TRAVAIL DES CHEVAUX
PAKTISAIII, CAnTAINE, IVEmiNB ET BURIDAN
Les personnes qui niaient systématiquement Tefficacité de ma méthode, devaient nécessairement aussi nier les résultats qu'on leur démontrait. On était bien forcé de reconnaître, avec tout le public , que mon travail au Cirque-Olympique était nouveau ; mais on l'attribuait à des causes plus étranges les unes que les autres, tout en soutenant, bien entendu, que le talent de Fécuyer n*était pour rien dans Tiiabileté du cheval. Suivant les uns, j'étais un nouveau Carter (1), habituant mes chevaux à Tobéissance en les privant de sommeil ou de nourriture ; selon d'autres, je leur liais les jambes avec
(1) Si, dans ce temps, Bf. Rarey amt fait connaitre au public les résultats que Kn savoir exceptionnel et tout à fait particulier, lui a fait obtenir dans Tart de dompter les chevaux, je ne doute niiilem&nt qu'on eût mis sur le compte de ses pvooédés les travaux que {^exécutais d*après les principes de ma méthode qui a été loin de me rapporter les cinq cents mille francs que M. Rarey a gagnés en deux niois.
des cordes et les tenais ainsi suspendus pour les préparer à une espèce de jeu de marionnettes ; quelques-uns n'étaient pas éloignés de croire que je les fascinais par la puissance du regard. Enfin, une certaine portion du public, voyant ces animaux travailler en cadence au son de la charmante musique de l'un de mes amis, M. Paul Cuzent, soutenait sérieusement qu'ils possédaient sans doute, à un très-haut degré, l'instinct de la mélodie , et qu'ils s'arrêteraient court avec les clarinettes et les trombones. Ainsi, le son de la musique était plus puissant sur mon cheval que je ne Tétais moi-même I L'animal obéissait à un ut ou à un sol bien détaché ; mais mes jambes et mes mains étaient absolument nulles dans leurs effets. Croiraiiron que de pareils non-sens étaient débités par des gens qui passaient pour cavaliers? Je conçois que Ton n'ait pas compris d'abord mes moyens^ puisque ma méthode était nouvelle ; mais, avant de la juger d'une manière aussi étrange, on aurait dû, ce me semble, chercher au moins à la connaître.
J'avais trouvé le cercle de Téquitation trop restreint, puisqu'il suffisait de bien exécuter un mouvement pour pratiquer immédiatement les autres avec la même facilité. Ainsi* il m'était prouvé que le cavalier qui parcourait avec précision une ligne droite de deux pistes an pas, au trot, au galop, pouvait marcher de même la tête ou la croupe au mur, l'épaule en dedans, exécuter les voltes ordinaires ou renversées, les changements et les contre-changements de mains, etc., etc. Quant au piaf-
fer^ c'était, comme je l'ai dit, la nature seule qui en déddait. Ce long et fastidieux travail n'avait d'autres va riantes que les titres divers des mouvements, puisqu'il suffisait d'une seule difficulté vaincue pour surmonter toutes les autres. J'ai donc créé des airs de manège nou* veaux dont l'exécution nécessite plus de souplesse, plus d'ensemble, plus de fini dans Féducation du cheval. Gela m'était facile avec mon système ; et pour convaincre mes adversaires qu'il n'y a dans mon travail au Cirque ni magie ni mystère , je vais expliquer par quels procédés purement équestres, et môme sans avoir recours aux piliers, caveçons ou cravaches, j'ai amené mes chevaux à exécuter les airs de manège qui semblent si ex* traordinaires.
1^ Flexion instantanée et maintien en l'air de l'une ou tmtre extrémité antérieure, tandis que les trois autres restent fixées sur le sol.
Le moyen de faire lever au cheva] l'une de ses deux jambes de devant est bien simple^ dès que l'animal est parfaitement souple et ramené : il suffît, pour faire le ?er, par exemple, la jambe droite, d'incliner légèrement la tête à droite, tout en faisant refluer le poids du corps sur la partie gauche. Les deux jambes du cavalier seront soutenues avec énergie (la gauche un peu plus que ia droite)» afin que l'effet de la main qui amène la tête à droite ne réagisse pas sur le poids, et que les forces qui servent à fixer la partie surchargée donnent à la jambe droite du cheval assez d'action pour la fiûre soulever de
terre. En répétant quelquefois cet exercice, on arrivera à maintenir cette jambe en Tair aussi longtemps qu'on le voudra.
