‹ Œuvres complètes ... Méthode d'équitationChapitre 158 sur 209 · LE MEC · texte numérisé non relu

LE MEC

La demande que vous me fiadtes, messire cavalier, oe parle pas en faveur de vos connaissances hippiqms. Ignorez-vous donc que votre pays a été le mieux pa^ tagé en bonne race chevaline, et que c'est votre ^pea de goût pour ces animaux, votre peu d'esprit national, qui en a fait dégénérer les races ? Au lieu d'avoir recours à des croisements bien assortis, qui les eussent perfeo* tionnées, vous les avez laissées s'abâtardir* Aussi corn* bien de fois ne me suisje pas reproché de m*étre trompé dans le choix des contrées que j'ai favorisées! Cepen-

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daat c*est peut-être un bien^ car jamais vous ne vous

seriez résignés aux sacrifices qu'eût exigés de vous le besoin de perfectionner les races. Quel souverain français eût osé employer, comme Henri Yin, les moyens les plus violents, jusqu'à faire tuer toutes les juments qu'on ne jugeait pas propres aune reproduction convenable ? Quand avez*-votts consenti aux plus grands sa« orifices^ ainsi que l'ont fait les Anglais, pour acheter des étalons arabes et les faire transporter à grands frais dans votre pays ? Naimant pas les chevaux, vous ne vous donnez pas la peine de chercher ce qui leur convient, comme pansements, soins hygiéniques, promenades, etc. Il est vrai que les nobles lords mettent parfois leurs fiers coursiers à de rudes épreuves ; mais aussi il n'est pas de petite maltresse entourée de plus de soins qu'ils n'en ont quand ils rentrent dans leur belle et salubre écurie. Le palefrenier est tout entier à son cheval dont il est le domestique exclusif. Pour empêcher que la transpiration ne s^arréte trop promptement, il pompe la sueur en le bouchonnant à force avec un linge, et ne cesse de le frictionner ainsi qu'après Tavoir séché entièrement et lui avoir rendu le poil lisse et brillant comme la soie ; puis les naseaux et la bouche sont lavés avec de Teau et du vinaigre ; les jambes sont enveloppées avec des bandes de flanelle, pour éviter que la fatigue ne tombe dans les extrémités et n'engorge les tissus cellulaires ; la nourriture ne leur est donnée qu'avec beaucoup de ménagement; enfin on

8*occupe de tout, même du degré de chaleur de Técarie, qui se calcule à Vaide d*un thermomètre, pour qu'elle soit en rapport avec la température extérieure. Les Français, au contraire, sont forcés d^exiger peu de leurs chevaux, vu leur peu de vigueur; et ce qui contribue à les rendre promptraient incapables d'aucun bon service, c'est le peu d'intérêt qu'on leur porte. Le cheval rentre dans son écurie, suant, essoufiOié; son maître ne s'en occupe pas; une couverture légère est mise sur son dos, et le palefrenier, espèce de maître Jacques, occupé à fiedre la cuisine ou tout autre détail intérieur, laisse ce malheureux quadrupède vis-è-vis de sa botte de foin : heureux encore quand il ne lui lave pas le ventre pour enlever la boue dont il est couvert 1 De là les transpirations arrêtées, les fluxions de poitrine qui réduisent le pauvre animal à la dernière extrémité. £t vous pensez, messire cavalier, que cette insouciance de votre part ne détruira pas les qualités du meilleur cheval? Détrompez-vous, elle lui est plus perfide que la peste et la fanûne. Je crois vous avoir assez expliqué comment les races s'améliorent ou dégénèrent; écoutez pourtant encore ce mot d'un connaisseur devenu aveugle. U entendait dire à côté de lui qu'un cheval était superbe : « D est donc bien gras^ répondit-il, car les Français n'estiment le cheval qu'à l'égal du cochon, c'est le plus gros qui est le meilleur. » La critique est sanglante, mais elle est exacte, du moins pour la plupart des Français qui ont des chevaux.

LE CAVALIER

Malgré tout le respect que j*ai pour votre toute-puissance, je ne puis m'empécher de lui dire qu'elle nous traite un peu durement. Cependant je puis affirmer que si ses conseils ne sont pas suivis à la lettre par la généralité, du moins seront-ils déjà pour moi la cause de progrès sensibles dans les soins qu'il est essentiel, je le vois, de porter à ce digne ami de Thomme. Nos haras eommencent à laisser peu de chose à désirer pour Ta* mélioration des races, et tout porte à croire qu'avant peu nous rivaliserons de zèle avec nos voisins d'outremer. Nous arriverons ainsi, sinon à la même perfection, du moins à nous en rapprocher davantage. Pour cela il faut que votre divinité jette quelquefois un œil de commisération sur nos actions. L'Italien dit qu'avec de la patience tout est possible ; si vous daignez croire à cette maxime, nos progrès seront infaillibles.

