alors ma volonté devient libre, et je m'en sers le fait tout être pensant ; ou bien vous en paral^z 1 tion volontaire, et je dois me soumettre, nier cas, il faut que vous connaissiez q mouvements qui me sont naturels pour qvi les mêmes quand vous me dirigez. Ainsi, vous m'activer que légèrement pour me faire pre lure du pas et entretenir ce même degré de qu'elle ne change pas; pour cela, il faut que la pression de vos jambes soit graduée sur ma sensibilité et sur mon action primitive. Vous faites tout l'opposé : vos jambes mal assurées et éloignées de mes flancs ne se font sentir que par à-coup et toujours brusquement,

puis s'éloignent immédiatement ; il vous est impossible, avec cette grotesque position, de me faire comprendre que c'est l'allure du pas que vous exigez de moi. Puis, des mouvements contraires me sont indiqués par votre traîtresse de main, car tout être sensible cherche à fuir la douleur, et c'est ce que je fais en revenant sur moi- -même pour éviter la pression insupportable du frein i me punit d'une faute que je n'ai pas commise. Quant l'habitude de louvoyer dont vous vous plaignez, je lis chercher à vous faire comprendre par une explicam physique que Tinégalité de force entraîne naturel- ^ment l'inégalité de poids, et que celui de mon corps, tantôt porté à droite, tantôt porté à gauche, ne peut également être réparti sur mes quatre jambes, ni leur donner une mobilité toujours la même ; or, ou votre main maladroite me donne ces diverses inclinaisons, ou, n'étant conduit par rien, je prends indistinctement ces positions, et de là surviennent les mouvements inégaux qui vous déplaisent. Suis-je sorcier? Non. L'êtesvous davantage? Rien ne le prouve jusqu'ici.

LE CAVALIER

Aurez-vous les mêmes arguments à m'opposer pour le trot, qui vous est assez familier, il est vrai, mais que je ne puis modérer ni accélérer comme je le voudrais? D'où viennent donc ces deux extrêmes? N'oubliez pas de relater dans votre réponse la cause pour laquelle, malgré le prix exorbitant que vous m'avez coûté, vous êtes sujet aux génuflexions. Dites aussi pourquoi vos

fers se rencontrent {ce qu'on appelle forger), ce qui est on ne peut plus choquant pour F oreille d'un gentleman qui n'apprécie le cavalier que par les qualités de son cheval. Est-ce par malice ou mauvaise volonté que vous me faîtes regarder d'un air de pitié par tous les amateurs qui vous prennent pour une haquenée? Répondez.

LE CHEVAL

Je vais répondre à toutes vos questions, quelque compliquées qu'elles soient; mais pour cela je dois procéder par ordre. La cause qui me fait accélérer le trot est la même que pour le pas ; il en sera ainsi pour toutes les allures tant qu'il n'y aura pas rapport exact entre vos poignets et vos janabes. Non-seulement une juste opposition entre ces deux puissances est utile pour entretenir le degré de force convenable à la continuité de telle ou telle allure, mais elle nous donne encore cet équilibre qui nous fait sentir et apprécier les moindres sujétions du frein et des jambes, et nous engage à y répondre. Vous devez donc de toute rigueur nous donner cette position et cet équilibre. Admettez (jet vous y êtes tout disposé) que nous soyons sans intelligence aucune, et expliquez-moi comment vous, beaucoup plus faible que nous, vous parviendrez à enlever notre masse pour lui faire prendre telle ou telle direction, si vous négligez les lois de l'équilibre. Mon corps étant porté sur quatre colonnes, ne faut-il pas les surcharger ou les alléger alternativement pour les fixer ou les enlever; n'estce pas par de certaines positions de corps que vous y

parviendrez? Ceci admis, étant doué d*înleliigence et de volonté, ai-je tort de me refuser aux mouvements qui n'ont pas été précédés d'une position convenable ? Votre reproche sur le prix que je coûte à votre seigneurie n'est pas de mon ressort. Il s'agît de supercherie, et nous sommes étrangers à ces sortes de gentillesses que possède exclusivement l'espèce civilisée. Apprenez donc à distinguer les proportions qui font le bon cheval, et à reconnaître si aucune trace accusatrice de la barbarie des maîtres auxquels il a appartenu n'est pas la cause de ses résistances et du mauvais service qu'il rend. Les génuflexions et le contact des fers peuvent être Teffet, soit des vices que je viens de signaler, soit de votre mauvaise manière de nous diriger ; les fausses positions que vous nous laissez prendre entraînent naturellement une irrégularité de mouveinent qui nous expose, ainsi que vous, à toutes sortes de positions disgracieuses et même dangereuses. Votre amour-propre est froissé, dites-vous ; mais si nous en avons aussi nous-mêmes^ combien plus be Test-il pas par votre maladresse qui • nous empêche de déployer toute la grâce et la souplesse de nos mouvements !

LE DIEU

Que concluez-vous de cette dissertation, messîre cavalier? Rappelez-vous que c'est savoir quelque chose que d'avouer qu'on ne sait rien. Nous sommes ici pour nous donner réciproquement des conseils, et pour cela il faut rendre justice à qui de droit; revenir sur une

fausse impression et se rendre à T évidence est le feit d'un galant homme. Que dois-je augurer de vous?

