‹ Œuvres complètesChapitre 154 sur 323 · L'ANE D'OR. — CHANT VI · texte numérisé non relu

L'ANE D'OR. — CHANT VI

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pas que les empires commencent par Ninus et Huissent par Sardanapale.

Le premier était regardé comme im homme divin; l'autre fut trouvé au milieu de ses servantes , occupé comme une femme à leur distribuer le lin pour filer.

Le courage donne la tranquillité aux états; la tranquillité enfante ensuite la mollesse, et la mollesse perd les pays et les villes.

Quand ensuite un état a été pendant quelque temps enveloppé dans les révolutions, la verlu revient ordinairement y fixer sa demeure une seconde fois.

Celui qui gouverne l'univers permet cet ordre de choses, afin que rien ne soit ou ne puisse être stable sous le soleil.

On a vu, on voit et l'on verra toujours le mal succéder au bien et le bien remplacer le mal, et toujours l'un sera la cause de l'autre.

il est vrai que je regarde comme un principe de mort pour les royaumes, et comme la source de leur destruction , l'usure ou le péché de la chair ;

Et que ce qui produit leur élévation et les maintient dans ce haut degré de prospérité , ce sont les jeûnes, l'aumône et la prière.

Toutefois certains saj^es , plus éclairés peutêtre, soutiennent que le mal que j'ai indiqué ne suffit pas pour renverser les états, non plus que le bien pour les maintenir.

Croire que sans nous Dieu combatte pour nous, tandis que nous restons en repos et à genoux, a été pour beaucoup de royaumes et détats la cause de leur perte.

Les prières sans doute sont une chose trèsnécessaire ; et celui-là est tout à fait insensé qui empêche le peuple de suivre ses cérémonies et de remplir ses dévotions.

Il semble en effet que c'est d'elles que naissent l'union et le bon ordre , qui produisent à leur tour une bonne et heureuse fortune ;

Mais il ne doit y avoir personne assez dépourvu de cervelle pour croire que si sa maison vient à s'écrouler, Dieu lui-même la sauvera sans le secours d'aucun autre étai , car il mourrait écrasé sous ses ruines.

CHANT Vf

Tandis que mon esprit , accablé par ia douleur, était plongé dans ces réflexions , le soleil avait parcouru la moitié de son tour ,

C'est-à-dire la moitié de notre hémisphère; de sorte que le jour commençait à fuir loin de nous et que l'orient devenait plus obscur.

Soudain je reconnus , aux sons prolongés du cor et aux mugissements du malheureux troupeau , que ma dame revenait.

Quoique livré tout entier aux pensées qui m'avaient occupé pendant toute la journée et qui avaient chassé de mon âme tout autre souci,

Cependant, à peine l'eus-je réellement entendue que je reconnus combien tout le reste était vain, excepté celle dont j'avais adopté les chaînes.

En arrivant dans l'asile où je me trouvais elle passa d'un air gracieux un de ses bras autour de mon cou , et de l'autre elle saisit ma main que je tenais éloignée.

La rougeur alors colora mon visage, et il me fut impossible de lui adresser une parole , tant était doux le sentiment quis'était emparédemoi.

Toutefois, après quelques moments de silence, nous nous mîmes elle et moi à nous entretenir d'une infinité d'objets, avec cette intimité de deux amis qui causent ensemble.

Dès qu'elle eut reposé ses membres fatigués et réparé ses forces par la nourriture accoutumée, ma dame m'adressa cette proposition :

«Je t'ai déjà promis de te mener dans un enadroit d'où tu pourras connaître toute la condi- « tion de notre sort :

«Si donc cela te plaît apprête-toi à me sui- « vre , et tu verras des gens avec lesquels autre- «fois tu fus longtemps lié et que tu as beaucoup «fréquentés.»

Elle se leva alors , et je marchai derrière elle ainsi qu'elle me l'avait prescrit; mais ce n'était pas sans frayeur : toutefois je tâchais de ne paraître ni gai ni triste.

Déjà la nuit avait répandu toutes ses ténèbres : en conséquence ma conductrice prit en main une lanterne dont elle pouvait à son gré découvrir ou cacher la lumière.

Arrivés à quelque distance , je crus entrer dans un vaste dortoir semblable à ceux qu'on voit dans les couvents.