2<^ Mobilité des hanches, le cheval s^ appuyant sur les jambes de devant, pendant qm celles de derrière se balancent alternativement l'une sur Vautre, la jambe postérieure qui est en l'air exécutant son mouvement de gauclie à droite sans toucher la terre pour devenir pivot à son tour, sans qtce l'autre se soulève et exécute ensuite le même mou vement.
La mobilité simple des hanches est un des exercices que j'ai indiqués pour Téducation élémentaire du cheval. On compliquera ce travail en multipliant le contact alternatif des jambes, jusqu'à ce qu'on arrive à porter facilement la croupe du cheval d'une jambe sur Tautre, de manière à ce que le mouvement de droite à gauche et de gauche à droite ne puisse excéder un pas. Ce travail est propre à donner au cavalier une grande finesse de tact, et prépare le cheval à répondre aux plus légers effets. Il est bien entendu que tous ces airs de manège ne seront réguliers qu'autant qu'ils seront accompagnés par la légèreté.
3<> Passage instantané du piaffer lent au piaffer précipité, et vice versa.
Après avoir amené un cheval à déployer une grande mobilité des quatre jambes, on doit en régler le mouvement. C'est par la pression lente et alternée de ses jambes que le cavalier obtiendra le piaffer lent; il le précipitera
en multipliant le contact de jambe. On peut obtenir ces deux piafTers sur tous les chevaux.
4® Reculer avec ime élévation égale des jambes transverr sales qui s'éloignent et se posent en même temps sur le soU le cheval exécutant le mouvement avec autant de franchise et de facilité que s'il avançait et sans concours apparent du cavalier.
Le reculer n'est pas nouveau, mais il Test certainement dans les conditions que je viens de poser. Ce n'est qu'à Taide d'un assouplissement etd*un ramener complet qu'on arrive à suspendre tellement le corps du cheval, que la répartition du poids est parfaitement régulière, et que les extrémités acquièrent une énergie et une activité égales. Ce mouvement devient alors aussi facile et aussi gracieux qu'il est pénible et dépourvu d'élégance lorsqu'on le transforme en acculement.
'ù^ Mobilité simultanée et en place des deux jambes par la diagonale ; le cheval, après avoir levé les deux jambes opposées, les porte en arrière pour les ramener ensuite à la place qu'elles occupaient, et recommencer le même mouvement avec l'autre diagonale.
L'assouplissement et la mise en main rendent ce mouvement facile. Lorsque le cheval ne présente plus aucune résistance, il apprécie les plus légers effets du cavalier, destinés dans ce cas à ne déplacer que le moins possible de forces et de poids pour arriver à mobiliser les deux extrémités opposées. En réitérant cet exercice, on le rendra en peu de temps familier au cheval. Le fini
du mécanisme donnera bientôt le fini de Tintelligence.
6'^ Trot à extension soutenu; le cheval ^ après avoir levé les jambes^ les porte en avant en les soutenant un instant en Vair avant de les poser sw le sol.
Les procédés qui font la base de ma méthode se reproduisent dans chaque mouvement simple» et à plus forte raison dans les mouvements compliqués. Si l'équilibre ne s'obtient que par la légèreté, en revanche il n'e st pas de légèreté sans équilibre ; c'est par la réunion de ces deux conditions que le cheval acquerra la facilité d'étendre son trot jusqu'aux dernières limites possibles» et changera complètement son allure primitive. '
7® Trot serpentin, le cheval tournant à droite et à gauche pour revenir à peu près sur son point de départ y après avoir fait cinq ou six pas dans chaque direction.
Ce mouvement ne présentera aucune difficulté, si l'on conserve le cheval dans la main en exécutant au pas et au trot des flexions d'encolure. On conçoit qu'un semblable travail est impossible sans cette condition. On devra toujours soutenir la janobe opposée au côté vers lequel fléchit l'encolure.
8o Arrêt sur place à l'aide des éperons^ le cheval étant au galop.
Lorsque le cheval, parfaitement assoupli, supportera convenablement les attaques et le rassembler» il sera disposé pour exécuter le temps d'arrêt dans les conditions ci dessus. On débutera dans l'application parle
petit galop, pour arriver successivement à la plus grande vitesse. Les jambes, précédant la main, ramèneront les extrémités postérieures du cheval sous le milieu du corps, puis un prompt effet de main, en les fixant dans cette position, arrêtera immédiatement l'élan. Par ce moyen. Ton ménage l'organisation du cheval, que Ton peut œnserver ainsi toujours exempte de tares.