LE GAYALIER.

Votre divinité trouverait fort mal, je pense, que, sans être convaincu, j'adhérasse aux raisonnements d'autrui. J'ai vu tant de savants appuyer des doctrines différentes les unes des autres sur de si beaux raisonnements, et par une logique si subtile, qu'ails me paraissaient tous avoir raison. Le cas dont il s*agit n'est pas le même, il est vrai ; mais, je dois vous l'avouer, votre quadrupède a un terrible adversaire à combattre, Tamour-propre! J'ai voulu jusqu'à présent mettre tous les torts du côté du cheval, maintenant je me contente de croire qu'il n'y avait pas de ma faute ; vous voyez que vous avez en partie gain de cause. Prenez patience, et laissez-moi continuer mes interpellations ; il me semble avoir de quoi me justifier et faire bientôt pencher la balance de mon côté.

LE DIEU

Je le souhaite, puisque vous y tenez si essentiellement ; mais j'en doute, car le cheval me paraît bien t ferré.

LE CAVALIER

En admettant que je sois pour quelque chose dans votre vitesse plus ou moins irrégulière, en serait-il ainsi pour les résistances que vous manifestez opiniâtrement quand je veux vous faire tourner à droite ou à gauche? J*imite cependant plusieurs excellents cavaliers de mes

amis. J'ai yu quels moyens ils employaient pour faire changer de direction à leurs chevaux, et j'ai vu ceuxci y répondre très-vivement. Comment se fait-il qu'avec le même procédé je n'obtienne pas le même résultat?

LE CHEVAL

Je vais à mon tour, messire cavalier, vous faire des concessions. Vous n'ignorez pas que le Tout-Puissant ici présent a mis dans nos formes autant de variété qu'il y a de sujets, c'est-à-dire qu'à l'exemple de l'espèce hu maine, où on ne rencontre pas deux êtres doués du même physique et des mêmes proportions, de même il n'y a pas deux chevaux d'une construction pareille. De là viennent les difficultés que présentent certaines conformations. C'est par suite de ces belles proportions, jointes à de l'action primitive, que des cavaliers, même ignorants, obtiennent del'obéissance; dans ce cas, l'honneur que s'attribue le cavalier est dû tout entier aux dispositions naturelles du cheval ; les chevaux moins bien partagés de la nature ont attendu vainement jusqu'ici de bons cavaliers pour qu'il y eût compensation.

LE CAVALIER

Gomment, logicien quadrupède, vous n'admettez pas qu'il y ait des chevaux d'un caractère méchant, et vous omettez toutes leurs défenses sur le compte de leur conformation et de la manière dont ils sont conduits? Ceci demande une plus ample explication ; rendez-moi raison aussi de la résistance de ces chevaux qui sont moins

bien conformés, et indiquez-moi le moyen d'en tirer tout le parti possible. Vous voyez que ma grandeur n'est pas sans quelque bontés puisqu'elle veut bien des« cendre jusqu'à vous demander un avis.

LE CHEVAL

Je vous le répète» respectable maître, il n'est pas de dl^evaujc bien conformés (à quelques exceptions près) qui se livrent à des actes de méchanceté. Les chevaux n'ont rien de ce qui engendre ce vice ; ils ne connaissent ni la vanité, ni Torgueil, ni la cupidité, ni l'hypocrisie, ni la bassesse, ni l'avarice, ni l'ambition, ni l'égoïsme, etc. Sur quoi baseraient -ils leur méchanceté, qui n'existerait même pas chez l'espèce humaine sans ces vices, produits par la civilisation? Pour quelle cause le cheval, étant le plus fort et ayant une construction supérieure à la vôtre pour la marche^ ne vous porterait-il pas avec fierté, même avecgaîté, car votre propre poids, bien disposé, ne lui coûterait pas plus à porter quHl ne vous coûte de suivre nos mouvements? Nous ne pouvons donc être méchants naturellement, puisque tout ce qui dcmne naissance à la méchanceté nous est inconnu ; mais vos mauvais procédés, votre ignorance peuvent nous donner ce d^ut. Je vous ai déjà dit qu'un dhieval d'action et bien proportionné dans ses formes y était moins sujet; je vais vous en expliquer la raison. Vous concevez &dle* ment qu'un cheval bien soudé dans ses articulations^ exempt de tares et le corps tellement bien charpenté qu'il pourrait pour ainsi dire se passer de ses extrémi-