LE DIEU

Comptez sur moi, messire cavalier; mon pénétrant regard ne laissera aucune de vos bonnes tentatives sans encouragement ni récompense .

LE CAVALIER

Je reviens à vous, noble animal, et vous prie, pour dernière question, de m'expliquer la cause de vos refus quand je veux vous faire prendre le galop sur tel ou tel pied ou vous faire fuir les hanches, et de me dire par quel procédé j'obtiendrai de vous ces différents mouvements, sans contrainte ni de votre part ni de la mienne.

Vous voyez que mon désir est tfarrÎTer à vous conduire d'après les règles puisées dans la nature. N'en refusez donc pas la connaissance à celui qui bientôt n*aura pas de meilleur ami que vous.

LE CHEVAL

Quiconque se donne la peine de me chercher me trouve toujours. Vous sentez bien, seigneur cavali», que je suis trop intéressé à la réussite de votre entreprise pour négliger de vous dire tout ce que vous devez savoir avec ma franchise de cheval et sans fleurs de rhétorique. La vérité est une : c'est toujours simplement qu'elle doit être dite. Je suivrai cette marche, malgré la sécheresse qu'elle pourra donner à mes paroles. Quand vous parvenez à me faire prradre le galop, ou c'est le hasard qui vous sert, ou c'est en détruisant l'équilibre d'une allure que vous en obtenez une autre. Ainsi, le trot poussé à Texcès amène le galop, et c'est en forçant et corrompant toutes les positions de cette première allure que vous obtenez la seconde. Quand il en est ainsi, il n'y a pas longtemps de bon cheval. Vous me demandez comment faire prendre Tallure du galop, à quelque cheval que ce soit, sans le contraindre douloureusement et sans s'exposer à courir des dangers... Excusez ma franchise, sire cavalier, mais je crois que vous ne pourriez pas me comprendre. En l'admettant même, il vous serait impossible d'exécuter ce que vous auriez saisi. Pour cela, il vous manque deux choses : d'abord une position bien ferme, qui vous identifie pour

aingî dire avec toute la circonférence de notre corps ; ensoite assez de sûreté dans Faction des poignets et des jambes pour que votre volonté seule produise le mouvement. Une fois ces deux conditions remplies, rien n'est plus facile que de nous transmettre à Tinstant la connaissance de ce que vous exigez de nous, et de nous forcer à l'obéissance. Conmient y parviendrez^vous? En nous assouplissant d'abord et nous plaçant ensuite ; et comme au galop nos jambes de devant quittent d'à* bord le sol , il faut les alléger préalablement* De cette manière, cette allure sera gracieuse et s'obtiendra sans effort. Ce que je vous dis pour le galop est également applicable à tous nos mouvements, ou simples ou composés. Rendez-vous toujours compte de l'état de mobi* lité ou de fixité dans lequel doivent être nos extrémités pour tout ce que vous avez à nous demander ; puis dis* posez notre corps de manière à obtenir ce résultat, et vous posséderez tous les secrets de l'équitation. Le travail sur les hanches, étant moins dans la nature, est en- * core plus compliqué et plus difficile à bien exécuter. Il ne m'est pas possible de vous expliquer quelles sont les forces plus ou moins grandes que vous devez employer, puisqu'elles dépendent de celles que vous oppose le cheval. Aussi faut*il, pour obtenir ces mouvements précis, du tact et surtout le sentiment équestre. Consentez donc à apprendre les principes de cet art, et bientôt votre intelligence vous en fera posséder toute la science. Alors toutes les difficultés que présentent certaines con-

formations du cheval seront f^urmontées par vous ; bientôt vous obtiendrez des succès réels» et les jouissances qu'ils vous procureront seront incalculables. Vous conviendrez alors que le cavalier a toujours tort lorsque le cheval exécute mal un mouvement quelconque ; car on il est suffisanmient assoupli pour être bien placé : alors donnez-lui une position convenable, et l'exécution sera prompte et précise; ou bien^ le cheval n'ayant pas le degré convenable de souplesse, la position ne peut s'obtenir : alors soyez assez prudent pour ne rien lui demander, car ce serait sans aucune chance de succès. Gravez bien dans votre mémoire ces deux mots, qui renferment tous les principes de l'équitation : assouplie sez, placeZf et votre volonté deviendra la nôtre. Ceci vous explique clairement que, ces conditions étant remplies, nous sommes doux et cessons d'être récalcitrants.

