SCÈNE V
SATURIUS , seul.
Quelle misérable vie quecelle des amants! mais bien plus triste encore est celle des malheureux qui ont à supporter leurs caprices! J'aimerais mieux mourir que d'imiter ces écervelés : ils veulent et ne veulent plus; ils courent et se reposent; tantôt tristes, tantôt gais, aujourd'hui bien portants , et demain malades. L'amour renferme tous les contrastes: les soupçons, l'injure , l'inimitié , les trêves, les guerres, la pai.\. la concorde, la colère et les promesses trompeuses. Veut-on le soumettre à la raison : c'est vouloir tout bonnement se fiiire regarder par chacun comme un fou. Jamais dépit ne fut si puissant sur un cœur amoureux , qu'un soupir froid et tardif, une seule larme, une prière, un
OUVRAGES D
léger signe, un sourire, un salut, un regard dissimulé ne puissent le changer entièrement et ne parviennent à l'attendrir. Et puis, dites qu un amoureux a du courage ! Celui qui aime ne peut songer qu'au cher objet de son amqur : c'est là qu'est tout son bien, qu'aboutissent tous ses désirs; il oublie tous les autres soins, toutes ses autres affaires, pour ne s'occuper que de son amour; et il y en a même qui oublient jusqu'au soin de manger, sans réfléchir qu'ils se perdent en cherchant à gagner autrui. Voilà ce qui me fait le plus de peine , car mon pauvre corps souffre le martyre s'il ne se nourrit pas aussitôt que l'appétit me sollicite. Ils ne mangent jamais que lorsqu'ils y sont forcés; et c'est ainsi que moi et leurs servileurs nous portons la peine de leurs folles amours. C'est une grande folie que d'aimer ici-bas quelqu'un plus que soi-même ; c'est se livrer à de vains désirs , à une ardeur inutile, aux chagrins, aux espérances trompeuses, à un malheur certain, au mépris de sa propre existence, que de suivre plutôt les pas d'un malheureux dont le cœur est enchaîné que de celui qui aime à le nourrir et à le tenir en \)on état. Hommes aveugler et insensés, qui vous laissez imposer le frein le plus dur par une nnsérable créature dans laquelle on ne trouve ni vertu ni esprit! car de la plus laide à la plus belle, il n'y a de différence que la couleur et la grandeur ; mais quand la lumière est éteinte toutes les beautés se ressemblent, et toutes les femmes sont bâties sur le même patron ; celui qui en essaye une peut se vanter de les avoir toutes essayées. Mais je rentre au logis, car si Camillus ne trouvait pas tout bien apprêté il me dirait quelques sottises dont je pourrais me trouver mal.