9^ Mobilité continue m place de l'une iies extrémités antérieures, le cheval exécutant par la volonté du cavalier le mouvement par lequel il manifeste souvent de luimême son impatience.
On obtiendra ce mouvement par le même procédé qui sert à maintenir en Tair la jambe du chevaL Dans le dernier cas. les jambes du cavalier doivent exercer un appui continu pour que la force qui tient la jambe du cheval levée conserve bien son effet, tandis que, pour le mouvement dont il s'agit^ il faut renouveler l'action par une multitude de petites pressions, afin de déterminer la mobilité de la jambe qui est tenue en l'air* Cette extrémité du cheval acquerra bientôt un mouvement subordonné à celui des jambes du cavalier, et si les temps sont bien saisis, il semblera, pour ainsi dire, qu'on fait mouvoir l'animal à Faide d'un moyen mécanique.
10* Reculer au trotf le cheval conservant la même cadence et les mêmes battues que dans le trot en avant.
La condition première pour obtenir le trot en arrière est de maintenir le cheval dans une cadence parfaite et aussi rassemblé que possible ; la seconde est toute dans
les procédés du cavalier. Celui-ci doit chercher insensiblement par des effets d'ensemble à faire primer les forces du devant sur celles de derrière, sans nuire à l'harmonie du mouvement. On le voit dope : par le rassembler, on obtiendra successivement le piaffer en place, le piaffer en arrière, même sans le secours des rênes.
11<> Reculer au galop ^ le temps étant le même que pour le galop ordinaire ; mais les jambes antérieures^ une fois élevées, au lieu de gagner du terrain^ se portant en arrière^ pour que V arrière-main exécute le même mouvement rétrograde aussitôt que les extrémités antérieures se posent sur le sol.
Le principe est le même que pour le travail précédent ; avec un rassembler parfait, les jambes de derrière se trouveront tellement rapprochées du centre, qu'en élevant l'avant-main, la détente des jarrets ne fonctionnera plus, pour ainsi dire, que de bas en haut. Ce travail, qu'on pourra faire exécuter facilement à un cheval énergique, ne devra pas être exigé de celui qui ne posséderait point cette qualité.
12<> Changements de pied au temps^ chaqw temps de galop s' opérant sur une nouvelle jambe.
On coinprend que,. pour pratiquer ce travail difficile, le cheval doit être habitué à exécuter parfaitement, et le plus fréquemment possible, les changements de pied du tact-au-tact. Avant d'essayer ces changements de pied à chaque temps, on doit Tavoir amené à exécuter ce mouvement à toutes les deux foulées. Tout dépend
de son aptitude, et surtout de Fintelligence du cavalier : avec cette dernière qualité, il n'est pas d'obstacle qu'on ne puisse surmonter. Pour exécuter ce travail avec toute la précision désirable, le cheval doit rester léger, conserver son même degré d'action ; de son côté, le cavalier évitera par-dessus tout les brusques renversements de Tavant-main.
i3^ Pirouettes ordinaires sur trois jambes^ celle de dewinf , du côté vers lequel on, tourne^ restant en tair ou tendue pendant toute la durée du mouvement.
Les pirouettes ordinaires doivent être familières à un cheval dressé d'après ma méthode, et j'ai indiqué plus haut le moyen de l'obliger à tenir élevée Tune de ses extrémités antérieures. Si Ton exécute bien séparément ces deux mouvements, il sera facile de les joindre en un seul travail. Après avoir disposé le cheval pour la pirouette, on préparera la masse de manière à enlever la partie antérieure ; celle-ci une fois en l'air, on surchargera la partie opposée au côté vers lequel on veut tourner, en appuyant sur cette partie avec la main et la jambe. La jambe du cavalier placée du côté qui converse ne fonctionnera pendant ce temps que pour porter les forces en avant, afin d'empêcher la main de produire un effet rétrograde sur l'ensemble du cheval.
W Reculer avec temps d^ arrêt à chaque foulée ^ la jambe droite du cheval restant en avant immobile et tendue de toute la distance qu'a parcourue la jambe gauche^ et vice verso.