téSy ne laissera rien à désirer ni physiquement ni moralement, si avec cette bonne construction il possède ce qu'on appelle le feu sacré, ou cette action qui se renou- Telle d'elle-même. Tels sont les bons chevaux de race anglaise. Car, bien qu'on m'ait vendu comme originaire de ce pays, je suis natif du Mellerault ; et quoique la race de cette contrée donne quelques bons chevaux, nous sonunes, à notre grand regret, forcés de reconnaître la supériorité de nos frères d'outre-mer. Si votre seigneurie veut bien questionner notre divin créateur, il lui dira, je n'en doute pas, la cause de cette différence entre les diverses races. Pour moi, je reviens au bon cheval, de quelque pays qu'il soit originaire. L'équilibre étant la base de tous nos mouvements, plus la régularité de nos proportions nous en rapproche, moins le cavalier sera obligé de s'occuper de nous. Cette position première étant indispensable pour obtenir facilement celle qui indique que nous devons changer de direction ou d'allure, vous concevez qu'alors nous sommes disposés naturellement à répondre avec promptitude et facilité, puisque aucun de ces mouvements ne cause ni effort ni confusion dans nos idées. Maintenant, il me sera d'autant plus facile d'expliquer pourquoi les chevaux tarés, faibles, disproportionnés dans leurs formes, sont plus difficiles à conduire et deviennent rétifs, que j'ai eu en partage dès ma naissance une partie de ces imperfections, auxquelles bientôt les autres ont succédé. Je puis en parler^ non par tradition, mais bien

par expérience. J'ai d'abord été monté trop jeune, à quatre ans. La crue est prompte dans nos pays : aussi restons-nous longtemps faibles. A sept ans, nous avons beaucoup plus de vigueur qu'à six : ce devrait être une raison pour ne nous demander un travail de force et de longue haleine qu'à sept ans au moins. En outre, il ne faudrait pas jusqu'à l'âge de quatre ans nous abandonner dans un herbage, à la merci d'im gardien brutal qui nous effiraye et nous fait prendre du dégoût et de l'antipathie pour tout ce qui est homme. 11 en r ésulte que, vendus à cet âge, nous sommes sauvages et soupçonneux, n'ayant aucune idée de ce que nous devons faire; aussi, selle, bride, etc., tout est pour nous sujet de crainte et d'effroi, et nous cherchons naturellement à les éviter. Quand, pour nous donnerjla connaissance de ces objets, on nous maltraite sans raison et sans pitié, croyez-vous que ce soit à tort que nous fassions usage de tous nos moyens de défense, tels que ruades, coups de dents, enfin tout ce qui peut éloigner l'ignorant qui nous rend victimes de ses brutalités? Pourquoi ne nous apprivoise-t-on pas dans une écurie dès Tâge de trois ans, en nous faisant soigner par des gens d'un caractère doux et patient? Pourquoi ne pas nous faire herser quelques heures dans la journée, travail que Ton augmenterait à mesure que nos forces croîtraient, et qui nous familiariserait aussi avec les habitudes et les manières de l'homme, qui bientôt deviendrait notre meilleur ami? Bien loin de là| on nous rend hargneux,

puis on nous monte trop jeunes. Comme je Tai déjà dit, une bonne construction peut racheter ces deux torts, si toutefois le cheval échoit en partage à un écuyer instruit et patient. Mais si^ comme moi, il a les reins longs, la croupe étroite, les cuisses effilées, et si avec ces vices naturels il tombe dans les mains d^un homme inexpérimenté, ce qui m'est arrivé à plusieurs reprises, sera-til étonnant de le voir récalcitrant ? La défectuosité de ma partie postérieure me rend naturellement lourd à la main : de là vient la difficulté de me diriger. Il y aurait bien un moyen, à Taide de mes jarrets hauts et larges, de faire disparaître la contraction que donné la mauvaise construction de mon arrière-main, et de rendre ma tête légère ; mais il faudrait, pour arriver à ce résultat, du discernement, du savoir, de Tacquis même, et les écuyers possédant ce6 qualités sont rares. Aussi notre mauvaise position, restant toujours la même, nous fait employer une force qui combat avec succès toutes celles que le cavalier peut nous opposer, tant qu'elles n'ont pas pour résultat de changer cette position. Cette translation de force et de poids ne pouvant s'obtenir, le mouvement exigé, qoi n'en est que le résultat, est d'une impossibilité physique. C'est alors que les imprécations ne nous sont point épargnées ; puis arrivent la cravache et les éperons, les saccades de la bride ; et comme ce châtiment machinal ne peut amener la position propre aux mouvements <^'on nous demande, BOUS nous laissons quelquefois rouer de coups sans en

apprendre ni comprendre dayantage. QuelquefiHs ann, poussés au désespoir, pour punir le cavalier de sofl inepte brutalité, nous faisons nos efforts pour nous débarrasser du joug inhumain qu*il nous impose; YOÎlà œ que TOUS appelez des méchanc^és I Réflédiissez donc, et vous diangerez Inentôt d'avis et de manière d'agir.

LE CikTAUn.

D'après ce que je viens d'entendre, je crois bioi avoir parfois fait usage de moyens inopportuns ; cependant je me réserve de vous faire encore plusieurs questions, et l'exactitude de vos réponses fera sans doute naître ma conviction. Préparez-vous donc à de nouvelles atta* ques, pendant que je vais prier le grand Hippo-Théa de me dire pour quelle raison les bons chevaux abon* dent chez telle nation, et sont beaucoup plus rares cbes telle autre, et, sans aller plus loin, je citerai la France et l'Angleterre .

Page 1