LE CAVALIER

Je me rends enfin, et soutiendrai contre tout venant, non pas, comme l'a dit Boileau, que le plus sot animal est l'homme, mais que son inexpérience peut l'amener à faire bien des bévues et à se trouver souvent inférieur à l'animal qu'il conduit. Oui, grand Hippo-Théo, je vais de ce pas me faire enseigner les principes de l'équitation, et je réclamerai alors une seconde séance de vofre divinité, afin qu'elle daigne m'initier à tous ces mystères et me confirmer dans cette noble science, et je ne monterai mon obligeant coursier qu'après m'être rendu

digne de lui. Merci mille fois de la leçon, j'en garderai un éternel souvenir.

LE DIEU

Adieu, messire cavalier; je reviendrai, n'en doutez pas ; mais, en attendant ce second voyage, mettez de la persévérance, du zèle; écoutez patiemment les conseils de votre professeur et soyez discret dans vos interpellations» sans toutefois les lui épargner si elles vous paraissent utiles pour éclaircir vos doutes. Lorsque vous aurez reconnu en lui les qualités nécessaires pour vous inculquer ses principes, soumettez-vous sans réserve à ses décisions ; car si ses préceptes sont puisés dans la nature, s'il s'est éclairé de tout ce que la physique a de positif et d'incontestable, il ne peut jamais errer dans la marche progressive qu'il vous fera suivre. Cependant, pour vous mettre en garde contre quelques vieilles routines qui retarderaient votre instruction, voici quelle doit en être la gradation. Quinze jours sufiBsent pour assouplir vos cuisses et vos reins, et leur faire prendre cette bonne position qui donnera une juste direction aux forces ; la mobilité purement mécanique des bras et des jambes succédera à ce premier travail. Les moyens de conduire viendront ensuite; ils serviront de môme à assouplir, à placer, enfin à coordonner les forces et les mouvements du cheval. Ainsi, quinze jours pour assouplir les parties qui constituent l'assiette (tenant le cheval en bridon, les rênes séparées), huit jours (avec les rênes de la

bride) pour Texerdce des bras et des jambes, puis In éperons.

Quelques jours après viendra le galop. Ainsi, au bout d'un mois, vous pourrez vous faire compred&re de votre cheval, puisque déjà» par cet exercice préalable, vous pourrez vous servir de vos forces enseoable oa séparément.

Vous serez loin cependant d*étre un écuyer, mais auun des principes que vous aurez reçus n'aura rien de hasardé» et tous reposeront sur une base raisonnée. Vous n'obtiendrez, il est vrai, que des choses simples de votre cheval, mais vous les lui demanderez avec connaissance de cause, puisqu'il y aura un commencement d'accord entre vos poignets et vos jambes. L'exercice raisonné de vos forces vous fera enfin acquérir le tact qui constitue le véritable écuyer. Une fois arrivé à ces brillants résultats, loin de vous contenter du plaisir que vous procureront les mouvements plus ou moins accélérés de ce bel animal, vous vous efforcerez de trouver les moyens de causer avec lui et de vous en faire écouter. Vous comprendrez que le dieval a d'autasl plus de promptitude dans l'intelligence qu'il sera uKOité par un cavalier qui, outre les connaissances dans l'art de l'équitation, aura encore en partage le don de la douceur et de la patience, parce qu'il lui sera plus facile de transmettre promptement et avec à-propos tout ce qu'il possède de science et d'expérience. Si au contraire vous avez de la brusquerie dans le caractère, si

VOUS êtes impatient, vos mouvements, quelque exercés qu'ils soient, s'en ressentiront, et le cheval, prompt à vous imiter, deviendra violent et brusque. Si vous êtes méchant, le cheval ripostera à vos injustes corrections par des ruades ou tout autre déplacement violent, et c'est ainsi que la plupart des chevaux se défendent. Soyez calme> au contraire, et le cheval même le plus rétif de sa nature deviendra docile. Si vous avez du tact, de la finesse dans le jugement, le cheval se ressentira de ces heureuses dispositions et s'imprégnera bientôt de vos qualités comme il l'eût fait de vos défauts. Il est donc évident que quiconque veut s'occuper avec soin de l'éducation du cheval doit faire de cette étude un véritable cours de morale, d'autant plus efficace qu'il lui faudra forcément subjuguer ses mauvais penchants et mettre en pratique le précepte d'un ancien philosophe : Connais-toi toi-même! Ainsi le cheval peut offrir à l'homme l'occasion d'acquérir les connaissances les plus utiles et les plus difficiles pour lui, car, comme l'a dit un profond moraliste : Combien de défauts n' attribuonsnom pas aux autres et qui nous appartiennent en propre! Que de vices, dois-je dire à mon tour, n'attribuez- vous pas à ces intéressants animaux, tandis qu'ils ne pro* viennent que de l'ineptie ou de la brusquerie du cavalier 1

Courage, seigneur cavalier! et pour récompenser vos louables efforts, je prierai mon frère, le Dieu des hommes, qu'il vous ait en sa sainte et digne garde *

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