‹ Œuvres complètesChapitre 150 sur 323 · L'ANE D'OR.-^CHANT III · texte numérisé non relu

L'ANE D'OR.-^CHANT III

immense , le cœur serré de tristesse , et caché à tous les yeux.

Et ma belle, grande et aimable conductrice fut occupée pendant plus d'une heure à renfermer toutes ces bêtes dans leur étable.

Ensuite, toute brillante de joie, elle me prit par la main et me mena dans sa chambre, où elle alluma de sa propre main un grand feu.

Elle m'en fit approcher avec courtoisie, pour sécher l'eau dont j'avais été inondé quand il m'avait fallu traverser le fossé.

Dès que je me fus séché et que j'eus oublié les chagrins et les fatigues que j'avais endurés pendant cette nuit ,

Je commençai à lui parler de la sorte : «Ma- «dame, mon silence ne provient pas de ce que «je ne sais point apprécier le service que tu «m'as rendu et le plaisir que tu m'as fait.

■j: J'étais certainement parvenu au dernier inastant de ma vie, au milieu de ces déserts obcscurs et ténébreux, lorsque je fus atteint par «la nuit.

«Pour me sauver, tu m'as conduit avec toi : «c'est donc à toi que je suis redevable de la «vie et de tout le bonheur qui peut encore y «être attaché.

«Mais le souvenir de l'obscurité de la forêt «let la beauté de ton visage m'ont fait rester «muet , car j'y vois tout à la fois et mon mal « et mon bien ;

« Et c'est ce qui m'a rendu alternativement «triste et joyeux : triste à cause du malheur qui d'abord m'était arrivé; joyeux parle bonheur «qui n'a pas tardé à le suivre.

« Voilik ce qui a empêché ma voix de s'expli- «quer, jusqu'à ce que j'aie pu me reposer un «peu de mes longues fatigues.

«Mais toi, dans le sein de qui je m'aban- « donne, et dont la bonté ne saurait être payée « par aucun don ,

«Mets le comble à ta courtoisie, en ne regaredant pas comme une tâche pénible de m'ap- « prendre quelles sont les circonstances de ma «vie dont tu peux être instruite.»

«Parmi les hommes des temps anciens et « modernes , » me dit-elle alors , «aucun ne fut la «victime d'une plus noire ingratitude et ne sup- ,« porta tant de maux;

tMais ce n'est pas toi-même que tu dois en «accuser, ainsi qu'il est arrivé à un grand nom-

IIACCUIAVELLI. II.

« bre d'entre eux : c'est le sort qui lui seul s'est «toujours opposé à tes bonnes œuvres;

«C'est lui qui a fermé devant toi toutes les «portes de la pitié; c'est lui seul aussi qui t'a «conduit dans ce lieu terrible et inaccessible.

«Mais comme les pleurs sont honteux pour «l'homme , on doit opposer un œil sec aux coups ode la fortune ennemie.

«Contemple les étoiles et le ciel, regarde la «lune, vois toutes les autres planètes poursui- «vre éternellement leur cours, tantôt s'élevant, «tantôt s'abaissant, et ne prenant jamais de «repos.

«Tantôt le ciel est couvert de ténèbres, tan- «tôt il brille de tous les feux du jour: de même «sur la terre rien ne persévère dans le même «état.

«C'est delà que naissent la paix et la guerre ; «c'est de là que proviennent ces haines qui s'é- « lèvent entre ceux que renferment une même c muraille et un même fossé;

«C'est de là qu'est venu ton premier mal- «heur; c'est là seulement ce qui a enfanté ces « fatigues sans repos que tu éprouves.

0 Le ciel n'a point encore changé pour toi «et il ne changera point d'aspect, tant que les «destins épuiseront sur toi leur barbarie.

«Cette influence qui t'a été si contraire et si «ennemie n'est point encore dissipée; non, «elle ne l'est point encore.

«Mais lorsque les racines du mal seront en- «fin desséchées, lorsque le ciel se montrera «plus doux , alors les temps deviendront pour « loi plus heureux que jamais.

«Ils deviendront si agréables et si riants, que «le souvenir de tes maux passés et la crainte «des maux futurs seront pour toi des motifs «même de joie.

«Peut-être même te laisseras-tu séduire par «une fausse gloire, en faisant aux uns et aux «autres le long récit de tes infortunes.

«Mais avant que les étoiles se montrent bien- « faisantes envers toi, il faut que tu erres quel- « que temps dans le monde , caché sous une «peau nouvelle.

« Tels sont les décrets de cette divine provl- «dence qui dirige l'univers , et qui veut que tu «soutiennes ce malheur pour ton plus grand « bien.

«Il faut (]mc que tu perdes entièrement la

n« POÉSIES

«figure humaine et que, privé de tes traits a actuels, tu viennes paître sous ma conduite «avec les autres animaux.

. «On ne peut rien changer à cet astre cruel. «En t'amenant ici je n'ai que différé ton mal; «je ne l'ai point fait disparaître.

«II t'est seulement permis de demeurer avec «moi le temps nécessaire pour connaître ces «lieux et les habitants qu'ils renferment.

«Ne te laisse donc point abattre, mais porte «ré.solument ce fardeau sur tes robustes épau- «les,: tu te trouveras bien dans la suite de l'a- «voir porté.»

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