SCÈNE
DORIA, seule.
Que nos maîtresses sont folles! Elles sont plus vaines et plus légères que la feuille emportée par le vent; tandis qu'elles pourraient faire tout ce que bon leur seml>!e sans donner lieu à la médisance. Entendent-elles marcher ou cracher derrière elles, vite elles se retournent, comme si on les appelait par leur nom et qu'on les saluât; les couvrît-on d'or, elles ne .sauraient tenir leur amour caché. J'ai vu aujourd'hui au temple des choses... des choses qui n'appartiennent qii'à des amants qui ont perdu la tête : l'un essuyait ses yeux pleins de larmes, l'autre poussait des soupirs emflammés; celui-ci se frottait le front et les cheveux, celui-là soufflait par la bouclie , l'autre parle nez; plu.sicurs ."-e niord;'.icnt les lèvres, les gants et les doigîs, sans faire attention à ceux qui les entouraient. C'est nous qui jouissons dos vrais [)laisirs de Tamoui , j-arce qu'il iioiis uuil de? actions et mm
des paroles. Lorsque chacun dort et que nous sommes seules dans la maison , nous introduisons alors l'ami tout doucement, tout doucement; et il reste à nos côtés jusqu'à ce que le jour paraisse. 11 part alors, et ne vient pas tout le long du jour tourner autour de nous , comme on voit les galants auprès de nos maîtresses, pour nous conter des sornettes ; et il n'e^t pas de ceux qui vont au colombier avec le tambour. Si nos maîtresses n'entendent pas leur porte retentir chaque jour du bruit des clsanls et des sérénades, si chaque jour elles ne reçoivent mille messagers, si elles ne sont courtisées en tout lieu, jamais vous n'obliendrez d'elles l'objet de vos désirs. Non-seulement elles ne veulent pas que vous leviez les yeux sur une autre femme, il faut que vous disiez à chacun que vous vous consumez et que vous mourez pour elles; car si votre amour n'est connu d'un chacun, n'espérez pas qu'elles aient jamais pitié de vous. Mais , qui sort du logis? N'est-ce point Catillus.^ C'est lui-même... Malheureuse que je suis! que vaisje faire .^ Lui dirai-je la vérité.^ le îromperai-je.^ Je ne sais encore quel parti prendre... Cachonslui tout; mais prêtions un air assuré et ne paraissons point étonnée. Qu'il fasse ce qu'il voudra, je ne dirai rien dont je puisse avoir par la suite à me repentir.
SCÈINE m.
DORIA, CATILLUS.
DORIA. Dieu vous garde, mon maître.
CATILLUS. Que fais-tu ici ?
DORIA. Je rentrais au logi-.
CATILLUS. Où est Virginia?
DORIA. Je viens de la laisser au temple.
CATILLUS. Qui est avec elle?
DORIA. Sa mère et Lisisca.
CATILLUS. Approche, et parle-moi; mais ûifi moi bien franchement la vérité, autrement cela se passera mal entre nous.
DORIA. ^lon maître, si vous me surprene jamais à vous dire un mensonge, je veux qiic vous me mettiez sur-le-champ à la porte.
CATILLUS. N'y avait -il pas dans le temple quelque éiourneau qui voltigeait autour de ma femme?
DORIA. Je n'eu ai aperçu aucun.
cvriiLis. J'ai bien de la peine à le croire Mais
ro OUVRAGES DRAMATIQUES.
peut-être me suis-je mal explique. Dis-moi : quelqu'un faisail-il les yeux doux à ma femme?
DORiA. Oui, j'ai vu quelqu'un la regarder bien souvent.
CATiiLus. Et elle, que faisait-elle?
DORIA. Oh î oh !
CATiLLus. Que faisait-elle.^ réponds.
DORIA. Elle restait tranquille
CATILLUS. Ah ! tu balances à répondre ! Prends garde que je n'appelle le bâton à mon aide. Regardait-elle quelqu'un?
DORIA. Oui, celui qui la regardait,
CATILLUS. El souvent?