POESIES DIVERSES

C'était proprement un long corridor comme les leurs; et de chaque côté on distinguait des portes dont le travail n'avait rien de remarquahle.

Alors ma dame, se tournant vers moi, me dit que son grand troupeau reposait renfermé derrière ces portes ;

Et comme leur condition n'était pas la même, leur demeure était également différente, et chacun d'eux avait auprès de lui un compagnon.

«xLa première porte à main droite, » me dit-elle aussitôt qu'elle eut repris la parole , « renferme «les lions aux dents tranchantes et aux ongles «recourbés.

«Quiconque porte un cœur magnanime et «plein d'honneur prend, à la voix de Circé , la «forme de ce monstre sauvage; mais il y en a «bien peu de ton pays;

«Car tes plaines sont toutes devenues dé- «sertes; elles ont perdu tout le feuillage qui ofaisait leur gloire en cachant leur aridité et «les rochers qui hérissent leur sein.

«Si quelqu'un se livre à ses fureurs et à ses «emportements, s'il mène une vie brutale et vio- « lente, il est placé avec les ours dans la seconde 0 enceinte.

«Dans la troisième, si je ne me trompe, sont «les loups voraces et affamés , qu'aucune nour- «riture ne peut assouvir.

«C'est dans la quatrième enceinte que demeu- «rent et les buffles et les bœufs; et si quelqu'un des tiens se trouve parmi ces animaux , j'en suis «fâchée pour lui,

«Celui qui ne songe qu'à faire bonne chère, «qui dort quand il faut veiller auprès du feu , « demeure avec les boucs dans le cinquième trou- «peau.

«Je ne veux point te décrire chaque enceinte «en particulier; car si j'entreprenais de parler «de toutes, mon discours serait trop long et le «temps qui nous reste trop court.

«Qu'il te suffise de savoir que devant, der- «rière et de côté, il se trouve des cerfs, des pan- «thères, des léopards, et des animaux plus «énormes encore que des éléphants.

«Mais lâche de regarder un peu en arrière «cette porte immense qui fait face à celles-ci, «et par laquelle nous allons passer quoiqu'il soit «déjà tard.»

Avant que j'eusse pu lui répondre elle se mit en marche en me disant : «Il faut toujours faire «plaisir quand cela ne coûte rien.

«Mais afin qu'une fois entré, tu puisses con- «naître l'influence du lieu et mieux observer «tout ce que tu verras,

«Sache que sous le toit de chacune de ces enff ceintes habite , comme je viens de te le dire, «une espèce d'animaux.

«Dans cet endroit seulement cette obligation «n'est pas de rigueur; et comme il arrive dans « votre Mallevalo , où toute espèce de prisonnier «va habiter,

«Ainsi dans ce lieu que je vais le montrer «chacun des animaux que renferment les cel- « Iules de ce cloître peut aller s'amuser en liberté ;

«De sorte qu'en voyant ce lieu seul tu pouraras le faire une idée de toutes les autres, sans «être obligé de les passer en revue une à une, «ce qui nous ferait perdre trop de pas.

«D'ailleurs c'est là aussi que se réunissent «certaines bêles douées de connaissances plus détendues, d'un rang plus élevé et d'une for- « tune plus considérable.

fîEt si sous leur apparence tu crois voir des «bêtes, tu en reconnaîtras quelques-unes, en «partie à leurs habitudes, à leur allure, à leur «regard, à leur seule présence.»

Tout en parlant nous nous approchions de l'endroit où la porte se montrait tout entière à nos yeux et jusque dans ses plus petits détails.

Une figure en marbre, qui paraissait animée, frappait d'abord la vue et s'élevait au-dessus du grand arc qui couronnait le portique.

Pareille à Annibal sur son éléphant, il semblait qu'elle s'avançât en triomphe; ses vêtements étaient ceux d'un homme grave , fameux et imposant.

Il avait sur la tète une guirlande de laurier ; son visage paraissait joyeux et riant , et la foule qui l'entourait semblait lui faire fête.

«Voilà le grand abbé de Gaëte,» me dit ma dame , «celui qui, comme tu ne dois pas l'igno' «rer, fut autrefois couronné poêle.

«Son image, comme tu le vois, a été placée « ici par les dieux eux-mêmes , ainsi que la foule «de ceux qui sont à ses pieds,

«Afin que quiconque s'approcherait de ce lieu «pût, sans qu'il fût besoin d'autre explication,

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