L'ANE D'OR.— CHANT V
ie voudrais dire sur ce qui accompagnait tant de beautés quelque chose qui s'approchât de la vérité , mais je le tais parce que je ne saurais l'exprimer.
Je ne sais pas qui put fendre sa bouche; mais si Jupiter ne la fit pas de sa main divine , je ne crois pas qu'une autre main eût osé l'entreprendre.
Ses dents étaient plus éclatantes que l'ivoire, et entre ces dents et les lèvres on voyait s'agiter une langue vermeille plus rapide qu'un serpent.
11 en sortait un langage capable d'arrêter les vents et de faire marcher les arbres, tant le son en était doux et harmonieux.
Son menton et son cou méritaient aussi d'arrêter la vue, et tant d'autres charmes se révélaient en elle, que les voir aurait suffi pour rendre heureux l'amant le plus misérable et le plus infortuné.
Je ne sais si je dois taire ce qui survint ensuite; car souvent la vérité se tourne contre celui qui l'a dite.
Toutefois je la dirai, laissant tout le risque à ceux qui voudraient me blâmer : ce n'est pas jouir d'un plaisir entier que d'en taire les délices.
Mon œil put bien parcourir toutes les beautés de son corps jusqu'à son sein, dont l'éclatante blancheur m'enflamme encore par le seul souvenir ;
Mais la vue de ses autres charmes me fut interdite par la couverture riche et éclatante de blancheur dont était revêtue notre étroite couche.
Étonné et incertain, mon âme restait froide, triste, timide et dans le doute , iguorant jusqu'à quel point la voie m'était ouverte ;
Et telle que, la première soirée, la nouvelle épouse repose auprès de son époux, languissante, honteuse et enveloppée dans son linceul ;
Ainsi, dans mon trouble, je m'étais entouré <le la couverture du lit , semblable à un homme qui n'a aucune confiance dans son propre courage.
Mais au bout de quelque temps que ma dame s'était amusée à me regarder, elle me dit en souriant : «Serais-je par hasard armée d'orties «ou d'épines?
aTu peux avoir ce qui a fait pousser en sou-
«pirant plus d'un cri à qui a voulu le possédei', a et a causé mille plaintes et mille querelles.
«Et toi qui, pour te trouver avec moi, ne K craindrais pas de pénétrer dans un lieu rem- «pli de dangers, et qui , comme Léandre, trac verserais en nageant la mer qui sépare Sestos ad'Abidos,
«Pourquoi as-tu si peu de courage que tu « te laisses faire la guerre par ces draperies qui a sont entre nous, et pourquoi t'es-tu couché si « loin de moi .^»
Gomme , lorsqu'on a renfermé dans une prison un criminel qui craint pour sa vie et reste immobile , les yeux attachés sur la terre ,
Si tout à coup la grâce qu'il sollicitait lui est accordée par son seigneur, il secoue toutes ses noires idées et recouvre son courage et sa fierté :
Tel j'étais d'abord, et tel je devins en entendant ces paroles bienveillantes ; et je m'approchai d'elle en glissant à travers les draps une main encore glacée par la crainte.
A peine eus-je touché son corps, que je sentis dans mon cœur une volupté si douce que je ne crois pas jamais eu avoir goûté une semblable.
Ma main ne resta point oisive à la même place; mais, parcourant tous ses charmes, je retrouvai bientôt la vertu que j'avais un moment perdue.
Oubliant désormais toute ma timidité, je soupirai doucement et je lui adressai la parole en ces mots : «Que ta beauté soit bénie!
«Soit bénie également l'heure à laquelle je «rais le pied dans la forêt, et celle à laquelle j'ai c pu faire ou écrire quelque chose qui ait touché « ton cœur ! »
M'abandonnant alors, du geste et de la voix, aux transports delamour, et tout entier plongé dans ses beautés angéliques qui me faisaient oublier toutes les choses humaines ,
Mon cœur fut inondé d'un plaisir si grand que je me sentis défaillir, et que je goûtai les dernièresvoluptés,étendusurson sein charmant.