DORIA. Souvent.
CATILLUS. El ensuite, que faisait-elle?
DORIA. Je n'ai point vu autre chose.
CATILLUS. Se louchait-elle toujours le visage à la même place , ou lui as-tu vu faire quelque autre signe?
DORIA. Il me semble que oui.
CATILLUS. Avec les yeux, la tète ou les mains?
DORIA. Je ne me le rappelle pas bien.
CATILLUS. Tu ne veux donc pas parler?
DORIA. C'est vous qui me faites perdre la mémoire. I
CATILLUS. Crachait-elle souvent?
DORIA. Oui, quelquefois.
CATILLUS. Et pourquoi?
DORIA. Je n'en sais pas la raison : c'est sans doute parce qu'elle en avait besoin.
CATILLUS, à part. Tout ce quc me dit cette fille, il semble qu'elle ne le dit que par force. (Haut.) Etait-elle triste ou gaie? son visage rougissaitil ou palissait-il tour à tour?
DORIA. Croyez-vous que j'aie toujours eu les yeux attachés sur elle? Je m'occupais aussi de mes affaires.
CATILLUS. Et que faisais-tu?
DORIA. iNe le devinez-vous pas? Je disais mes prières. Pourquoi donc va-t-on dans les temples?
CATILLUS. Aujourd'hui l'on y va jîour tout autre chose : c'est là que se font tous ces marchés dont vous savez si bien le métier; c'est là que toutes les infamies... IMais rhonnèteté m'empêche de dire ce que je ne pourrais répéter sans honte. 0 Jupiter! comment peux-lu souffrir qu'on fasse de les temples un lieu de prostitution ! Avec qui parlait-elle ?
DORIA. Avec les personnes qui étaient auprès d'elle.
CATILLUS. Et que disait-elle?
DORIA. Ce que les dames ont coutume de dire aujourd'hui entre elles : elle médisait du prochain.
CATILLUS. De qui? est-ce de moi?
DORIA. Non , mais de telle ou telle femme dont le nom lui venait le premier à la bouche.
CATILLUS. Parlait-elle en secret?
DORIA. Certainement, et de manière que chacun pouvait l'entendre.
CATILLUS. Pourrais -tu maintenant me dire quel est celui qu'on voit toujours rôder autour de ma femme ?
DORIA. Eu vérité , mon maître, je ne le connais pas; et je ne crois pas l'avoir jamais vu, ailleurs.
CATILLUS. Te semble-t-il jeune ou vieux ?
DORIA. C'est un fort beau garçon, et qui paraît avoir vingt ans tout au plus.
CATILLUS. Quelle taille a-t-il?
DORIA. Il doit être plus grand que vous d'une palme environ.
CATILLUS. A-l-il la figure pâle?
DORIA. Il est frais comme une rose.
CATILLUS. Quelleest la couleur de ses cheveux?
DORIA. Parfaitement noire; et de ma vie je n'en ai vu de si "beaux.
CATILLUS. Je veux que tu tâches de savoir son nom.
DORIA. Comment faudra-t-il m'y prendre?
CATILLUS. Mets-toi ce soir sur le balcon, questionne Virginie sur ceux qui passent ; et quand notre galant viendra à paraître , dis-lui : « Voilà bien le jeune homme le plus beau et le plus élégant de tous ceux que nous avons vus aujourd'hui; qui est-il?» Regarde alors si elle soupire et change de visage, et si elle le suit longtemps des yeux. Tu pourras même ajouter: «Oh! combien doit être heureuse celle qui possède un tel mari ! combien ses serviteurs doivent être contents de lui obéir !v Prononce ces mots de manière à mériter sa confiance. Tu peux dire aussi que lu ne crois pas qu'il y ait au monde une femme capable de lui résister; faislui entendre que tu pardonnerais tout à celle qui l'aimerait, et que lu lui tiendrais même le sac.
DORIA. Je le veux bien; mais sachez que ma maîtresse est fine.
CATILLUS. Qu'elle le soit autantqu'elle voudra,