Ce mouvement dépend de Thabiletô du eavalier, puisqu'il résulte d'un eflfet dé forces qu'il est impossi* ble de préciser. Bien que ce travail soit peu gracieux, le cavalier expérimenté fera biien de le pratiquer souvent, pour apprendre à modifier les effets de forces, et acquérir parfaitement toutes les nuances de son art.
15® Piaffer régulier avec un temps dS arrêt immHiaX sur trois jambes y la quatrième restant en l'air.
Ici encore, comme pour les pirouettes ordinaires sur trois jambes, c'est en exerçant séparément le piaffer et la flexion isolée d'une jambe qu'on arrivera à réunir les deux mouvements en un seul. On interrompra le piaffer en arrêtant la contraction de trois jambes pour la reporter exclusivement sur la quatrième. Il suffit donc, pour habituer le cheval à ce travail , de l'arrêter lorsqu'il piaffe, en le forçant à cx)n tracter une seule de ses jambes.
16» Changement de pied au temps, à des intervêUes égaux , le cheval restant en place ou n'avançant qu'in^ sensiblement.
Ce mouvement s'obtient par les mêmes procédés que ceux qui sont employés pour les changements de pied au temps en avançant ; seulement il est beaucoup plus corn* pliqué, puisque l'on doit donner une impulsion justement assez forte pour déterminer le mouvement des jambes sans que le corps se porte trop en avant, Ce mouvement exige, par conséquent, beaucoup de tact de la part du cavalier, et ne saurait être pratiqué que sur un cheval pa^ faitement dressé, mais dressé comme je le comprends •
Telle est la nomenclature des nouveaux airs de manège que je me suis plu à créer, et que j'ai exécutés si souvent en présence du pubUç. Gomme on le voit, ce travail qui paraissait tellement extraordinaire qu'on ne voulait pas croire qu'il tint à des procédés équestres, devient très-simple et très-compréiiensible dès qu'on a étudié les principes de ma méthode. Il n'est pas un de ces mouvements où l'on ne retrouve Tapplication des préceptes que j'ai développés dans ce livre.
Des cavaliers ont obtenu Tapparente exécution de quelques-uns de ces airs de manège. Fiers de ces résultats, ils s'écriaient : Voilà du système Baucher I
Erreur I non-seulement l'exécution n'était pas com* plète» mais elle était due au hasard, ou tout au moins à des moyens étrangers à ma méthode. Ainsi, le cheval mal placé, était contracté ; ses mouvements, sans raison d'être, étaient heurtés, sans harmonie, sans grâce. Rien
dans tout cela ne ressemble à mon système. Je ne deinande jamais au cheval l'exécution d'un mouvement pour lequel je ne l'ai point placé, et je n'attends d'exé* qution facile qu'autant que l'équilibre est pariieiit dans tout l'organisme de l'animal.
Mais, je le répète, si j'ai enrichi i'équitation d'un tra* Vftil nouveau et intéressant, je ne prétends pas avoir atteint les dernières limites de Fart ; et tel peut venir après moi qui, s'il veut étudier mes principes et les pratiquer avec intelligence, pourra me dépasser dans la carrière, et ajouter encore aux résultais que j'ai obte-
nus. Il y a dix ans que, pour la première fois, j*ai décrit dans cet ouvrage les nouveaux airs de manège des six premiers chevaux que j'ai montés au Cirque ; depuis cette époque, dans cette même arène publique, j'en ai monté vingt autres qui exécutaient trois ou quatre mouvements nouveaux, ce qui fait un total de soixante airs de manège entièrement neufs. Est-ce assez dire aux cavaliers qu'en poésie, en musique, en littérature, et maintenant en équitation, les routes sont tracées et Texécution possible ? C'est à l'intelligence de chercher un peu si elle veut trouver beaucoup.
Mes lecteurs, en se reportant à la méthode, verront que les lignes précédentes ont été justifiées par mes découvertes. Depuis la dixième édition de cet ouvrage, j'ai trouvé les principes de mouvements nouveaux que je consigne dans le volume. Ce sont, par exemple : un travail avec la chambrière, l'emploi progressif des éperons, des effets de main, de jambes, de main et de jambes combinés; des descentes de main, de jambes, de main et de jambes, etc.; tous mouvements concourant à la perfection de l'équilibre du cheval. Par un enchaînement naturel, de ces principes en découlent d'autres qui, sans être aussi importants, n'en ont pas moios contribué à me faire obtenir les meilleurs résultats ; leur application méthodique doit donc conduire mes lecteurs à la solution de divers problèmes d'équitation.