‹ Œuvres complètesChapitre 161 sur 323 · A GIOVAN BATISTA SODERINI · texte numérisé non relu

A GIOVAN BATISTA SODERINI

De quelles rimes , de quels vers pourrai-je jamais me servir pour chanter le royaume de la Fortune, et ses aventures prospères, et ses adversités ,

Et pour dire comment, toute injurieuse et importune que nous la jugeons, elle rassemble tout l'univers à l'entour de son trône?

Giovan Ratista, les seules blessures que tu puisses ou que tu doives redouter sont celles qui proviennent de ses coups.

En effet, cette créature ondoyante et diverse est accoutumée le plus souvent à opposer ses plus grandes forces où elle voit que la nature en déploie davantage.

Sa puissance naturelle renverse tous les obstacles , et sa domination n'est jamais sans violence, à moins qu'une excessive vertu n'en amortisse les traits.

Je te prie donc d'être satisfait si, après avoir examiné ces vers, tu y découvres quelque chose qui te paraisse digne de toi.

Que cette déesse cruelle tourne un moment vers moi ses yeux inhumains; qu'elle lise ce que je vais chanter d'elle-même et de son empire;

Et quoique , du haut du trône oii elle est assise au-dessus de l'univers, elle commande et règne impérieusement, elle daignera peut-être abaisser son regard sur celui qui ose faire de ses états l'objet de ses chants.

La multitude lui donne le nom de Toute- Puissante, parce que quiconque reçoit la vie dans ce monde éprouve tôt ou tard sa puissance.

Souvent elle tient les bons abattus sous ses pieds tandis qu'elle élève les méchants , et si parfois elle fait une promesse, jamais on ne la voit la tenir.

Elle renverse de fond en comble les états et les royaumes au gré de son unique caprice, et elle ravit aux justes le bien dont elle est prodigue envers les injustes.

Cette déesse inconstante, cette divinité mobile place souvent ceux qui en sont indignes sur un trône où ceux qui le mériteraient n'arrivent jamais.

POESIES DIVERSES

Elle dispose du temps au gré de sa volonté; elle nous élève, elle nous renverse sans pitié, sans loi et sans raison.

Elle n'aime à favoriser quelqu'un ni toujours ni dans tous les temps , et elle n'accable pas sans cesse non plus celui qui est au bas de sa roue.

Personne ne sait ni de qui elle est fille ni de quelle race elle est née : ce qu'il y a de certain seulement, c'est que Jupiter lui-même redoute son pouvoir.

Elle a établi le siège de son empire dans un palais ouvert de tous côtés, et dont elle n'interdit l'entrée à personne; mais la sortie n'en est point également certaine.

Tout l'univers se rassemble à l'entour, désireux de voir des choses nouvelles et tout entier livré à son ambition et à ses désirs.

Elle demeure au sommet de ce palais, et jamais elle ne refuse à personne de se montrer à sa vue ; mais en un clin d'oeil elle change d'aspect et de figure.

Cette antique magicienne a deux visages, l'un farouche, l'autre riant ; et tandis qu'elle tourne , tantôt elle ne vous voit pas, tantôt elle vous menace, tantôt elle vous invite.

Elle écoute avec bienveillance tous ceux qui veulent entrer; mais elle se fâche ensuite contre eux lorsqu'ils veulent sortir, et souvent même elle leur en ferme les chemins.

Dans l'intérieur on est entraîné par le mouvement d'autant de roues qu'il y a de degrés différents pour monter aux objets sur lesquels chacun a jeté ses vues.

Les soupirs, les blasphèmes, les injures sont les seuls accents que l'on entende sortir de la bouche de tous les êtres que la Fortune a réunis autour de son trône ;

Et plus ils sont comblés de richesses et de puissance, plus on voit leur méchanceté se manifester , tant ils sont peu reconnaissants de ses faveurs.

En effet , c'est à elle seule qu'on impute tous les malheurs qui nous accablent ; tandis que si un mortel éprouve quelque bonheur, il s'imagine ne le tenir que de son propre mérite.

Au milieu de cette foule diverse et toujours nouvelle de courtisans que sa cour renferme , c'est l'audace et la jeunesse qui obtiennent le plus de succès.

On y voit la Crainte sans cesse courbée vers

la terre, et si remplie de soupçons et de doutes qu'elle ne sait absolument rien. A ses côtés le Repentir et l'Envie lui font une guerre continuelle.

L'Occasion est la seule qui s'amuse aans ce lieu; et l'on voit cette naïve enfant courir à l'entour de toiites ces roues, en riant et les cheveux épars.

Elle tourne sans cesse nuit et jour parce que le ciel, aux décrets duquel rien ne résiste, veut que rOisiveté et la Nécessité la suivent sans cesse.

L'une répare le monde , que l'autre ravage ; et l'on voit à chaque instant et à chaque pas combien vaut la Patience et combien elle suffit.

Les riches et les puissants jouissent en toute hâte de l'Usure et delà Fraude; au milieu de ces deux compagnes on voit la Libéralité couverte de lambeaux et accablée d'outrages.

Au-dessus des portes, qui, comme je l'ai dit, ne sont jamais fermées , on voit assis le Hasard et le Destin, privés d'yeux et d'oreilles.

La Puissance, la Gloire, la Richesse, la Santé sont offertes pour récompenses ; pour châtiments la Servitude, l'Infamie, la Maladie, et la Pauvreté.

C'est avec cette dernière famille que la Fortune manifeste son courroux à ceux auxquels elle en veut ; elle présente elle-même l'autre à ceux qui ont obtenu son amour.

Parmi la foule qui remplit sans cesse cette demeure, celui-là suit le conseil le plus sage qui choisit conformément aux vues de la souveraine du lieu ;

Car, selon que l'inclination qui a déterminé votre choix s'accorde avec la sienne, elle est la source de votre félicité ou de votre malheur.

Ce n'est pas toutefois qu'il faille vous fier à elle, ni vous imaginer que vous puissiez éviter sa cruelle morsure et ses coups imprévus et terribles ;

Car tandis que vous êtes porté sur le sommet d'une roue heureuse et favorable, en ce moment elle change tout à coup de direction au milieu de son mouvement.

Comme vous ne pouvez changer votre personne, ni vous dérober aux décrets dont le ciel a fait votre partage, la Fortune vous abandonne au milieu du chemin.

Si cela était bien connu et bien compris, celui-

CHAPITRES ou POÉSIES MURALES. — DE L'INGRAIULDE.

là serait toujours heureux qui pourrait sauter de roue en roue.

Mais comme cette faculté nous a été refusée par la vertu secrète qui nous gouverne, notre sort change avec le cours de notre roue.

Rien dans ce monde n'est éternel : ainsi le veut la Fortune, qui se divertit de la sorte afin que son pouvoir se manifeste avec plus d'éclat.

Ainsi donc il faut tâcher de la choisir pour notre étoile,, et , autant qu'fl dépend de nous , nous accommoder sans cesse à ses changements.

Au dedans et au dehors on voit son palais orné de peintures, où sont représentés les triomphes dont elle s'honore le plus.

Dans le premier tableau on aperçoit comment autrefois tout l'univers fut soumis et œurbé sous le joug de l'Egypte;

Comment elle le tint longtemps enchaîné dans les délices de la paix ; et comment ce pays renferme tout œ, que l'on a écrit de beau sur la nature.

On voit comment elle fit ensuite monter les Assyriens à la suprême domination, quand elle ue voulut plus que l'Egypte régnât davantage;

Puis , comment elle se tourna toute joyeuse vers les Mèdes, puis des Mèdes aux Perses; et comment elle orna le front des Grecs de la gloire qu'elle enlevait à ces derniers.

C'est là que Ton aperçoit tour à tour subjuguées Memphis, Thèbes, Babylone, Troie, Car- Ihage, Jérusalem, Athènes, Sparte et Rome.

Ces cités montrent jusqu'à quel point elles furent belles, glorieuses, riches et puissantes, et comment à la fin la Fortune en fit la proie de leurs ennemis.

C'est là qu'on voit les faits immortels de l'empire romain, et comment il écrasa l'univers entier sous le poids de ses ruines.

Semblable à un torrent rapide qui, tout orgueilleux de l'amas de ses eaux, brise et renverse tous les objets qu'il rencontre sur son passage ;

Tantôt élevant le terrain d'un côté, tantôt l'abaissant de l'autre, changeant et ses rivages, et son lit , et son cours , et faisant trembler la terre partout où il passe :

Ainsi la Fortune, dans sa course impétueuse, va changeant, tantôt ici, et tantôt là, la face de ce monde.

Si ensuite vous portez plus loin votre regard,

\'ous apercevez les portraits d'Alexandre et de César parmi ceux des mortels qui furent heureux pendant leur vie.

Il est facile de voir par cet exemple combien elle aime , combien lui sont agréables ceux qui l'attaquent, qui la saisissent, qui la poursuivent sans relâche.

Et toutefois le premier ne put aborder au port où tendaient tous ses vœux, et l'autre, percé de nombreuses blessures, fut immolé à l'ombre de son ennemi.

Plus loin on aperçoit cette foule innombrable d'ambitieux que la déesse n'a fait monter au plus haut rang que pour les en précipiter avec plus d'éclat.

C'est là qu'on voit vaincus, prisonniers et expirants Cyrus et Pompée, après avoir été portés jusqu'au ciel par la Fortune.

Auriez-vous jamais vu quelque part comment un aigle s'élance dans les profondeurs des cieux, chassé par la faim et par le jeûne.

Et comment il emporte dans son vol rapide une tortue, afin delà briser en la laissant tomber, et de pouvoir se rassasier ainsi des chairs de sa proie expirée.^

C'est ainsi que la Fortune élève un mortel, non pour qu'il demeure dans son élévation, mais pour se réjouir de sa ruine et le voir pleurer en tombant.

On aperçoit ensuite les exemples' de ceux qui du sein de la bassesse se sont élevés à la grandeur, et les vicissitudes continuelles dans lesquelles la vie s'écoule.

C'est là qu'on voit comment elle a tourmenté et Cicéron et Marins, et combien de fois elle a éteint ou rallumé les rayons de leur gloire.

On y voit enfin que dans tous les temps les heureux ont été peu nombreux , et que ce sont ceux qui sont morts avant que leur roue retournât en arrière , ou que dans son cours elle le précipitât au fond de l'abîme.

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